Les matins du Nouveau Monde
Chapitre 10
C'est ainsi paré que je me suis approché du Grand Nord, dont longtemps j'avais appréhendé le voyage, au point de ne m'y risquer que par raids de visions brèves ou en précédant, la tristesse dans l'âme, l'armée allemande dans sa marche fatale sur Moscou. A présent que je m'étais couvert de mots irradiants, comme d'autres de vêtements fourrés, il me semblait que je supporterais l'expédition dans le froid et la glace. J'étais amoureux d'une phrase que j'avais trouvée, mal traduite et pourtant évocatrice, dans un ouvrage de James Oliver Curwood, et Raymond, à ma demande, en avait redressé le sens et peaufiné l'expression : « Au tout début de la saison d'hiver, quand les oiseaux s'assemblent et que le caribou forme de grands troupeaux pour la migration vers le sud, les habitants de Yellowknife de même se groupent... », et, découvert Yellowknife à l'extrémité septentrionale de ma carte d'Amérique dans les territoires du Nord-Ouest, au bord du Grand Lac des Esclaves, je m'étais senti euphorique, dans la volupté du chaud et, dans cette maison de ma naissance au sud de la France, en Avignon, Mississippi, à jamais protégé des rigueurs de l'hiver au bout du monde là-haut. Mais le grand voyage... J'avais choisi de monter vers le lac Supérieur par le Minnesota et le Dakota du Nord, de m'ouvrir une piste dans la taïga, le temps d'écouter, dans le silence de la vaste nuit, de toutes les nuits, hôler la hulotte, le temps aussi de me faire au froid peu à peu en pratiquant traque et trappe, de m'endurcir en m'extirpant des flaches où, fatalité de ce pays excessif, je serais tombé et de m'enfoncer, passé la toundra, dans l'obscurité sidérale.
La première grande ombre qui se dessine sur la neige, au soir du quatorzième jour de mon expédition, c'est, dans le Manitoba, celle de Maurice Constantin-Weyer. Je lui parle de plein droit, en pleine connaissance de lui, que je n'aurais pas vu. qui n'aurait pas arrêté mon traîneau en se dressant devant mes chiens si je n'avais pas lu, tirés de la bibliothèque, Manitoba, la Bourrasque, Clairière et, le plus glorieux de ses livres, Un homme se penche sur son passé. Il me raconte qu'il est parti pour le Canada en 1904, réalisant un rêve d'enfant qui doit beaucoup à Fenimore Cooper (et moi, de moi à moi dans le dedans de moi et pour ne pas l'interrompre: moi aussi!). Il a fait tous les métiers : colon, commis de magasin, porte-chaîne dans une équipe d'arpenteurs, paysan, cowboy, bûcheron, trappeur, marchand de chevaux, trafiquant de fourrures...
Je l'écoute et je rêve...
Je lui parle, moi, de ses livres... Je lui dis qu'il est un grand, très grand animalier, que ses ouvrages composent un hymne à l'opossum, au ramier, au dindon sauvage, à tous les oiseaux qu'il a vus, par centaines de milliers, au bord de l'Assiniboine et de la Rivière Rouge (et moi, de moi à moi dans le dedans de moi dans l'extase : l'Assiniboine et la Rivière Rouge ! !...), un hymne encore au vent, au cheval, à la Prairie, à l'herbe à bisons... Et que j'en passe. Je lui cite le chef Seattle, un Dwamish : « Si toutes les bêtes disparaissaient, l'homme mourrait d'une grande solitude de l'esprit. » Superbe. Irréfutable. Il ne connaît pas cette phrase, qui le raidit.
Nous écoutons, tous les deux dans l'angoisse, le monde désolé qui va son train fou sans les animaux.
Je lui confie que, quand je pense à cette phrase, la vision me glace des troupeaux évanouis et que je me précipite sur mon chat alors, lui prodiguant des caresses d'une telle force impulsive qu'il en a mal et m'échappe.
Maurice Constantin-Weyer me comprend, qui adore les chats.
Je poursuis, lui disant que je l'aime parce qu'il a choisi, avec la Bourrasque, le parti des trappeurs et des chasseurs métis, dans la Saskatchewan et le Manitoba, contre celui des éleveurs franco-canadiens et anglo-canadiens, en 1869. Que j'aurais tant voulu, à l'image de ses héros, chauffer ma pitance à un feu de bouses sèches de bisons, disparus un demi-siècle plus tôt. Puis j'en viens à Un homme se penche sur son passé. Je lui récite, par cœur faut-il le dire, cette phrase qui est en moi une grande curiosité, une fascination et une peur, d'un Indien Chippewyan : « Ici, on s'appelle comme on veut. Moi, depuis que je me rappelle – et le Soleil a bien des fois tourné autour du monde –, j'ai changé quatre fois de nom. Les noms, vois-tu, c'est comme les mocassins. Quand ils sont usés, il faut en prendre un autre. Je ne vois pas pourquoi, vous autres Blancs, vous tenez tant à vos noms... »
Je voudrais me donner un nom nouveau et je crains de perdre le mien, que je ne trouve pas si vieux...
Comme il sourit, hochant la tête, je continue, racontant que la grande plainte de Fenimore sur la fin d'un monde, il la reprend, lui, qui se lamente sur la fin de la Prairie comme Cooper sur la mort de la forêt. Il hoche encore la tête, il sait. On a tous les deux soudain la vision d'une Amérique semée de blancs-estocs et par ma souffrance je sens la sienne. Si j'étais savant, je lui dirais : un écocide – et dans le blizzard qui vient de se lever, on écoute, que portent et essaiment les rafales, Fenimore Cooper qui pleure. Je lui dis encore : déjà, vers 1910, il n'y avait plus de place pour l'homme libre que vous êtes. Il m'approuve, muet, et nous regardons monter vers les Barren Grounds, les terres gelées du Grand Nord, Monge et Paul, ses deux personnages fameux, qui partent là-haut pour la glace et les solitudes parce que leur créateur, vous, Maurice Constantin-Weyer, n'en peut plus du monde misérable et je lui rappelle cette phrase de son livre : « La Prairie était devenue un enfer. » Il acquiesce et pas besoin d'ajouter que la faute en est aux paysans, sédentaires et de plus en plus nombreux. Comme chez Fenimore Cooper.
Monge et Paul par moins de cinquante degrés (et moi, de moi à moi dans le dedans de moi et sidéré : moins de cinquante degrés ! ) et je pleure, à mon tour, pour leurs yeux gelés : ils ne peuvent pleurer, atteints par la cécité des neiges, qui provoque chez eux la vision de ténèbres blanches. Je dis : monsieur, c'est là un beau, très beau passage... Il sourit et ne se reprend que lorsque Paul meurt les poumons gelés (et moi, de moi à moi dans le dedans de moi et la stupéfaction : des poumons qui gèlent...) et nous ouvrons tous deux d'immenses yeux pour voir Monge, qui a promis à Paul de ramener son corps en terre chrétienne, le placer sur le traîneau, qu'il traîne, recru de fatigue, affamé, au bord de la démence, et cette idée, où je chavire : pour empêcher les loups de dévorer Paul, Monge gèle son cadavre ! Et moi : monsieur, où avez-vous trouvé ça ? – et je n'en ai pas fini de mon intérêt passionné car j'évoque à son auteur le passage saisissant (moi, à jamais saisi) où Monge, que la faim affaiblit, boit le sang d'un loup à même sa blessure mortelle à la gorge... Monge qui, de ses doigts par le gel raidis, a su pourtant appuyer sur la détente... L'épisode nous a portés si loin dans les visions, et si vite, que nous prenons le temps de souffler, tous deux. Cette peur en moi que Monge n'arrive jamais au terme de sa mission ! « Ce cadavre buvait ma vie », dira-t-il et on regarde, Maurice Constantin-Weyer et moi la proie soudain du fantastique, Paul, comme mille chauves-souris, Paul, comme l'oreillard ou le vampire des contes d'épouvante et des superstitions, à son œuvre horrible de succion.
Mais non, Monge réussit et, quand bien même une autre épreuve l'attend, on s'en détourne car elle n'a rien à voir avec le Grand Nord. L'aube boréale se lève, qui dissipe les ombres et, de mon traîneau de nouveau sur la piste, après que j'ai sifflé le chien de flèche, je lance en un adieu qui résonne le nom de Maurice Constantin-Weyer, que j'aime.
L'ombre suivante, sur la route plein nord, est plus légère : celle de James Oliver Curwood, le père de Kazan et de Louve Grise, sa compagne. Du couple je connais aussi le fils, le chien-loup Bari. Brève halte en hommage et moi, dans mes mukluks qui, outre qu'ils protègent du froid comme aucune chaussure, facilitent, quand je dois descendre du traîneau pour pousser, le franchissement des nunataks. Toujours plein nord. Vers les p'tarmigans. A la rencontre des caribous qui, par grands troupeaux errant dans la désolation figée de la toundra, arrachent au sol gelé la clodonia des rennes. Moi (de moi à moi dans le dedans de moi) : où vas-tu ? Et moi (de moi à moi dans le dedans de moi, toujours...) : aussi haut que la mer de Behring puis, accostant, je me porterai jusqu'à l'embouchure du Yukon, que je remonterai aussi loin que Dawson, par un fleuve tout en courbes. Il me faut absolument arriver à Dawson avant l'embâcle, qui se produit toujours à la mi-octobre.
Je regarde le fleuve immense se prendre de glaces pour des mois et des mois...
Et j'arrive au Klondike.
En cette année 1897, ils sont cent mille à s'être rués là, pour l'amour de l'or qui, sous le soleil des Florides, fait la vie belle et voluptueuse. Le métal, la plupart d'entre eux ne le verront jamais – ni les Florides. A Dawson, la ville même de l'or, à moins de cent kilomètres du cercle polaire, j'écoute, inquiet, cette rumeur de foule que font cinquante, peut-être soixante mille hommes fiévreux, affairés, impatients et, par ce rêve jaune qui donne des visions, dévorés, quand je sais le village peuplé, à l'ordinaire, de quelques centaines de misérables et boutiquiers...
Et moi (de moi à moi dans le dedans de moi) : Jack London !
Son nom, comme un cri.
J'ai pour lui l'attachement que le husky porte au maître qu'il adore. A tous les métiers que Maurice Constantin-Weyer a faits, il ajoute ceux de chargeur de charbon, marin, vagabond, correspondant de guerre, chercheur d'or et, qui m'éblouit, de pilleur d'huîtres. Longtemps, je le suivrai partout où il se déplace, jusqu'aux terrains aurifères de la Stuart River, jusqu'aux campements de Forty-Mile et Sixty-Mile, jusque chez les chasseurs sticks, établis sur le cours supérieur du Yukon, jusqu'à la terre de Tamama, toujours au fond de l'hiver arctique, dans la grande nature gelée, sauvage et primitive, dans le pays du froid, des ombres et de la mort qui sont au cœur de ses livres et, ses livres, au cœur de mon cœur. Il y a là, dans cette œuvre qui est un pays, plein de loups, d'élans dam'ri-que, de caribous et de renards bleus, comme si le Grand Nord à tout coup inspirait un bestiaire, peut-être parce qu'il n'y a rien d'autre – pays d'animaux, fait pour eux, les fourrés, et que seuls traversent, qui auraient dû s'en garder, les hommes fous. J'aime les filiations animales et que les Sticks soient les enfants du Grand Corbeau, de même qu'ils inspirent les chamans. Je voudrais tant, moi aussi, recevoir science d'un corbeau ! Ce Scuff Mackenzie, qui est dans le Fils du loup, s'est construit une cabane sur le Yukon. Je fais donc comme lui, mais sur le Porc-Epic.
Et moi (de moi à moi dans le dedans de moi) : un fleuve qui s'appelle Porc-Epic !
Et je chavire de bonheur.
J'ai tant d'images du Grand Nord en moi ! Dont je ne crains pas, même à moins soixante degrés, la gélivure. Je lis : « ... Ils avaient traversé... les confins de la mer de Behring, marché dans les brouillards angoissants du Grand Delta, mené un voyage hallucinant par un froid polaire, entre Point-Barrow et le cap du Hérisson... », et j'entends aussitôt les traîneaux se plaindre, les harnais craquer, les clochettes tinter – et je regarde les chiens, des huskies mâtinés de loups gris, des malenuts, des samoyèdes de Laponie, des eskimos du Groenland et des chiens de la baie d'Hudson, tendre les harnais pour un voyage de trois mille kilomètres, qui durera des mois.
Je suis.
Et je regarde, en cet hiver 1897, les migrations anonymes qui, l'or invisible, le froid insupportable, la faim endémique, les bêtes hostiles, l'horizon bouché, Dieu sourd et aveugle, sombrent dans la misère, la déchéance et la mort.
Et Jack London me tient la main.
Je lui demande : montrez-moi des oiseaux-à-élans. (Et moi, de moi à moi dans le dedans de moi : peut-être comme les pique-bœufs dans les paluds de la Louisiane... )
Puis nous observons, tous les deux, ses chiens, dont Buck, l'admirable personnage de l'Appel de la forêt.
Et moi, à lui, le plus beau, le plus grand chien du monde – dont il sourit (moi, de moi à moi dans le dedans de moi: bien mieux que Croc Blanc), puis des chiens on passe aux voleurs de chiens et je lui confie combien je trouve cet univers dur, carrément inhumain et même bestial, au nord du soixantième parallèle dans les finistères du bout du monde, des chiens qui se déchirent l'épaule de haut en bas et jusqu'à l'os, Buck qui tranche la veine jugulaire de dizaines et de dizaines de Yeehats, Indiens massacreurs, la pléthore des tortionnaires de chiens, et Bâtard ! Bâtard, dans l'Appel de la forêt: son maître, au bout d'une corde, a les pieds qui reposent sur une caisse – on allait le pendre, à ses juges il fournit un dernier alibi, ils sont partis pour le vérifier, l'homme a raison, alors ils reviennent en courant pour le délivrer – et Bâtard, de toutes ses forces, de toutes ses haines, qui pousse la caisse loin des pieds de l'innocent, mort une minute avant le retour des bourreaux qui abattent le chien d'un coup de revolver, par dépit et pour faire, cette fois, bonne justice...
Et je lui dis, encore – je pourrais des heures durant lui parler – que j'aime retrouver, de livre en livre, où je voyage, Dyea, la ville, le Petit-Saumon, qui est un fleuve, les rapides de Cinq-Doigts, la passe fameuse et sinistre de Chilcoot et pour détendre un peu le froid, comme d'un ressort, je lui récite : « Haut dans le ciel, les oies sauvages, venant du Sud, passaient en d'immenses triangles qui déchiraient l'azur... », où il nous semble à tous deux respirer soudain une espèce de printemps...
Sans illusion. Nous savons bien qu'il ne dure pas, dans le Grand Nord, et nous repartons, calculant nos étapes en « sommeils » qui sont, dans la monotonie plate et sans fin de la neige où les aurores et les crépuscules se touchent dans la nuit polaire, les mesures du temps au Klondike. Arrivée à Circle City : grouillement de chercheurs d'or, d'Indiens, de chiens, de conducteurs de traîneaux, prospecteurs, trappeurs, gens de mer, et je lui dis : cette ville, votre monde même – et on regarde, retour d'expédition, des orpailleurs qui portent, comme les huskies en ville, des muselières, mais celles-là sont de glace. De la glace que leur a faite leur haleine gelée. Moi, à ce spectacle épouvanté, fasciné. Je le suis bien plus encore, s'il se peut, quand, dans Construire un feu, je vois un homme geler jusqu'à ce que mort s'ensuive, ses poumons d'abord, notation qui confirme, dans une chronologie de l'horreur, la justesse de l'observation chez Maurice Constantin-Weyer, et l'horreur, une fois encore, quand, dans une autre nouvelle, regarde, écoute :
Un homme. Simplement, un homme. Et, dans Construire un feu, anonyme. Quand cet homme, un Blanc, crache, sa salive explose aussitôt qu'elle a touché le sol. C'est qu'il fait alors cinquante degrés sous zéro. Mais ne voilà-t-il pas que le crachat, là, cette fois-là, explose en l'air. C'est qu'il fait alors moins soixante degrés au moins.
Et je regarde, et j'écoute, moi figé, moi saisi comme la salive par le froid.
Puis je rapporte à Jack London combien souvent je pense à cette femme, dans ses livres, qui s'obstine à attendre le retour de son mari mort, incapable de le voir autrement que vivant, de sorte que toute sa vie à elle s'ordonne en fonction de ce retour et, baissant la voix, je lui confie qu'elle me fait pleurer, certains soirs où je comprends que la nuit est éternelle et que, contre la nuit qui tombe sur eux avec le temps qui passe, les hommes ont de moins en moins d'esprit...
J'ai sombré dans ma vision désolée et quand j'ouvre les yeux, Jack London n'est plus là, je crie mais le temps de mon appel il a fait tant de chemin déjà, je le vois qui entre, dans Oakland, sa ville de Californie, au « First and Last Chance Saloon », que je n'ai pas besoin de demander que l'on me traduise... Jack London boit.
Il est entré là, dans ce cabaret, pour boire – et je pleure le Nord perdu, le Nord gelé, Jack London alcoolique...
Soudain j'ai froid. Je suis resté trop longtemps là-haut, j'aspire à de plus humaines terres... Le premier à m'accrocher dans mon voyage vers le Sud, c'est Mark Twain, en Missouri, sur la dernière rangée de la bibliothèque.
Frère de Maurice Constantin-Weyer et de Jack London dans la fébrilité, la diversité. Imprimeur, pilote (et moi : où ?). Et moi : sur le Mississippi – mot de magie et je regarde fuser les images qui étaient dans le ventre du mot Mississippi. Soldat, mineur dans les mines d'argent, puis chercheur d'or. Je connais. Pour la première fois, je monte à bord d'une diligence de la Wells-Fargo et je déboule où ? Sur la piste de l'Oregon, pour la première fois encore. M'enivre du galop du vent, du cri des cochers, de la poussière que soulève la voiture et dont je regarde souvent les nuages derrière moi : s'ils cachaient un parti d'Indiens ? Puis, sur le Missouri, aux frontières de l'Etat qui porte ce nom de fleuve et de l'Illinois, avec Huckleberry Finn, qui a le même âge que moi. Huck m'a conté son dessein, alors que nous descendions le grand fleuve, lui, Jim, le petit esclave, et moi : atteindre Cairo, à l'extrémité méridionale de l'Illinois, là où l'Ohio se jette dans le Mississippi (et moi de crier à Huck qu'il ralentisse, le temps que je regarde sur les cartes), puis vendre le radeau et remonter, à bord d'un vapeur, vers les Etats libres, pour le bonheur de Jim. Et pour mon bonheur à moi : je fais bon accueil, là, dans Huckleberry Finn, aux souvenirs, qui me rajeunissent de plus d'un an, de la Case de l'Oncle Tom, avec Eliza et son petit Henri qui tentent de gagner l'Ohio anti-esclavagiste. Sur l'esquif qui vagabonde, on se laisse aller tous les trois, heureux, joyeux, on dérive sous le ciel sans nuages, immense, et quand l'ardeur du soleil nous a forcés à fermer les yeux et que nous les rouvrons, c'est la nuit que cloutent les étoiles et que piquent mille scintillantes lumières dans les plis qu'elle fait en incurvant le ciel. Je pressens une Amérique prodigieuse, folle et bigarrée, dans les maisons flottantes, les bateaux-taureaux, les chalands, les canots, tous débordant de chants et de musiques, les vapeurs, les péniches que nous croisons, et Jim de se cacher si l'on nous frôle de trop près, et moi tout à coup de hurler à Huck qu'il nous faut aborder.
Que voyons-nous ou plutôt que ne voyons-nous pas ? Cairo, que nous avons dépassé, enfants que nous sommes, de sorte que nous ne pouvons éviter de plonger plein Sud, par l'Arkansas où le radeau vient de pénétrer. Et moi : le Sud ?
Et je descends.
Pour gagner la Floride. Et aussitôt, la merveille, que j'attendais. Je lis, j'annote, je souligne, j'apprends, je répète, et, bientôt, je peux réciter : « ... Le vapeur naviguait entre deux bordures d'arbres magnifiques, des tulipiers, des magnolias, des cyprès, des chênes verts, des yuccas et nombre d'autres d'une venue superbe, dont les troncs disparaissaient sous l'inextricable fouillis des azalées et des serpentaires... » Je ferme Nord contre Sud. Je le rouvre. Ce roman de Jules Verne, c'est Autant en emporte le vent, avec quelque chose de plus tropical – forcément, la Floride s'étend au sud de la Georgie, les deux Etats se jouxtant, et les plantations se ressemblent.
Moi, ravi : Camdless Bay, c'est Tara.
Et je regarde Tara, lumineuse, avant la tempête.
Qui va éclater ici aussi, je le pressens, et Nord contre Sud me replonge dans la guerre de Sécession, dont au vrai je ne suis jamais sorti. Chaque camp a son héraut, comme il se doit, James Burbank pour le Nord, bien que le maître de Camdless Bay, où il réside, soit un Sudiste d'adoption, et Texar pour le Sud. Les deux hommes s'opposent en tout, préfigurant la sauvagerie de ce conflit, demain dans le livre que je commence à lire, hier dans le livre que j'ai lu et déjà, dans ma vie. Quelques pages encore et me voici, moi, enrôlé dans le camp du Nord – et j'ai beau me défendre. A moi, Mur de Pierres Jackson, à moi, Monsieur Lee ! Help me ! (Ça veut dire : au secours!) Sauvez-moi de la trahison. C'est que James Burbank est sympathique. un seigneur de surcroît, quand Texar, rongé de haine, figure une basse crapule. Résurgence du Legree de la Case... Comment se ranger, contre le juste, dans le camp de l'ignominieux? J'ai beau faire et souffrir...
Sur des pages et des pages, qui décrivent la plantation, des plants de cacao et de café aux champs de coton, des prairies aux marais et vergers, le paradis, où je caresse, qui me le rend, mon rêve agraire et mes songes de campements aratoires. De pleins chapitres qui sentent les mots forts, l'ivresse qui monte du vocabulaire beau et rare – et je bois à cette vendange jusqu'à plus soif, jusqu'au vertige que font, par surnombre et précipitation, images et visions. Je lisais : « Que de richesses en campêche, en gazumas ou ormes du Mexique... en paviers, en pins australs, en pachiriers, dont le soleil de midi fait éclater les graines comme autant de pétards... » Et je lisais : « Sur la rive du fleuve, entre les grands roseaux de la berge, sous l'entrecroisement des bambous gigantesques, vivaient des flamants roses ou écarlates, des ibis tout blancs qu'on eût dit envolés de quelque monolithe égyptien, des pélicans de taille colossale, des myriades de sternes, des hirondelles de mer de toutes sortes, des crabiers vêtus d'une huppe et d'une pelisse verte, des courlans, au plumage de pourpre, des jacamars... », intarissables énumérations qui faisaient, dans la lumière américaine, les choses danser devant mes yeux et je ne reposais le livre que pour chercher, dans les dictionnaires, les mots que je ne savais pas, aussi innombrables les mots, que fréquente et cruelle ma déception quand je découvrais que les dictionnaires, qui sont censés les accueillir et les enfermer, sont trop petits pour les prendre ou trop indifférents au sort de ceux qui, par leur rareté, ne font pas recette dans les conversations et les livres ordinaires. L'exubérance floridienne m'affolait. Voici une cabane, comme chez Tom Sawyer. Sur la rive où elle se dresse, accoste un dogre. Le mot n'est pas dans le dictionnaire quand, dans Nord contre Sud, on décharge le dogre.
Dans ce coin de Floride, près de Jacksonville, nous attendons tous et depuis si longtemps, quelque cent cinquante pages, que je ne supporte plus le train lent des choses là-bas ou bien n'ai-je pas bonne cadence. Je voudrais plus vite avancer. L'attente de qui ou de quoi, d'ailleurs ? Celle de la flotte fédérale du commodore Dupont, où sert, justement, le fils de James Burbank. C'est toute l'Amérique alors déchirée, le père dans le Sud, le fils dans le Nord à l'attaque du Sud. Et moi, avec tant de souvenirs déjà, moi, dans cette partie du Sud profond où j'ai pris en haine Sherman, où j'ai regardé tomber Atlanta, Charleston, Savannah ! La flotte enfin qui s'éloigne de sa ligne d'embossage, dans la baie de Saint Mary, entre dans celle de Saint Andrews, force le passage de l'île Amelia et de l'estuaire de la Saint John's River (... je me décrispe ... ), remonte le fleuve... Je me recrispe car il est trop tard : coup de main sur Camdless Bay, incendie comme à Tara, champs dévastés, le paradis saccagé puis, imprévisible et sans doute imparable, la petite Dy enlevée, qui est la fille de Monsieur et Madame Burbank. Enlevée avec sa nounou, noire bien sûre, comme dans la Case de l'Oncle Tom et Autant en emporte le vent. Je connais le fourbe auteur de ce brigandage et de ce rapt : Texar – et je le crie.
James Burbank et moi, et beaucoup de gens à Jacksonville et dans les écarts dispersés tout au long de la Saint John's River, nous attendons, accablés, que les canonnières du commodore Dupont, de nouveau embossées, se présentent enfin devant Jacksonville. Ces canonnières nordistes, que, à l'époque où je me battais pour le Sud en Caroline, j'ai tant haïes ! Le temps qu'elles se décident à se remettre en route, James Burbank assigne Texar et Squambô (son séide, son sicaire, son homme lige, le valet plus bas encore que le maître...). Moi, je l'ai vu, Squambô, comme tant d'autres je l'ai vu s'emparer de Dy – Texar assurant le guet. La décision du tribunal ne fait aucun doute. Je suis sûr que le livre va s'arrêter là, avec l'emprisonnement des deux ravisseurs, la restitution de Dy à ses parents, et je me demande bien pourquoi il est long de cent pages encore après la séance au tribunal, juste avant le verdict. Stupeur ! Je me suis trompé, c'est à ne pas en croire mes yeux, ni ceux des autres, d'ailleurs (et les autres, leurs yeux à eux...) – à craindre que la Floride ne provoque une cécité passagère... Son climat tropical, peut-être, faiseur de brumes. Quoi qu'il en soit, Texar prouve qu'il se trouvait à des centaines de kilomètres de l'endroit où les filous enlevèrent la malheureuse Dy... Texar, d'ailleurs, à chaque fois qu'il est impliqué dans une affaire douteuse, arrive à démontrer, témoins à l'appui, qu'il n'était pas là où on l'a vu... Que comprendre ? Rien.
Alors les recherches reprennent, qui conduisent le père et le fils, car les Fédéraux ont enfin débarqué, l'un à la recherche de sa fille, l'autre de sa soeur, jusqu'aux Everglades, en pays seminole.
Et moi (de moi à moi dans le dedans de moi et l'éblouissement que provoque l'attente comblée) : chez les Indiens Seminoles – et, pour un peu, je bénirais le crime...
Malheur est bon, ici au moins. D'autant qu'on a droit à trois pages encore sur les merveilles florales et trois nouvelles pages sur la faune incomparable de la Floride, où je fonds.
Reste la question de nos yeux, de mon entendement, de celui des autres témoins aussi : la nounou noire a bien percé l'énigme de Texar mais elle ne peut la dévoiler parce qu'elle est, avec Dy très chérie, aux mains de Squambô. Moi, je sais qu'elle sait mais je ne sais pas ce qu'elle sait. Par bonheur, la troupe des chasseurs-sauveteurs est sur les talons des fuyards-ravisseurs, tout se précipite avec Dy délivrée, Texar capturé, qu'on va fusiller... Je le regarde devant le poteau, le peloton d'exécution est prêt – et alors...
Alors un homme bondit et près de Texar se range. Incroyable – et là encore on se frotte les yeux, James Burbank, son fils, les soldats et les officiers du peloton, moi. Cet homme qui vient de surgir, c'est Texar. L'autre. Exactement le même – deux frères jumeaux et chacun de comprendre qu'ils se servaient mutuellement d'alibi: quand l'un commettait un forfait, l'autre avait soin de se trouver dans un autre comté, un autre Etat, et tout un peuple pouvait témoigner de sa présence... Fameux. Reste qu'il faut en finir. « Lequel d'entre vous est Texar ? » demande l'officier qui commande le peloton. « Moi », répondent d'une même voix les deux hommes qui n'en font qu'un et quand l'officier s'est résolu à commander le feu qui les abat, ils emportent dans leur tombe commune le secret de leur respective identité !
Le souffle coupé, je dis, un peu sonné : « Extraordinaire » – et je salue, admiratif, Monsieur Jules Verne, ingénieux et génial.
Des semaines durant je ne devais parler à Henri que de Nord contre Sud, à mes voisins amis aussi, qui s'étonnaient de ce titre quand ceux de tant de livres de Jules Verne sont dans toutes les mémoires. Et moi : Voyage au centre de la Terre, c'est le centre de la terre en Amérique ? Non, et je n'ai lu que bien plus tard l'œuvre de Jules Verne.
Et je m'en fus, avec la correspondance du chevalier de Pradel, vers l'ouest – go West en Louisiane, ce chevalier ayant raconté dans ses lettres, que personne n'a lues, sa vie de colon français en Louisiane vers 1720. Moi, toujours comblé de revenir en Louisiane, j'ai regardé Pradel créer des forts sur le Missouri, le Kansas et dans le pays des Padoukas, Indiens que le savoir et la légende ont dédaignés. J'étais encore avec lui quand les Natchez du fort Rosalie, qui venaient de massacrer la garnison française, s'attirèrent des représailles si terribles que pas un Natchez ne vit, ne survit aujourd'hui et depuis longtemps, nation que je pleure... Je repose ce livre, vite lu, je fouille sur les rayons, rien plus, me semble-t-il, ne porte sur l'Amérique et je commence à craindre quand, feuilletant l'ouvrage que je viens de prendre, je découvre que je suis encore en Louisiane, où je vais rester, avec une femme que je vais beaucoup aimer, après Scarlett, Evangéline se plaçant même tout de suite après elle, et si mon amour de Scarlett a perduré, au vrai impérissable, Evangéline dans mon cœur n'a reculé, au fil du temps et des créatures, que de quelques places.
C'est la fille de Benoît Bellefontaine. Evangéline, son père et toute la communauté vivent à Grand-Pré, en Acadie, très haut là-haut loin de la Louisiane, en Acadie où Samuel de Champlain a débarqué, un jour de 1603, avec plein de laboureurs qu'il amenait de France... L'Acadie sera française pendant plus de cent ans, jusqu'en 1713 (apprends-je), où l'Angleterre nous la ravit, qui l'avait déjà prise puis perdue, et nous les Français, reprise, donc, pour la reperdre et perdre à jamais. (Je note qu'en Amérique les Anglais nous défont toujours...) L'Acadie sous l'occupation anglaise comme nous, ici, l'allemande... Je m'apprête à souffrir.
Idyllique début. L'Acadie, c'est l'Arcadie à un r près, c'est-à-dire le paradis des Grecs et ici, par conséquence, le paradis en Amérique. Ils sont nombreux, comme on sait, au Nouveau Monde septentrional et se prêtent si bien à la poésie qui entreprend de les chanter. J'ai déjà lu des vers et je ne me sens pas dépaysé. L'auteur d'Evangéline est un Américain, en outre : Longfellow.
Et je lis :
Une douce lumière où s'échauffaient les rêves,
Descendait sur les bois, sur les champs, sur les grèves.
Puis :
Une volupté pure inondait notre monde :
On entendait passer le souffle qui féconde.
Et encore :
Et puis, on vit le pâtre, à travers le hallier Ramener en chantant les agneaux de la
rive.
Et une grande quiétude descend en moi, un calme bonheur. En général, mes rêves américains sont fougueux. Ce matin, la brise d'été qui souffle en Acadie me garde les paupières un peu tombées, entre ravissement et somnolence. L'opossum, le chien des prairies, le cygne trompette et la grue du Canada me manquent plus que, banal, l'agneau de Longfellow, qui est de tous les pays. Ai-je dit hélas ? Je le dis.
Elle est là. Non pas, Evangéline, qu'elle surgisse théâtrale, tapageuse et en arroi. Non, elle est la discrétion, la douceur et, presque, l'effacement mêmes. Elle se tenait dans la cuisine, que décrit Longfellow, et j'ai bien compris que cette description a un sens : à un moment, par ses vers en quelque sorte feutrés, l'auteur a glissé vers elle...
Que je regarde. J'aime sa pastoralité belle, sa ruralité XVIIIe siècle.
Elle est fiancée à Gabriel Lajeunesse. Je tends l'oreille vers eux qui se parlent, voix basse, timides et rougissants. Voici qu'à un moment Evangéline livre à Gabriel « sa main brûlante et fine ». Je me trouble.
Puis le mariage et la ruralité encore, qui m'enchante :
On fit dans le verger les chastes fiançailles.
Le soleil était chaud comme au temps des [semailles ;
Nous sommes à l'église. Dieu, que noble est la cérémonie ! Mais qu'entends-je ? Sinistre et bientôt couvrant le tintement joyeux des cloches, des roulements de tambours, que je sais militaires. J'avais eu un pressentiment. Un capitaine anglais s'avance dans la nef, annonce aux Acadiens que sa soldatesque leur prend, séance tenante, leurs terres, leurs maisons, leurs bestiaux et qu'on les déporte. Le matin même du mariage d'Evangéline et, de surcroît, un dimanche ! Barbares d'Anglais. J'interromps ma poétique mais néanmoins dramatique lecture et je cherche dans le Quillet : Longfellow, Evangéline, Acadie enfin – et je trouve. Non, Longfellow n'a pas imaginé, dans son cerveau poète et visionnaire, cet épisode. Les Anglais ont bien déporté les Acadiens, en 1755, au nombre de dix mille. Les quatre cinquièmes de la population. Les autres ont gagné les bois, bien accueillis par les Indiens. Les soldats rudoient ce peuple de paysans qu'ils poussent, sans souci des liens familiaux, séparant la mère de l'enfant, à bord des rafiots : et voguent les galères pour des semaines de solitude en mer. Dispersion des navires sous l'effet des tempêtes. Ceux qui n'ont pas sombré corps et biens gagnent les uns les Antilles, les autres la France, certains les côtes de l'Amérique en Caroline, et ceux des Acadiens qui m'intéressent le plus, les rivages de la Louisiane.
Malgré leurs pleurs brûlants et les plaintes amères, On sépare, en effet, les femmes
des maris,
Les frères de leurs sœurs, les pères de leurs fils !...
Où je me tiens, où je les attends.
Des proscrits.
Je lis qu'il s'agit d'un génocide, je regarde la définition du mot, c'est mon avis, et je découvre, dans l'éblouissement, une expression dont je ne me remets pas de toute la journée, qui m'habite depuis lors et qui est la plus belle litote du monde : le Grand Dérangement, pour désigner un crime contre l'humanité.
Je jette un dernier regard sur Grand-Pré qui, dans l'incendie que les Anglais ont allumé, agonise, et je me recroqueville en Louisiane.
Je regarde.
Evangéline va venir. Je suis sur ses talons quand elle traverse les déserts américains, passe les fleuves et les montagnes. Si malheureuse. Du paradis louisianais vers Plaquemine, elle ne remarque rien, tout entière à ses souvenirs attachée, et par l'image de Gabriel torturée... Grand malheur en Louisiane, dont les bois retentissent des plaintes d'Evangéline. Elle cherche Gabriel autour des bayous, parcourant en tous sens la contrée immense et se frayant souvent une voie là même où le coureur des bois eût hésité, dans le cœur étouffé de la nuit. Pas de Gabriel, arrivé pourtant comme elle en Louisiane. Il a battu les bois, lui aussi, pour la trouver et, convaincu qu'ils sont à jamais séparés, décide, dans son désespoir, de partir, vers le nord, en pays indien. A un moment, son esquif passe à quelques toises de l'île où Evangéline, épuisée, dort – et je ne lis même plus à voix basse, je suspends les mots, mon souffle, vont-ils ?...
Non.
Les proscrits de Grand-Pré entourent Evangéline, tous autour d'elle – tous, sauf Gabriel.
Elle était sur la terre, et sa pauvre âme errait Dans les champs infinis où rayonne
l'étoile, Comme sur la mer vaste une barque sans voile. Triste, elle s'écria : « Gabriel, Gabriel,
« Où fuis-tu ? Vers quels lieux te conduit donc le [ciel? »
« N'entends-tu pas enfin ma voix qui se [lamente ? »
Evangéline alors monte une poursuite. Suitée d'un jeune Indien Shawnee, aussi malheureux qu'elle, elle s'élance pour les Ozark, le Nebraska, l'Oregon... Ah, ce voyage en Amérique ! N'était Gabriel, je serais si heureux, dans l'exaltation de la découverte. Un jour, Evangéline emprunte la bonne piste, à preuve ces pionniers qu'elle rencontre et que Gabriel a quittés la veille... Courage. Passent les années, Gabriel avance toujours, ignorant qu'Evangéline le course et aussi misérable qu'elle. Elle tombe sur lui ! Enfin ! C'est gagné – sauf que les retrouvailles se passent dans un hôpital de Philadelphie et que Gabriel, sur son lit de mort, eh bien, se meurt...
Toute cette poursuite et toutes ces années pour en arriver là...
Nous consolerons-nous de connaître qu'ils reposent ensemble ? Dans la même terre et côte à côte ? Ecouterons-nous les méchants, les perfides qui avancent que Longfellow a idéalisé le couple et qu'à la vérité Gabriel, las de chercher et assuré de la vanité de son entreprise, avait à la longue pris femme, nouvelle qui parvint à Evangéline et dont elle mourut ?
Je hausse les épaules. Méprisable.
D'ailleurs il me suffit, une dernière fois, de tendre l'oreille. C'est grande douleur de par le monde :
L'océan qui gémit dans ses antres de roche, Et la forêt répond par de profonds
sanglots, Au long gémissement qui monte de ses flots.
Trois vers qui terminent le poème épique et m'assurent que quelque chose de la cruauté de l'Ancien Monde est passé dans le Nouveau.
Et quand, après un long moment de songe accablé, je fouille dans le dernier rayon de l'armoire, tout en haut, ma main ne heurte que le bois de la bibliothèque. Il n'y a plus rien dans ce meuble que je connaisse.
J'ai lu tous les livres.
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