Les matins du Nouveau Monde

Berger · Chapitre 6 sur 13

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Les matins du Nouveau Monde

Chapitre 6

Quand je les rouvre, ce livre dont je caresse le dos et pressens le pouvoir sorcier : Autant en emporte le vent, et je bénis le hasard qui me l'offre après que j'ai découvert, avec la guerre de Sécession, la magie du Sud. Je devine qu'elle va, ici, jouer à chaque page, au point que je voudrais être dans la première et passer à chacune des suivantes sans bruit, sans heurt, tout en souplesse, sans déranger rien ni personne, comme si du livre j'étais un élément, je veux dire : comme si j'étais, moi qui lis, un œil à l'intérieur. Peut-être, moi, un mot qui voyage. Mieux : le livre est piqué de mots comme le ciel d'étoiles et je suis la filante qui le traverse... L'étoile filante qui file et tisse... J'ai déjà la fièvre d'Autant en emporte le vent avant même que je l'aie commencé.

Je nais en lui à Tara, à soixante kilomètres de Savannah, dans les Montagnes Bleues (et moi, de moi à moi dans le dedans de moi : des montagnes bleues!), et je suis aussitôt transporté sur ces cimes du rêve, là-bas, dans le nord de la Georgie avant la Chute. La Chute ? Celle de Savannah dont s'empare Sherman, ce général yankee et maudit qui à Tecumseh vola son patronyme pour s'en faire, comme d'un trophée, comme d'un scalp, un prénom, Sherman dur, cruel, des généraux de l'Union le plus jaloux de ce paradis du Sud, et quand il pénètre dans la ville, c'est, ô dérision, le 24 décembre 1864 : jour de mort pour Savannah, ce jour anniversaire ou quasiment d'une grande naissance, et je regarde l'infâme Sherman offrir à Lincoln, en cadeau de Noël, la cité martyre. Déjà, je saigne... Je ne veux pas, c'est trop tôt, les guerres m'ont trop marqué déjà et pour me débarrasser de leurs stigmates je plonge, avec les premières pages du livre, dans les hautes terres à jasmin du Sud, dans les massifs de grenadiers, puis dans les cornouillers qui perdent, là sous mes yeux, leurs pétales en étoile blanche mais je sais qu'ils les retrouveront : le Sud, me dis-je, est terre de naissance, renaissance permanentes et je me tourne vers les magnolias qui viennent juste de s'ouvrir car c'est le soir et clair de lune... Moi, dans la glaise rouge des Montagnes Bleues, dès le lendemain à l'aube, attentif à ne pas frôler, crainte de les froisser, les touffes de myrte, et je me regarde courir – et je cours et je cours ! – dans l'avenue de cèdres qui... « joignaient leurs rameaux et formaient une longue voûte obscure... » Moi, fou de cette « lueur orange qui embrassait la limite du monde » (moi, extasié, de moi à moi dans le dedans de moi : la limite du monde en Georgie!), et quand Margaret Mitchell évoque l'ombre épaisse des chênes sous lesquels les Indiens étaient passés, je sens que c'est là, dans la mouvance de la Chattahoochee dont le livre sur la guerre de Sécession m'a révélé la vocale merveille et son franchissement à gué par Sherman, qui la souille, en juillet 1864, je sens que c'est là mon pays, celui-là même que l'éternité, si elle se fût accomplie, eût choisi d'élire, qu'elle élira peut-être un jour, malgré la guerre, malgré Sherman, et alors j'arrive, je pénètre dans ma maison de Tara, je suis chez moi, je ne la quitterai jamais, de toute ma vie, que pour les Douze-Chênes d'Ashley, qui est, comme on sait, « une belle demeure aux colonnes blanches qui dominait le coteau comme un temple grec», les Douze-Chênes où je suis chez moi aussi qui ne cesse de courir de l'une à l'autre et je ne peux plus, peur du monde et d'être contraint à les quitter, tourner les pages... Le bonheur est là, si intense, en quelque sorte le bonheur du bonheur, là aux Douze-Chênes et à Tara, je ne veux plus lire, je ne veux plus vivre... Seulement relire et revivre et je reviens dans le livre en arrière, les pages me portant, ramenant dans un mouvement de flux et reflux qui est peut-être la lenteur, la douceur du monde que le paradis a choisies... Rester là, ne pas franchir les bornes, qui sont les pages du livre et une géographie, du paradis en Georgie – Autant en emporte le vent incomparable, que j'aime tant depuis si longtemps, depuis ma première lecture de lui, où je retourne toujours et que je redécouvre, à chaque fois, le même dans son éternité paradisiaque et sudiste. Et moi, grâce à lui, un peu à son image peut-être, comme s'il avait, par son éternité et par son paradis, un peu déteint sur moi, car malgré les à-coups qu'il m'est arrivé de subir, les distractions où j'ai dérivé, les culs-de-sac où je me suis fourvoyé, c'est aux parfums attendus de la campagne géorgienne que je ne cesse de revenir, peut-être inchangé moi aussi, peut-être un peu éternel moi aussi, dans les forêts de hêtres, de sassafras et de chênes qui sont les ornements de cette terre semée d'écarts où se nourrit, pour palpiter en moi à l'endroit du cœur, le grand rêve agrarien, sylvestre et bucolique que mon imagination parcourt de ses ailes pérégrines...

J'aimais Charleston d'être « ... une région semée d'aréquiers et de palmiers... » – je cherchais, fiévreux, au mot aréquier dans le premier volume de mon Quillet, je lisais que le parfum des haies de chèvrefeuille après la pluie est « le plus doux parfum du monde », et cette notation m'emplissait d'allégresse car elle confirmait mon sentiment, gagné dès les premières pages, du Sud paradisiaque et si je suis devenu fou, c'est à la seconde où j'ai appris que Mamma, la nounou de Scarlett, est une métisse de Noir et d'Indienne. Révélation et foudre. Même des Indiens en Georgie! Et cette expression : « Le monde sentait si bon que l'eau en venait à la bouche », et je le mangeais, dévorais, le monde, là-bas en Georgie où j'irai, là en Georgie où je suis, moi, heureux par la Georgie je suis partout en Georgie qui est partout, quand je suis heureux, la Georgie du bonheur, d'odeur et de saveur incomparables... Et quand je tombais sur telle phrase : « ... La lente cadence des jours anciens était perdue... ». je marquais soudain ma lecture comme on marque le pas, je réfléchissais et, dissipant à regret les senteurs suaves où j'avais baigné, je humais, cherchais et trouvais, enfin, qui me ramenait sur terre et dans une Georgie inquiète, l'odeur qui monte des canons et que l'on dit âcre... O que l'on sauve le Sud de la guerre. Je rameutais Beauregard, Johnston, Monsieur Lee et les autres, les replongeant dans une décisive bataille qu'ils eussent, cette fois, gagnée.

Dans ce livre j'ai pressenti la femme sous les cerceaux de la robe à crinoline qui porte son sachet de citronnelle – et Scarlett ou la femme, je l'ai cherchée dans le vêtement même de Scarlett, celui qui est en basin noir, et aussi quand elle s'habille en organdi noir et encore quand, sous sa robe à crinoline toujours, elle ajuste des jupons à soutache – moi tournant, froissant les pages des Quillet pour ces mots nouveaux, affolants et redoutables : crinoline, basin, organdi, soutache, et je demeurais là, quelques secondes ou longtemps, à frémir, mes doigts crispés sur les pages du dictionnaire, déliés sous les jupes de Scarlett en Georgie, et à peine sortais-je de ces visions adorables que je replongeais en elles avec les jupes de brocart, « qui amincissent », et « une robe ornée d'une tournure garnie de roses de velours» (une tournure, qu'est-ce donc?), de sorte que, pour émerger enfin des affaires de Scarlett, m'éloigner d'elle et retrouver le rythme ordinaire de mon cœur, il ne me fallait rien de moins qu'entendre les alligators crier près de Charleston et, dans les feuilles bruissantes des magnolias, les moqueurs mener grand vacarme.

Recueilli, je disais alors dans le dedans de moi: ô amour ! ô Georgie ! ô Scarlett, et la dernière syllabe tombée j'écoutais naître au loin en Amérique les échos que ces mots foudroyants avaient provoqués et qui, comme si l'Amérique eût choisi de me les renvoyer, s'en revenaient, dans un ressac de mer, battre mes oreilles.

Puis j'ai regardé se déchirer la toile du paradis et Autant en emporte le vent devenir, après la chronique du bonheur en Georgie, la chronique du malheur et de la déchéance du Sud, Scarlett se mettre aux affaires, réussir, choisir de collaborer avec l'ennemi qui, chez elle comme chez nous en Avignon, avait surgi d'un Nord barbare et je me rappelle m'être dit que c'était peut-être là le destin du Nouveau Monde que de mal tourner, c'est-à-dire tourner à la ressemblance de l'Ancien, où le paradis n'existe plus depuis longtemps. Comment expliquer qu'il ait été balayé partout où il a pu donner, à un moment, le sentiment de s'établir, dans les jardins de la Louisiane, les forêts de Fenimore Cooper, les Montagnes Bleues en Georgie et peut-être aussi les Alpilles de Frédéric Mistral ? Je regarde, désolé, Scarlett s'endurcir qui fut petite fille égoïste, Autant en emporte le vent verser dans la moquerie, le cynisme et la cruauté avec Rhett. Conscient que le livre change, je me rappelle soudain cette phrase, au début, sur la cadence des jours anciens qui est perdue et je sens, ému, le temps qui passe, pour la première fois de ma vie.

Je devinais que je ne m'y ferais jamais et que de son passage plus fatal encore que l'avance d'une armée victorieuse, je serais inconsolable. Je l'avais pressenti, aussi cruel et implacable, aussi peu porté aux haltes et aux repos que Sherman quand il fonçait vers Atlanta et vers la mer, et je comprenais à présent que les deux actions offraient quelque chose de commun, tellement que si j'eusse empêché de passer le temps qui passe, j'eusse arrêté Sherman sur la route d'Atlanta – et l'inverse. Sherman contenu, par exemple, aux portes de Savannah, ou encore à celles de Charleston, sa tactique de la terre brûlée endiguée, on serait revenu à la cadence des jours anciens et, puisqu'on serait en eux (pour la première fois dans l'histoire du temps, un retour en arrière – et moi, de moi à moi dans le dedans de moi, ébloui : pour la première fois!), on n'en bougerait plus. Jamais plus. Le temps qui passe est une terre qui brûle.

D'un regard désormais averti, j'observais la ruine des champs de coton dont j'avais été, pour la pure beauté blanche des capsules et pour la gloire du Sud, si fier, je me désolais que la ruine suivît la splendeur et je ne cessais de revenir à de grands, superbes moments, de sorte que j'avançais, certains jours, à reculons dans le livre, ivrogne fasciné et transporté, toujours à boire d'un vin inépuisable à la même bouteille – et ces grands, superbes moments : quand Bonnie meurt, qui décroche de son poney, quand Scarlett d'un coup de revolver tue le Yankee hideux, déserteur et pillard et quand Mamma annonce à Scarlett qu'elle renonce à son service et, pour regagner Tara, la quitte. A la jeune femme en pleurs qui la supplie de rester, Mamma, évoquant la mère morte de Scarlett, qui fut la maîtresse de Tara: « J'ai l'imp'ession que Ma'ame Ellen elle me dit comme ça : " Mamma, 'eviens à la maison. Ton t'avail il est fini. " Alo je 'eviens à la maison », vingt mots exactement qui disent tout : la conscience que Mamma a prise de son âge, l'événement insupportable que représente la mort de la petite Bonnie, qui la dispense à jamais, de surcroît, d'une troisième génération à servir après celle de Madame Ellen et celle de Scarlett, le congé qu'elle donne à cet univers de Blancs si riches, si évolués, qu'ils peuvent se payer le luxe de débats psychologiques, de conflits dramatiques, de luttes intestines, de jouer au mal de vivre et à se faire mal – vingt mots de pauvre, de pauvresse, mots de servante, mots de négresse, pauvres mots, sans beauté, sans éclat, estropiés, mots humbles d'analphabète, et il me semblait que toute la misère du monde était en eux après le paradis luxuriant et perdu de Georgie et j'étais dans Mamma comme un enfant qu'elle eût porté, je venais de la comprendre, comment dire, de l'intérieur, le sien, le mien, à travers un vocabulaire si mince et transparent et nu qu'il était comme s'il n'avait pas existé, que c'était comme si Mamma n'avait pas parlé et que j'eusse entendu, dans une parole absente ou silencieuse, la vérité vraie de son être s'exprimer, et je me suis dit qu'il devait exister, dont je venais d'avoir la révélation, et juste à côté des mots de l'ordinaire langage, d'autres mots, des mots qui n'en étaient pas, ce qui expliquait qu'on les employât si mal, qu'on les entendît si peu, et dont l'origine devait se trouver dans ces régions inaccessibles, immatérielles qu'on appelle l'esprit, l'âme, la conscience, voire le cœur et la chair, qui existent aussi en propre, et à Mamma j'ai promis d'y aller voir, un jour, quand je serais grand, promesse que je lui ai faite en silence, dans le dedans de moi et sans douter que la recherche dût me conduire du côté de Tara, où je savais qu'elle m'attendrait.

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