Les matins du Nouveau Monde

Berger · Chapitre 13 sur 13

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Les matins du Nouveau Monde

Chapitre 13

De ce côté de l'Atlantique, la vie continuait. C'est moi, à présent, qui allais, juste avant mon départ pour l'école, acheter les deux journaux du matin – et j'étais seul à les lire, Henri ne leur portant qu'un maigre intérêt. Père nous écrivait, de Toulon où il menait une vie difficile, au moins une fois par semaine et dans chacune de ses lettres je lisais : « Quand donc les Américains viendront-ils nous libérer ? », phrase qu'il avait dite souvent, à la maison, après l'entrée en guerre des Etats-Unis, et deux fois par mois il nous adressait un mandat, libellé à mon nom puisque j'étais l'aîné, que je recevais du facteur ou que j'allais chercher à la poste. Il m'avait fallu obtenir, par une dispense, de toucher cet argent, à cause de mon jeune âge. Père aussi arrivait de temps à autre à téléphoner. J'avais pu lui raconter ma découverte des secrets du vent.

Pour le reste, toujours là même vieille histoire – avec l'Afrique par exemple. Nous étions restés sans nouvelles d'elle pendant des mois, Londres à la radio en oubliait les champs de bataille là-bas sauf, de temps à autre, une laconique considération et tout à coup on ne parlait plus que d'elle, comme un fil renoué... Le génie de Rommel était évident, à la tête de son Afrikakorps. Que n'était-il avec nous ! Reste que le débarquement allié en Afrique du Nord ouvrait un deuxième front, comme j'aurais su dire à Henri même si je n'avais pas lu l'expression, et je pensais aux Yankees quand, après la Virginie, ils avaient porté la guerre à l'ouest, passé le Mississippi, et je mesurais mieux, dès lors, la hardiesse de cette initiative pour occuper Oran, Alger et Casablanca...

Un matin pareil aux autres, mon cartable prêt, je partis quérir les journaux, je revins du café-tabac bride abattue – pas question, ce matin-là, que j'allasse à l'école. Excité, le cœur serré, frénétique, au bord de l'effondrement, je tentai de téléphoner à Toulon, au numéro que notre père nous avait donné, celui de l'appartement qu'il avait loué, et je n'y arrivais pas ! La flotte française, à Toulon, s'était sabordée et je ne pouvais en croire mes yeux qui lisaient la destruction de soixante-treize navires, dont un cuirassé, deux croiseurs de bataille et sept légers, outre des dizaines de contre-torpilleurs... Je me figurais toutes ces explosions et les destructions qu'elles provoquaient à distance, enterrant mon père dans les ruines de sa maison... Je n'avais rien dit à Henri, parti pour son école à lui, plus proche de chez nous que la mienne. Il n'avait pas remarqué mon état fébrile. Je n'ai jamais joint mon père, cette journée-là, il m'a appelé, lui, et rassuré. Sa voix tremblait, la mienne aussi. On l'avait envoyé dans la montagne du côté de Brignoles, au volant de son grand fourgon, et là-bas, dans l'arrière-pays, des explosions puissantes et répétées avaient attiré son attention. Il m'a raconté que le ciel et l'horizon au bout du ciel eussent-ils été clairs, il eût vu, non pas certes les navires, mais la fumée de l'incendie qu'ils s'étaient infligé.

Je lisais que Rommel, oui, vraiment exceptionnel, une sorte de Monsieur Lee mais sans le Sud, lançait ses Tigres contre des Américains peu versés dans l'art de la guerre au désert et Londres nous apprenait que le nouveau grand chef de toutes les forces qui se battaient pour nous, en Afrique, s'appelait d'un nom que, dans ma deuxième année d'anglais à l'école, j'avais bien du mal à prononcer : Eisenhower... Drôle, en un sens, quand les journaux annonçaient une victoire allemande (autrement dit, quand les Allemands, par leurs journaux de langue française, claironnaient un triomphe), je le savais au moins en partie vrai, si Londres le soir n'en disait rien. Et quand Londres nous révélait une victoire à nous, sans que jamais le partisan que j'étais la mît en doute, je trouvais confirmation de la nouvelle dans le mutisme des trois journaux. La vérité me venait par le silence.

Je n'avais pas le temps de rêver au désert, à ses sables, à l'incendie que lui porte le soleil à la tombée du jour, qu'il me fallait, sans transition, me transporter en Russie. On avait lu dans les Tablettes du soir du 28 janvier 1943 : « Les généraux et les soldats de la 6e armée allemande résistent à l'arme blanche et à coups de crosse » (et moi, de moi à Henri : des généraux qui se battent a l'arme blanche et à coups de crosse ?), et on avait compris que les choses allaient mal, vraiment mal pour eux. Ces nouvelles nous excitaient au point que pour rien au monde nous n'aurions sacrifié le rite de la radio, le soir, mais elle était presque toujours aux limites de l'audible, brouillée, crachotante, et après l'avoir écoutée le corps tendu, les poings serrés, l'imaginaire enfiévré, nous gagnions chacun notre lit, éreintés comme après un long effort physique...

Stalingrad chuta en février de cette année 1943. Lorsque le journal rapporta l'évacuation de Rostov et de Vorochilovgrad, je lus : « Le haut commandement procède à un raccourcissement du front », et je me rappelle avoir ri, mais ri. De même, alors que Tunis et Bizerte tombaient « Les troupes de l'Axe ont pleinement rempli la mission qui leur était confiée, immobilisant pendant de longs mois les forces adverses auxquelles elles ont infligé de lourdes pertes... » Et moi à Henri : « Les pertes sont toujours lourdes chez nous. »

On parlait de créer une carte destinée à restreindre l'achat des allumettes, qui me déportait en cette île de l'Ontario, bellement dite, mais pour des raisons que les livres n'expliquent pas, l'île aux Allumettes, à croire qu'elles poussaient sur les arbres comme pommes et glands. Nous allions, Henri et moi, ou moi tout seul, dans les magasins avec nos cartes et, une fois, nous eûmes droit à un kilogramme de pommes de terre nouvelles... La ration quotidienne de pain était tombée à trois cents grammes, à soixante-dix celle des matières grasses et, au rythme d'une distribution par semaine, nous avions droit à cent vingt grammes de viande. Une autre fois, Père nous fit porter plein de produits allemands, outre du pain noir, que nous découpâmes avec une scie, toutes sortes de charcuteries, que nous avions déjà goûtées à la faveur d'un échange.

L'un de nos voisins, communiste de longue date, avait été écarté, peu après l'armistice, de l'administration des douanes et cet ancien fonctionnaire travaillait désormais pour des particuliers, dont il tenait la comptabilité. Dans les années vingt, en poste en Sarre, il s'était épris d'une jeune fille allemande, amour que l'idéologie ne risquait pas d'entraver puisqu'elle était d'une famille aux opinions farouchement communistes – à telle enseigne que, à croire Madame M..., son père, après 1933, tous les matins en se levant, crachait sur une représentation statufiée de Hitler, qu'il avait chez lui, comme beaucoup de familles allemandes, mais il destinait la statue, lui, à un usage bien particulier et, je suppose, fort rare dans l'Allemagne d'alors... Toujours est-il que Monsieur M... avait ramené de la Sarre, puis épousé cette jeune femme et, ne pouvant avoir d'enfant, dont ils souffraient, l'idée d'en adopter un leur était venue, leur choix se portant sur un petit orphelin (son père et sa mère tués sous ses yeux par la chasse allemande) républicain, rescapé de la guerre d'Espagne. Il avait notre âge et sans que nous eussions, Henri et moi, beaucoup d'affinités avec lui, nous ne le fréquentions pas moins – sa maison, en outre, à cent mètres de la nôtre...

Or, chose inattendue, vraiment curieuse et intéressante, Madame M..., qui était restée, avec son mari et au fil des ans, aussi communiste qu'elle l'avait été dans sa jeunesse, voilà qu'elle ne sut résister, à quoi ? – nous ne le saurons jamais. Peut-être, sans plus de complications, à ce sentiment qui porte les gens, en pays étranger, à se rapprocher de leurs compatriotes, toujours est-il que des soldats allemands, par intervalles, se rendaient chez elle, où ils passaient des heures, au scandale des voisins qui ne disaient rien ouvertement mais n'en pensaient pas moins et jasaient en famille, attribuant cette façon de collaborer au goût du stupre chez Madame M... Or, ces relations franco-allemandes ne s'accomplissaient pas dans le dos de Monsieur M..., qui souvent, en rentrant chez lui, trouvait Fritz ou Karl (à une époque, il y eut même deux soldats mais, en général, toujours un nouveau – et un seul – succédait à celui dont le haut commandement envoyait le régiment sur le front russe ou ailleurs...), ce qui faisait le commentaire du voisinage, que cette entente à trois (et même à quatre) médusait, plus difficile, plus sournois aussi chez certains, qui n'hésitaient pas à formuler, comme je l'appris beaucoup plus tard, l'hypothèse d'un ménage à trois (et quatre...). Ces considérations ne nous occupaient pas, Henri et moi, faut-il le dire, d'autant plus que nos voisins ne nous en parlaient pas et que ce ne sont pas là fantasmes d'adolescents... Si ces Allemands dans la vie de la famille M... et dans notre existence à Henri et à moi ont tant compté, c'est qu'ils garnissaient la glacière des M... et que nous avions monté, mon jeune frère et moi d'un côté, Francis M... de l'autre, tout un système d'échanges où, contre saucissons, saucisses, lard, presque toujours fumés, jambons de même fumés et l'inévitable pain noir, nous donnions à notre partenaire tout ce qui lui faisait envie, qui allait d'objets divers à des livres d'images et à des représentations de soldats (Francis plus jeune que moi et de l'âge d'Henri). De ces dernières il était friand car elles servaient de monnaie d'échange par le biais d'un jeu de billes, avec des agates, alors fort en vogue. J'ajoute que du saucisson, de la saucisse nous n'eûmes jamais un produit entier, mais toujours des moignons, car le larcin de Francis se fût alors découvert, ni du jambon des tranches vraies, nettes, à défaut d'épaisses, mais des lambeaux, pour les mêmes raisons. Comment, cela dit, ne pas penser que Monsieur et Madame M..., certains jours, devaient estimer, sans y voir malice, que leur fils avait de l'appétit pour deux, et même, allez savoir, pour trois ? Dont je ne doute pas qu'ils se réjouissaient.

C'était la fête alors pour Henri et pour moi. Une fois, au lieu de sortir les merveilles de sa poche, le long d'une haie à l'abri des regards, il nous emmena chez lui, ses parents absents, et ouvrit, fier à observer mon étonnement devant son contenu, la glacière... Ce ne fut pas de l'étonnement, d'ailleurs, que nous manifestâmes, mais de la convoitise et de l'admiration... Il me sembla qu'il y avait là, à tous les étages du meuble, de quoi nous guérir de la faim à jamais... Et Francis, satisfait, referma la porte. Il venait de gagner notre respect et notre considération.

Par bonheur, il ne lisait pas. Seules les images et les vignettes, en matière d'imprimé, l'intéressaient. De sorte qu'il ne me proposa jamais son beurre contre mes livres. Je n'aurais pas cédé, malgré la faim.

Père obtint une permission de dix jours au début de juillet 1943, la première après son départ presque un an plus tôt, et ce congé coïncidant avec nos vacances scolaires à Henri et à moi, nous passâmes tous trois des jours d'autant plus heureux que Raymond, d'un endroit de Corrèze où nous ne pouvions pourtant pas lui écrire, donnait des nouvelles. Me frappait cette question que Père se posait, à mi-voix, rêveur en regardant les journaux, d'où je concluais qu'elle lui était destinée autant qu'à nous : « Quand donc les Américains viendront-ils nous délivrer? », question qui prolongeait ses lettres et mes propres spéculations... Je passai tout l'été, jusqu'à la reprise de l'école en octobre, à jouer aux boules et à lire – la formidable découverte, qui devait me marquer, se situant en août avec le Voyage en Amérique, de Chateaubriand, que j'avais par la grâce de son titre découvert sur le fichier de la bibliothèque municipale et dont je m'étais sur-le-champ emparé, vivant là sur deux tomes l'éblouissement exotique de noms de fleurs, d'animaux et de mots qui n'avaient pas d'autre vertu que celle qui monte des mots justement accordés en phrases belles, avec alliances de voyelles, de consonnes et production de sons et musique que, me semblait-il, personne n'avait encore réussies. Je me demandais si Jules Verne n'avait pas piqué dans Voyage en Amérique cette phrase de Nord contre Sud: « C'étaient des vallons hérissés de fougères arborescentes et de liquidambars dont les premières floraisons, mélangées aux guirlandes de serpentaires et d'aristoloches, imprégnaient l'air de parfums pénétrants. » J'ai bien dû augmenter chez Chateaubriand mon vocabulaire de trois cents mots environ, ma perception des rythmes de plusieurs, et mon réservoir à images à l'intérieur de moi de plusieurs centaines, entre pays des Onondagas et Chattahoochee.

Quand Père avait repris la route, les Russes avaient réussi à reconduire les Allemands jusqu'à presque leur point de départ, Mussolini, enlevé, se faisait délivrer par ses alliés et pas un seul soldat de Hitler ne foulait plus le sol d'Afrique. Les Alliés se battaient en Sicile, où ils avaient débarqué, et en cette fin d'année alors que les attentats dits terroristes se multipliaient et, aussi, les sinistres « avis » à la population, je m'habituais aux bombardements que les Alliés dirigeaient contre les grandes villes de France. Par bonheur, ils semblaient ne pas connaître Avignon.

Reste que nous avions, à la suggestion de nos voisins et avec leur aide, creusé dans notre jardin, derrière, une tranchée, sur le modèle des leurs, à chaque famille sa tranchée, le plus loin possible de la maison, grand trou rectangulaire qu'étayaient des grumes en hauteur et, sous nos pieds, nous avions, pour prévenir l'humidité, disposé un caillebotis de minces planches. La nouvelle de la capitulation italienne nous parvint quelques jours après un incident où nous eûmes peur, Henri et moi.

Dès la déclaration de guerre de l'Italie à la France (« coup de poignard », avaient alors dit les journaux - qui, avec bientôt l'armistice, n'avaient plus eu beaucoup de temps pour user d'une formule à leurs yeux sans doute fine comme une lame), on avait vu, en Avignon, beaucoup de soldats italiens, la plupart avec ce chapeau façon tyrol, surmonté d'une plume, qui certains jours nous paraissait curieux, et quand la déroute des Italiens sur tous les fronts, l'africain et surtout le grec, fut avérée, franchement ridicule... Un soir que nous nous étions attardés, Henri et moi, au bord de la route tout près de chez nous, en compagnie d'adolescents voisins, plus âgés que nous de trois ou quatre ans, l'idée vint à l'un d'entre eux de ramasser une boule de ces platanes, magnifiques, qui se succédaient en la bordant le long de la route, et, de toutes ses forces, de la projeter sur un groupe de trois bersaglieri qui se promenaient, atteignant l'un d'entre eux, par bonheur à l'épaule car ces fruits du platane sont durs comme pierre et la boule eût-elle frappé le soldat en plein visage qu'il n'eût pas montré, je pense, sa seule colère – et peut-être la douleur l'eût-elle lancé à notre poursuite, dans les jardins derrière les maisons que nous avons gagnés en pleine panique... Le trio des soldats avait filé, une demi-heure plus tard, quand nous nous sommes risqués sur la route, curieux de la suite des événements et sans doute par la peur toujours étreints... Je me suis souvent demandé quelle eût été la réaction d'un Allemand à la place de l'Italien.

La Corse et la Sardaigne tombèrent, nouvelle que notre père nous apprit de Toulon et qu'il parvint à nous téléphoner, me laissant entendre qu'un débarquement en Italie ne tarderait pas, qui se produisit en septembre alors que, tout seul, je m'adonnais avec constance à l'apprentissage de l'anglais ou, plutôt, de l'américain, comme je disais. Nous étions à un mois de la rentrée scolaire. Notre père, encore lui, nous téléphona l'annonce de l'invasion alliée en Italie. Ce débarquement puis cette progression des troupes sur le territoire italien, nous les suivîmes, Henri et moi, sur les cartes, avec passion, Henri, qui avait grandi, se souciant désormais comme moi du monde... Nous étions justement en train de les regarder et marquer, quand Père surgit, le 25 décembre au matin, et Raymond le soir, chacun par des routes opposées et dans l'ignorance de leur cheminement commun vers une même destination. Ils ne pouvaient passer avec nous que quarante-huit heures mais ces deux jours brisèrent une solitude qui reprendrait après leur départ et que je ressentirais si fort, ce premier trimestre de la rentrée, qu'il me faudrait m'accrocher, victime que je serais d'une sournoise attaque de désenchantement, comme à l'époque où j'avais envisagé de me donner, plus tard à l'âge adulte et venue la nécessité de travailler, à l'un de ces métiers sans doute impraticables et de revenus fort aléatoires mais dont les noms étaient d'une telle singularité et beauté ! Père avait apporté avec lui toutes sortes de produits, dont des conserves, qui durèrent jusqu'à la fin de janvier, et tout ce temps nous fîmes presque bombance... Nous pouvions, à l'endroit de Francis, prendre de la distance et repousser ses avances de charcuterie contre les dernières images et vignettes qui nous restaient, et quelques objets, certains en argent nous venant de notre mère, dont nous connaissions fort mal la valeur.

Les journaux n'évoquaient presque pas l'Asie, Radio- Londres en parlait bien plus mais son écoute était si brouillée, avec les Allemands qui avaient fait de tels progrès dans l'utilisation des parasites, que nous comprenions un mot sur cinq ou six. Si je savais que les Américains gagnaient là-bas et même triomphaient, j'ignorais selon quelle progression d'île en île, d'archipel en archipel, de pays en pays, et regardant sur l'atlas familial, je me livrais à de rapides manœuvres combinées, selon l'art de la guerre la plus moderne, qui me transportaient de Guadalcanal à la Nouvelle-Guinée, aux îles Salomon, aux îles Gilbert, aux îles Marshall, en Nouvelle-Bretagne, dans les Carolines, comme en Amérique, en Nouvelle-Georgie, comme en Amérique encore, puis dans les Philippines, les Mariannes, avec toute la séduction parfumée de trouble des noms féminins, et j'étais fou d'amour pour le Pacifique que je regardais avec cet œil médusé et radieux que je prête à Vasco Núnez de Balboa quand il découvre, premier des Européens, l'océan là-bas, à l'occident de l'Amérique, à l'orient de l'Asie (moi que la rotondité de la terre ravit...), et je me transportais dans les Aléoutiennes (fantastique nom qui forcerait l'imaginaire le plus fermé...), je gagnais Bougainville qui est au sud de l'île Verte (et moi, de moi à moi dans le dedans de moi : l'île Verte !), en Nouvelle-Bretagne, dans les Amirautés (si beau, ce nom pluriel, que les Amirautés doivent égaler les Hawaii...), à travers cette mer au nom de sang, Corail, la mer de Corail, royaume, me disais-je, des atolls et des récifs de lagunes – et je voyais, par le truchement du sang et du corail, une rouge couleur, sentiment conforté en moi par les révélations du Quillet, savoir que le corail est à ranger dans l'embranchement des onidaines et, à l'intérieur dudit embranchement, dans l'ordre des octocoralliaires gorgonaires, à partir de quoi je pouvais imaginer, dans le flamboiement des mots et le crépitement des images, d'autant plus imaginer que la définition savante et hermétique n'offrait aucune limite, gorgonaire me transportant de la mer de Corail à la mer de Grèce, et je voyais les trois sœurs mythologiques parer du corail de la mer de Corail leur incaressable chevelure de serpent ! Et je me demandais : revient-on du Pacifique quand on y est allé ?

J'en revenais. « Quand donc les Américains nous libéreront-ils ? », phrase de mon père qui la disait, l'écrivait, et phrase aussi de Raymond, d'Henri, des voisins de plus en plus souvent, phrase de plainte, de complainte, lancinante, et ce mot de débarquement sans doute le plus employé, honoré, caressé, rêvé...

A écouter Londres, j'arrivais à saisir des bribes et moignons de noms propres, et, gardant en moi le souvenir du son tout nouveau, je tentais de trouver en Allemagne, sur les cartes, le mot complet, Berlin, Lübeck, Kiel, Karlsruhe, Stuttgart, Emden, Brème, Duisburg, Hambourg, Mayence, Düsseldorf, villes que j'ai découvertes, comme hier celles du Sud le long du Mississippi et comme celles d'Angleterre, dans le malheur qui avait fondu sur elles par bombes et obus, mais les malheureux étaient aujourd'hui ceux qui, voici peu encore, lançaient la foudre...

Il me fallait bien en revenir, avec l'entrée des Russes en Tchécoslovaquie (vertige à mesurer leur progression depuis la déroute allemande à Stalingrad...), la création en France de cours martiales destinées à juger vite les « terroristes » qui, pris les armes à la main, seraient fusillés sur place, les bombardements anglo-américains sur Paris, Lyon, Saint-Etienne, Marseille et les morts, là dans ces villes, par milliers, presque deux mille, en un seul bombardement, pour Marseille, à quelque cent kilomètres d'Avignon.

Cent kilomètres d'Avignon. Marseille, la ville d'à côté de chez nous. On se demandait si les Alliés ignoreraient longtemps la nôtre, à quatre-vingt-dix kilomètres de la côte et au confluent du Rhône et de la Durance, avec ses ponts sur le fleuve, son viaduc, son nœud de triage ferroviaire, si important, les dépôts pétroliers sur la route de Montfavet à la sortie de la ville, son réseau routier et cette masse considérable de soldats allemands que l'on voyait désormais partout, en gris-bleu et c'étaient les aviateurs de la Luftwaffe, en vert les fantassins de la Wehrmacht, en bleu nuit les matelots de la Kriegsmarine, et tous à pied, grouillants, ou en voiture, et on avait appris à connaître les immatriculations WH et WL...

A cet envoi si caractéristique de la sirène, entre le mugissement et la stridence, nous étions habitués. La sirène avait retenti pour la première fois plusieurs semaines plus tôt. Elle nous surprenait à toute heure du jour, quelquefois la nuit, et une partie de la population de gagner sans trop tarder, mais sans trop se hâter non plus, les tranchées creusées à même les fondations du palais des Papes et des remparts. Et nous, quand nous étions à la maison, Henri et moi, de galoper vers notre tranchée, avec nos deux chats. Le 27 mai, quand vers 10 heures du matin elle monta de nouveau dans les airs, nous étions justement tous les deux chez nous, à l'étage supérieur. Dégringolade des escaliers, recherche des chats, appels à leur adresse – et le trou au fond du jardin. Un jour comme les autres.

 

A ceci près que, pour la première fois, nous entendîmes le grondement des avions, bientôt couvert par le claquement, à vriller le tympan, des batteries de D.C.A. Nous ne tenions guère en place dans la tranchée, mon frère et moi, toujours empressés de retrouver la vraie terre au-dessus de nous, et c'est à l'occasion d'une de ces sorties que nous vîmes, que je vis, moi, les Américains, là encore une première, les Américains pour la première fois, je dis les Américains, je devrais dire l'Amérique, faute d'avoir aperçu du pilote ou du mitrailleur le visage, l'Amérique donc, en l'air, dans ses avions là-haut comme autant d'étoiles allumées, le ciel d'un bleu limpide et un peu lavé ce jour-là et comme souvent en Provence, et tout autour de ces points d'or mobiles se collaient soudain des flocons blancs qui, en touchant le ciel, s'ouvraient en panaches à la façon des fusées – ces flocons, les éclats des obus tirés par la D.C.A., taches dans l'azur alors que l'or des avions caressés par le soleil en paraissait la parure obligée... Comme je m'étais exclamé, des autres tranchées des groupes avaient émergé et nous aperçûmes, victime d'un tir qui avait atteint son but et dont nous ne verrions donc pas, hélas, le panache blanc du ratage, un avion qui se disloquait en morceaux plus scintillants encore que l'escadrille qui l'abandonnait, puis rien ne compta plus pour nous que le champignon, d'or encore mais moins fugace, d'un parachute qui s'ouvrait, celui du pilote ou du mécanicien ou du mitrailleur, comment savoir, et l'on raconterait, le lendemain, que vers Villeneuve-lès-Avignon, où il était tombé, des résistants avaient couru à son point de chute et sauvé des griffes des Allemands, qui, eux aussi partant d'Avignon, s'étaient rués, cet Américain infortuné que peut-être ils eussent fusillé...

Nous étions là, à piétiner dans la tranchée et à l'air libre tout autour d'elle, excités, nerveux, entrant dans le trou, sortant du trou, quand il y eut ce bruit qui longtemps à des millions d'êtres fera cauchemar : exactement celui que produirait le métal d'une voie de chemin de fer si, dressé, il se mettait à soudain vibrer, frénétique... Nous ne savions rien d'une bombe qui explose et nous connûmes aussitôt que c'en était une. Mille lames de chemin de fer, jaillies démentes de la terre, dressées en têtes de serpents, sifflaient à nous rendre sourds et fous l'avènement de la ruine et de la mort. Le sol tremblait, criant sa souffrance de l'éventration. Nous étions à l'intérieur de nos tranchées, à tanguer avec le sol et, à chaque bombe qui entrait dans le ventre mou de la terre, je me disais que, peut-être, la prochaine fois, à la prochaine bombe... Quand nous sortîmes, dans le vacarme tout à coup suspendu, nous vîmes, monté dans le ciel et obscurcissant l'horizon, porteur d'une âcre odeur, un immense nuage de fumée, où il semblait que la ville était engloutie.

Après un long moment passé à ne rien faire, à ne rien dire, dans l'accablement général, et pour certains la prostration, quelqu'un parla de la gare de marchandises, là-bas, au point le plus noir du ciel, et avec d'autres j'y allai, débarrassé d'Henri que des voisins avaient pris avec eux, émus de son désarroi et de ses larmes, par les boulevards Sixte-Isnard, Denis-Soulier, par la Taillade, les boulevards Jules-Ferry et Saint-Ruf, Gambetta, la route de Marseille, toutes ces artères offrant, dans une désolation de fin de monde, que j'avais lue et vue après les bombardements d'Atlanta, que je voyais et qu'il me semblait, ici, relire, l'accablant spectacle de maisons éventrées, d'arbres arrachés et couchés, de fils et câbles disloqués et pendants, misérables, avant-garde géante qui précédait le spectacle des morts auquels je ne cessais de penser, m'attendant à buter contre l'un d'eux, qui serait le premier après grand-mère Anne et après ma mère – mais les morts, au moins ceux-là, je ne les apercevrais pas car sous les décombres on ne les chercherait que tard dans l'après-midi et, du passage de leur prison de pierre à leur prison en terre, je ne serais pas non plus, trop enfant ou pas assez adulte, le spectateur.

Et je ne l'ai pas été de même de ce que par la suite j'ai imaginé et que je sais vrai, dans la conjonction de la vision et de la réalité . les sauveteurs qui fouillent, déblaient, soulèvent, ramassent, empilent, rejettent et, quelquefois, sans doute même souvent, ces hommes et ces femmes ne furent pas des étrangers ou les voisins épargnés du malheur des autres, mais les propriétaires ou les locataires mêmes de la ruine, qui cherchaient, sinon le corps de l'un des leurs, peut-être les objets qui avaient été leur monde et seraient désormais, s'ils les trouvaient, des souvenirs. Je ne connaîtrais rien de ce désespoir et de cette obstination-là car je ne voulais pas voir de morts. Je répugnais à l'idée que d'une exposition de cadavres je pusse garder souvenir car alors il serait venu se mêler à celui des corps morts de ma grand-mère Anne et de ma mère, que je désirais seuls en moi et dans ma mémoire, sans promiscuité et comme si la présence d'étrangers eût pu les souiller et comme si je les eusse voulus les seuls morts de ma vie afin, peut-être, de penser plus souvent et plus fortement à eux et pour les mieux aimer dans les incessantes projections de moi à elles deux... Puis, me disant que ma mère et mon père n'auraient pas aimé que nous découvrions, Henri et moi, le spectacle de la détresse et de la mutilation, je quittai, pour la maison où soudain j'étais pressé d'arriver, les quartiers bombardés, à présent sillonnés d'ambulances motorisées, de voitures hippomobiles qui étaient ambulancières, de cyclistes porteurs du brassard de la Croix-Rouge et de miliciens, le visage fermé, à bord de noires tractions avant...

Il y eut désormais pour nous – et sans doute pour toute la population d'Avignon et des environs – l'avant et l'après. Avant le bombardement et après lui. La ville comptait alors quarante-deux mille habitants. Le raid mené, comme je devais l'apprendre, par cent huit bombardiers Liberator que des chasseurs Mustang escortaient, avait fait presque deux mille victimes. S'il doit y avoir d'autres alertes, me disais-je, le spectacle pour les gens ne se déroulera plus dans le ciel car ils se précipiteront au fond d'une tranchée qu'ils regretteront, si profonde soit-elle, de ne pas avoir davantage creusée, jusqu'au cœur et aux entrailles de la terre, loin du bruit que fait la mort en se déversant du ciel.

Notre vie désormais serait rythmée par les alertes. Jusqu'à quand ? On entendait, dans nos tranchées, les bombes tomber au loin, sur les agglomérations dans la mouvance d'Avignon, et il nous arriva d'avancer, selon la force de l'explosion, que telle bombe ou chapelet de bombes frappait Orange ou Courthézon. Nous apprîmes aussi à connaître le tac-tac-tac des mitrailleuses lourdes. Les écoles fermèrent. Père, comme Raymond aussi, avait multiplié les tentatives, dont je me doutais, pour connaître notre sort. Les liaisons téléphoniques entre Toulon et Avignon, à l'ordinaire aléatoires, s'interrompirent et nous n'eûmes aucune nouvelle deux longues semaines durant. Père me racontera qu'il avait réussi à se faire lire la liste des victimes et qu'il avait écouté une voix lui réciter, de la préfecture d'Avignon, les noms commençant par la lettre b – et qui composaient la litanie des morts. Père qui tremblera jusqu'au dernier nom...

Nous étions donc en vacances forcées, Henri et moi, et savions que nous les passerions seuls, une fois encore, quand les journaux, deux jours après la chute de Rome le 4 juin, annoncèrent, sans le commenter, le débarquement allié en Normandie... Soudain Londres devint tout à fait inaudible et des bruits couraient, dans notre quartier, dans la ville, des informations plus grosses de folie, d'exagération les unes que les autres. Et ces maudits journaux, si avares de nouvelles que j'eusse douté de la réalité du débarquement si de longue date je n'avais su que le silence, avec eux, avait valeur d'aveu... De la rue montait et se répandait la rumeur qui faisait les côtes normandes fourmillantes de navires : des milliers. Des milliers de navires ! La raison peinait à imaginer l'armada formidable et s'inquiétait, en revanche, du mur dressé par un Rommel qui le déclarait infranchissable, semé de bunkers (un nouveau mot, pour moi), de champs de mines, de nids de mitrailleuses, de fil de fer barbelé, de mortiers et canons. Inimaginable et impressionnant.

Je ne saurais dire combien de fois les mois de juin et juillet retentirent d'alertes. Cent ou plus, souvent plusieurs fois par jour, et presque à chaque fois, nous avons entendu le grondement des avions, qui nous recroquevillait au plus profond de la tranchée. Dès que la sirène retentissait, d'ailleurs, elle semblait libérer ou projeter des nuées d'hommes et de femmes, qui à pied, qui à bicyclette, qui à motocyclette, fuyant la ville, gagnaient la campagne où, sous les platanes, les cyprès hautains et impassibles et encore dans les fossés à sec, ils se jetaient, pleins du souvenir horrifié du bombardement du 27 mai et décidés à se fondre dans la nature, résolus, à défaut de ne rien entendre, à ne rien voir. Une fois, un nuage de fumée s'étant répandu vers les ponts sur le Rhône, nous y allâmes, Henri et moi, pour découvrir que le pont suspendu ne l'était plus, son tablier éventré et une arche plongée, misérable, dans le fleuve, comme la jambe d'un géant qui se dérobe...

Impossible, désormais, de se rendre sur la rive droite, vers Villeneuve-lès-Avignon, Sauveterre, Bagnols-sur-Cèze, Nîmes... L'eût-on voulu qu'il eût fallu emprunter le bac à traille et je n'avais pas besoin d'une raison de grande personne pour comprendre que de ce mode de traversée lent il fallait se méfier...

Vers la mi-juillet de cet été de 1944, trois mandats nous arrivèrent coup sur coup, les deux premiers ayant subi du retard. Je remboursai tous ceux qui nous avaient prêté ou avancé et les commerçants qui, faute de régularité dans la délivrance des mandats, nous faisaient crédit. Après celui du 27 mai, le bombardement du 17 juillet est celui que ma mémoire gère avec le plus de fidélité, à cause, je pense, de la netteté avec laquelle, ce jour-là, de l'ouverture de la tranchée, je distinguai les avions qui, bien plus bas qu'à l'ordinaire des survols, se séparèrent, au-dessus d'Avignon, en deux formations qui, aussitôt, lâchèrent leurs bombes, provoquant l'ascension d'un gigantesque dais de fumée qui ferma le ciel, et nous entendions, entre chaque explosion, le pesant ronron des moteurs d'avions, si nombreux, et ce grondement si continu, comme échappé d'un moteur unique et monstrueux, que nous pensâmes ces engins d'un nombre encore jamais atteint au-dessus de nous. Tout un groupe de ce quartier extérieur aux remparts, dont j'étais, entreprit de se rendre en direction de l'endroit d'où montait la fumée noire et nous découvrîmes que l'aviation alliée, une nouvelle fois, s'était attaquée au dépôt de machines ferroviaires. Je me retrouvai en compagnie d'un voisin, Monsieur A..., qui justement travaillait dans ce dépôt, où il m'invita à le suivre, et je croisai, dans le malaise et la crainte, des soldats allemands qui se formaient en groupes, au pied des wagons dont ils étaient descendus, tout harnachés, le train attaqué ayant en partie brûlé, et ils s'alignaient les uns derrière les autres, las, accablés, comme modestes – jamais je n'aurais vu, et jamais de si près, des soldats qui viennent de subir l'épreuve d'un bombardement et, par la force des choses, l'ont supporté dans l'impuissance et la résignation, à ce point qu'ils semblaient, à marcher, des automates qu'on aurait, pour le dernier spectacle, une dernière fois remontés.

A un moment je distinguai, sur le quai à ma gauche, quelque chose, et quand je parvins à sa hauteur, je sursautai : reposaient là, sous une couverture qu'on avait étendue sur eux et qui leur dérobait le corps et la tête, deux Allemands allongés, d'évidence morts, seules les quatre bottes de leurs pieds dépassant la couverture, et je fus aussitôt une fois encore avec Autant en emporte le vent, dans cette scène où j'ai tant souffert quand, sur des civières posées à même le sol d'un quai de la gare d'Atlanta, j'ai regardé les femmes du Sud soigner les blessés, dans les gémissements, les cris et les jurons... Puis je sortis d'Autant en emporte le vent et me heurtai à grand-mère Anne et à ma mère : la vie avait été la plus forte, la vie c'est-à-dire la mort. Elles ne seraient plus seules dans le cimetière de ma mémoire.

Pour rentrer chez nous, Monsieur A... et moi, nous gagnâmes le coeur de la ville, au lieu de la longer par les remparts, la curiosité nous poussant vers l'hôtel Dominion, en plein centre, qu'un passant assurait bombardé et même rasé. Cet hôtel abritait l'état-major allemand. Rasé, non. Touché, pour le moins. Non par des bombardiers américains, cette fois, qui eussent anéanti le quartier, mais par des chasseurs anglais, en piqué. L'hôtel, troué, déglingué, pendouillant et souffreteux. En silence, de l'endroit où nous avions marqué le pas, derrière les barrières, sans paraître observer car alors soldats et miliciens qui montaient la garde nous eussent rabroués et menacés, nous embrassâmes d'un regard le spectacle et sur le chemin de nos maisons, Monsieur A... et moi, chacun de dire l'admiration qu'il portait à ces aviateurs qui n'avaient atteint que ce qu'ils avaient décidé de toucher, du plus bas du ciel en prenant des risques, une construction au milieu de tant d'autres...

A compter de ce temps-là, la fin de juillet, le rythme des jours s'accéléra. Comme un tambour que l'on bat plus vite et plus fort. Tous les jours une alerte au moins et la ruée vers la tranchée. L'apparition, dans le ciel toujours bleu lavé, des bombardiers, des chasseurs (une fois j'ai vu la cocarde d'un avion de la Royal Air Force) et les bombes qui visaient Orange ou Cavaillon. Des voisins me racontèrent que deux soldats les avaient interpellés, leur seul uniforme les faisant allemands, en réalité un Caucasien et l'autre un Géorgien, enrôlés de force selon eux, et mes yeux ont cherché là-bas dans ce pays du Caucase où ils n'avaient jamais encore lancé leurs éclairs, puis dans cette Géorgie presque homonyme de la Georgie mienne en Amérique, la différence tenant à l'accent aigu sur la Géorgie russe – mais je pressentais de l'une à l'autre un abîme. Au cinquième raid des avions sur Avignon, vingt morts. Et toujours ce viaduc insolent, indestructible, où s'acharnaient en vain les Américains, qu'il narguait, leurs bombes passant à travers les trous des poutrelles d'acier qui constituaient sa structure.

Les événements de Normandie comptaient pour beaucoup dans notre sentiment plus ou moins clair que le temps passait une vitesse supérieure, car ils nous donnaient la fièvre. Sans le dire, les journaux disaient quand même, par leur seule citation des villes, que les Américains perçaient vers Caen et vers Avranches, un million d'Américains débarqués en Normandie sur vingt mille véhicules de toutes sortes, et moi survolté avec ces chiffres qui multipliaient à l'infini ma vision d'Américains et mes images de chars, d'automitrailleuses, d'engins amphibies... Londres, plus clair, comme si les Allemands n'avaient plus le temps de pratiquer leurs brouillages, évoqua, une fois, les « combats de haies », imprévisibles, sournois, les Alliés débusquant l'ennemi qui s'abritait derrière des taillis pour tirer sans être remarqué, et je me suis dit que les Américains désormais ne verraient jamais plus une haie sans aussitôt l'arroser de balles, faisant ma tête pleine d'hommes et d'oiseaux morts. A la mémoire me revenait cette phrase de Mark Twain qui, évoquant la guerre de Sécession, raconte que les soldats mouraient dans les vergers et moi (de moi à moi) : le sang des soldats mêlé au sang des cerises ! – et je me demandais : quand donc les Américains seront-ils ici ?

Nous étions en juillet. Les avions, sûrs d'eux désormais, volaient de plus en plus bas, à tel point qu'il nous est arrivé d'entendre le crépitement de leurs mitrailleuses, qui nous changeait avec bonheur du fracas des bombes.

Un certain jour, au moins cent appareils nous survolèrent et une fois encore, mon corps pénétré de vrilles et le tympan déchiré, j'eus cette vision de lames de voies ferrées sectionnées qui projettent en se dressant vers le ciel le sifflement exacerbé que les bombes leur arrachent en trouant la terre. Une deuxième fois, nous entreprîmes de gagner, tout un groupe, la partie maudite de la ville, la route de Marseille, les boulevards Sixte-Isnard, Saint-Ruf, Denis-Soulier, la Taillade, qui sont le monde réduit aux gravats du monde, un univers où, si l'on y vivait – on y vivait –, c'était en troglodytes, sans le gaz, l'eau, l'électricité – et ces ruines, m'assurait Henri qui avait fait une fugue dont il revenait abasourdi, s'étendaient au Pontet, à Sorgues, Courthézon, Orange... Miracle que notre quartier, entre Avignon et Le Pontet, ait échappé à l'enfer.

Avignon, celui de l'intérieur des remparts, devait le connaître, à l'occasion d'un raid mené si vite, avec des avions qui se contentèrent de passer et filer, que personne n'eut le temps de les apercevoir. J'ouvris le dictionnaire pour ce mot qui m'était inconnu: holocauste, qu'un journaliste employait pour évoquer les cinquante morts que les bombes avaient faits en tombant dans la rue de la République et dans les rues autour des Halles, places Pie, de la Préfecture et Carnot, et encore rues Joseph- Vernet et Victor-Hugo.

Au début d'août nous en étions à plus de dix bombardements. Jamais nos vacances n'avaient été aussi longues. Nous les passions si peu à l'intérieur des maisons que cette période-là est dans ma vie faible en lectures. Nos journées se déroulaient dans les tranchées ou au bord de la route, qui assurait des spectacles. Un matin, nous regardâmes défiler des groupes de civils que des soldats allemands encadraient comme s'ils les eussent faits prisonniers quand ils n'étaient que des travailleurs réquisitionnés pour des travaux divers et de garde-voie la nuit, désormais plus nombreuses que par le passé. Là aussi, je percevais comme une sorte d'accélération.

Le bruit courut qu'un immense convoi militaire stationnait près de Roquemaure, à quelques kilomètres d'Avignon de l'autre côté du Rhône, ce que les Alliés durent apprendre car ils l'attaquèrent au canon lourd et à la bombe, selon un témoin qui nous le rapporta tout chaud, encore dans sa peur, ses appréhensions de fin du monde, et à écouter cet après-midi-là son récit, nous comprîmes que nous avions suivi le même événement que lui, nous, au bord interne de la tranchée, à des kilomètres du cœur de l'action, événement qui s'était accompli tout entier dans le ciel où nous avions regardé monter, lourds et noirs, des champignons qui semblaient, après un temps, gagnés par le calme des hauteurs – jusqu'à ce qu'une nouvelle explosion avivât la colonne de fumée, l'enflât de remous, de vagues, de volutes, masse en continuelle gestation, et les bombes sans doute de toujours tomber, de tomber pour toujours, car sans cesse plus grondait la terre, tremblait le bois des tranchées et gonflaient les champignons.

Je lisais et montrais à Henri, sur les cartes, Sainte-Mère-Eglise, Carentan, Isigny, Saint-Lô, Arromanches et Cherbourg où, d'après Londres de plus en plus audible, les Alliés s'étaient rués et j'eusse tant voulu crier victoire à Père et à Raymond, leur rappeler que j'avais prédit cette arrivée des Américains et leur triomphe un jour, certitude que j'avais acquise chez Cooper, Mitchell, London et Twain, sans compter les autres. Qui les avait lus ne pouvait douter. Quelque chose de la formidable puissance américaine était en eux et cette puissance je l'avais vue. Alors les journaux avaient beau monter en épingle cette invention allemande, les V1, puis les V2, qui, selon eux, terrorisaient l'Angleterre à partir de leurs bases de lancement sur la côte française, V1 et V2 assurément redoutables et meurtriers, je ne doutais pas de l'issue. Sûr de moi, j'avais découpé, dans le Petit Provençal du début de juin, un article qui mettait en doute l'avenir de ce débarquement en Normandie, afin de plus tard en rire. Dans ce même numéro, un autre article titrait : « Il est dangereux de manger du chat », où je pris peur, à ce point que je décidai de tenir désormais nos chats enfermés, une véritable épreuve pour Quine et son fils qui ne comprenaient pas que les portes donnant sur les jardins devant et derrière leur fussent désormais toujours closes et que je résistasse, alors que je leur avais toujours cédé, à leur mauvaise humeur et à leur indignation.

Le courant électrique était de plus en plus souvent coupé, on avait réduit de moitié le format des journaux dont le papier, exécrable, se gonflait et boursouflait de ces mêmes débris et scories de bois que l'on trouvait dans les cigarettes et lire les journaux relevait d'un exercice hasardeux... A un peu plus de trois semaines d'écart, la Résistance exécutait Philippe Henriot, Hitler échappait à un attentat. Dès le début d'août, le rythme des sonneries de sirène s'amplifia encore, je me rappelle les cinq alertes d'un certain jour, et il arrivait que la sonnerie de fin d'alerte tardât à se déclencher, au point que, quand elle le faisait, nous ne savions plus si elle marquait un commencement ou un terme. Alors, faute de connaître, nous demeurions dans la tranchée obscure, voués à une inactivité pénible à supporter et démoralisante... Un autre jour, la sirène retentit à 2 h 30 du matin – non pas le jour, donc, mais la nuit, et je me levai d'un bond pour découvrir sur le palier de nos chambres Henri qui, plus vite habillé que moi, tremblait. Comme moi. Nous nous ruâmes vers la tranchée, raflant les chats au passage, et nous resterions jusqu'à l'aube dans le trou, le ciel traversé de fusées éclairantes – sans que de toute la nuit un moteur d'avion retentît.

J'avais dit à Henri que nous verrions les Américains, venus du Nord, courir vers nous par le Centre, ce dont m'assurait Le Mans, qui venait de tomber, après la Bretagne, quand nous arrivons au 16 août où, comme tous les matins, je vais au café-tabac acheter les journaux, et la route, à mon étonnernent, est jonchée de papiers. Je me baisse, porte à mes yeux le papier que je viens de ramasser, je découvre par lui le débarquement, la veille, des Alliés ! Le tract ne parle, vague, que du Midi. Je me rue au café. franchis le barrage, à ses portes, d'un groupe d'hommes qui discute, très agité, et je lis que le débarquement s'est effectué près de Cannes. Père ! Si près. En première ligne.

L'après-midi n'est qu'une suite de grondements, de hurlements de sirènes détraquées et le ciel, un brouillard de fumées opaques qui se déplace avec lenteur, malgré le mistral. J'ai dit à Henri que nous ne devons pas sortir et, faute de courir dehors, nous le faisons chez nous, en tous sens, nerveux, les sirènes, qui plaquent sur nous une peur irraisonnée, nous affolant, comme notre agitation bouleverse les chats. Les avions passent, invisibles, par vagues incessantes et quand nous sortons pour vite gagner la tranchée, il nous semble que tremble l'atmosplrère. traversée de bruits multiples et sourds. Le lendemain, pas de journaux. Londres nous apprend que les routes de la vallée du Rhône, là tout près, chez nous, sont couvertes d'épaves de véhicules où les Alliés, les attaquant à la mitrailleuse lourde ou légère, ont porté l'incendie. Le jour suivant, Avignon subit un nouveau bombardement et Monsieur A.... venu voir comment nous allions, au retour du dépôt, nous rapporte que le quartier Saint-Ruf, la Taillade, la gare de marchandises et, enfin, ce dépôt des Rotondes d'où il est sorti sans mal ont, une fois de plus, souffert. Il ajoute que les trains flambent partout de tous leurs wagons minés, disloqués, renversés, des deux côtés du Rhône. Mon excitation est telle que je tremble tout le temps.

Ce deuxième soir du débarquement en Provence, nous ne mangeons pas, Henri et moi, parce que nous n'avons rien. En outre, plus d'eau, ni de gaz, ni d'électricité. Quand la faim se déclenche, je cherche du côté de Scarlett. Cette nuit-là, longue pensée pour elle, qui a faim aussi et qui m'aide par son exemple, par son courage. Je la cite à Henri.

Je pressens une nuit sans pareille. Elle l'est. Noire et rouge, car des usines flambent du côté du Pontet, de Sorgues, où s'étend une poudrerie, à trois et neuf kilomètres de chez nous, et les incendies sont d'une telle violence qu'ils poussent au-dessus d'eux, à de brefs intervalles, d'immenses boules et jets de flammes et je pense à Scarlett quand, de retour à Tara après qu'elle a quitté Atlanta, elle prend à témoin le ciel démesuré et sombre où traînent des lueurs de feu, lui dit qu'elle ne connaîtra plus la faim – et se le promet. Scarlett là-bas, moi ici, moi là-bas et Scarlett ici, avec Henri et moi sur la terrasse. Elle est entre nous, elle m'a pris la main, dont mon cœur s'émeut, oh, pas question de colombiner sur la terrasse enténébrée qui donne sur la route enténébrée et dans les ténèbres tout autour de nous trois d'où nous regardons la lumière incandescente exploser là-bas et, dans la lueur de l'incendie, les rouleaux de fumée qui lui succèdent, bouillonnants comme une eau déchaînée d'inondation. De temps à autre, une explosion déchire le silence, elle presse ma main puis tout retombe dans la quiétude de ce soir d'été où, n'était la présence de Scarlett, mon cœur irait un rythme continu. A un moment, je suis par magie dans la magie d'Autant en emporte le vent, avec Rhett, Melanie, Prissy, le bébé et Scarlett quand ils fuient sur le camion la terreur du feu et que leurs silhouettes se découpent sur les façades, dont on pressent l'écroulement, des maisons qui brûlent et, à l'horizon où se consume la poudrerie de Sorgues, je les vois, personnages de lanterne magique.

Nous sommes sur la terrasse encore à 4 heures du matin où, fatigué d'avoir tant regardé, et Scarlett partie, que ma lassitude estompe, je dis à Henri qu'il faut nous aller coucher. Ce que nous faisons.

Peut-être avons-nous dormi une heure. Un roulement, un piétinement incessants me réveillent, avec des bruits de voix, comme un long murmure dans le jour naissant. Je regarde par les interstices des volets de la chambre qui fut celle de grand-mère Anne et qui donne sur la route. Je reste là un moment, m'efforçant de voir et de reconnaître les sons.

Puis j'éveille Henri.

Nous descendons. Par les volets de la cuisine, que l'on n'a qu'à moitié tirés, nous découvrons, incrédules d'abord, le défilé. Ces soldats allemands arrivés sur des camions, sur des motos, dans des autos, qui repartent sur des charrettes que tirent des chevaux! Deux ans après l'imposante descente sur le Sud, la misérable remontée. Et je pense et je dis à Henri, voix chuchotante : mais ces charrettes, ces chevaux, ces mulets, ces bicyclettes, où étaient-ils? Où les ont-ils pris? Et Scarlett, une fois encore, qui me touche la main, me tire à elle et une nouvelle fois je prête l'oreille, dans le murmure général devant nous, au murmure là-bas, où baratte ma mémoire: « On eût dit qu'il y en avait des milliers et des milliers. Barbus, crasseux, le fusil en bandoulière, ils allaient vite et marchaient au pas de route. Des canons passaient aussi, emmenés par des servants qui fouettaient les mules étiques avec de longues cravaches. Des fourgons de l'intendance aux bâches déchirées cahotaient dans les ornières. Des cavaliers défilaient sans arrêt en soulevant d'étouffants nuages de poussière. Jamais auparavant Scarlett n'avait vu tant de soldats réunis. La retraite! La retraite! L'armée quittait la ville. »

 

Quand nous avons été las de regarder par ce petit coin de volet ouvert sur eux, nous sommes sortis pour nous porter plus près de l'intarissable et morne convoi, si peu mobile qu'il en semblait figé et nous les avons vus pour ainsi dire en grand, jeunes et vieux mêlés, mal habillés, mal rasés, si peu bruyants malgré leur nombre qu'ils donnaient le sentiment d'observer le silence, aucun d'eux ne criant, ne jurant, n'interpellant son voisin ou à distance, comme résignés à ce destin de vaincus qui les portait au Nord, d'où ils avaient surgi, fiers alors, conquérants alors et où, défaits, ils tentaient de revenir, mais si mollement, chacun d'eux l'anneau si démoralisé de cette longue chaîne, qu'il ne propulsait pas vers la tête l'élan qui eût permis la course et le sauve-qui-peut.

Et je pensais: pourvu qu'un avion n'apprenne pas, ne surgisse pas, ne voie pas...

C'est la nuit qui, couvrant la horde, nous a dérobé un défilé qui a duré plusieurs heures après qu'elle fut tombée. Le dernier Allemand passé, nous avons redécouvert l'horizon et l'incendie.

A la fréquence et à la puissance des explosions, certaines d'entre elles ébranlant les murs de la maison, nous comprîmes que les Allemands faisaient sauter leurs dépôts d'armes et de munitions. Puis le ciel, non plus l'horizon, cette fois, mais au-dessus de nous, s'emplit de bruits où nous reconnûmes le frelon irrité des bombardiers, le claquement sec des obus anti-aériens et je me disais que dehors, pas loin de chez nous, autour de nous, devait s'étendre un immense arroi de carcasses calcinées, de véhicules abandonnés, de chevaux crevés, toutes sortes d'affaires dont on s'était soulagé, délesté, débarrassé, au milieu des cadavres.

Deuxième nuit où, toujours du côté du Pontet et de Sorgues, on a encore explosé, jailli, sauté dans le ciel. Henri me quitta, à un moment, l'idée lui étant venue de pénétrer dans le jardin d'un voisin à la faveur de l'obscurité et de cueillir des fruits. Nous avions si faim, tous les trois, Henri, moi et Scarlett – et j'écoutais notre sœur me dire et penser pour moi : « Si je m'en tire, je n'aurai plus jamais le ventre creux. »

Le deuxième jour à l'aube, nous découvrîmes d'autres soldats sur la route, au bord de laquelle nous nous tenions pour les regarder, fascinant spectacle qui ne nous lasserait jamais, les Allémands nous jetant un rapide regard, indifférents, sauf, une fois, l'un d'entre eux qui nous fit comprendre qu'il voulait de l'eau et que nous laissâmes s'avancer jusque dans la cuisine, Henri et moi paniqués à l'idée que d'autres, peut-être dix, peut-être vingt, voulussent l'imiter, puis, dans l'après-midi de cette deuxième journée, tout à coup le silence tomba, non plus le genre de silence résigné, accablé de l'armée allemande en déroute, qui n'avait rien produit de plus haut qu'une rumeur, mais un vrai silence, celui qui vient du rien.

Il ne se passait plus rien.

Les Alliés avaient débarqué le 15 août en Provence, et nous étions le 23.

Je sortis une nouvelle fois et, sur la nationale déserte, m'avançai. Tout le quartier, d'ailleurs, se portait peu à peu sur la 7 et nous réapprenions à parler entre nous. Ce n'étaient que récits de trains qui avaient déraillé, de routes éventrées, de voies de chemin de fer en l'air, de ponts dynamités, de fils de téléphone coupés, de machines sabotées, incendiées, le grand spectacle de la destruction et de la mort en vingt tableaux, de sorte que, malgré la fatigue de ces nuits bouleversées, la fièvre fut en moi, une fois encore, qu'alimentaient des images démentes et convulsées, et nous parlions tous à la fois, les Q..., les M..., les A..., d'autres, les uns avaient vu des spahis à Lambesc, à Saint-Cannat, certains, à peine quelques heures plus tôt, des zouaves qui passaient la Durance au gué de Rognonas, il y en avait pour attester, véhéments, la présence de tabors, de goumiers (plein de vocables nouveaux pour moi) entre Boulbon et Barbentane – des cyclistes surgissaient, s'arrêtaient, questionnaient et, sans attendre la réponse, racontaient, chacun d'eux au fait de l'avancée des Américains (et moi, de moi à moi dans le dedans de rnoi : les Américains sont là... phrase qui, ma fièvre eût-elle baissé, l'aurait relancée comme un fouet sa toupie). Les uns: ils sont en Arles! Les autres : ils ont franchi la Durance, ils sont à Mirabeau ! Un troisième : à Pertuis ! Un quatrième : à Cavaillon ! et je me suis vu chez Daudet, dans les Lettres de mon moulin, avec les moutons de la transhumance, quand les gens imaginent partout, de village en village, le formidable troupeau qui s'avance, et crient de bonheur.

Et soit que l'excitation fût tombée, à la longue, soit que chacun de nous eût perçu, de son oreille intérieure, non pas celle qui entend mais celle qui pressent, quelque chose, tout le monde se regarda, dans le silence qui venait de se faire et, passé un temps, la chose s'adressa, cette fois, aux oreilles palpables de chacun : un bruit sourd là-bas au bout de la route qui tourne, près du cimetière...

Lentement, nous nous sommes reculés de la route, les uns pour se rapprocher de leur maison, les autres à dessein de s'enfoncer dans les chemins de terre perpendiculaires à la nationale et tout à coup il n'y eut plus personne, j'avais tiré Henri sur la terrasse, refermé la porte : dans le grondement insupportable et dans la frénésie de leurs chenilles cliquetantes, trois panzers Tigres lancés à fond de train, qui semaient une dernière terreur et quand, longtemps après leur passage, je ressortis, je vis que les chenilles avaient découpé, dans la matière fondue de cette route d'août, des ornières, comme autant de blessures au couteau, où le goudron suintant versait les larmes de son sang noir.

Sur le monde retomba le silence que les Tigres avaient provoqué, puis déchiré, qui après leur passage s'était réinstallé et que nul ne se hasardait à troubler, tant pesait sur nous leur image monstrueuse, mais le temps passant, nous ressortîmes, prudents pour commencer. Il y eut quelques bicyclettes, des piétons, bientôt de plus en plus de bicyclettes et de piétons en groupes, tous marchant vers Avignon, tous ceints d'un brassard et quelques-uns porteurs d'un drapeau tricolore et ils nous criaient à nous sur le pas de nos portes : on a gagné! – puis je les vis.

Ils arrivaient, comment dire, à chenilles lentes, amicales, et, dès lors. je ne risquais pas de les confondre avec des Tigres (et moi, de moi à moi dans le dedans de moi: les Américains sont arrivés!) et je nous ai tous entendus une dernière fois, Père, Raymond – et moi me parlant à moi-même: quand donc les Américains viendront-ils nous libérer?, antienne d'un moulin à prières.

Les Américains étaient arrivés.

A la jonction des routes de Lyon et de L'Isle-sur-la-Sorgue, toute une file de chars d'assaut et, à la hauteur de quelques-uns d'entre eux, des petites voitures basses à la capote de toile montée sur arceaux. J'ai traversé la route en courant, j'ai couru vers eux.

 

A la tourelle ouverte du premier des chars se tenait, observant les alentours à la jumelle, un tankiste qui était peut-être le premier Américain de ma vie. Je voulais savoir, mais je n'osais pas lui demander, crainte de lui (je devinais que, venant de lui, s'il était américain, un rien m'eût blessé, indifférence, attitude hautaine ou évasive, l'esprit ailleurs...). A un moment, comme il regardait toujours droit devant lui, ses yeux collés aux jumelles, la foule qui entourait le char s'est lassée et portée vers le deuxième où, déjà, ses occupants buvaient du pastis et riaient. Je me tenais toujours là où j'étais arrivé et quand il a eu assez de scruter la route, il s'est tourné, nos regards se sont croisés et moi, deux ans révolus d'anglais, j'ai su demander: Are you English or American? Il m'a répondu : American.

Le premier Américain de ma vie.

Timidité, faute, aussi, de pouvoir relancer dans sa langue cette conversation amorcée par les cinq mots d'une question et le seul mot d'une réponse, j'ai souri et il a fait de même... Je restai là, indécis, gêné, paralysé, à la hauteur du char, à la droite du tankiste, et cette voiture jamais vue et drôle s'est dirigée vers nous et parce que le tankiste a plongé, tiré le couvercle de la boîte où il a disparu, réduisant l'engin à sa seule apparence d'acier, j'ai compris que l'ordre de démarrer, adressé de la voiture, venait d'être donné.

Je me suis reculé au plus près des arbres et du ruisseau, le char s'est ébranlé, que suivait toute la colonne grondante, et, regardant, triste, mon ami s'en aller, qui ouvrait la voie, j'ai vu, sur le flanc droit du blindé, son nom de char : Peregrine Falcon.

Falcon : faucon, l'oiseau, un faucon, un mot que l'on apprend vite à l'école, avec eagle, l'aigle. Mais Peregrine ? J'ai couru jusqu'au bureau à la maison, j'ai ouvert le dictionnaire : pèlerin.

Le char de mon premier Américain s'appelait Faucon Pèlerin.

Et aussitôt j'ai été, dans le fracas que provoquait le passage de la colonne, dans un grand songe là-bas.

C'est un faucon de premier pennage. Avec calotte et moustaches. Américain. Je le regarde qui survole New York, où mon œil vient de l'accrocher, à partir du nord boisé de l'Etat, d'où il s'est envolé de bon matin. Manhattan derrière lui, il franchit l'Hudson et se dirige vers les prairies du New Jersey. Trop de formes qui s'agitent sous ses ailes, dans l'Amérique trop civilisée de l'Est et des grandes villes. Le faucon alors est monté vers le soleil. Il vole à une vitesse, selon moi, de soixante kilomètres à l'heure. Quand le crépuscule essaime ses ombres, il a déjà traversé le plan d'eau immense de la Chesapeake et file, un peu au sud du trente et unième parallèle, sur Richmond où, si j'étais Dieu ou dieu, il se poserait pour que je fasse les présentations : Monsieur Lee... Faucon pèlerin... L'aigle et le faucon. Sur la haute branche d'un pin de Douglas, sans qu'il ait jamais éprouvé la faim, ses ailes comme éjointées par la fatigue, faucon pèlerin s'endort.

Je le veille.

Le lendemain, il suit le conseil de Mark Twain aux jeunes hommes : go West. Toujours très haut, à cette distance de la terre où l'oeil le plus perçant, celui d'Œil-de-Faucon, ne distinguerait qu'un point brillant qui danse, comme si le soleil, d'humeur à jouer, le tenait à bout de rayon... Il a depuis longtemps quitté le Piémont en Virginie et quand il se retourne, s'amusant lui aussi à des pirouettes, à peine distingue-t-il, où déjà les rias et les graus se dérobent à lui, le rivage de l'Atlantique... Vers midi, à l'heure du périhélie, comme il devine les Alleghanies, encore loin devant lui, une petite faim le creuse. Il perd peu à peu de l'altitude et, dans une doline où il a repéré une forme qui s'active, faucon pèlerin tombe sur un rouge-gorge bleu, dont de sa main il déchire la tête.

Et quand bien même n'eût-il pas coupé son vol pour piquer au sol, je l'eusse de mon propre chef abandonné, quelques secondes, pour le bonheur de découvrir, fût-ce dans les serres du bourreau, le rouge-gorge bleu – et moi, de moi à moi dans le dedans de moi : du rouge et du bleu d'oiseau sur une gorge !

Faucon pèlerin a repris l'air le temps de mon monologue. Je le regarde survoler les grandes failles de la vallée appalachienne, longer des cluses, les unes vives, les autres mortes, toutes griffées par l'érosion, des horsts, des barancos, contourner des blocs basculés, des bourrelets de crue, des chablis, des murailles qui semblent privées de même l'orbe d'un col, toute une nature torturée, éruptive et commotionnée qui dresse vers le ciel ses pitons et ses chicots. Les plateaux se succèdent, plissés jusqu'à la monotonie. Après une vallée à corniche, où il se laisse aller, ailes repliées, jouant à se faire croire qu'il tombe comme pierre et va s'écraser – moi, à cette évocation de crier que je ne veux pas voir l'aérolithe que j'aime éclater à mes pieds –, il monte pour passer des crêtes de plus de mille mètres, un jeu pour lui qui les aborde à saute-oiseau, par le biais de rebords, de terrasses emboîtées, de falaises et d'épaulements et là je le perds et je me refuse à souffrir les rêves qui tournent mal – mais faucon pèlerin resurgit et, dans le bonheur retrouvé, je le regarde qui regarde l'herbe bleue du Kentucky où paissent, lents, dans l'air et la lumière si bien découpés qu'ils en paraissent des composantes, les chevaux du Kentucky, saisis dans l'éternité que font le vol rapide, le regard bref. Un peu plus tard, peut-être pour la tendresse que je porte à l'Etat du Tennessee, faucon pèlerin oblique vers Nashville, que nous ne verrons hélas pas car il s'en écarte pour reprendre la route du Nord et gagner les bords du Tennessee où, avant de passer la deuxième nuit de son voyage américain, il boit, s'avançant sur le seuil d'une mouille, à cette eau de légende qui irrigue, dans ma tête, le creuset où s'accomplit la jeunesse des vieilles images de Daniel Boone, pionnier.

Matin du troisième jour. De bon matin. L'un des plus beaux de ma vie : faucon pèlerin, aux frontières du Tennessee, de l'Arkansas et du Mississippi, franchit le fleuve. Et moi : le Mississippi. Quelque chose en moi de plus ardent, plus fulgurant, plus rouge et plus chaud encore que le soleil dont je pressens, à la boule qui se dresse derrière la brume légère et les flouaches du matin, l'incendiaire irruption dans quelques minutes. Si tard venu en Amérique, après de Soto, le père Marquette et Joliet, Cavelier de La Salle, je ne pouvais découvrir le Mississippi et à mon tour le contempler et suivre qu'en faucon pèlerin, à sa façon ailée. Moi, dans le ciel d'Amérique. Sur cette voie du fleuve qu'empruntent les oiseaux migrateurs, on regarde – de loin car ils se tiennent à distance – les malards, les colverts, les oies du Canada, les pilets et, une fois, dans une fulgurance d'images européennes, une troupe de fauvettes. Faucon pèlerin a faim. Il force au sol, dans l'un des derniers ensellements de ce pays de fable et bientôt sans plus de relief, une troupiale de Scott, qu'il a écartée en fonçant sur la compagnie. Buffetée la troupiale, il la lie à proximité d'un bayou, où il se reposera.

Grande agitation de pennes et frissons de plumes dans ma tête et rêve de buses à pattes rousses, de buses pattues...

Le quatrième jour, comme il monte vers le Kansas, faucon pèlerin croise des faucons laniers et, une fois, un faucon pèlerin! Ce regard qu'échangent, à soixante à l'heure, les deux oiseaux! Au-dessus de la plaine que je sais, comme le bout du monde, sans fin, les volatiles se multiplient qui font, pour faucon pèlerin, un garde-manger du ciel et je pressens que nous allons aborder une autre voie aérienne de migration. En dessous, dans la terre creusée d'anciennes bauges à bisons, balafrée de ravines et de fondrières, striée de ruisseaux à sec, des étendues d'armoises où il distingue, en perdant de l'altitude, le lupin royal, le gilea doré et plein de prosopis. Comme il survole des buissons de jojoba, je le perds de vue, m'affole, scrute le ciel, essaie de le repérer au-delà de mes yeux, qui se blessent à la lumière et il me faut les baisser pour le découvrir, entre cent vingt et trois cents mètres du sol, à la poursuite d'une grue du Canada. Comme il a grandi! Là-bas au loin déjà, la flottille des grues, qui trompette la mort et le sauve-qui-peut. Je détourne la tête pour éviter le cadavre de l'oiseau déchiqueté, dépecé, qui ne reverra plus le fleuve Mackenzie d'où il venait, là-haut à l'orient de Jack London et jamais ne connaîtra, grue née d'amours au septentrion, midi qui darde dans les marais de Floride...

Repu, faucon pèlerin somnole... Peut-être, à cause de l'oie, des rêves de mousses de caribou et de lichens de renne...

Il se dresse au cœur de l'après-midi. S'envole. Pique, à la fin du jour, sur une grenouille -léopard, qu'il manque, trop lourd encore. Il va pour reprendre de l'altitude, dépité, quand, tout à coup, quelque chose semble le suspendre dans l'air, où il fait le saint-esprit.

Et moi, par mon souffle que je retiens, le saint-esprit aussi.

Faucon pèlerin utilise, pour la première fois dans son voyage américain, les courants aériens, les vents tournants qui lui portent là-haut, montés de la terre en une rumeur, les bruits du monde. Longue griserie dans le ciel où il se tient sans battre des ailes, glissant ou immobile. Et moi, qui l'aime, l'envie et l'admire, dans le ciel aussi. Il nous faut le Kansas, que faucon pèlerin traverse par le triangle que forment les villes de Topeka, Abilene et Wichita, pour revenir à la changeante réalité, qui fait des images à donner le vertige.

Elles me le donnent, dans le piétinement des bêtes à cornes qui arrivent là, dans Abilene, de l'extrême sud du Texas où les ont menées, armés de lassos, mes premiers cow-boys.

Avant que ne tombe cette nuit du quatrième soir, franchissement de la Rattlesnake. Je me saisis du dictionnaire bilingue et, reconnu snake sans besoin du livre, je cherche à rattle... Sonnette. Serpent à sonnette. Un fleuve qui s'appelle Serpent à sonnette, comme hier le Port-Epic chez Jack London et le Serpent le long de la Natchez Trace – et moi, une dernière fois de moi à moi dans le dedans de moi : tu te rends compte ? Je me rends compte et je n'arrive pas, ébloui, à me rendre compte.

Il me paraît que le soleil met plus de temps que d'habitude pour rejoindre l'horizon. Je suis heureux – je n'aime pas, à cause de la mort, le jour qui meurt. Le soleil finit quand même par se poser, à la limite de la prairie, énorme braise rouge qui nous assure d'un temps splendide d'Amérique demain. Je lève la tête pour découvrir des myriades d'étoiles qui scintillent comme de la glace.

Tout près de moi, si près que je pourrais, sans me déplacer, le caresser comme d'un chat, faucon pèlerin qui en est un, avec des ailes.

Il longe l'Arkansas le cinquième jour, néglige de boire son eau mais c'est pour se poser sur une berge du Purgatoire où il se baigne (moi qui m'ébroue, là, comme lui au sortir du fleuve, de toutes mes images ruisselantes d'Amérique) et nous sommes dans le Colorado passé le centième méridien quand se couche le soleil une fois encore au cours de ce voyage, au pied du Sangre de Cristo Range, dans le religieux silence qui, comment savoir, tombe ou s'élève de la nuit.

Au réveil, une lueur métallique éclaire la prairie. A l'est, l'horizon brille comme le tranchant d'un sabre ensanglanté. Je pressens, dans les Rocheuses à l'ouest de la Platte, un rude pays. Les Rocheuses reflètent déjà, à peine né le jour, les milliards d'intumescences cristallines de leurs pierres. Au fur et à mesure que le soleil monte, écarlate, à vue d'œil il rapetisse. D'un seul coup, il devient blanc et boit la rosée.

Je m'élance avec faucon pèlerin, par-delà les amphithéâtres, les roches tendres veinées de sillons, les arrière-fosses et les avant-buttes, les avens où il plonge son regard, vers des terrasses de kame et des moraines, prodigieux sens dessus dessous géologique, plein de versants qui découvrent des ablations, des fouillis d'arcs, des langues, des astroblèmes, des dolines, des culots d'avalanche, des reculées, des chaudrons, des orgues volcaniques, des fosses d'effondrement, des pénitents de neige et des congères. Tous les reliefs sont moutonnés, écaillés, leur peau squameuse de roche éclatée en milliards de fragments qui jouent à la pierre précieuse. D'une fente en retrait dans le pahoéhoé qui affecte des formes de tripes, de cordes et de boursouflures, faucon pèlerin est monté, sublime, jusqu'aux quatre mille cinq cents mètres du mont Elbet, où il découvre et me découvre, passés Durango et les monts de San Juan, et passés les monts Wasatch, le Grand Lac Salé au nord du désert Mohave en Utah et je lui crie dans le shinook que je voudrais tout voir, le suivre où le mène partout son destin pérégrin, toutes les Rocheuses qui sont, dans le Nevada, les monts Shoshones (et moi : Shoshone – d'un mot sans doute indien) et la sierra Nevada. Vers elle la sierra il s'élance, puis se laisse freiner par des courants, perd de l'altitude qu'il rattrape pour la franchir, non sans peine car les vents d'ouest se sont levés comme s'ils avaient voulu, en modérant la course de son vol, prolonger la durée du bonheur absolu que je prends à pressentir, là-bas après la Vallée de la Mort et les steppes épineuses, la merveille que faucon pèlerin a la force de saluer par des battements de ses ailes épuisées et par ma ferveur fouettées, San Francisco.

San Francisco que nous gagnons en plongeant dans l'éther. Faucon pèlerin survole de grandes zones de marais et je distingue des gimbos-limbos, des acajous, des barboscos, des armoises, des bruyères dorées et des icaquiers.

Je crains que ne le distraie des bruissantes beautés le bond d'un lièvre de Californie, nommé aussi lapin à queue de coton, enivré à ce point par le parfum de la sauge, qu'il n'a pas découvert, faucon pèlerin.

Faucon pèlerin l'esprit ailleurs.

San Francisco à sa droite, devant lui des laisses de basse mer et, derrière, qu'on ne voit pas dans le crépuscule, la mer.

Le lendemain, septième et dernier jour d'un voyage de cinq mille kilomètres, de la cime du plus haut des arbres qui composent une mangrove, lentement avec la complicité du soleil qui prend du temps à percer et à monter, malgré mes injonctions, faucon pèlerin découvre et me découvre l'océan Pacifique.

Nous nous tenons là, éblouis. Quand surgit Vasco Nún ez de Balboa, faucon pèlerin gagne, silencieux, une branche à l'extrémité de l'arbre, je me recule de même, lui et moi derrière la silhouette du conquistador, dans son ombre, et nous regardons, de ses yeux à lui qui ne s'en fatigueront jamais, l'océan Pacifique qu'il vient de révéler au monde.

Longtemps après, nous émergeons chacun du songe, faucon pèlerin et moi... Il observe un moment les choses autour de lui et, comme s'il venait de le décider, s'élance au-dessus de l'océan.

Je l'ai suivi aussi longtemps que je l'ai pu, et bien après que mes yeux l'eurent perdu, malheureux à deviner que je ne le verrais plus, un jour, puis comme si je l'avais une dernière fois cherché et trouvé, il m'a semblé reconnaître Peregrine Falcon dans le lointain en tête de la colonne de chars et je me suis dit que je les avais tellement suivis, poursuivis en Amérique, les Américains, que j'avais dû, sans le savoir, les dépasser un jour, de sorte qu'ils m'avaient rejoint, eux, à un moment de ma longue, inépuisable quête, à un moment de mon éternelle course, et je pressentais que l'Amérique, de toute ma vie, jamais ne me lâcherait.

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