Les matins du Nouveau Monde

Berger · Chapitre 9 sur 13

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Les matins du Nouveau Monde

Chapitre 9

J'entrepris alors de chercher partout, avec méthode, d'abord dans les volumes du Quillet, les mots qui se rapportent de près ou de loin (je préférais de près) à l'Amérique, dans chacun aussi des livres que je lisais – et je n'entrais pour de bon que dans ceux qui étaient, jusqu'au débordement, riches de ces noms –, sur les cartes enfin, mots qui désignaient, dessinaient l'Amérique des fleuves, des montagnes, des pistes, sa faune et sa flore, les grands chefs – Indiens et Blancs –, et je plongeais dans le cœur des guerres qui marquent son histoire, toujours à m'activer comme si le temps me pressait et que je voulusse le rattraper dans cette course où, avec Christophe Colomb au commencement de l'Amérique et de ma vie, j'accuse un retard de plus de quatre siècles. Je revêtais tour à tour, suivant les jours, l'occasion d'un livre et le hasard du passage que je lisais, ou encore la fantaisie d'un songe, l'habit de l'explorateur, du coureur des bois, du trappeur, du commerçant en fourrures, du commandant de fort, du truchement, comme on disait alors d'un interprète, de l'officier civil et, en Nouvelle-France, du jésuite, puis du capucin, du dominicain, du frère prêcheur, du sulpicien, du cordelier, du récollet et du janséniste, selon la chronologie de leur surgissement là-bas, frères ennemis d'ordres rivaux qui avaient perdu le sens de leur mission et par voie d'écrits se portaient fielleuses attaques et graves accusations, se disputant comme mégères, dont, pour mon image de Blanc auprès des Indiens, je souffrais... Je me fabriquais des paperoles où j'inscrivais les articles de ma foi américaine et il me semblait si grand, si riche, le Nouveau Monde, que je n'aurais pas assez de toute ma vie pour orpailler dans cette Amérique historiée de mots qui donnent la fièvre et gemmée de tous ces noms qui sont la beauté, la grandeur mêmes et, souvent, la truculence. L'exotisme toujours. Je m'imaginais Viking, Normand, Varègue et Cingtai à bord de drakkars vers la Terre de Glace, comme je sus vite dire de l'Islande, vers la Terre verte, qui est le Groenland, et par respect pour Colomb, qui part après moi et doit arriver le premier, je ne dépasse jamais le Groenland, sauf ce jour où la tempête, qui me pousse vers les côtes accores de la terre de Baffin, cesse, avec le soleil qui se lève, et je découvre, dont personne jamais ne saura rien, surtout pas Colomb, dans le double éblouissement qui vient du ciel et monte du continent révélé, beau comme diamant, l'Amérique.

Toute la contention que je lui applique a fait de moi son plus grand vagabond et je n'ai guère cessé, une partie de mon enfance et de mon adolescence, de monter de l'Antarctique à l'Arctique, pour redescendre et commencer derechef l'interminable, inépuisable voyage... Certains soirs je me suis endormi dans une Amérique où je m'étais, la journée durant, tellement frotté – et elle à moi – que j'éprouvais le sentiment de la tenir, dans les bras contre moi, par mes caresses égrisée. Je disposais, dans ma chambre à coucher, de plusieurs tables dont la plus longue me servait de crédence, n'exposant que les seuls écrits qui portent sur le Nouveau Monde, et qui étaient mes canons.

 

Je ne saurais dire ma plus active mouvance dans ces terres de francs-alleux, là-bas, qui, eussent-elles dû relever d'un seigneur, m'auraient choisi. Kansas, Missouri, Nouveau-Mexique, Louisiane ? J'aimais tous les Etats, du golfe du Mexique à l'océan Glacial, là-haut, et les provinces du Canada aussi : sur les rythmes d'un tambour indien, mon cœur bat en pays micmac, à Restigouche, Richibouctou, Memramcook, et je m'émerveille de cette ville du Québec qui fait l'Européen rêver comme un chat, bondir comme un chamois, Chibougamau.

Avec qui, avec quoi, me disais-je, attraper les mots? Je me répondais : avec des mots. Alors je me suis lancé dans une chasse qui dure encore, car elle se confond avec ma vie, chasse que je pratique avec des mots-appeaux et des mots-appelants... J'ai trouvé, dans les dictionnaires, les coulées où surprendre les mots qui disent l'Amérique et j'ai réussi, poursuivant les mots à l'approche et les tirant à la cendrée, des coups de roi : Saskatoon, Moose Jaw, qui sont en Saskatchewan, Medicine Hat, en Alberta, et Mexican Hat, dans l'Utah. Je me les traduisais – et moi, de moi à moi dans le dedans de moi: Saskatoon, intraduisible, tout en notes de flûte que termine un roulement de tambour; Moose Jaw, Mâchoire d'Orignal, l'élan d'Amérique ; Medicine Hat, Chapeau-Médecine, comme on dit un homme-médecine pour désigner docteur et sorcier ; le quatrième : Chapeau Mexicain – et moi, de moi à moi dans le dedans de moi : tu te rends compte ? Saskatoon, Moose Jaw, Medicine Hat, Mexican Hat pour nommer des villes, et pour ces trouvailles je grognais de plaisir sur mes cartes, comme un sanglier qui dans les bois vermillonne...

Alors quelle ardeur apportais-je, aiguillonné par les découvertes superbes, au pourchas des mots et, comme un faucon sa proie, je les fonçais, je les daguais puis les liais.

J'étais sensible de même aux merveilles de la langue première et les mots indiens ou déformés de l'indien mariés à l'anglais, je les aimais aussi, mots de sang pur et mots métis, et souvent, la séduction qu'ils exerçaient sur moi était si grande, le monde d'images où ils me projetaient si vaste, le tourbillon en moi de leur vie tel, qu'eussé-je trouvé le moyen de me glisser en eux, fût-ce un tout petit peu, fût-ce par un coin de moi, par la tête par exemple, comme l'enfant qui vient au monde, alors je fusse allé à leur monde à eux, je fusse né en eux et peut-être eussé-je, homme-mot, gagné leur éternité de dictionnaire...

D'ailleurs, j'étais partisan de l'indianisation de tous les mots qui avaient été indiens et que, par égoïsme et légèreté de conquérants, on avait dévoyés de leur expression originelle. Un temps, je n'ai pas bu du cacao, mais du cacahuatl, après avoir une fois, ma mère le dos tourné, goûté du xocoatl, qui est exactement la même chose, deux vocables pour une même matière, mais il me semblait que le cacao n'avait pas le même goût selon que je me disais boire du cacahuatl ou du xocoatl, le cacao, lui, trop métissé pour avoir la saveur des deux autres...

A l'époque où les restrictions ne nous accablaient pas encore tout à fait, il arrivait que ma mère eût à nous proposer de choisir entre le café et le cacao et je répondais toujours : cacahuatl ! Ou : xocoatl! – moins pour l'amour du cacao que dans l'ignorance du mot précolombien qui désignait le café – qui l'agaçait.

Et j'allais, inlassable, à la passée des mots, les levant, les chassant à la pipée – pour ce faire je frouais le cri de la chauve-souris, du geai, de la hulotte... –, les piégeant en jardinet et, pour qu'ils prissent motte, j'inventais panneaux, pantières, traîneaux... Je m'efforçais, dans mes quêtes, de situer les remises et je puis dire. que je suis rarement tombé en défaut, même avec les rusés, qui donnent dans le hourvari, et même avec ceux qui font le sens incertain ou l'image floue parce qu'ils doublent les voies et forlongent ou, encore, se mettent en ressui. Je n'appuyais sur la chanterelle que lorsque les mots, qui sans doute m'épiaient, invisibles, hostiles, me fuyaient ou lorsque je voyais malles visions qu'ils provoquent, en de trop flottantes images. Quand j'avais débuché un mot, ou plusieurs – car il arrive que les mots aillent, comme les oiseaux, par couples, escouades, flottilles, compagnies –, je l'attaquais, je le faisais bondir, je le mettais debout, je le déhardais. J'ai trouvé, la chose va sans dire, des livres en mots d'Amérique plus vifs que d'autres, et prenant, dans les premiers et dans une espèce d'ivresse, leur vent, je les mettais, dans leur gagnage, sur l'aile...

Quand je les tenais, dans la gibecière fermée et le panier serré de mon amour de l'Amérique, je les éjointais pour qu'ils ne s'enfuient pas aussitôt, assuré que repousserait la pointe aiguë de leur nouvelleté ou de leur étrangeté, mais alors je les connaîtrais depuis si longtemps et je les aurais tellement regardés, caressés, palpés, que je n'aurais rien à craindre qu'ils allassent de hautes erres. Pour moi, ils iraient toujours, désormais, d'assurance.

 

Et ces mots, je les déposais dans l'un d'entre eux, porteur de rêves ineffables, qui s'appelle l'umiak : la pirogue des Inuit, là-haut et là-bas, au bout du monde de l'Arctique et, vers les Aléoutiennes, dans ces lieux et villes qui ont noms Chignik, Kardalak, Uninak. Je rêvais de parler, avec les Indiens et les Inuit des territoires du Nord-Ouest, outre le cri et les quatre dialectes inuktituts, savoir le groenlandais, l'inuktituk, l'inupiaq et le yupic, les quatre athapascans, qui sont: l'esclave, le plat-côté du chien, le loucheux, le tchippewayen.

(Et moi, chaviré, de moi à moi dans le dedans de moi: tu te rends compte, parler l'esclave, le plat-côté du chien, le loucheux, le tchippewayen! – et des minutes durant, qui avaient un goût de merveille, je dérivais au nord du soixantième parallèle...)

Ces noms indiens n'étaient pas les seuls rehauts qui faisaient incomparable mon grand tableau d'Amérique et je cherchais aussi, Etat par Etat, les mots français, désolé que le Connecticut n'en comptât pas, pas un seul, et si peu la Floride, de même l'Idaho, le Maine et le Massachusetts, quand ils pullulent en Louisiane et dans le Minnesota, l'Alabama et le Dakota du Nord, ma plus forte peine venant du Kentucky dont j'eusse voulu les prairies et les forêts, à cause de Daniel Boone que je vénère, couvertes et bruissantes de noms français.

J'aimais Citronnelle, dans le comté de Mobile, en Alabama, Passe à Grille en Géorgie, Cœurd'Alene et Pend d'Oreille en Idaho et ces deux noms dans l'Etat de Washington de même, si beaux, me disais-je, qu'on se les dispute, Marais de Cygne au Kansas, Eau Claire au Michigan, Fond du Lac et Lac de la Pluie au Minnesota, Crève Cœur au Missouri, Reverie au Tennessee et il y avait, si malheureux que leur âme de mots en était errante et déchirée, les vocables qui n'avaient plus de sens, pour l'avoir perdu – et personne jamais ne l'avait retrouvé –, mots réduits à leur seule enveloppe, sans image, sans magie, mots errants, des espèces de bois flottés sur le fleuve du temps, mots orphelins (et moi, de moi à moi dans le dedans de moi: comment peut-on être orphelin en Δmérique ?) que je serrais contre moi par tendresse et parce que les mots relèvent d'une grande race, celle des mots, et c'était comme si la ferveur de mon étreinte eût pu les réchauffer, où ils auraient retrouvé, avec leur âme revenue joyeuse dans leur corps de mots, leur sens.

Je découvrais aussi – le sort de ces mots que je vais dire ne me paraissait pas moins triste que celui des mots au sens perdu – tous ces vocables dont la raison d'être, par exemple le géniteur, n'existe plus (comme si un terme mohican vivait parmi nous, survivant au Dernier des Mohicans, depuis si longtemps disparu...) et j'ai souvent rôdé, en pensée et dans un esprit malheureux, en Floride dans le comté de Wakulla, d'un mot timucum – mais il n'y a plus de Timucums.

Là-dessus, ou là-dedans, sur ces mots privés de sens ou de père, une drôle d'humanité s'était abattue, curieuse, acharnée, studieuse et astucieuse, me donnant à penser que, pire peut-être que l'absence de sens, la pluralité des sens est désolante.

J'ai cherché en vain du solide dans Wisconsin, vocable des Menominees, qu'ils prononçaient Wiskosspeo, qui pour les uns veut dire « Petite Habitation du rat musqué », pour d'autres « Détroit qui bondit sauvagement », pour une troisième catégorie d'observateurs « le Fleuve aux rives inondées », pour une quatrième, enfin, « Au grand détroit», et dans cette abondance de sens, de surcroît antagonistes, où une chatte n'aurait pas retrouvé, fût-elle d'Amérique, ses petits, j'ai pleuré la misère des mots, dans la découverte que tous les maux qui nous frappent : confusion, doutes, solitude, déracinement, les affligent aussi.

Madawaska, ce fleuve du Nouveau-Brunswick, de Medaweskah, un mot des Indiens Malecites ? Là aussi, dans la liberté facile que prodigue le sens perdu, la drôle d'humanité plus haut évoquée, celle des grammairiens, s'était abattue, imaginant n'importe quoi. N'importe quel sens. De même pour Winnipeg, la capitale du Manitoba, les Cris eux-mêmes ignorant aujourd'hui ce que signifie ce mot, qu'ils ont laissé mourir, de leur vocabulaire. Sur Winnipeg les grammairiens avaient fondu avec des façons de criquets mais au lieu de tuer, comme les acridiens, par dévastation, ils avaient étouffé la vie du mot en multipliant ses sens possibles et, un temps, j'ai passé mes jours à pleurer l'âme première et unique à jamais perdue des mots, non seulement Wisconsin et Winnipeg, mais encore Chamcook et Restigouche.

Je me rappelle, à ce propos (je veux dire : à propos des mots amérindiens), l'un de mes étonnements d'enfant, d'ailleurs destiné à durer. Un lac du Manitoba en est à l'origine : Winnipegosis. Je lisais que le mot était « un diminutif de Winnipeg ». Et moi, de moi à moi : comment quelque chose qui est grand peut-il diminuer de quelque chose qui lui est plus petit, Winnipegosis de Winnipeg ? J'en suis toujours là.

Pour me consoler, je relisais tous ces mots dont j'avais bien fait dix ou douze listes, sur autant de pages, et qui provoquaient éblouissement en moi par le biais d'une explosion d'images. Ils sont liés à ce qu'on pourrait appeler le réflexe sensible, savoir la toponymie spontanée que suscita, chez les découvreurs du monde américain, l'expérience immédiate : du lac de la Pluie au lac des Mille-Lacs et à celui dont je voudrais tant être le compagnon, le Lac Seul, de l'île aux Coudres à celle des Allumettes en passant par l'île aux Grues, l'île aux Noix et, dont je frissonne, l'île aux Massacres, de la baie des Sables à celle des Chaleurs et du cap à l'Aigle à la Chute-aux-Outardes, il n'y avait rien là qui ne se donnât à moi dans l'intense poésie qui naît des cinq sens et d'une première rencontre entre des mots que personne encore n'avait songé à marier, où je pressentais la beauté du langage. De sorte que lisant, à quelque temps de là, un livre dont l'auteur, à un détour de page, disait qu'il regardait, « à l'horizon, comme un point qui grossissait », je m'étais promis que si j'écrivais un jour, plus tard, jamais je n'userais, dans les livres que j'affabulerais à dessein d'un grand texte efflorescent, de ces expressions qui avaient été, à leur naissance (et dans une rhétorique naïve), aiguës, mais que la répétition, au fil des siècles, avait émoussées.

Il y avait aussi, disparus de la réalité de l'Histoire et de la géographie, évanouis de la mémoire des hommes et peu à même de ressusciter jamais, les mots que l'on avait assassinés. L'arme du crime était une décision politique ou l'indifférence ou la méconnaissance - comme un défaut du savoir – et je pleure, depuis trente ans que j'en ai découvert la mention, la mort, longtemps avant ma naissance, d'Ahpeatone, qui vécut neuf ans, du 22 juillet 1907 au 30 juin 1916, dans la partie occidentale du comté de Cotton, en Oklahoma, sous la forme d'un bureau de poste qui voulait rappeler la mémoire d'un des plus grands chefs kiowas, Ahpeatone, que les Américains appelèrent Wooden Lance, Lance de Bois, et si survit et rayonne son nom anglais, de l'âme de l'homme là-haut dans les prairies, où je suppose qu'il est, que savons-nous ? Si elle ne gémit pas, avec le vent quand il souffle en Oklahoma, sur l'éviction du nom qu'elle tenait par sa race millénaire ?

Il y avait enfin, cruauté des cruautés, pire peut-être que la mort franche par décapitation, ou à l'arme blanche ou d'hast ou de poing, la mort par corruption. Des mots qui existent par le cadavre, dont ils se sont nourris à leur naissance, dont ils se sont repus pour survivre, vivre et s'imposer, du mot qu'ils ont tué en le mutilant et je pleurais, en Floride, yaha, un terme creek qui veut dire loup et qui avait donné ce mot-larve : yeehaw, pour désigner une gare... De même, en Floride toujours et dans le comté du Boulanger, j'avais le cœur gros pour oklasti qui, dans la langue des Séminoles et des Creeks, signifie poisson noir. Mutilé et mort, lui aussi, sa dégénérescence lexicale avait abouti au nom propre Olustee où, quand j'irai en Amérique, je n'irai pas.

Et dans les mots de l'Amérique indienne je m'enfonçais davantage encore par le biais d'un grimoire, assurément le plus ancien livre de la bibliothèque de ma mère, que sans doute elle avait hérité de ses parents, et eux peut-être aussi des leurs... Cet ouvrage, l'œuvre d'un franciscain qui avait, en 1741, voyagé partout en Nouvelle-France, de Montréal à travers la Louisiane d'alors jusqu'à La Nouvelle-Orléans, où il s'était installé – si je puis dire ainsi d'un missionnaire – et qu'il avait, dans le grand âge déjà, quittée pour remonter dans le pays micmac où, je suppose pour occuper le temps qui lui restait à vivre et se consumer en lui dans la ferveur, il s'était mis à la confection d'une façon de dictionnaire, qui me donnait à découvrir l'incomparable bonheur de comparer. Ce manuel assemblait des milliers de mots issus des tribus que le père avait rencontrées et moi, lisant, tournant les pages, il me semblait que je puisais, dans des parflèches, à des trésors, chacun débordant de son contenu de mots, et je soulignais de mes crayons de couleur, sans appuyer, peur d'abîmer, j'apprenais, reportais, encadrais ceux que je trouvais les plus riches en sons et sens, images et vignettes, les plus gros porteurs de merveilles et, aux soirs d'étude, je me disais: elmougwadasik? et je me répondais, traduisant: tête tournée d'un côté ; caraquet? et c'était: jonction de deux rivières ; shippagan (qui veut dire : passage des canards) ? et je me laissais aller à la migratoire vision de la grue du Canada, puis je descendais dans le Sud profond en Louisiane sans cesser de me parler, occupant mon voyage à des questions que je me posais : Alabama (d'un mot choctaw) ? et ma réponse disait : toute une terre à cultiver ; chetimaches ? ceux qui disposent d'ustensiles pour faire la cuisine; raccoon (dans la paroisse de Plaquemine, en Louisiane) ? rat musqué, comme on sait, mais je me répondais, moi qui traduisais littéralement : il gratte la terre avec ses pattes – et j'admirais que les mots perdus de ces langues perdues fussent d'une nature qui ignore les dont, du, des et autres mots brefs de pure grammaire, sans force visionnaire et donc neutres, pauvres et inutiles quand les Indiens les bourraient d'images et d'idées, portant à la dynamite le sens concentré de chacun d'eux.

Un temps, après force lectures, relectures et grand labeur de mémoire, je fus un peu au-delà du petit nègre indien. Je pouvais converser avec moi-même, dans un vocabulaire de trente mots, non plus seulement en me traduisant les questions que je me posais, mais en leur répondant. Wi-ouzi, me dis-je. Où vas-tu ? Et moi... atamane, là où ils lancent des raquettes, et, toujours en abénaqui, joie de répondre à cette demande qu'aucun Abéna- , qui ne m'a faite, hélas : wi-ouzi ? Et moi, voix haute ou de moi à moi dans le dedans de moi : wigoumadenec, à la montagne en forme de maison.

 

Il me semblait que, riche de plus en plus du vocabulaire des premiers Américains, je pouvais aller, chez eux, un peu plus loin, un peu plus haut.

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