Les matins du Nouveau Monde
Epigraphe
« Les mots ont besoin d'un berger. »
GASTON BACHELARD.
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roman
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Pour Kinou.
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Vous connaissez tous ce que l'Histoire rapporte, stupéfaite : les trois caravelles qui, le 3 août 1492, le jour de l'alcyon, sortent du port espagnol de Palos à destination des Canaries puis, de là, sur l'océan encore jamais traversé, vers les Indes, savoir Chine et Japon qui sont Cathay et Cipango version Marco Polo et, le 12 octobre, avec l'atterrissage à l'île de Samana Cay, l'Amérique découverte dans l'archipel des Bahamas ! Moi, dont le coeur à cette évocation mille fois suscitée, ressuscitée, bat si fort qu'il heurte dans ma poitrine, où je l'entends, l'écoute et m'inquiète... Une grande Histoire mais, en elle, cette histoire que je suis le seul vivant à connaître et que j'ai décidé de révéler.
En fait, les trois caravelles, au débouquement du rio Tinto, ont tourné la poupe à l'océan et au ponant. A un moment, elles ont mis en panne et les marins ont remplacé les voiles carrées par les latines, bonnes pour serrer le vent. Je les regarde qui s'engagent, creusant des houaches, dans le golfe de Cadix, naviguent à l'estime, longent la Costa de la Luz, franchissent le détroit de Gibraltar et, dans la Méditerranée où elles viennent de pénétrer, font voiles, le long de la Costa del Sol, vers Malaga, où le cierco qui les cinglait tout à coup meurt dans un dernier souffle. Longue, si longue attente pour les caravelles, pour moi, dans la bonace. Peut-être deux jours. Quand il reprend, le vent, borasco ou carabinera, les caravelles relèvent pour Alicante, Valence, Barcelone et je les distingue sans trop forcer mes yeux de fièvre et ferveur, d'abord, plus lourde que la Pinta et la Niña et donc la dernière de la trinité, la Santa María, pavillon amiral qui flotte au grand mât et ses hautes murailles peintes en noir, sauf les varangues, en rouge au-dessus du bordé... De la pointe des hunes aux murailles, mon regard qui balaie. Je n'ai pas à longtemps chercher l'homme que j'aime, je le devine dans le château de son navire où, agenouillé, il prie (l'homme que j'aime croit en Dieu). Quand il se redresse, longtemps après, je le vois se saisir de son astrolabe, je comprends qu'il suit là le mouvement des étoiles qui viennent d'allumer la nuit et je le regarde attentif à déplacer l'alidade, qu'il caresse. Au large de Perpignan, puis de Sète et, la flotte s'approchant de la côte, dans les atterrages d'Aigues-Mortes, où les caravelles s'embossent.
De la Santa María, dont l'équipage vient de hisser le pavillon amiral, croix vert foncé sur fond blanc –, on affale une chaloupe. Deux hommes ont sauté à bord, suivis d'un enfant. L'un arrache les avirons, l'autre, immobile, observe. La chaloupe aborde à une plage et, descendus le passager et l'enfant, s'éloigne en direction de la flottille.
Je le vois de mieux en mieux. Le brouillard de la séparation se dissipe dans l'espace entre nous qui se réduit. Sur les bords du Rhône il hèle un batelier. Monte, avec l'enfant, dans un bachot. Il va jusqu'en Arles, puis jusqu'en Avignon. S'arrête à la vue des remparts. Demande son chemin. Il tient l'enfant par la main.
Le couple poursuit à pied, après la calèche, et je n'en peux plus de repousser mon cœur, qui toque. Je le contiens de mes bras quand l'homme, qui s'est arrêté devant le 51, route de Lyon, pénètre dans la maison, monte, après un temps, l'escalier qui mène à ma chambre et frappe. Qu'il entre. Je l'attends depuis cinq cents ans.
Il ouvre doucement la porte, je le regarde et le reconnais, lui que je n'ai jamais rencontré, croisé. Jamais entr'aperçu. Haute taille, grand front, long visage piqué de taches de rousseur, nez aquilin, et je n'ose croiser son regard – lèvres pleines, avec l'inférieure qui creuse une fossette dans l'intervalle compris entre elle et le menton... Ses riches habits sont d'écarlate, sa chevelure, longue, blonde et parsemée d'argent, semble repousser son chapeau orné de plumes d'autruche. Il tient dans sa main droite haut dressée l'étendard, que je sais royal. Quand enfin je lève les yeux pour effleurer ses yeux gris, je découvre des lumières qui dansent et me semblent, déjà, des soleils d'Amérique.
Je lui dis : « », voix si faible qu'il n'a pas entendu et peut-être d'ailleurs n'ai-je rien dit, sans doute pour moi seul dans le dedans de moi et par ma voix intérieure me suis-je adressé, tandis qu'il me souriait, le discours que j'aurais tant aimé lui tenir : non, non, Grand Amiral, ce n'est pas aux Indes que vous aborderez. On les connaît. Vous allez faire mieux, découvrir un nouveau monde ; donner aux faiseurs de portulans, cartographes, cosmographes, entre la découverte et l'exploration, entre le premier matin du Nouveau Monde et son dernier lopin de terre ou coude de rivière inconnus, trois cents ans de lent, passionné et minutieux travail qu'ils accompliront dans la ferveur, la convoitise, la très pure passion de porter, sur mappemondes, planisphères et globes, un tracé, un dessin, un nom, à chaque touche de crayon, jet de couleur, applique de couteau découvrant un peu plus d'Amérique, un bout d'Amérique, un détail d'Amérique et ainsi, dans cette obscurité de trois siècles qui pèse sur elle et qu'ils déchirent peu à peu, jour après jour, comme à tâtons, introducteurs d'une progressive lumière, regardez-les qui s'en viennent après vous, dans votre sillage, continuer votre œuvre, petits dieux grouillant dans l'espace et le travaillant, grenaillant quand, génial, vous le leur découvrîtes, vous qui avez reculé le monde aux limites du monde !
Et encore : toutes ces informations qui vont fondre sur eux, souvent erronées, et que d'autres informations corrigeront, les deuxièmes quelquefois modifiant par l'erreur les premières, qui étaient les bonnes, et toujours plaçant, déplaçant, replaçant, remplaçant, îles, fleuves, montagnes, vallées, leurs créations sans cesse prises, reprises, affirmées, dénigrées, confirmées, corrigées, complétées et, né de vous, le Nouveau Monde ne cessant pas de naître !
Et encore : et ce Nouveau Monde, Grand Amiral, pour des millions de gens qui grâce à vous en respirent l'oliban, ce Nouveau Monde, la vie, la vraie vie, le monde refait en mieux, le monde meilleur, le monde nouveau, le Nouveau Monde, le Nouveau Monde nouveau où vont se ruer, après que vous le leur avez découvert, offert, des malheureux par millions, ceux que la faim a éprouvés, la religion persécutés, le pouvoir politique bannis... Grand Amiral, vous avez refait le monde, vous, mais c'est en le découvrant...
Et enfin (un peu essoufflé) : après vous, grâce à vous et au celebret que vous accordez à tous les fous d'Amérique, cette humanité qui rêve depuis des siècles – et il m'arrive de penser qu'elle en rêvait dans le temps d'avant le temps – d'un paradis perdu mais retrouvé en Amérique devenue terre promise...
Je le regarde qui me regarde.
Cette tristesse en moi de connaître qu'il a mis quatre fois à la voile de l'Europe pour l'Amérique et qu'il a cru, quatre fois, appareiller pour les Indes ! Quand il meurt, il ne sait toujours pas qu'il a découvert un nouveau monde ! Je n'ai pas le droit de le détromper, qui serait le tromper, comment lui expliquer que mon savoir est supérieur au sien parce que je suis né un demi-millénaire après lui, au nom de quoi ébranlerais-je sa science, qu'il s'est forgée, sa volonté et son obstination, sa foi de navigateur, magnifiques, et pourquoi émettrais-je des doutes sur la qualité de ses visions transpélagiques quand elles nous ont valu la découverte de l'Amérique ?
Où il débarquera, enfin, de Palos, qu'il a regagné après son voyage en Avignon pour me voir, empruntant d'Avignon à Aigues-Mortes le même chemin, montant dans la même embarcation destinée aux trois caravelles qui l'auront attendu exactement trois jours et changeront, un peu avant de reprendre le golfe de Cadix, les voiles latines en carrées – très personnelle histoire qui corrige l'Histoire et me permet d'annoncer que Christophe Colomb n'a pas quitté Palos le 3 août mais le 17 août 1492, son voyage avignonnais lui ayant pris deux semaines, qu'il entreprit pour l'amour de moi et mon adoration de lui.
Il me regarde le regarder.
A un moment, il a poussé devant lui, qui s'est trouvé entre lui et moi, Diego, comme si, incertain de l'accueil que je lui ferais ou dérouté par mon silence, il avait voulu, par l'enfance de son fils, gagner la mienne...
Et quand je souris, à mon tour, et que monte mon regard du visage de l'enfant à celui du père, Christophe Colomb s'est reculé. Je l'entends qui redescend l'escalier, et la portière de la voiture qui l'attendait claque, me renvoyant à cette solitude, ce néant, cette absence au monde et aux rêves, cette mort de presque cinq cents ans, que, dans les années trente, ma naissance déchire...
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