Les matins du Nouveau Monde
Chapitre 11
L'occupation de la zone libre ne changea pas grand-chose, au début, à notre vie : simplement, je voyais des soldats, des officiers allemands tous les jours sur le chemin de l'école et jusqu'à mon entrée, par la porte Saint-Lazare, dans Avignon. Je connaissais la surprise de les découvrir debout et, plusieurs fois même, affalés, devant un fusil-mitrailleur qu'ils avaient assis sur un trépied et qu'ils pointaient en direction d'un pont, surélevé, de chemin de fer. Ces hommes casqués, bottés, harnachés, ici et là cuirassés, me saisissaient. Il y en avait toujours un de garde à l'entrée d'une centrale de l'Electricité de France, sur ma route, et il se résumait, pour moi, à la grenade terminée par un grand manche, qu'il portait à la ceinture et dont je redoutais la chute... Les grenades, je les avais toujours pensées, jusqu'ici, à la ressemblance du citron. Je dépassais le garde tous les matins, lui jetant un rapide coup d'œil, anonyme sentinelle, et quand bien même plusieurs soldats eussent eu la charge de cette surveillance, chacun plusieurs heures chaque jour, jusqu'à la relève par un nouveau, je n'aurais pas distingué entre les visages et, eussé-je eu temps et pouvoir de le faire, ma mémoire n'eût pas longtemps gardé le souvenir de leurs traits, tellement m'impressionnait plus la répétition de leur marche, toujours la même, devant la porte de la centrale, des pas à gauche, puis à droite, et de nouveau à gauche... dans un mouvement dont la monotone répétition les figeait à mes yeux, au lieu de les animer, diversifier, et le casque, la grenade, les cartouchières, enfin l'imperméable, ample et toujours vert, par-dessus, pensais-je, un uniforme de gros drap, donnaient à leur silhouette épaissie et par endroits protubérante quelque chose d'imposant et de menaçant.
Puis il y eut, sur le chemin de mon école toujours et toujours sur le pont de chemin de fer, des Français, civils réquisitionnés pour monter la garde de nuit, armés d'un fusil qu'on leur avait prêté et qu'ils rendraient au petit matin avant de rentrer chez eux. Et ces hommes-là, malgré le fusil, à l'image de tout le monde, ni impressionnants ni menaçants...
Je ne cessais de penser à notre père... Huit jours à peine après son départ pour Toulon, il était revenu, profitant de la confusion de l'organisation Todt qui, là-bas, en était à ses débuts. Je souffrais pour lui qui si longtemps avait eu camions et chauffeurs, se réservant les voyages qui le tentaient le plus, ou les plus délicats, et qui, désormais, matin et soir conduisait le seul véhicule en sa possession, un bahut d'occasion qui avait vieilli loin de nous, en Gironde, hors la famille – et je sentais bien que dans ce qui nous restait de parentèle il ne s'intégrerait jamais. Père, à l'occasion de ce retour impromptu, en avait appelé une fois encore à notre sagesse, à la mienne surtout, puisque j'étais l'aîné, nous disant sa confiance, qu'il tâcherait de revenir aussi souvent qu'il le pourrait, qu'il nous téléphonerait de même, nous écrirait, enverrait des mandats – et il nous demanda de ne pas ajouter soucis à sa peine. Nous le lui promîmes, écrasés par la gravité de ses propos et par l'espèce d'immobilité lourde qu'ils provoquaient au-dessus et autour de nous, incertains aussi de ce que nous devions penser d'une solitude dont nous ne savions pas si elle ne nous apporterait pas, avec la liberté, un autre bonheur. Puis, à la fin de son monologue, j'eus la vision de son absence – un espace où il ne serait pas, où il me manquerait – et j'éclatai en sanglots.
Après cette catastrophe : la bibliothèque vide de livres d'Amérique, je m'étais ouvert à mon père de mon désarroi et il m'avait conseillé de m'inscrire à celle de l'école. Ce que j'avais fait aussitôt. Or, cette bibliothèque-là, incroyable, n'abritait pas un seul livre sur l'Amérique, ignorante aussi des Indiens, à croire que ni le Nouveau Monde ni ses premiers habitants n'existaient. Je me demandais ce que je ferais, dans ce dénuement et cette misère, quand l'un de mes professeurs me suggéra l'une des bibliothèques de la ville, une municipale donc, où je trouverais, selon lui, chaussures d'Amérique à mon pied. Il avait raison. Ce premier matin où j'ai pénétré dans l'immense salle, chargée, surchargée, débordante sur ses rayons innombrables de livres alignés comme à la parade ! Chacun son étiquette au dos. Des reliés avec triple rangée de nerfs en haut, triple rangée en bas et, dans l'espace délimité sur le dos par les nerfs, le titre, au-dessus de l'étiquette. Des brochés. Des resplendissants et des misérables, l'aile de leur page froissée ou pendante. Des neufs et des sales. Je sus aussitôt que j'étais chez moi, dans mon univers, et que j'allais retrouver là toutes mes maisons d'Amérique, en découvrir ou bâtir de nouvelles, et je me suis lancé, frémissant, exalté, à la chasse des livres qui disent l'Amérique...
N'eût été le fichier, qui les racontait brièvement, situait leur contenu dans le temps et l'espace, j'eusse dû feuilleter tous ceux dont le titre incertain, imprécis ou approximatif dissimulait une possible américanité, tous les titres n'ayant pas la franchise d'avouer leur contenu, sur le modèle de, par exemple, Histoire de l'Autriche, à écarter, certes, ou, non moins franc et à prendre aussitôt : De la France et des Etats-Unis, ou de l'importance de la Révolution de l'Amérique pour le bonheur de la France, par Brissot de Warville et Etienne Clavière-Weuves, à Paris, en 1780. Tout le monde ou presque s'était précipité là-bas, à la fin du siècle dernier et au début du nôtre, certains à dessein de s'établir au pays, d'autres pour en écrire, le nom de l'auteur n'étant pas un indice sûr – comment, par exemple, aurais-je pu me douter, sans l'oliban qui monte d'un titre avec le mot Amérique, que La Farge, prénom Olivier, descendant de Benjamin Franklin, était un fou d'Indiens ? Sans ces fiches, dans des boîtes sous mon nez, j'eusse dû emprunter les échelles de la bibliothèque, monter et redescendre leur bambou, sans arrêt, chaque intervalle perché entre l'ascension et le retour à terre se passant à prendre, déplacer, sortir, ouvrir, humer, compulser, consulter des livres – et encore d'une seule main, l'autre tenant l'échelle... Epouvantable.
J'aime les fiches.
Le formidable bonheur qui me vient d'elles. Elles qui m'ont jeté sur la Piste de l'Oregon, de Francis Parkman, elles qui m'ont mené à l'enfer retrouvé de la guerre de Sécession avec les nouvelles d'Ambrose Bierce dans Histoires impossibles et Morts violentes. J'étais, à Chickamauga, dans la nouvelle qui porte ce nom, l'enfant qui, fatigué de jouer, seul, à la guerre, rentre chez lui pour la découvrir, avec sa maison en ruine et sa mère morte. J'étais Peyton Farquhan, je suis un planteur, les Fédéraux m'ont pris, ils vont me pendre et voilà que le rêve est en moi, beau, précis et fort comme la réalité, je me suis échappé, je cours vers ma plantation, j'y arrive, je tends les bras à ma femme qui se précipite et que j'aime, quand les soldats retirent la planche sur laquelle reposaient mes pieds, me rompant le cou, et sur les charpentes du pont de Owl Creek où je me balance, je pleure ma mort... Elles qui m'ont découvert le capitaine Mayne Reid, Irlandais dont je ne sais rien (dont personne, je crois, ne sait rien), l'auteur du Bison blanc et des veillées de chasses, Gustave Aimard qui courut les bois avec les Comanches, les Mandans et les Dakotas, l'auteur de quelque cent livres (et moi, de moi à moi dans la stupeur et l'admiration : cent !), dont les vingt environ qui sont là, sur le grand rayonnage à droite, avec ces titres : les Trappeurs de l'Arkansas, la Fièvre d'or... tous des hymnes à l'Indien martyr – et tant d'autres encore (et moi, de moi à moi dans le dedans de moi : encore ! ), Karl May, un Allemand, et cent livres aussi, le Trésor du lac d'argent, la Main qui frappe, Winnetou... Elles qui m'ont révélé la Conquête du courage, de Stephen Crane, et moi une fois encore en pleine guerre de Sécession, qui est la fatalité de ma vie, à Chancellorsville en mai 1863, où j'ai tant souffert en perdant Mur de Pierres Jackson, elles auxquelles je dois, toutes pleines d'un parfum de flouve, les Lettres d'un cultivateur américain, du Français de Normandie Jean de Crèvecœur, naturalisé américain en Saint-John de Crèvecœur. (Et moi, tenté, là, de changer de nom, comme le Chippewa de Maurice Constantin-Weyer...) chantre de ce rêve d'une république agricole et pastorale pleine de rustique-ries et de champêtrages et qui serait, d'un mot que je venais d'apprendre, agreste... Je lisais : « Des périodes de bonheur... qui ressemblent à l'âge d'or... », je dégringolais alors de l'échelle, levais les yeux, rencontrais les fenêtres aveuglées de cette peinture bleue censée dissimuler la lumière des maisons et toute la ville aux avions déverseurs de bombes et cherchais, par les endroits où la peinture s'était écaillée, à voir dans l'espace et la lumière l'âge d'or loin là-bas en Amérique...
Un temps – qui dura – grande lubie me prit de la lune et je ramenai tout à l'astre à la façon des Indiens, leur manière de diviser et de nommer le temps me paraissant supérieure à la nôtre : au vrai, d'une poésie intense, et ainsi notre père, pour Toulon, nous avait quittés à la lune des petites châtaignes et reviendrait aux premiers jours de la lune des glaces ou, au pire, aux premiers jours de la lune des fraises... Il y avait aussi celle des papillons noirs, qui pour nous et dans la banalité se nomme septembre, et je disais, je me disais, ouvrant mon monologue comme on commence une histoire : « A la fin de la lune où l'oie pond ses œufs... », renouvelant par ce biais et d'heureuse façon le : « Il était une fois... » des conteurs, un peu court – et je passe, ici, sur la petite lune de printemps ou sur celle des gelées et des cerfs en rut... J'avais tenté de donner à Henri ce calendrier en partage et, à l'école, aux deux garçons dont je me sentais proche mais cet énoncé leur paraissait hors de propos, voire scabreux, je veux dire impossible à observer. De même tous trois refusèrent-ils que l'on divisât le temps autrement qu'en jours, selon moi et là encore la banalité même, et qu'on leur substituât la lune, toujours, sur le modèle de : « J'ai fait un séjour de trois lunes à Paris », comme naguère dans mon compagnonnage avec Jack London nous avions estimé le temps en sommeils, lui et moi, et ce calendrier, en outre, n'était pas fixé dans ces dix ou vingt expressions belles dont j'ai fourni quelques exemples. Il était mouvant, son évolution commandée par l'inspiration de chacun et janvier, pour les uns la lune des grands froids, était pour d'autres celle du gel dans la tente, chaque Indien de tribu à tribu et de nation à nation faisant œuvre de poète, introduisant les surprises et les ravissements de la poésie dans le millénaire et morne, immuable écoulement du temps et je me disais, de moi à moi dans le dedans de moi : les Américains viendront nous libérer à la lune où le tonnerre dort – que je situe en septembre, après les orages de l'été –, leur donnant ainsi un an pour préparer leur débarquement en Europe, car j'avais mesuré la puissance de l'armée allemande.
En les attendant, j'empruntais ces pistes de grand-erre que dans la terre américaine le daim et le bison piétinants avaient creusées et les Indiens par leur course damées. J'ai pris, plusieurs fois, la Natchez Trace, de Natchez, Mississippi, à Nashville, Tennessee, me joignant aux bateliers qui, leurs marchandises vendues et de même leur bateau, à cette halte, Natchez, du fleuve qu'ils avaient descendu, regagnaient le Nord à travers un pays de marais et de terres sauvages et cette randonnée, je ne l'ai jamais effectuée seul, à cause des voleurs de longues pistes (comme on dit de grands chemins), hordes qui détroussaient, assassinaient les voyageurs au point qu'on appelait la Natchez Trace le Chemin du Sang, où butait mon imagination, et j'ai de même souvent suivi Clark et Lewis, sur une piste qui est la leur, porte justement leurs noms, de Saint Louis dans le Missouri vers les sources de la Columbia et le Pacifique à travers le Nebraska, les deux Dakotas, le Montana et, enfin, l'Etat de Washington et je traversais le pays des Shoshones juste avant d'arriver aux sources de la Columbia, à la Clearwater et à la Snake, trois noms de fleuves, là, qui sont et font merveille et je savais assez d'anglais pour traduire presque spontanément la Snake : le Serpent. Je me disais : un fleuve qui s'appelle le Serpent ? Après celui, chez London, qui s'appelle le Port-Epic ? Je me répondais oui et fondais d'allégresse à la pensée de ses ondulations.
Je dois à Clark et à Lewis l'amour que je porte à la flore et à la faune d'Amérique. Je collectais la première, observais et dessinais la seconde, sur le modèle de leur grand œuvre et, les laissant, je filais sur l'Oregon Trail, au départ d'Independance dans le Missouri, direction est-ouest, à travers le Nebraska, le Wyoming où tant je peinais à franchir, comme Jack London, la passe de Chilcoot au Yukon, la South Pass ici en Idaho, avant notre surgissement, éreintés, à Oregon City. Incroyable, je longe à un moment, comme plus tôt avec Clark et Lewis, la Snake ! (et moi : le Serpent...). Tout le long du difficile et interminable passage de la passe, à bord d'un Conestoga Wagon, je tentais d'imaginer, d'imager l'Oregon où, selon la rumeur qui fouettait mes visions, le paradis s'était installé et je dépassais, en attendant de le gagner, couvertes de grosses pierres et même de roches, les tombes des infortunés qui, partis pour la Grande Migration, ne verraient jamais, dans la lumière divine, l'édénique terme de leurs épreuves.
Ce paradis, une autre humanité, celle des Mormons, le découvrait au bout du Mormon Trail (et moi, de moi à moi, dans le dedans de moi : le paradis est partout en Amérique...), selon la même route à peu près que l'Oregon Trail mais pour aboutir à Salt Lake City, et ce Mormon Trail, je ne l'ai jamais emprunté, me sentant trop peu mormon, mais j'imaginais, quelque part dans le monde, peut-être en France et, dans ce pays, en Avignon peut-être, si jolie avec son palais des Papes, son pont cassé et ses remparts, un adolescent qui se lançait sur la Pony Express Route, l'El Camino Real, le Butterfield Overland Trail, le Chisholm Trail (celui des bœufs longhorns et des cowboys), de l'extrémité méridionale du Texas jusqu'à Abilene, au Kansas, je le vois comme si j'y étais, cet adolescent, il secoue la tête, s'exclame (et lui, de lui à moi dans le dedans de lui-même : que de merveilles sur les trails!) et je l'imagine qui s'enflamme, brasse les cartes et pousse à tous les bouts et par tous ses bouts, dans la jubilation et la ferveur, le voyage américain...
Puis j'entrepris la visite des forts, quelque mille deux cents qui, de l'Amérique, jalonnent et le temps de cinq siècles d'Histoire et l'espace, du fort le plus septentrional dans les territoires du Nord-Ouest au plus méridional, Fort Jefferson, en Floride, au plus oriental, Fort Lee, dans le New Jersey, au plus occidental, At Waimea, dans la plus excentrée des Hawaii (et moi, ravi : l'Amérique des extrêmes...), chez moi partout, dans ces forts, mais surtout, entre tous, à Fort Apache, Assiniboine, Bayou de Chien Mounds, Buffalo, Chef Menteur, Condé de La Mobile, Crève Cœur, Defiance Grenadier, Kamehameha, Laramie, Framboise, La Pointe, Louis de La Mobile, Michilimackinac, Nez Percé, Petites Coquilles, Tecumseh, Teton, Teconderoga, Walla Walla, chacun de ces noms extraordinaires faisant, dans ma gorge quand à haute voix je les prononçais, un grondement ou un soupir, et chacun d'eux m'assaillant d'images belles, les unes énigmatiques, les autres surprenantes, dont je tâchais d'ordonner le déferlement en moi pour, de tous mes sens attentifs, savourer longtemps l'incomparable plaisir.
Et quand, lassé de l'Amérique des forts, je m'en allais, c'était pour gagner une maison en rondins (et moi, qui tant espère que ma voix en tremble : des rondins d'aliboufier ? et moi, qui tiens à me ravir : oui, des rondins d'aliboufier – fantastique mot, qui mériterait un fort, et je le lui donne : Fort Aliboufier), où, franchie la palanque de bois qui me protégerait de tout ennemi et, entré dans la cabane, je bâclais la porte, heureux comme un blaireau dans son accul.
J'avais aussi, entre lesquelles je me déplaçais sans cesse, toujours époinçonné par ma fièvre pérégrine, mes maisons indiennes, ma chickee sur pilotis chez les Seminoles et les Muskogees, mon hogan qui regarde vers l'est, selon la tradition, chez les Navajos, mon tipi chez les Sioux, mon wigwam chez les Algonquins, mon igloo chez les Inuit, ma Longue Maison, faite pour une vie de famille que je ne connaissais plus, chez les Iroquois, mais je les convoquais tous, Père, Mère, grand-mère Anne et mes deux frères, enfin mon wichup, qui est une hutte, chez les Apaches. Je ne couchais jamais chez moi parce que j'étais, en Amérique, partout chez moi où je couchais et jusque dans les dix-neuf pueblos du Nouveau-Mexique pour l'amour desquels je choisirais de brûler en enfer s'ils dressaient là-bas le rouge cuivre de leurs adobes.
Ainsi compensais-je par la recherche des mots d'Amérique, et leur trouvaille, aussitôt notée, apprise, répétée, scandée, mémorisée, le mal de vivre qui tenait à mon délaissement, à ma solitude, aux Allemands, à la faim, à l'absence et à la mort. Je riais à imaginer la fuite du gibier en Amérique quand il entend actionner le mécanisme du rouet de l'arquebuse, une véritable horloge, et encore était-ce, à mon sentiment, trop tard déjà, j'eusse voulu que le temps pesât, là, sur les armes à feu et qu'on en restât aux rouets à mèche qui armaient la troupe de De Soto quand il s'enfonça dans les forêts d'Amérique où je ne porte jamais rien, moi, qu'un Hawkin à pierres. Je savais dire la différence entre le rat musqué, le raton laveur, le ragondin et l'opossum, dans ce compagnonnage animal qui m'est indispensable – et me les eût-on montrés une fois, je les eusse nommés, infaillible, connaissant de chaque espèce les particularités physiques et les errements. J'en multipliais le nombre en détruisant brimbales, ripousses, balancines, ongiboires, pièges à mutiler et à tuer en Amérique. Une fois, dans un bois là-bas où j'affouageais, j'ai délivré, sa patte gauche prise, qu'il se rongeait quand j'ai surgi, un grand carnassier de pécan, qui, dans la langue des Abénaquis, veut dire chat noir.
Je savais tout des pélécaniformes et de l'Anhinga anhinga, j'étais imbattable sur les anatidés, les rallidés, les limicoles, les recurvirostrides et l'émeu, ailleurs, m'a ému, que tant j'eusse voulu d'Amérique.
Et partout où je me projetais à la rencontre de communautés, vers les pays d'en haut, passés les lacs Michigan et Supérieur, ou dans les alluvions du golfe du Mexique, je rêvais pour elles et pour moi de coutumiers, où relancer mes nostalgies.
L'une de mes grandes déceptions et douleurs de ce temps tient à ma découverte, chez les Indiens, des haines tribales. Certes, j'en avais eu, chez Fenimore Cooper, la révélation, dans ma bouche comme un goût de sang. Ni la lecture de Cooper, ni celle d'autres auteurs, pourtant, ne m'avaient donné à découvrir la profondeur et la généralité du phénomène et quand je fus convaincu que les observateurs ne paraient pas la réalité à la fin de saisir le lecteur, j'avais toujours sauté, après les avoir d'un coup d'œil parcourues et reconnues, les pages qui rapportent la haine des Cris pour les Sioux, celle des Mandans pour les Cheyennes, des Sioux encore pour les Pawnees, des Mescaleros pour les Navajos et, dont Fenimore Cooper a dressé d'accablants tableaux que j'ai évoqués, celle des Iroquois contre les Hurons. J'en passe. Comme il se doit, une haine qui provoquait un sentiment réciproque.
Ni notre père, de Toulon, ni Raymond, de je ne savais où, ne trouvèrent le moyen de gagner Avignon pour passer Noël avec nous. Ce qui nous restait de lointaine famille, à Carpentras, ne nous oublia pas, qui nous vint chercher, Henri et moi, le 24 dans l'après-midi et nous ramena le 25 au soir, par une route si enténébrée, même dans la traversée des bourgs et des hameaux, qu'on voyageait en proie à des hallucinations, la lumière des phares découpant, en contrebas de la route à droite, et dans les virages aussi à gauche, des ombres qui étaient moins dans la nuit dehors que dans la nuit au-dedans de nous car elles suscitaient des phantasmes et levaient des inquiétudes proches de la peur. J'évoque ce voyage, qui m'a marqué, moins pour nous situer dans le temps, Henri et moi, que parce qu'il me sert de repère par rapport à ce que je vais dire, qui lui a succédé.
Sans que je m'en aperçusse avec assez de netteté pour formuler l'incroyable chose, je m'éloignais de l'Amérique. Oh, non pas qu'un monde traversier me détournât d'elle. La dérive tient aux mots, qui sont des seigneurs indépendants et capricieux, et non pas, dont certes je les loue, de mainmorte, ductiles et complaisants. Reste que la chasse que je leur avais livrée, depuis si longtemps et avec un tel acharnement, m'avait saisi de fatigue, un jour sans doute quelque part en Amérique, et depuis lors je ne m'en remettais pas, traînant une lassitude... Je prenais moins de plaisir aux noms florifères du Wyoming, aux vagabondages dans les gâtines de la Louisiane, cette idée m'excitait moins de traverser la Platte sur une plate et des dernières connaissances que j'avais ensilées mon cœur se bouleversait peu. C'était comme si les blandices de l'Amérique me trouvaient dégrisé, mes tableaux intérieurs d'elle présentant des embus là où, naguère, ils explosaient de couleurs. J'éclissais mal mes visions, soudain incertaines et fragiles, et je devais me contraindre certains jours, pour affabuler l'Amérique, à de grands ahans... Le phénomène tient, je le répète, aux mots.
Je connaissais plus de noms de navires et bateaux qu'un marin ou marinier savant, quelque quatre-vingts appellations, de la biscayenne au ziroug, en passant par le lougre, la mahonne et, dont hier encore j'eusse exulté, écumé, le renard et le garde-temps ; plus de noms d'instruments de musique, de la vielle à roue à la saquebuse, et plus de bois de luthier qu'un expert ; de même pour les bois de teinture et de déroulage, les instruments de locomotion ; je pouvais asseoir les visiteurs de mon esprit sur trente sièges différents, de la caqueteuse à la paphose ou à la méridienne ; non sans bizarrerie, je n'ignorais rien du shako, du chapska, du coblack, du topack , entre dix (vingt ?) noms de coiffes ; imbattable à énumérer, décrire les armes blanches et d'hast ; celles de traite, du mousquet à mèche, à rouet, à chenapan, à silex, à percussion, et encore les arquebuses à croc et à vent; je savais, outre en susciter la précise vision, les dessiner, armer.
Bien entendu, les mots les plus anciens, sinon carrément vieux et de préférence tout à fait désuets me retenaient le plus et, sur la poussière du temps, je soufflais pour qu'ils se lèvent, Lazares de dictionnaires, grimoires et lexiques, allongés en gisants dans les pages blanches des tomes : je les ai regardés s'ébrouer, moi faiseur de miracles, agent de résurrections. Dans les forêts de l'Amérique et du langage, je frayais, creusais, débroussaillais, perçais, lançais pistes, levées, duits, venelles, sentiers, pertuis, lés, laies et layons ; et encore des ruelles, des cavées et des bermes... Ai-je écrit : dans les forêts d'Amérique ? Je l'ai écrit, à tort.
Car, d'insensible façon, je n'étais plus seulement en Amérique. Passe pour l'accul et la laisonnière du blaireau, que je disais, au lieu d'antre comme tout le monde, et passe pour le loup dans son liteau, là où les faibles de vocabulaire y vont de tanière, nul. Le loup et le blaireau sont aussi d'Amérique. Et, en exclusivité, les recettes amérindiennes : j'ai appris soixante-trois façons d'accommoder le gibier et de parer le poisson avec des baies.
Non, j'évoque la fatigue, la dérive... Si je savais dire (et voir, sans rien confondre), pour un vitrail, les meneaux, qui vont en quelque sorte de soi, mais aussi l'écoinçon, la balotière, le soufflet... le découragement m'a pris et petit à petit paralysé le jour où je lus qu'on s'apprêtait à publier un glossaire de la ferronnerie qui, en trois cents pages, comporterait cinq cents entrées... Tant de mots à venir, encore et toujours, quand l'insondable sac de ma mémoire en était plein jusqu'au dégorgement, m'ont à la fin repoussé car je comprenais qu'ils avaient, non sans mystère, à voir avec l'éternité alors que je ne pouvais guère leur offrir que ma vie.
J'ai souvent repensé à mon adoration, à cette époque, à mon sentiment quasi filial pour Mamma, la nounou de Scarlett, à cause de cette phrase où, dans le dépouillement, la pauvreté, le dénuement syntaxiques, l'insignifiance du vocabulaire, il me semblait qu'elle avait atteint le cœur des choses et des sentiments en abolissant le langage. A d'autres occasions, contre elle et en me démentant, je m'étais déclaré en faveur de l'écriture parée, pour les ors et les velours des mots. Voilà que je ne savais plus...
Alors que je n'aimais rien tant que de l'Amérique son noyer et son chêne rouge, de la Virginie son tulipier et son genévrier, le séquoia en Californie, le cyprès chauve en Louisiane et la Nyssa sylvatica, l'arbre éclatant des marécages américains, ma recherche de mots là-bas me découvrit l'ombus en Argentine et l'araucaria au Chili : je ne leur étais pas insensible. Encore s'agissait-il d'arbres du continent américain et le Nord ne pouvait guère me jalouser pour une passion qui me portait vers sa moitié et, pour être précis, à son extrémité. Plus grave, je m'épris du durion, du banian et, dont j'ai honte aujourd'hui, de l'arbre à saucisses. Amour qui certes ne durerait pas – mais qu'en savait l'Amérique ? Je devinais que la passion est exclusive.
En cet état difficile qui était le mien, entre deux amours, deux continents et même trois (le banian), je manquais d'assurance, les certitudes m'ayant lâché. Quand on me posait la question, inévitable : « A quoi te destines-tu plus tard ? », je répondais, pour faire plaisir et pour vaguement étonner : « Chanteur, coureur cycliste... », et j'ajoutais pour me venger d'une question morne : « Coureur des bois », mais je sentais bien que l'on ne m'entendait pas.
En fait, j'eusse voulu – et je m'inventais – un destin tour à tour de palynologue, de goémonier, de sourisseur, de ramasseur de gravettes, de paludier, de coupeur de sagnes, de magnanarelle, de chamoiseur, d'autoursier, de layetier, de foulonnier, tireur d'or (et, à défaut, d'argent), batteur de paillettes, lameneur, ébarbeur de livres, facteur de virginal, ou de luth, ou baroque, et sans doute aussi, malgré la vigilance comptable que suppose cette occupation, acconier.
J'allais vers toujours plus d'étrangeté, rompues les haussières de ma dépendance américaine, vers plus d'exotisme, bien au-delà de la compréhension et du charme immédiat des mots. Gnomon et armillaire détraqués, le capricieux navire de mon esprit m'a conduit, plusieurs jours durant, voire pendant deux semaines et même trois, jusqu'en mer du Japon ! Et moi (de moi à moi dans le dedans de moi) : et si, loin là-bas à l'occident de l'Amérique, j'avais sombré ? Je m'épris de cabinets en laque nashiji et décorés, sur toutes les faces, en hira et taka-makiye ; de kobakos rectangulaires, en laque nashiji, sur fond ro-iro, décorés en hiramakiye en laque brun or, argent, et kirikone ; d'éventails de nuzozutsus en bois décoré et incrusté de shibuichi et sentonku, ceux-là en bois aussi, mais côtelé (et moi, avec fureur attaché à comprendre, voir, me figurer : du bois côtelé, comme un pantalon !), et plus que les précédents, puisqu'ils étaient, outre de shibuichi, de sentoku et suaka, avec manche de kozuhea ; de groupes en shibuichi et suaka représentant des faisans au plumage mêlé de sentoku et suaka. L'engramme en moi de l'Amérique semblait s'être évanoui sous les coups répétés du vocabulaire japonais, comme la flotte américaine à Pearl Harbor.
Je revins de la mer du Japon sain et sauf, mais toujours cette incertitude, ce malaise et, par le biais de la bibliothèque municipale, je me pris d'intérêt, dans des revues, pour l'écologie et la zoogéographie de Micropotamogale Tamottei (Mammalia, Tenredicae) pour les problèmes biogéographiques et taxonomiques que posait, et dont je me suis soucié à l'extrême, le grand cormoran Phalacrorax carbo ; pour les rythmes d'activité et régimes alimentaires de Proechimys cuvieri et aussi d'Oryzomiscapito vetulinus en forêt africaine ; pour l'évaluation du rayon moyen de la chouette effraie à partir de ses pelotes de déjection et pour la prédation du flamant rose par le goéland leucophée, pas loin d'ici, en Camargue... Je lisais avec gravité ce que gravement on avait écrit à propos du grave sujet de la communication chez les grillons : « Le grillon mâle chante en frottant ses ailes l'une contre l'autre et la femelle le localise aux sons qu'il émet. Ce comportement " amoureux " du grillon connu depuis l'Antiquité était vérifié au début de notre siècle par Johann Regen qui constatait qu'un grillon femelle entendant chanter un mâle au téléphone s'approchait du récepteur, confirmant qu'aucun stimulus chimique n'entrait dans ce cas en ligne de compte. »
Et je rêvais à vide, dérivais.
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