Les flots ensorcelés: Mystères et enquêtes surnaturelles (La Coureuse des grèves t. 1) (French Edition)
Chapitre 19
La nuit m’apporta bien des conseils, même si le sommeil se fit rare en échange. Qu’à cela ne tienne, j’ajoutai une cuillère supplémentaire de café dans le panier avant de démarrer la cafetière. J’allais en avoir besoin.
Le sommeil m'avait échappé tant et si bien que j’avais été debout au retour de Nolan. Les retrouvailles avec son frère s'étaient bien déroulées, même si à première vue il semblait sous le choc. Je lui avais assuré qu’il pouvait prolonger son séjour à sa guise. Mes prochains invités arriveraient dans les jours suivants, mais même ainsi, j’avais assez de chambres pour loger tout le monde.
Après avoir savouré ma première tasse de café – celle-ci avec l’inscription « Que ton café soit fort et que ton lundi soit court » – je composai le numéro de téléphone de Marie-Josephte. Dès la première sonnerie, je tombai sur la boîte vocale. Frustrée, je lui envoyai un message texte :
« Urgent : besoin d’informations sur la Dame blanche. »
Je me versai une deuxième tasse, les yeux rivés sur l’écran. Mais après une dizaine de minutes, mon message n’avait toujours pas été lu. Je composai son numéro une fois de plus et cette fois, lorsque la boîte vocale me répondit, je lui laissai un message bref, mais clair. Ensuite, je retrouvai le numéro de Zacharie et pianotai sur la table en écoutant la sonnerie.
– On dirait que quelqu’un est impatient d’aller au resto, me répondit une voix grave.
Je fermai les yeux, niant le délicieux frisson qui venait de parcourir mes reins. Zacharie était probablement dans les embrouilles jusqu’au nez et la dernière chose dont j’avais besoin, c’était d’y associer le manoir. J’allais trouver les réponses qu’il me fallait pour rétablir ma réputation, après quoi le ténébreux cheval-bâtisseur me paierait un repas avant de disparaître dans le soleil couchant. C’était très bien ainsi.
– J’ai bien réfléchi, dis-je en guise de réponse.
– Voilà qui ne joue pas en ma faveur, répliqua-t-il d’un ton taquin.
Je levai les yeux au ciel, exaspérée.
– À propos de Xavier, clarifiai-je.
– C’est définitivement mauvais signe. Mon ego est froissé.
– Ton ego pourrait aplatir un béluga.
Zacharie s’étouffa de rire et toussa avant de réussir à parler.
– On m’a déjà comparé à un train, mais un béluga, c'est une première.
Je pinçai les lèvres pour contenir mon sourire, refusant que ma voix me trahisse.
– J’ai bien peur que cedit ego nous ai barré la vue et qu’on ait manqué la cible.
Le silence s’installa au bout de la ligne et lorsqu’il répondit, sa voix était on ne peut plus sérieuse :
– Qu’est-ce qui nous aurait échappé?
– À chaque endroit où Xavier s’est rendu, il y avait des chevaux.
– Mmm, c’est vrai.
J’attendis le temps d’un battement de cœur avant de me lancer.
– Saurais-tu reconnaître les chevaux de la Dame blanche si tu les voyais dans un champ?
Si ce n’était du bruit soudain d’un morceau de porcelaine qui éclate, j’aurais pu croire que la connexion avait été coupée. J’attendis quelques secondes supplémentaires, le souffle saccadé de Zacharie audible sur la ligne.
– Est-ce une réponse positive? insistai-je. Est-il possible que la Dame blanche ait envoyé Xavier rapatrier ses larbins?
– Quand tu as retiré le geas, as-tu reconnu sa magie? Elle a une affinité pour l’eau, comme nous.
Je secouai la tête même s’il ne pouvait pas me voir.
– Je ne l’ai jamais rencontrée. Comme c’était aussi ma première rencontre avec Xavier, je n’ai rien discerné de spécifique.
Une série de jurons me parvint de manière étouffée, comme s’il avait éloigné le smartphone de son visage. J’attendis qu’il reprenne son calme, mon attention sur le paysage visible par la fenêtre. Une fine couche de givre recouvrait la vitre du Combi et de la verdure environnante, mais déjà le soleil réchauffait l’air, promettant encore une journée au-dessus de la normale saisonnière. Je ramenai mon attention sur le problème à la clé.
– Je vais aller payer une visite à la Dame blanche, question de tirer ça au clair.
– Quoi? Non!
Mes sourcils grimpèrent tout en haut de mon front.
– Y a-t-il une raison valable pour que je ne le fasse pas?
– Je ne connais pas de créatures plus fourbes. Elle fera n’importe quoi pour te nuire, surtout si elle sent une faiblesse.
Mes mâchoires se crispèrent et mon ton prit une douceur trompeuse :
– Me penses-tu faible et sans défense?
Un autre juron.
– Non, tu as amplement démontré tes habiletés dans les derniers jours. Ce n’est pas la question. Elle m’a asservi en utilisant mon orgueil et ma fierté. J’ai fait des promesses... De simples paroles! Et elle m’a lié à elle pendant plus de trente ans.
Mon cœur se serra pour lui. Je fermai les yeux et chassai cette empathie importune.
– Je n’ai pas le choix.
– On a toujours le choix, gronda-t-il.
Sa colère était palpable, mais elle ne suffirait pas à me faire changer d’idée.
– Le Bonhomme Sept Heures m’a demandé de lui présenter le coupable.
– Hors de question!
Je soupirai avec exaspération.
– Quelqu’un a tiré les ficelles de Xavier, et c’est cette personne que je veux identifier.
– Et que feras-tu quand la Dame blanche te rira au nez avant de t’enfermer dans sa cave?
Son ton s’était métamorphosé pour ressembler à de l’angoisse. Était-il inquiet pour moi? Je rejetai cette idée. De toute façon, je réalisais maintenant que j’avais eu tort de l’appeler. Si la Dame blanche avait bien été son tortionnaire, je ne pouvais pas en toute conscience lui demander de m’accompagner. Je me frottai le front d’une main.
– Désolée de t’avoir dérangé. Je voulais seulement confirmer ma théorie. Joyeuse Action de grâce.
Une nouvelle flopée de jurons me répondit et je jugeai plus sage de couper la connexion plutôt que d’attendre une réponse intelligente.
Les mains tremblantes, je rangeai la cuisine et pris la direction de ma chambre pour m’habiller. Je fouillai dans mes tiroirs, incertaine de l’étiquette à respecter lorsqu’on rencontrait une enchanteresse mégalomane. Marie-Josephte en était une – le côté mégalomane nuancé par ses motivations philanthropiques – et elle était l’image même de la classe et du raffinement. Je me mordis la langue en mettant la main sur un t-shirt blanc où on pouvait lire « En mode vacances (la criss de paix) ». Peut-être qu’un brin d’humour désamorcerait la situation. Je haussai les épaules et l’enfilai avec un legging sport noir. Mieux valait être confortable s’il fallait que je me sauve en courant.
Avant de laisser le bon sens prendre le dessus, j’enfilai des souliers de course et une casquette. Je tapotai le cadre de porte en franchissant le seuil.
– Veille sur Nolan en mon absence.
Le manoir frissonna et exhala un soupir. Je le pris pour un acquiescement et me dirigeai vers le Combi. Je lançai l’appli GPS sur la tablette. J’avais trouvé sans effort l’adresse de la Dame blanche grâce aux articles de presse sur l’incendie de l’an dernier. Je n’avais pas le numéro de porte exact, mais une des photos montrait celui des voisins.
Après une profonde inspiration, je traversai le ponceau et pris la direction de l’autoroute. Pour éviter de réfléchir à la conversation à venir, je fis jouer le palmarès des meilleures chansons de la décennie 1990. L’arrière de la gorge me démangeait de chanter, mais je me contentai de fredonner pour me garder l’esprit occupé. Le trajet durerait une bonne heure, même s’il y avait peu d’automobilistes sur les routes.
Je longeai le fleuve jusqu’au pont pour entrer à Québec. Quelques chantiers de réfection persistaient, désertés en raison du jour férié. J’enfilai les rampes d’accès d’autoroute pour finalement bifurquer vers l’ouest jusqu’à Neuville avant de prendre une route secondaire pour monter franc nord vers Pont-Rouge.
La route grimpait, passant entre les vallons puis d’une crête à l’autre. Je croisai la rivière Jacques-Cartier, avec son littoral calcaire si particulier à cette hauteur. Le reflet argenté de l’eau brillait entre les branches des tilleuls et des érables parés de jaunes et de rouges. Quelques irréductibles hêtres exhibaient encore leur feuillage bien vert, parmi d’autres troncs complètement dégarnis. Les conifères offraient un contrepoint d’un vert si profond qu’il paraissait noir avec la distance.
Au bout d’un moment, je tournai sur un rang[7] sinueux où les propriétés s’espaçaient suffisamment pour que les voisins ne se voient pas les uns les autres. Je ralentis quelque peu, ne souhaitant pas manquer ma destination.
Et c’est à ce moment que je le vis.
Il avait dû ôter son camouflage magique la minute d’avant, car n’importe quelle personne censée – dont moi – l’aurait remarqué depuis un moment.
Dans le rétroviseur du Combi, un énorme cheval noir galopait à toute vitesse pour me rattraper. Ses naseaux dilatés soufflaient une vapeur blanchâtre dans l’air du matin. Des étincelles fusaient sur l'asphalte là où ses sabots martelaient le sol. Ses oreilles étaient plaquées contre sa nuque et ses lèvres retroussées dévoilaient une dentition un peu trop acérée pour un équidé. J’aurais dû avoir peur, mais je ne pouvais qu’admirer ce magnifique spécimen.
J’avais la conviction qu’il s’agissait de Zacharie, même si j’étais incapable de dire pourquoi. Je ralentis et garai le Combi sur l’accotement en gravier. Le cheval me dépassa de plusieurs foulées, ses sabots arrière creusant de profonds sillons dans le gravier. Il pivota pour me faire face, l’encolure ronde, et il piaffa, comme s’il cherchait à m’intimider. Ou à m’avertir?
Je sortis du Combi et refermai la portière. Les mains sur les hanches, je le rejoignis, m’arrêtant à quelques mètres. Il poussa un souffle ronflant, agitant la tête de haut en bas.
– Désolée, je ne parle pas cheval. Tu vas devoir être plus clair.
Les volutes grisâtres le recouvrirent des sabots à la tête et Zacharie apparut dans toute sa splendeur. Autant son apparence équine inspirait une agilité indomptable, autant sa forme humaine dégageait une vivacité féroce. Je fronçai les sourcils à la fureur dans son regard. Il avança jusqu’à ce que nos pieds se frôlent, mais je refusais de lui céder le terrain. Je levai le menton pour soutenir son regard, les lèvres pincées.
– Accordes-tu si peu d’importance à ta liberté? gronda-t-il.
– C’est la raison précise pour laquelle je suis ici : préserver le manoir Cormoran et laver ma réputation.
Ses mains se posèrent sur mes épaules et son nez se retrouva à quelques centimètres du mien. Mes poings se crispèrent tandis que ma respiration devenait saccadée.
– Si tu confrontes la Dame blanche, le résultat sera pire, dit-il tout bas. Au mieux, elle trouvera le moyen de te rendre redevable à vie, ou bien elle fera en sorte de t’asservir, si elle ne décide pas d’utiliser ce qu’elle sait de toi pour te détruire.
– Merci de l’avertissement. Je garderai ça en tête.
Je reculai pour me dégager, mais ses doigts se crispèrent. Je m’immobilisai, mes sens fusant autour de moi à la recherche de l’eau pour me défendre. Il dut le sentir, car il détendit sa prise, ses paumes chaudes glissant vers la base de ma nuque.
– Je t’en supplie, n’y va pas. As-tu la moindre idée du mal qu’on peut s’infliger lorsqu’on est astreint à un espace de neuf mètres carrés? Elle n’aura même pas besoin de te torturer pour te détruire. Ton propre esprit se retournera contre toi et tu voudras mourir avant même qu’elle ne t’oblige à commettre des actes qui iront à l’encontre de ta nature profonde.
Les larmes me montèrent aux yeux, car je me doutais bien qu’il parlait de sa propre expérience. Je me plaquai contre lui et l’enlaçai. Je posai la tête sur sa poitrine et le tambourinement de son cœur résonna dans mon oreille. Après quelques secondes de flottement, ses bras se refermèrent autour de moi. Son souffle tressauta puis son nez chatouilla le sommet de ma tête.
– Tu es libre, lui rappelai-je.
Je le sentis hocher de la tête. L’étau de ses bras se relâcha enfin avec un soupir et je me décollai un peu pour relever le nez.
– Ta sollicitude me touche, poursuivis-je.
– Mais?
Je lui offris un sourire peiné.
– J’ai décidé de faire du manoir Cormoran un havre de paix, et ce ne sont pas les menaces du Bonhomme Sept Heures qui vont mettre fin à mon projet. Si je dois confronter la Dame blanche, qu’il en soit ainsi.
Il ouvrit la bouche pour me contredire et je glissai une main entre nous pour poser un doigt sur ses lèvres.
– Au fil des ans, j’ai croisé mon lot de monstres. J’en suis toujours sortie indemne. Je ne suis qu’une nymphe et les gens ont tendance à me sous-estimer. Ne fais pas la même erreur. Quant à la Dame blanche, il y a toutes les chances pour qu’elle le fasse. Et je compte bien en profiter.
Il plissa les yeux et s’écarta, passant les mains dans ses cheveux à répétition, comme pour chasser sa frustration. Il souffla à quelques reprises avant de revenir vers moi.
– Je viens avec toi.
Je secouai la tête.
– Je ne te laisserai pas te faire du mal de la sorte.
Une étrange lueur passa dans son regard et un sourire espiègle étira ses lèvres.
– Ce n’est pas ta décision. Je t’accompagne.
Il marcha jusqu’au Combi, ouvrit la porte du côté passager et me lança un coup d’œil par-dessus son épaule.
– Il est hors de question que tu deviennes sa victime. Si je dois l’affronter pour m’en assurer, qu’il en soit ainsi.
Ses paroles firent écho aux miennes, un peu plus tôt. Un frisson me parcourut alors que la magie s’élevait entre nous, et une odeur d’air marin m’emplit les narines. S’il avait décidé de sceller le tout par un pacte, je voyais mal comment j’arriverais à l’empêcher de me suivre. J’allais ouvrir la bouche lorsqu'une voix s’éleva derrière moi.
– C’est bien beau, mais je ne peux pas vous permettre de voir la Dame blanche.
OceanofPDF.com