Les matins du Nouveau Monde

Berger · Chapitre 2 sur 13

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Les matins du Nouveau Monde

Chapitre 2

Au début, quand j'accède aux souvenirs, nous sommes six, mon père, ma mère, mes deux frères, l'un mon aîné, l'autre mon puîné, ma grand-mère maternelle. Ma grand-mère morte, minée par le malheur et la misère d'une cécité, ma mère emportée par le cancer, mon père forcé de nous quitter et mon grand frère aussi, soucieux d'échapper aux contraintes de la guerre, la tribu, réduite à deux unités, s'affaiblira. Je découvrirai dans le malaise et une espèce de gêne – le sentiment que, coupable, je mérite mon sort – combien la vie est difficile, incertaine et, comme si la chose allait de soi, je me tournerai vers Christophe Colomb.

A l'époque dont je parle, j'ai lu, pleine d'images et de vignettes, une biographie de lui et heurté avec lui, dans son compagnonnage et comme si j'étais de sa troupe, au Nouveau Monde, qui me paraît aussitôt supérieur au Vieux, le mien. Dans le meuble où j'ai découvert le volume, Colomb n'est pas seul. Par dizaines, ses suiveurs qui, des siècles durant, fouleront le continent qu'il a révélé figurent dans une bibliothèque familiale, qui vient du père de ma mère, un dévoreur, et que ma mère a enrichie. Je descends d'une famille qui a su et pu garder des papiers, des objets, au fil du temps des reliques. Sinon mon avenir, comme je le crois aujourd'hui et auquel, alors, je ne pense pas, en tout cas ma vie est là, faussement assoupie sur des rayonnages. Christophe Colomb ne cesse de m'appeler, relancer, prodigue de signes. Il les fait pour moi seul – mes frères et lui ne se parlent pas – et je ne sache pas qu'il ait élu, ailleurs et hier ou aujourd'hui, quelqu'un d'autre. Je ne l'ignorerais pas. Son détournement sur Avignon, son raid, comme j'aime à dire, le 3 août 1492, est unique : pas de précédent, pas de répétition !

Quand il me hèle ou chuchote, je regarde en arrière, où je sais que se trouve le bonheur. Je m'installe dans le temps passé comme on s'étire dans la langueur et de ce temps je remonte, descends, sillonne le fleuve, m'attardant où je le décide à des bivouacs de la réflexion et à des bonheurs visionnaires. Outre, dans les livres de jadis, les images et les vignettes – belles ou tristes mais toujours fortes –, j'aime les mots, qui sont l'autre source, bien plus riche, des images et des vignettes, dont ils ruissellent. Comme l'Indien dans son canoë indien, comme l'Inuk dans son umiak, je peux franchir de considérables distances qui sont celles de l'espace mais aussi du temps et, par exemple, plein de l'amour de Christophe Colomb, qui ne s'étiolera jamais, découvrir, à trois cents ans de lui et des milliers de kilomètres de n'importe quel endroit d'Amérique où il fut, Harriet Beecher-Stowe.

J'ai passé – il m'arrive d'y revenir – dans la case de l'Oncle Tom, au Kentucky, des jours et des jours et jusqu'à des nuits, me pénétrant de l'horreur des marchés d'esclaves et du va-et-vient des négriers, des chasseurs et trafiquants d'hommes noirs, témoin impuissant des ventes aux enchères que je suivais en pleurant, et il me semblait que j'entendais – je l'entendais – la plainte de l'esclave qui traverse un livre où la Bible est évoquée comme garante du devoir de soumission ! Je la haïssais – au point que, en révolte contre elle pour l'amour de Tom, j'en ai reculé la découverte jusqu'à l'âge adulte.

Ah, cette scène où Eliza, à qui un bourreau de trafiquant veut prendre son enfant, s'élance sur l'Ohio gelé, et, du Kentucky esclavagiste, de glaçon en glaçon, passe au très humain Ohio ! « Mais on pouvait voir, en regardant ses grands yeux, que son désespoir n'était si calme qu'à force d'être profond. » Mes dix ans en étaient impressionnés. Je rêvais avec Eliza et George, son mari, le rêve canadien de liberté – cette grande extrémité de l'Amérique septentrionale se refusant aux pratiques de l'esclavage, où le maître perd son âme. J'ai tenté de prévenir le suicide par noyade, à bord de la Belle Rivière, de Lucy, dont Haley, le négrier nouvel acquéreur, vient de vendre à un planteur de passage le fils de dix mois. Terrible peine en moi qu'Augustin Saint-Clare atténue en achetant le vieux Tom (Tom a toujours été vieux...) à Haley. Révélation, qui m'impressionne, d'un ange : Eva Saint-Clare, six ans, fille d'Augustin. Peut-être alors croyais-je un peu aux anges...

Certainement à la bonté des quakers qui, chez Harriet Beecher-Stowe, sont de bien braves gens. Puis je lisais, recopiais, apprenais par cœur, dans un éblouissement d'images et d'odeurs : « On avait rangé en cercle au bord du gazon des vases de marbre sculptés qui contenaient les plus précieuses fleurs des tropiques; d'immenses grenadiers aux feuilles lustrées, aux fleurs de feu, des jasmins d'Arabie aux feuilles sombres, aux étoiles d'argent, des géraniums, des rosiers luxuriants, ployant sous le faix de leur moisson de fleurs, des jasmins jaunes, des verveines, confondant leur éclat et leur parfum, tandis que çà et là un vieil aloès mystérieux, étrange, au milieu de son feuillage massif, semblait un enchanteur des temps passés, regardant du haut de sa grandeur immuable toute cette végétation passagère, qui vivait et mourait à ses pieds », où longtemps je verrais le Sud des plantations et de La Nouvelle-Orléans, la ville d'Augustin Saint-Clare et d'Eva.

Voici que la question de l'existence de Dieu, qui me préoccupait peu, se posait à moi avec ces Noirs américains d'Harriet Beecher-Stowe pour qui l'esclavage était une telle offense, une telle souffrance qu'ils en arrivaient, sans pour cela au fond d'eux-mêmes et de leur innocence éprouver des doutes touchant à la réalité divine, à se demander si elle avait bien la puissance qu'on lui prêtait et que sa passivité mettait en doute. Et je pressentais, dans bien des pages, quelque chose de terrible dont je ne saurais rien, cette semaine ou ce mois-là, et qui était, dans l'idée antagoniste que se faisaient Augustin Saint-Clare, le sudiste, et Ophélia, sa nordiste cousine descendue d'aussi haut que le Vermont, quelque chose qui allait remuer, bouleverser le Nouveau Monde et, par ricochet, m'atteindre et me blesser.

Dans la maison sur le bord du lac Pontchartrain, Eva, phtisique, se meurt, d'une mort exemplaire à la façon des anges peut-être mais, à coup sûr, rédemptrice – comme je n'aurais su dire alors dans ma probable ignorance de l'adjectif, qui ne m'empêchait pas de presque comprendre l'idée que le mot enferme et de ne point, dès lors, montrer de l'étonnement à la conversion de son père aux idées abolitionnistes. Je regardais Tom, que souvent le livre oublie – mais il se rattrapera après la mort, à son tour, d'Augustin Saint-Clare et quand Marie, la veuve indigne, l'héritière au cœur dur, l'aura vendu avec tous les esclaves de la plantation, alors que je ne vois plus que lui.

Car le livre, avec Tom et son nouveau maître, Simon Legree, verse dans l'horreur. Menotté, enchaîné, le vieux Tom, mon oncle – dans ces pages où je pleure, un peu plus que mon oncle... –, est conduit dans l'univers satanique de la plantation où deux nègres, hommes liges de Legree et plus féroces encore que ce bourreau, Sambo et Quimbo, le torturent et, par délassement, se livrent à une grande chasse à la femme noire et marronne, avant de revenir à Tom qui, battu, roué de coups, défiguré, cassé, va mourir.

Et je ne cesse de reprendre ces pages, où je pleure, moins par goût des larmes versées que pour doucir, à l'épreuve des sévices, mon incrédulité et comme si j'espérais que ma lecture, une fois, ne serait plus la même, avec Tom sauvé dans un livre par magie changé.

Le martyr sur le point d'expirer, voici que surgit, dans une fulgurance d'éclair et devant mes yeux que j'ai peine à croire, George, absent du livre depuis quatre cents pages et quelque vingt ans. George que j'avais oublié, bien sûr, le fils de Monsieur et Madame Shelby, les premiers maîtres de Tom, petit Blanc qui, à treize ans, se mit en tête d'apprendre à lire et à écrire à « Vieux Tom ». Avec succès. Tardive, cette venue de George. Il ne s'est pourtant pas précipité pour rien : comme Eve avait gagné son père à la cause des Noirs, la mort de Tom emporte les réticences de George, désormais acquis, lui aussi, aux idées abolitionnistes.

Pendant ce temps, George, l'autre, le Noir (la couleur les distingue l'un de l'autre...), mari d'Eliza, a réussi, avec sa femme et son fils, une réplique d'Eva, à gagner, par le lac Erié, le Canada et la liberté.

Où je les imagine.

Et regarde, en même temps, George (le Blanc) au chevet de Tom. Il l'exhorte à vivre. Non, répond Tom, le Seigneur m'attend, « le ciel vaut mieux que le Kentucky ».

Cette dernière phrase, je devais toujours m'en souvenir. Elle m'a heurté. A mon sens (mes yeux), pas sûr que le Kentucky valût moins que le ciel. Ma jeune ferveur pour l'Amérique s'agaçait d'une telle certitude – fût-elle portée par la souffrance ici-bas.

Tout le prêchi-prêcha qui est dans la Case de l'Oncle Tom, l'abus d'âme, le déversement interminable des bons sentiments, le côté trop véhément (les oreilles s'en lassent) de l'indignation, la pomposité sentencieuse, moralisante et à dessein moralisatrice, ne purent rien contre la force des scènes et l'émouvante humanité de Tom. J'eusse aimé connaître Harriet Beecher-Stowe. Dans l'édition à la reliure usée et tachée, aux pages fanées, où j'avais découvert, bons ou mauvais, les Noirs, il y avait une vignette qui la figurait avec un beau profil et une drôle de coiffure. Ma mère devait m'en révéler le nom, des « anglaises ». Je me suis beaucoup étonné auprès d'elle et dans le dedans de moi qu'une Américaine portât des anglaises.

J'ai été avec les Noirs dans leur espérance aussi fort que dans leur tragédie. La case de l'Oncle Tom fermée, j'ai cherché du côté de la nationale 61 qui monte de La Nouvelle-Orléans à Chicago – et je l'ai trouvée, moins qu'une piste, une trace. J'ai fait là, avec des Noirs, compagnons dont ma fantaisie et mes visions changeaient l'identité, le sexe, l'apparence, Noirs jamais les mêmes mais sans doute toujours eux-mêmes, le grand, fiévreux voyage qui mène à Baton Rouge, Natchez, Vicksburg, Cleveland, Memphis et au Tennessee dont on sort pour entrer dans le Mississippi, puis le Missouri (et moi, répétant, apprenant, récitant, psalmodiant, ivre de ces noms...), et nous arrivions, épuisés, affamés, effrayés, un peu au sud de Steele d'où nous gagnions Saint Louis, puis Hannibal, toujours dans cet Etat fantastique et interminable du Missouri, et nous le quittions, avec le guide descendu de Montréal, pour Fort Madison et Davenport en Iowa où, la trace menant à Dubuque, dont nous n'avions que faire, nous filions sur Chicago, à deux étapes désormais, et je ne me suis jamais séparé de mes compagnons marrons, je ne me suis jamais endormi, malgré mes yeux qui tiraient, que je ne fusse parvenu avec eux à un mille de la ville, certains soirs à minuit et plus, où la fatigue en moi, plus forte que la fièvre de voir, abattait mes paupières.

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