Les flots ensorcelés: Mystères et enquêtes surnaturelles (La Coureuse des grèves t. 1) (French Edition)

Chapitre 8

À mon arrivée, toutes les lumières étaient allumées. Un coup d’œil à l’horloge du tableau de bord confirma qu’il était 22 heures passées : encore tôt pour mon invité, mais bien tard pour ma voisine. Je stationnai le Combi et m’arrêtai près du fossé.

J’envoyai une salutation à l’eau et son plaisir de me voir me réchauffa la poitrine. Son contact s’imprégnait de l’odeur des feuilles mortes et du calme de la nuit. J’en appelai à sa mémoire, mais rien ne s’était produit depuis l’arrivée de Florence quelques heures plus tôt. Je lui transmis ma gratitude et l’enjoignis à poursuivre sa vigie.

Par les fenêtres du manoir, je devinais du mouvement dans le salon et me hâtai de gravir les marches du perron. La porte craqua quand je l’ouvris, son qu’elle n’émettait pas d’habitude. La lumière clignota au-dessus de ma tête et un souffle me caressa le visage. Le manoir s’était-il inquiété de mon absence? Je tapotai le cadre en bois pour le rassurer, me sentant un peu ridicule.

Je me débarrassai de ma veste et de mes bottes avant de traverser dans le salon. Florence releva la tête de son tricot et me sourit. Je m’approchai et me laissai tomber sur le coussin à ses côtés. Mon regard s’attarda sur les rangs de mailles et je fronçai les sourcils. Elle agita le morceau et le tourna vers moi.

– Ce sera un châle.

Mes lèvres se pincèrent pour contenir le premier commentaire qui me vint à l’esprit. Je n’avais pas manipulé d’aiguilles à tricoter depuis une bonne dizaine d’années, mais comme toutes les jeunes filles de mon époque, j’avais appris à coudre, broder, et même tisser sur un métier. J’avais occupé d’innombrables soirées de cette façon, avec un panier à pelotes à mes côtés, le cliquetis des aiguilles en contrepoint aux craquements du feu de foyer.

Avant mon départ de la région, des chants avaient égayé ces moments. Mais je n’avais plus eu le cœur d’utiliser ma voix par la suite. Au début, c’était principalement à cause des dommages causés à ma gorge et à mes cordes vocales. Plus tard, ça avait été en partie l’habitude du silence, et aussi pour éviter la tristesse qui m’envahissait chaque fois.

Devant mon silence, Florence avait repris son tricot et je suivis le mouvement de ses mains. Mais elle ne plaçait pas ses doigts de la bonne façon et une fois sur deux, le fil ne prenait pas la bonne direction. Je me mordis les lèvres, car elle avait déjà un bon trente centimètres de fait. Et considérant que les nœuds et les trous parsemaient l’entièreté de la pièce, l'ensemble aurait été à reprendre. Parfois, il valait mieux ne rien dire.

J’appuyai ma tête contre le dossier du sofa et soupirai. Quelle soirée. Florence termina son rang et déposa son tricot dans un petit sac de transport.

– La facture de l’électricien est sur la console.

Les événements de la journée m’avaient tant accaparée que j’avais oublié ce détail.

– Qu’a-t-il dit?

– Que tout était en ordre. Aucune fluctuation. Il pense que tes soucis pourraient venir du côté d’Hydro-Québec. J’en doute. On partage le même transformateur et je n’ai jamais eu ce genre de problème.

Je pinçai les lèvres, frustrée. Il devait bien y avoir une explication à toutes les étranges manifestations qui agitaient le manoir. Par moment, j’avais la ferme impression que le manoir – ou son mystérieux résident – me démontrait son accord ou son désaccord, surtout lorsqu’il s’agissait de modifier ou de rénover certains éléments. Des doigts écrasés par des portes d’armoires, des portes qui se fermaient toutes seules alors que je passais le seuil. Vu la nature plus pacifique des récentes interventions inexpliquées, j’osais croire que nous en étions venus à une sorte de compromis. Peu importe à quoi ou à qui j’avais affaire.

Dans le but de tirer la situation au clair, J’avais fait venir un exterminateur peu après mon emménagement, car une infestation (régulière ou surnaturelle) aurait pu expliquer quelques phénomènes. Sans succès. Quelques semaines plus tôt, un inspecteur était venu exécuter un scan thermique du bâtiment, mais le rapport n’avait rien révélé d’anormal. Je ne m’étais pas attendu à y trouver une forme spectrale, mais peut-être la preuve d’un défaut dans l’isolation. Une fuite d’air aurait pu causer certains incidents. Rien de ce côté non plus. Je craignais qu’à force d’éliminer des causes plausibles, il ne me reste que des explications farfelues. Florence interrompit mes ruminations.

– Et ton enquête, as-tu trouvé quelque chose d’intéressant? Une piste? Ah, si seulement j’avais vingt ans de moins, tu peux être sûre que je t’aurais accompagnée.

Un sourire étira mes lèvres et je lui tapotai la main.

– Crois-moi, j’aurais volontiers échangé de place avec toi.

– Ne te trompe pas, j’ai eu beaucoup de plaisir. Les brochettes étaient délicieuses. Et j’ai pris la liberté de cuisiner du dessert.

Je me redressai, mortifiée.

– Tu n’avais pas besoin de te donner tout ce trouble.

Elle balaya mes protestations d’une main et s’éclaffa.

– Nolan n’avait certainement pas l’air de s’en plaindre. Il en reste. Viens.

Elle se leva et prit la direction de la cuisine. Je me remis sur pieds, ma curiosité assez forte pour me redonner de l’énergie. Je franchis l’arche et vis mon invité assis à la petite table, un ordinateur portable ouvert devant lui. Une tasse fumait à ses côtés et il releva la tête avec sourire.

– Madame Cormoran, bonsoir.

Je lui souris et m’approchai.

– Appelez-moi Viviane. J’espère que Florence vous a bien traité.

Son sourire prit de l’ampleur et dévoila deux canines un peu trop pointues pour être humaines.

– Elle est charmante.

Au rire de Florence, mon attention revint vers elle pour la voir agiter un doigt faussement réprobateur.

– Ce n’est pas ce qu’il a dit plus tôt. Il a dit que j’étais délicieuse. Le pauvre, il n’a pas idée. Je dois être aussi amère qu’un chou de Bruxelles. Je lui ai fait des carrés aux noix et au sirop d’érable, question de le remettre sur le droit chemin.

Elle se tourna vers le comptoir, attrapa une assiette et y déposa un morceau de dessert. Elle me l’apporta et je la remerciai avant de prendre une bouchée. Croquante et sucrée, la garniture contrastait avec la base plus ferme au goût de beurre. Je hochai la tête en signe d’appréciation. Le tricot ne faisait peut-être pas partie des talents de Florence, mais elle savait y faire en cuisine. Elle me tapota le bras.

– Je vous laisse, les jeunes. J’ai dépassé mon heure de coucher depuis longtemps.

J’avalai ma bouchée pour lui répondre :

– Merci encore. Je sais que ma demande était à la dernière minute.

– Ce fut un plaisir, ma chère. On réitère quand tu veux, ajouta-t-elle avec un clin d’œil pour Nolan.

Il se leva et attrapa sa main pour y déposer un baiser. Florence posa sa main libre sur son cœur et lui envoya une œillade avant de nous souhaiter bonne nuit. Mon invité reprit place à la table et je tirai la chaise en face de lui. Il pianota sur son clavier tandis que je terminai mon carré aux noix. Enfin, il referma le couvercle du portable et croisa les bras.

– Florence m’a glissé un mot au sujet de votre sortie de ce soir. J’espère que vous excuserez ma curiosité.

Je lui offris un sourire pincé.

– Je suis désolée que mes soucis troublent votre séjour.

Il secoua la tête.

– Je suis bien placé pour savoir que rien n’est jamais aussi simple qu’il y paraît.

– Ce sont effectivement les apparences qui jouent contre moi, concédai-je. Un chantier de construction a été inondé et il y a bel et bien eu une intervention magique. De toute évidence, je suis le suspect le plus probable, vu ma proximité avec les lieux et mon affinité pour l’eau.

– Les gens aiment bien les solutions faciles, acquiesça-t-il avec une grimace.

Je hochai la tête tristement.

– Au moins cette fois, on m’a fait part des accusations avant de passer du jugement à la condamnation sans préambule.

Son regard s’emplit de compassion.

– J’entends la douleur du passé dans vos mots.

– Disons que je ne tiens pas ma liberté pour acquise.

Son regard s’assombrit et il hocha la tête.

– J’ai mis vingt ans à payer une dette de sang. S’il y a bien une chose que ce servage m’a apprise, c’est qu’on ne monnaie pas ce qui n’a pas de prix.

Je sourcillai à cet aveu. Ma connaissance du monde des vampires restait superficielle, mais j’avais quand même une vague notion des dettes de sang. Au contraire des pactes qu’affectionnaient les démons et les Faes, ces « ententes contractuelles » étaient rarement prises de bon gré par les deux parties.

La curiosité me chatouillait la nuque et je mourrais d’envie de lui poser plus de questions. La mission du manoir signifiait que la discrétion primait, mais la nature des chambres d’hôte offrait une proximité différente avec les invités que celle des hôtels plus impersonnels. Je cédai à la tentation, convaincue qu’il trouverait bien le moyen d’éluder la question si elle l’embêtait.

– La fin de cette dette a-t-elle un lien avec votre passage dans la région?

Il hocha la tête, les yeux baissés, ses doigts jouant sur le contour de l’ordinateur. J’allais me résigner à ne pas en savoir plus, lorsqu’il prit la parole :

– Mon frère et moi étions de véritables fléaux durant notre jeunesse. Du moins c’est ainsi que notre mère nous surnommait. Rien n’aurait pu nous séparer. Jusqu’à ce qu’une sorcière le maudisse et qu’un vampire fasse de moi son pantin.

Ma surprise dut l’amuser, car il sourit de bon cœur.

– Je sais; on dirait le début d’un film fantaisiste pour adolescente, dit-il avant de redevenir sérieux. Malheureusement, les loups-garous maudits et les vampires ne font pas bon ménage.

À l’inverse des Faoladh, les loups-garous maudits ne naissaient pas avec la faculté de se métamorphoser. Leur transformation résultait de l’intervention d’une sorcière, ou plus rarement d’un prêtre, toutes religions confondues. La bête qui sommeillait en eux finissait par prendre le dessus, et au bout d’un moment, il ne restait plus rien de l’humain. Les vampires, qui se targuaient de maîtriser leurs plus bas instincts, ne toléraient pas les loups-garous maudits à proximité de leur nid.

– C’est effectivement le mot qui court, répondis-je. Savez-vous ce qu'il est advenu de votre frère?

– J’ai eu de ses nouvelles, juste avant de payer ma dette. J’avais quelques affaires à régler avant d’être réellement libre de mes choix. Maintenant plus rien ne se dresse entre lui et moi, rien sauf le gouffre du temps.

Je tendis la main et la posai sur la sienne avec un sourire compatissant.

– Je vous envie cette angoisse existentielle et j’espère bien la vivre à mon tour bientôt.

Il inclina la tête avec un froncement de sourcil intrigué, aussi me sentis-je obligé de m’expliquer.

– Mon père était un simple humain et ma mère une nymphe. Lorsqu'une des nôtres tombe amoureuse d’un mortel, elle le devient à son tour. Et elle obtient en échange une âme immortelle. Tout du moins, c’est ce qu’on raconte.

– J’imagine que c’est la raison pour laquelle perdure cette idée que l’amour vient à bout de tout, dit Nolan d’un air songeur.

– De presque tout. Ma mère a succombé au typhus alors que j’étais toute jeune.

Sa bouche se pinça.

– J’en suis désolé.

– Mon père était bien intentionné, mais j’ai grandi loin des miens. Au fil du temps, j’en suis venue à prendre la pleine mesure de ce manque. J’espère un jour les retrouver.

– Je vous le souhaite, acquiesça-t-il.

Je me levai pour déposer mon assiette dans l’évier avant de m’assurer que Nolan ne manquait de rien. Je lui souhaitai bonne nuit et montai à l’étage pour retrouver mon lit. Il se faisait tard, et j’avais la triste conviction qu’il n’y aurait pas de grasse matinée dans mon futur proche tant et aussi longtemps que le Bonhomme Sept Heures ne serait pas apaisé.

 

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