Les flots ensorcelés: Mystères et enquêtes surnaturelles (La Coureuse des grèves t. 1) (French Edition)

La Coureuse des grèves

DUPONT, Jean-Claude (1987). Légendes des villages, Québec, p.43.

Saint-Jean-Port-Joli, L’Islet

Une vingtaine d’étés durant, tant que les gelées n’empêchaient pas la navigation, on voyait la Coureuse des grèves remonter la mer à la barre du jour, son panier d’osier à la main. Elle ramenait tantôt un canard sauvage, tantôt un fromage fin, du poisson frais ou une baguette de pain de matelot, mais aussi des « présents rares ». Sa maison recelait des trésors : des robes de Chine et d’ailleurs, des bérets basques, du rhum de la Jamaïque, des parfums français... Elle n’avait jamais quitté son domaine qui s’étendait jusqu’à la mer, et pourtant, elle connaissait des danses étrangères et pouvait nommer les ports de nombreux pays du monde.

Elle était toute jeune encore que son père, un ancien marin qui « avait navigué sur les sept mers » au temps de sa jeunesse, lui décrivait déjà des pays où les roses sont en fleurs dans le mois de janvier, où des femmes peu vêtues dansaient sur des sables lumineux, et où l’on charmait les serpents venimeux. Puis, finissait-il toujours par ajouter: « Je me suis marié dans l’automne et j’ai vendu ma goélette dans le printemps ». Depuis que le vieillard était disparu, elle passait les longues saisons froides à se bercer lentement dans la grande chaise de son père, là où, de la fenêtre, il regardait la mer.

Tous les jours, l’été, lorsque le soleil commençait à baisser, habillée d’une robe de soie chatoyante qui sentait l’encens, elle prenait le sentier qui menait à la mer. Arrivée sur la grève, elle y retrouvait des marins de tous pays qui avaient pris l’habitude de s’arrêter en mer pour rencontrer la Coureuse des grèves de Saint-Jean-Port-Joli.

Cet automne-là, le temps des grandes marées était arrivé, mais la Coureuse des grèves ne semblait pas le réaliser; elle continuait à passer ses nuits hors du logis. Et puis un soir, peu de temps après qu’un navire amarré au large eut actionné son cor de brume, elle sauta dans une barque qui fit terre auprès

d’elle. On ne la revit jamais; l’équipage l’avait emmenée dans les « Vieux Pays ».

Peu à peu, la maison tomba en ruine et la forêt recouvrit la petite terre qui menait à la mer. Mais sur la Côte Sud, la Coureuse des grèves vit toujours dans les mémoires.

 

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