Les flots ensorcelés: Mystères et enquêtes surnaturelles (La Coureuse des grèves t. 1) (French Edition)
Chapitre 17
Je fus rassurée de voir mon Combi toujours à l’endroit où je l’avais laissé, derrière le pick-up de Zacharie. Ce dernier contourna la maison pour me déposer à la porte arrière. Il me poussa du nez vers la porte et je m’exécutai, tournant la poignée pour me retrouver dans une petite pièce occupée par un banc surmonté d’une série de crochets. Le mur d’en face accueillait la machine à laver et la sécheuse.
Vu le cerne de varech sur mes semelles et la teinte gris pâle de la céramique, je jugeai plus prudent de retirer mes bottes et les ranger sur le plateau à chaussures. Lorsque je relevai la tête, la partie vitrée de la porte me montra Zacharie aux côtés de Xavier. Ce dernier avait porté la main devant ses yeux et sa posture laissait penser qu’il pleurait. Alors que Zacharie le prenait dans ses bras, je m’éloignai pour leur laisser plus d’intimité.
Une pointe de tristesse me perça le cœur, et peut-être un peu d’envie, car au lendemain de la violente attaque qui avait failli me coûter la vie, personne n’avait été là pour m’étreindre. Il y avait bien eu la guérisseuse wolastoqey qui avait pris soin de moi, mais c’était avec le même intérêt clinique qu’ont les docteurs de nos jours : un désir d’accomplir son devoir et un souci de son prochain, mais rien qui ne soit nécessairement mû par l’amour de l’autre.
Je me dirigeai vers la pièce suivante sur la pointe des pieds. Car j’ignorais absolument tout de Zacharie. Sa conjointe se cachait peut-être dans le salon. Je grimaçai à l’idée de ce genre de rencontre, suivie d’une discussion plutôt désagréable sur le thème je-ne-suis-pas-qui-vous-pensez-que-je-suis et tout le tintouin. Quoique considérant son invitation à souper au restaurant, j’espérais de tout cœur que ce n’était pas le cas.
Le corridor s’ouvrait sur une large pièce aux murs parfaitement blancs, occupée par des divans noirs et une table de salon en métal de style industriel. Plus loin, je devinais la cuisine, aux lignes droites et épurées. La propreté de l’endroit était à faire pâlir d’envie, me poussant à me questionner : soit Zacharie passait peu de temps à la maison, ou alors il était la personne la plus assidue que je connaisse en frais de ménage.
Près de l’entrée, un panier cadeau attendait sur une console. Je me penchai pour lire la carte et reconnus le nom d’une entreprise d’entretien suivi de « Merci pour les rénos. ». Je pinçai les lèvres, amusée et déçue de m’être trompée. La porte arrière couina et claqua, accompagnée par le bruit des voix et des pas des deux hommes. Je revins vers le milieu du salon, les mains croisées devant moi, l’image même de la sagesse.
Hormis une légère rougeur autour des yeux, Xavier avait retrouvé son calme. Le regard de Zacharie s’arrêta sur moi, étudiant ma posture et ma position stratégique. Il arqua un sourcil inquisiteur, comme si mon opinion sur son intérieur l’intriguait. Je clignai des yeux innocemment, refusant de jouer le jeu. Son sourire s’élargit et il prit la direction du frigo. Il sortit un assortiment de sandwichs déjà prêts, de salades et de crudités. Une fois la sélection étalée, il nous invita à prendre place au comptoir déjeuner.
– Moi qui pensais te voir au fourneau, dis-je sur un ton de regret.
– Ça peut s’arranger, répondit-il avec un clin d’œil.
Le regard de Xavier alterna entre nous, sa perplexité évidente. Je m’éclaircis la gorge et changeai de sujet.
– Tu t’apprêtais à nous dire qui t’a imposé le geas.
Xavier hocha la tête avec lenteur et j’en profitai pour mettre la main sur un sandwich d’où je voyais poindre une tranche de salami accompagné de poivrons confits.
– Bon choix, murmura Zacharie en me passant des ustensiles.
– C’est bien là le problème, je l’ignore. Après notre... libération, j’ai vagabondé à droite et à gauche. Un soir que j’arpentais la rivière Chaudière, j’ai chuté et après, c’est le néant. Quand je me suis réveillé, j’avais un message dans ma poche. Je l’ai lu et le geas s’est activé. J’ai dû aller de chantier en chantier, poussé par la compulsion, mais chaque fois je repartais confus, sans comprendre ce que j’étais venu y faire.
Il avala péniblement et Zacharie poussa le plateau de sandwich dans sa direction. Xavier en choisit un avec un soupir.
– Je n’ai aucun souvenir des sabotages, j’ai juste pu constater le dégât après coup, comme si j’avais été somnambule.
Je me frottai les lèvres.
– Je ne connais pas assez bien les geas, mais il me semble que la perte de mémoire peut faire partie de l'injonction, non? Que disait le message sur le papier?
Xavier secoua la tête, frustré.
– Aucune idée. Je l’ai lâché de surprise et le vent l’a emporté.
– Le choix des mots aurait pu nous éclairer, déplorai-je. Le geas s’est déclenché à la lecture, mais quelqu’un a tissé l’enchantement entre les mots et toi. L’auteur de l’enchantement a sûrement profité de ton évanouissement pour le faire à ton insu.
Zacharie acquiesça.
– J’ai effectivement déjà vu quelque chose de similaire. Ça réduit grandement les possibilités quant au coupable.
J’allais demander qui se qualifiait selon ces critères lorsque Xavier sera les poings sur le comptoir.
– Je ne veux plus jamais porter la bride, Zach.
Le visage de ce dernier se durcit.
– Moi non plus. J’y ai consacré tous mes temps libres de la dernière année.
Son regard coula vers moi et je devinais qu’il se censurait en ma présence. Je haussai les épaules pour lui faire comprendre que je ne lui en tenais pas rigueur. Il se pencha vers Xavier :
– On en reparlera, mais j’ai différentes options à te proposer.
Ses larges épaules se détendirent et il hocha la tête avant de mordre dans un sandwich. Le pauvre, on aurait dit qu’il revenait de la guerre. J’avais vu la même expression chez des soldats à leur retour après les Grandes Guerres. Je déposai le reste de mon sandwich, mon appétit envolé.
Mes recherches avaient eu un seul but : trouver le coupable que désirait tant le Bonhomme Sept Heures et ainsi me libérer de la menace qui planait sur mon avenir. Condamner un inconnu avait semblé si simple en théorie. Jusqu’à ce que je me retrouve assise face à un cheval-bâtisseur avec le syndrome du sauveur, aux côtés de son congénère déboussolé.
Mon regard se perdit dans le vide et des images de la maison de mon père me revinrent en mémoire. La cabane avait mesuré à peine quelques mètres carrés, plus qu’assez pour lui et moi. Au village, des familles bien plus nombreuses s’entassaient dans le même espace. Les coffres et les armoires avaient débordé des cadeaux que mon père avait offerts à ma mère de son vivant. Même après son décès, il avait continué d’acheter des babioles qui lui auraient plu.
Ma mère avait effectué la traversée de l’Atlantique avec sa famille, mais une tempête avait eu raison du vaisseau. L’intervention de pêcheurs bien intentionnés lui avait sauvé la vie, mais le reste de sa famille avait disparu. C’est ainsi que mon père avait fait sa rencontre, dans un port de la péninsule gaspésienne durant une escale du navire sur lequel il travaillait comme marin.
Selon mon père, ils s’étaient aimés au premier regard. Aussitôt, ils s’étaient mis d’accord pour s’installer dans un village où personne ne les connaissait ni l’un ni l’autre. Les raisons de ce choix m’échappaient toujours. Mon père avait été au courant de la nature surnaturelle de ma mère, mais il n’avait jamais cru bon creuser le sujet. Elle avait emporté ses secrets dans la tombe. Ce que mon père avait regretté lorsque j’avais manifesté une étrange affinité pour l’eau à l’adolescence.
Au village, les bonnes femmes disaient que je ressemblais à ma mère comme deux gouttes d’eau. Même longs cheveux noirs, mêmes yeux verts perçants. Elle aussi avait aimé parcourir la grève, les jupes dans le vent, le sourire aux lèvres. Au fil des ans, les sourires bienveillants s’étaient transformés en grimace et en regards suspicieux. Au point que j’avais arrêté d’aller au village, demandant à papa de faire nos courses.
À sa mort, je n’avais eu d’autres choix que de reprendre cette tâche. Les pêcheurs m’échangeaient souvent leurs prises contre les légumes que je faisais pousser dans le jardin. Mais ce n’était pas suffisant, surtout pas pour survivre à la rigueur des hivers québécois.
Âgée de trente ans, on me considérait comme une Catherinette depuis longtemps, ce qui me convenait très bien. Ce n’était pas le cas des femmes du village. La méfiance s’était transformée en haine. Avais-je souri trop longtemps à leur mari? Qu’avais-je dit au boulanger pour le faire rire? Si quelqu’un tombait malade après mon passage, gare à moi lors de la visite suivante.
Jusqu’au jour où un groupe de femmes étaient passées à l’acte.
– Viviane?
Je sursautai à la voix de Zacharie. Sourcils froncés, il pencha la tête vers moi, son inquiétude évidente. Xavier posa une main sur mon épaule et j’inspirai laborieusement. J’étais libre. En sécurité.
Je leur servis un sourire rassurant et secouai la tête.
– Désolée, j’étais dans la lune.
Zacharie haussa les sourcils, incrédule, mais il ne contesta pas ma réponse. Je m’écartai du comptoir et descendis de mon tabouret.
– Merci pour le goûter. Nous avons résolu le mystère des sabotages. Puisque le geas a été rompu, la situation ne devrait pas se reproduire. Je pourrai rassurer le Bonhomme Sept Heures.
Mon sourire se crispa sous le regard scrutateur de Zacharie. Il ignorait que le vieil homme avait demandé que le coupable soit appréhendé, car j’avais tu cet élément en passant notre marché. Et maintenant que je l’avais sous les yeux, hors de question de le livrer aux requins. Je fis face à Xavier.
– J’espère que tu pourras mettre tout ça derrière toi et…
J’agitai une main vers Zacharie, ne voulant présumer de rien, mais convaincue qu’il trouverait le moyen d’aider Xavier. Ce dernier me sourit, et j’y lus le poids des dernières années mêlé au soulagement d’être libre, un sentiment que je ne comprenais que trop bien. Il réitéra ses remerciements pour mon intervention alors que je prenais la direction de l’arrière de la maison. J’avais déjà chaussé mes bottes lorsque Zacharie m’y rejoignit. Il croisa les bras et s’adossa au cadre de porte.
– Si jamais les Faoladh ou le Bonhomme Sept Heures ne lâchent pas l’affaire...
– Concentre-toi sur Xavier. Je m’occupe d’eux.
Il sourcilla et je crus un moment qu’il contesterait mes propos, mais il changea plutôt de sujet :
– Tu me dois un souper au resto.
J’acquiesçai avec un sourire neutre.
– Appelle-moi.
Ses yeux se plissèrent, comme s’il se doutait que j’escamotais la question, mais je ne lui laissai pas le temps de poursuivre. Je fermai la porte derrière moi et marchai vers le Combi d’un pas ferme, bien décidée à ne pas me transformer en flaque de larmes devant des témoins.
Le mystère était résolu, mais j’étais toujours dans la vase jusqu’au cou.
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