Les matins du Nouveau Monde
Chapitre 12
Le vent m'a replacé sur le chemin de l'Amérique.
Je lui vouais de la dévotion. Comme on sait, sous son nom de mistral, il n'est pas avare de rafales rageuses dans la vallée du Rhône, sec comme gifle, ou bien enveloppant, mais toujours, dans le manteau immense que son souffle déploie, puissant, agressif... Où je l'aimais le plus, c'est la nuit quand il poussait sur tout ce qui, mal clos, mal attaché, mal retenu, est susceptible de s'ouvrir, fermer, claquer, branler, plier, jouer. Jouer ? Chez nous, les volets de bois, que nous ne tirions jamais la nuit tombée car, matinaux que nous étions, nous n'avions rien à craindre du jour qui se lève, fût-ce tôt, comme en été, volet tenu par une clavette, qui laissait un peu de jeu, et claque le volet. Il arrivait que le vent lançât des raids dans l'intervalle compris entre lui et le mur, le ramenant au début de la clavette d'où, quelques secondes plus tôt, il l'avait délogé. Le vent et les volets est une histoire de chat et de souris.
J'aimais du vent aussi ses rugissements, ses plaintes, ses soupirs, quand il râle et rage contre les maisons, où il bute, se blesse peut-être, et j'aimais toutes ses façons de vent, les conduites où il se coule, tantôt soudard, tantôt vent en peine, comme on dit de l'âme, tantôt, pour nous toucher et circonvenir, jouant au plus faible, à celui qui se heurte à plus fort que lui et, contre la maison où il bute, perd.
Dans les plaines, les vallées, la maison est son grand ennemi. Il lui arrive de l'avoir, mais c'est à l'usure, toujours quand l'homme, qui ne se soucie plus de maison, du même coup ne connaît plus le vent.
J'étais dans mon lit entre 23 heures et, je suppose, 2 heures du matin et j'allais m'endormir dans mon rêve américain écorné, estompé par le sommeil déjà, et peut-être cette nuit que je dis la faim m'avait-elle réveillé, comme souvent en ce début de 1943, quand le vent, qui venait de se lever, entreprit sans attendre de multiplier ses ouh, ouh, ouh de fantôme et sorcière et tout à coup ce sentiment me vint, fort comme un coup, que je ne savais rien de lui. Au point que m'eût-on demandé (je me le suis demandé) : qu'est-ce que le vent? j'eusse répondu (je me suis répondu) : le vent. A mon ordinaire, j'avais cherché dans les livres et alors que les mots, toujours, me donnaient la chose à voir, ou tenaient lieu de la chose si fortement qu'elle n'existait que par eux et quelquefois n'existait pas, le mot qui fait image faisant aussi mirage, le vent, dans les livres, semblait ne rien susciter. Je m'étais dit que peut-être n'aimait-il pas ce nom, son nom, trop bref à son goût (si impérieux pourtant...), trop vite dit ou trop général, et j'ai prononcé le vent en américain : wind, sans que je le visse mieux pour cela. L'idée m'est alors venue que pour des raisons à lui, des raisons de vent, il s'était glissé dans un autre mot, pas forcément américain, pas forcément français, et j'ai mené dans les livres une quête dont les résultats sont les suivants : d'abord les petits, tous vents régionaux, paysans et côtiers ou par le voisinage des mers influencés, le cers, qui donne dans l'Aude, l'autan, qui n'est pas un vent mais deux vents ennemis comme on dit de frères, l'autan blanc quand il est sec, l'autan noir quand il se charge d'humidité – et peut-être que, tendant l'oreille, je les reconnaîtrais dans le silence du mistral et de la tramontane car ils soufflent entre Montpellier et Perpignan qui sont dans la grande mouvance d'Avignon..., la burle, qui, en Ardèche, descend du nord pour – c'est son plaisir – amasser la neige en congères, puis le marin, le nordet, le noroît, la montagnère, là, tout à côté, le Rhône franchi dans la direction d'Arles, et aussi le suet, rapide à descendre la Durance dont il irise les eaux, et encore le garbis, le ponant, le libeccio corse... – et tous ces mots de vents, je les eusse voulus mes agnelets et les tenir serrés, bien au chaud contre mon cœur, leur souffle à eux mêlé au souffle mien dont ils eussent reconnu et aussitôt aimé la parenté mais ils avaient refusé de se laisser prendre et examiner de sorte que j'avais décidé de faire plus ambitieux : avec les vents nationaux, le bad-i-sad-o-bist-rozou, vent de cent vingt jours en Iran et en Afghanistan, le favonius italien qui, né dans l'Adriatique où il prend son inspiration, s'en va souffler dans la vallée du Pô, le sirocco, la lombarde, le melten grec, le chergui dans l'Atlas, le fœhn, la bora, qui balaie les Balkans de rafales glacées, l'asifa-t, tempête tropicale dans la mer d'Oman, l'imbat sur les côtes de l'Anatolie occidentale en mer Egée, mais tous ces mots de vent des mots de rien, glissants, insaisissables, qui me coulaient entre les doigts, invisibles, de sorte que j'ai pensé : peut-être pas de vrais vents – et je suis allé à la rencontre des ambitieux, les grands vents, ceux qui, au-delà de la géographie, font la légende du vent, la mousson en Inde, le zonda des Andes du Pérou, le kamana que si souvent j'ai écouté, sans le savoir nommer, dans les prairies de l'Est en Amérique, le black roller, qui soulève des tempêtes de poussière dans l'Ouest, le pampero, balayeur de pampas, puis, sec et chaud, grand cavaleur et dévaleur des Montagnes Rocheuses, de tous les vents du monde sans doute le plus proche de moi, le chinook, enfin les alizés qui, poussant Christophe Colomb au retour de son premier voyage américain, ont, vifs comme vents, soufflé à l'Europe et à l'Orient la prodigieuse nouvelle de la découverte...
Or, même avec les vents d'Amérique, rien. La dérobade.
Je me suis décidé alors au court voyage que depuis deux ans je voulais faire et que nous eussions mené à bien, Père et moi, si on ne nous avait pas pris les camions... Celui des Baux-de-Provence qui, dans les Alpilles, offrent à satiété plaines et éperons.
Je l'entrepris un jour de février. Le vent du diable qui soufflait sur Avignon m'assurait qu'il donnerait fort, là-bas. Je ne sais plus aujourd'hui pour quelles raisons j'arrivai tard aux Baux – toujours est-il que la lumière déclinante allongeait mon ombre sur la terre et sur les herbes courtes de cet endroit où je m'étais d'instinct dirigé, parce qu'il montait en s'éloignant du village. Je l'aperçus aussitôt, je sus que c'était lui : sur un grand espace ouvert devant moi, entre deux escarpements qui l'enserraient, créant ce qu'il aime par-dessus tout, les goulets, les pertuis où il multiplie, en s'enfonçant, sa puissance, le vent attaquait les thyms qu'il traversait et dont il inclinait les tiges, soufflant à la surface même de la terre qu'il rasait, faute de la pénétrer, et sous ses fortes poussées elle ne cédait que par sa couche supérieure dont il lui arrachait de fines particules de poussière, pollen, débris végétaux et, quand je levai les yeux sur l'horizon de plus en plus bleu-noir, je découvris le nuage qu'avait produit l'amoncellement de toutes ces miettes de choses qu'il avait poussées au point extrême où mon regard portait. Avançant toujours, je tombai sur un espace presque sableux et presque vierge de graminées que le vent (je l'entendais mais je l'ai toujours entendu, c'est pour le voir que j'étais venu) avait ourlé de franges et de vaguelettes au motif dix mille fois répété et à un moment, alors que ne devaient me rester que quelques minutes entre chien et loup, le vent, soudain plus vif, s'est empressé, emporté, chassant à toute allure le sable qui, du coup, a pris exactement son rythme à lui, fou, et j'ai vu, moi, ce spectacle inoubliable, le sable courir sur le sable...
Et comme s'il se réjouissait que je l'eusse vu, pour me mettre à l'unisson de lui, où je comprenais que j'étais déjà mais sans doute avait-il envie de raffiner sur notre entente, il a soufflé pour nous seuls, pour cet endroit dans la terre des Alpilles et pour moi, et rien n'a plus compté que le bruit qu'il a fait à mes oreilles d'abord et en moi bientôt, le vent. Non pas le bruit, mais, qui est dans sa nature, le souffle. Le souffle du vent en moi. Il me portait. Il me faisait aérien et j'ai crié : « Je suis le vent, je suis le vent... », qu'un souffle a emporté, sa langue à lui.
Il me semblait que j'avais percé son mystère. Personne depuis lors n'a proposé quelque chose (une théorie, une description, une analyse...) qui donne à penser que mon idée du vent est erronée. Le souffle est le langage du vent (et moi, de moi à moi dans le dedans de moi : les Américains parlent l'anglais, le vent parle le souffle) et les mots qui composent le souffle ne sont pas de l'ordre des mots, mais de la trace, du tracé, du dessin, du mouvement de la terre et de la fuite du temps. Quand le vent se couche, le temps marque le pas, immobile dans les traces du vent.
Il m'arrive aussi de penser – et ce que je vais dire n'infirme pas, qu'on y réfléchisse, la qualité de ma démonstration, plus haut – que les mots, pour une raison inconnue, se sont échappés du vent, une fois dans leur histoire commune. Les mots qui, dans le temps, étaient dans le vent ! Le vent qu'ils auraient quitté, sans doute pour le punir d'une fatalité qui tient, peut-être, à son mauvais caractère, à sa propension aux colères, à ses rages, le condamnant, dès lors, à ne pas être vu. Les gémissements du vent viendraient de là, du souvenir de sa vie avec les mots et en eux, comme une maternité ou une conjugalité heureuses...
Et moi, ce rêve en moi, de remettre les mots dans le vent...
Plus tard, je le sentirais. Car, comme il possède une musique, il disperse une odeur : le vent qui se lance au-dessus de la face d'un étang soulève et répand un remugle de vase. Il se lave à la pluie de midi et se parfume au pin pignon. Son caractère difficile compose quelquefois avec les fleurs des prés : j'en sais qui l'adoucissent.
La nuit était à présent tout à fait tombée et je dus à tâtons retrouver mon chemin. Puis les lumières des Baux, étoiles de l'en bas du monde sous celles du ciel, m'ont guidé (sans doute ne croyait-on pas, dans ce pays de pitons et de chandelles, aux bombardements). Quand je suis arrivé à l'entrée du village, je me suis tourné vers l'occident et, en Amérique où je savais qu'il faisait encore jour, j'ai vu, qui dévalait les Rocheuses, le chinook.
C'est lui, le chinook, qui m'a poussé jusqu'aux bords de l'Ohio, où m'attendait Jean-Jacques Audubon, l'auteur des Oiseaux d'Amérique, l'un de mes cinq dieux, pour parler comme pensent Buck et les chiens de Jack London (mes autres dieux : Christophe Colomb, Gutenberg, Tecumseh et Monsieur Lee, qui font le monde tel que je le vois et le voudrais). J'eusse pu longtemps l'ignorer, le manquer dans les livres mais ma lecture scrupuleuse des dictionnaires m'a permis de le dénicher, bien qu'on ne lui consacrât que trois lignes et qu'on ne produisît pas son portrait. Ornithologue en Amérique ! Je ne serais pas longtemps, les cinq minutes qu'il me faut, pour trouver, dans un livre de la bibliothèque municipale, quelques reproductions de ses travaux avant de penser : le plus grand ornithologue de toute l'histoire des oiseaux et des hommes.
Quand je tombe sur lui, ce Français est en Amérique depuis 1803, l'année de ses dix-huit ans. Je découvre qu'il est né aux Cayes, sur la côte sud de Saint-Domingue, des amours illégitimes que son capitaine au long cours de père abritait là-bas avec une créole dans la mer des Caraïbes – et je rêve autant sur les Caraïbes que sur les amours illégitimes... Déjà, la marque du destin. Je l'envie.
Il a descendu l'Ohio et le Mississippi, exploré les marécages de Louisiane et de Floride, qui sont à eux seuls un monde, vivant au jour le jour du produit de sa pêche, de sa chasse et dessinant, dessinant, plus encore peut-être que je ne lis... Non, pas plus. Pareil. Fou du dindon sauvage, dont j'ai, grâce à lui, la révélation, et, à cette époque où il peint le dindon, inlassable à pister les oiseaux aquatiques qui font dès lors irruption dans ma vie, confondue avec celle d'Audubon car je le suis sur les côtes du New Jersey, en Pennsylvanie dans les marais de Great Pine Swamp, en Alabama, dans la république du Texas, jusqu'au Labrador où il monte (et moi, de moi à moi dans l'ouragan et la noria de jacassantes images : peut-être aussi le plus grand voyageur de l'Amérique...), d'où il s'en revient pour plonger, comme on dit d'un oiseau, jusqu'au golfe du Mexique. L'Amérique du nord au sud, des toundras là-haut, d'où il rapporte la chouette des neiges, jusqu'aux paluds méridionaux au croupion floridien de l'Amérique où il me révèle – il me faut toute ma foi en Audubon et cette planche, là, sous mes yeux, pour croire l'incroyable – l'anhinga, l'oiseau-serpent plongeur – et depuis l'anhinga ma vie n'est plus tout à fait la même... Un rêve passe en moi, s'attarde... Je lui parle de ses oiseaux d'Amérique et, à un moment, je lui dis : écoutez – et on entend, jailli d'un arbre tout proche, un flûtiste enragé qui raille, tempête – et moi à Audubon : c'est l'oiseau moqueur...
Comme il ne répond pas, je lui confesse, enhardi par son silence quand je craignais sa réprobation, que je suis volage avec les oiseaux, une seule espèce ne me suffit pas, je les aime toutes et aujourd'hui par exemple grande passion en moi pour la buse à manteau roux et la chouette Tengmalm, que vous avez dessinées, colorées... Et comme j'aimerais que fût d'Amérique et par vous révélé ce colombinacé des Philippines, queue et rémige noires, bec jaune et le pourtour des yeux maquillé de bleu.
Et lui : qui ?
Et moi (douloureux) : la colombe poignardée.
Je n'affabule pas. C'est le vrai nom de cet oiseau, dont je souffre.
Lui, Audubon, stupéfait par mon savoir. Quand il parle, enfin, il ajoute à mes noms d'autres noms, je les connais tous, le dis, lui réplique par d'autres, il s'en agace et, sans que ni lui ni moi l'ayons cherché, nous voilà engagés dans un duel, à qui évoquera le plus de noms de ses oiseaux d'Amérique et on se lance des noms d'oiseaux :
Et lui : le canard dos-de-canevas.
Et moi (le temps de penser et à toute vitesse de me dire : oui, il sera d'ailleurs chez Maurice Constantin-Weyer, qui en a mangé sur les bords de l'Assiniboine) : le pluvier de Wilson.
Et lui : le puffin des Anglais.
Et moi : le courlan de Cayenne.
Et lui : le pinson peint.
Et moi : le troglodyte mignon des marais au bec court de Nattai (et je l'ai dit dans un souffle)
Et lui : le jaseur de Bohême.
Et moi : le viréo à l'œil blanc.
Et lui : le guillemot de Troïl.
Et moi : celui de Brünnich (et j'ajoute que ce guillemot-là compose l'une de ses planches les plus étendues...).
Et lui : l'écureuil-chat.
Et j'hésite à répondre, là, car, pour la première fois et comme si les oiseaux lui manquaient, un comble pour Audubon, il vient d'évoquer un mammifère, pas un oiseau.
Et moi, qui me reprends : le guerrier noir.
Et lui : le garrot arlequin.
Et moi, qui ris, qui m'indigne : non, non, vous trichez, monsieur, le garrot arlequin est d'Irlande, comme le harle de Miquelon ou le grèbe esclavon – et voilà qu'après un temps, il rit de bon cœur, lui aussi, me prend la main... Je l'aime.
Sacré Audubon, quand même... un peu farceur, qui l'eût cru ?
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