Les flots ensorcelés: Mystères et enquêtes surnaturelles (La Coureuse des grèves t. 1) (French Edition)

Chapitre 5

De retour au manoir, j’attrapai une veste, au cas où la température chuterait en soirée, et les clés de mon Volkswagen Combi. Mon fidèle mini bus n’était plus une jeunesse, mais je refusais de m’en départir. Nous avions traversé toute l’Amérique du Nord ensemble. Sa peinture bleu poudre rutilait encore sous le soleil et l’intérieur avait été revampé moins de dix ans plus tôt.

C'était bien le seul défaut du Combi : l’absence de technologie. Mais j’avais trouvé le moyen de contourner ce problème, et je glissai ma tablette électronique dans le support. J’y entrai les coordonnées GPS du chantier avant de me mettre en route.

De chaque côté, les arbres avaient revêtu leurs plus jolies couleurs et le jaune des bouleaux alternait avec le rouge des érables. Les mélèzes commençaient à pâlir, mais leurs aiguilles s'accrochaient encore à leurs branches.

Plutôt que de choisir l’autoroute, ce qui aurait été plus rapide, j’enfilai la route 218 vers l’ouest pour arriver à Beaumont, la municipalité voisine. La voix du GPS me guida jusqu’à un secteur en plein développement, où un panneau d’affichage annonçait les terrains encore disponibles et le détail du projet immobilier en cours.

Un morceau de ruban jaune flottait au vent, marquant l’endroit où la police avait bloqué l’accès au site. Je poursuivis mon chemin jusqu’au bout du quartier, là où l’asphalte se transformait en chemin de gravier. De la machinerie et plusieurs véhicules me cachaient la vue, mais une affiche promotionnelle pour la microbrasserie me confirma que j’étais au bon endroit.

Je stationnai mon Combi en retrait, assez loin pour que personne ne risque de l’accrocher au passage, et je sortis. Mon premier réflexe aurait été d’enlever mes chaussures; pieds nus, j'aurais pris contact avec la nature plus facilement, mais le vent m’apportait l’écho de voix et je n’étais pas prête à encaisser des regards critiques et des questions désobligeantes sur ma santé mentale.

Mes paupières se fermèrent et j’inspirai profondément pour m’imprégner de l’endroit. Une rivière murmurait non loin, la rivière des Mères, selon la carte. L’amplitude de ses méandres témoignait de son grand âge. Le lac Saint-Charles et le lac Beaumont, quant à eux, étaient trop éloignés pour que mes sens les perçoivent avec précision.

Je tournai mon attention vers mon environnement immédiat et repérai la canalisation du développement immobilier. Je la suivis sur quelques mètres d’un terrain accidenté avant de bifurquer vers une zone inondée que je percevais tout près. Aucune eau n’aurait dû se trouver à cet endroit et les déchets de construction l’avaient souillée.

Devant moi, un carré de béton dépassait du sol d’une trentaine de centimètres du sol. Les fondations mesuraient bien une quinzaine de mètres de large par trente mètres de long. Le niveau de l’eau montait jusqu’à mi-hauteur des murs. Mes sens parcoururent la zone : je pensais trouver une canalisation brisée, mais non, rien. Comme si l’eau s’était matérialisée de nulle part.

Mes yeux se rouvrirent tandis que mon cerveau jonglait avec ce mystère. Un rapide coup d’œil confirma que la voie était libre et je m'approchai des fondations. Des tiges de métal sortaient des blocs de béton par intervalle régulier. L’équipement de construction avait été mis à l’écart; brouette, échafaudage, lot de bois et autres matériaux. Entre les murs, la poussière et des gravats rendaient la surface de l’eau opaque. Le vent dessinait des vaguelettes, mais sinon rien ne troublait la quiétude des lieux.

Je laissai mon regard vagabonder de droite à gauche, à la recherche de n’importe quel détail incongru. Si j’avais eu espoir de découvrir la piste du coupable, je dus me rendre à l’évidence : avec la machinerie et les ouvriers, le sol avait été mille fois piétiné et je n’en tirerais absolument rien. Considérant la lumière déclinante du soleil, il me restait peu de temps avant qu’il ne fasse trop sombre pour discerner quoi que ce soit.

Le bruit d’un camion me tira de mes réflexions et je me glissai derrière un empilement de planches pour masquer ma présence. Le véhicule s’immobilisa et le moteur s’éteignit. Des voix masculines me parvinrent et j’avançai vers l’autre extrémité de ma cachette pour observer la scène. Trois hommes rejoignirent le conducteur qui venait de quitter son véhicule. La remorque attachée à l’arrière contenait un énorme appareil dont l’utilité m’échappait.

– Mille cinq cents litres par minute, déclara le nouveau venu. Ça devrait nous dépanner d’ici à ce que le boss apporte la grosse pompe.

Tous les regards se posèrent sur le plus costaud d’entre eux. Un peu plus grand que ses compagnons déjà bien bâtis, les manches retroussées de sa chemise dévoilaient des avant-bras sculptés. Avec ses larges épaules et sa taille compacte, je ne doutais pas une seconde de sa force. Son casque cachait ses cheveux, mais sa barbe brune se parait de reflets roux selon l’angle du soleil.

Il acquiesça de la tête et donna une série de directives avant de se mettre à l’œuvre pour installer la pompe. Je le regardai faire, fascinée par son efficacité, ses gestes à la fois économes et empreints de force brute.

Comme s’il avait senti mon attention sur lui, il redressa la tête d’un coup sec et son regard se posa tout près de ma cachette. Je reculai en hâte et mes pieds s’accrochèrent dans un seau rempli de débris. L'homme lança un appel, me prenant pour un collègue, et j’entendis le bruit de ses pas s’approcher. La consternation accéléra les battements de mon cœur. S’il me surprenait à fureter, ma présence deviendrait des plus suspectes, et ma petite enquête connaîtrait une fin précoce.

Je fermai les yeux et poussai mes sens vers les fondations inondées. L’eau me répondit avec un tourbillon lourd de tristesse. Je lui promis de revenir l’aider si elle me rendait la pareille dès maintenant. J’insufflai une poussée d’énergie au bassin, et une vague prit naissance pour éclabousser l’endroit où les ouvriers s'affairaient. Un concert de cris surpris s'éleva.

– Zacharie, viens m’aider!

L’homme jura tout bas et tourna talons pour rejoindre les autres en courant. Je soupirai de soulagement et j’attendis quelques secondes avant de jeter un dernier coup d’œil entre les planches. Zacharie était penché au-dessus de l’eau avec ses collègues, sourcils froncés, à la recherche de ce qui avait causé l’étrange remous.

Un regard vers le ciel me confirma que le soleil frôlait l’horizon. Avec un peu de chance, les ouvriers partiraient bientôt et je serais en mesure de m’approcher. D’ici là, mieux valait m’éloigner.

 

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