Les Mémoires Oubliées - Tome 1: Les Chimères d'une étincelle (French Edition)
Chapitre 8
Farwel
Au petit matin, la fraîcheur relative du sable et de l'air s'évanouit. Une chaleur de plomb accompagna la montée du disque solaire. Étouffante, elle étendit son bras sur l'ensemble du désert. Les vents se calmèrent, et le sable cessa de fouetter le petit corps désespéré qui errait sans but. Silencieuse, minuscule en cette partie abandonnée du monde, Lana avançait péniblement.
Ses vêtements ne la protégeaient nullement des rayons mordants du soleil. Réduits à l'état de guenilles, ils n'évoquaient que vaguement la tunique d’antan. Sales et emmêlés, ses cheveux avaient au moins cessé de flageller son visage encrassé et strié de larmes séchées. Les pieds, nus, auraient dû être brûlés par le sable, mais malgré la saleté, ils étaient épargnés et continuaient inlassablement de la mener. De dune en dune. Depuis nulle part, vers nulle part.
Lana n'avait plus de larme, plus de pensée. Aucune conscience ne l'habitait. Ses pouvoirs la protégeaient inconsciemment de la chaleur, repoussant toujours plus son besoin grandissant en eau et en nourriture. Mais ils n'étaient pas tout-puissants, et bientôt, ils seraient insuffisants pour pallier la carence en or bleu. Pour le moment, ils étaient le dernier rempart avant la chute. Ce n’était qu’une question de temps.
La mage était à mille lieux de ces préoccupations. Son corps était autant désert d'esprit que son environnement de vie. Que s'était-il passé ? Dès qu'elle tentait d’éclaircir ses souvenirs, sa tête martelait douloureusement. Quelque chose de terrible. Quelque chose qu'elle devait fuir avant tout, oublier, s'oublier. Mais quoi ? Si seulement elle se rappelait quoi ! Hélas, sa mémoire restait bloquée sur certains éléments. Elle se souvenait... Elle ne voulait plus vivre. Elle haïssait sa société. Elle haïssait la femme de Chelaz. Bloquée dans un lit, elle avait laissé libre court à son désespoir le plus total. Puis il s'était passé quelque chose. Sa mère lui avait parlé. Ensuite... ?
Plus rien. Le vide absolu.
Seule l'empreinte des émotions ressenties et passées lui restait. La colère, puis la haine. Elles avaient gravé son corps au fer rouge. Aujourd'hui encore, la jeune femme tremblait imperceptiblement contre sa volonté. Elle s'était retrouvée dans ce désert inhospitalier, avec ce sable mordant à perte de vue, les vêtements déchirés. Depuis, elle errait. Où ? Depuis combien de temps ?
Deux ou trois levers de soleil l'avaient surprise. Pourtant, elle ne ressentait plus rien, ni physiquement, ni mentalement. Son enveloppe charnelle se mourait, elle le savait. Et alors ? Elle pensait parfois, s'oubliait la plupart du temps.
Qu’en était-il de sa mère ? De Chelaz ? De son père ? La Lana qu'elle connaissait aurait remué ciel et terre pour retrouver Furlian, mais une force s'y opposait, aussi mystérieuse qu'omnipotente, et la dominait. Elle avait la certitude qu'un drame avait eu lieu, que ses émotions s'étaient évanouies avec ses souvenirs. Elle ne ressentait rien pour ceux qu'elle aurait dû chérir. Elle ne ressentait ni amour, ni colère, ni tristesse. Ses sensations se réduisaient à des perceptions immédiates. Les grains de sable chauds sous ses pieds, le vent enfin calmé, la chaleur du soleil sur sa peau. Sa propre odeur, un mélange peu enviable de sueur, de terre et de sang. Même lorsqu'elle avait songé à son ancienne vie, à l’Académie, à Elsa et Pénélope, rien n'avait emballé son cœur. Était-ce donc ainsi que l'on percevait le monde après le passage redouté devant Harwyn ?
Mais Lana ne se souvenait absolument pas de l'avoir rencontré récemment. Même lorsqu'elle avait eu tant besoin de lui, il était resté dans l’ombre. Avait-il seulement eu vent de ce qui lui était arrivé ? Pourquoi n'avait-il pas suivi son intégration parmi les siens... parmi, plutôt, ceux qui auraient été les siens si, des années plus tôt, elle avait su se garder de manifester une magie meurtrière ? Comment avait-il pu songer bien faire ? Elle était censée se reposer dans sa famille pour le temps qu'il jugerait nécessaire. Pour quel résultat ? Elle avait souffert, elle avait fait souffrir. Elle avait aimé.
« Chelaz… »
Elle avait beau se souvenir de lui, elle avait beau se rappeler chaque sensation physique à son contact, aucune émotion ne vint la sauver, lui rappeler sa condition humaine. Que lui était-il arrivé ? Était-il toujours en vie ? Aujourd’hui ? Maintenant ?
Mais pourquoi, pourquoi sa mémoire la trahissait-elle ainsi ! Pourquoi était-elle plus vide qu'une coquille abandonnée !
Et par-dessus tout, que faisait-elle là ?
Entre les moments de réflexion, la jeune femme se laissait aller. Pas après pas, elle se dirigeait vers nulle part. Plus rien ne comptait. Son pragmatisme lui permettait de soulever des questions, de s'interroger, puis son esprit meurtri reprenait le dessus, la laissant à son errance.
La mage finit par se retrouver, sans savoir comment, sur le sommet d'une dune particulièrement haute. Son regard se déploya tout autour d'elle. Depuis qu'elle s'était réveillée dans l’erg, le paysage n'avait pas changé. Aucune montagne, aucune oasis ni aucune trace de civilisation ne se présentaient à l'horizon. Elle aurait aussi bien pu se retrouver sur un autre continent, dans un autre univers. Le sentier vers la vie était porté disparu.
En redescendant de la butte, sa jambe droite s'engourdit subitement. Elle refusa d'avancer et la jeune femme perdit l'équilibre. Soulevant un nuage de sable, elle glissa et roula jusqu'au pied du monticule. Le sable brûlant lui entra dans la bouche, les yeux, le nez et les oreilles. Lorsque sa course s'acheva, elle se mit péniblement à quatre pattes pour cracher. Les grains lui écorchaient les paupières, mais en portant la main à ses yeux pour les frotter, elle ne fit qu’accroître sa douleur. Elle déglutit, s’étouffa à moitié, crissa des dents et siffla avant de cracher à nouveau.
Seuls les Dieux pouvaient l'entendre, il s'agissait donc d'un moment propice pour jurer et exprimer ses souffrances, non ? Pourtant, elle n'en ressentait nullement le besoin. Silencieuse et stoïque, elle laissa la douleur physique passer, puis se redressa. Les paupières mi-closes, elle ne discernait que difficilement son environnement, mais qu'importe. Elle n'avait plus aucun but. Sa jambe droite lui répondit et avança. La gauche suivit le mouvement. Ainsi, l'ombre de Lana reprit sa marche fantomatique tandis que ses pouvoirs puisaient dans ses dernières réserves pour préserver leur hôte inconsciente et mourante.
Une nouvelle nuit fraîche passa et le soleil refit son apparition. Quelque part dans un champ de sable monotone, le corps de Lana survivait toujours. Ses lèvres craquelaient, sa peau commençait à brûler. Ses pieds ensanglantés laissaient des empreintes macabres aussitôt recouvertes par le sable qui effaçait toute trace de son passage. De son existence.
La jeune femme ne pensait plus. Elle n'avait pas plus conscience de sa survie que de sa situation géographique. Ses cheveux, recouverts de grains de sable, étaient devenus ternes. Ses paupières voilées se fermaient plus qu'elles ne restaient ouvertes. Seul un miracle l'avait tirée de la mort, jusqu'à présent. Sa magie faiblissait et ne préservait plus que ses organes vitaux, lui fournissait un minimum d'énergie pour lui permettre d'avancer. Lana n'en avait pas conscience. Elle n'avait plus dormi depuis des jours, depuis ce moment où tout avait basculé pour la seconde fois de sa courte existence.
Inexorablement, ses pas se succédaient. Ses jambes l'avaient trahie plusieurs fois, pourtant elle se relevait toujours après avoir craché, vidé ses poumons saturés. Elle n'avait pas remarqué le sang qu'elle laissait derrière elle. Si le moindre élément était apparu dans son champ de vision, il n'était pas certain qu'elle aurait réagi. Pourtant, elle se dirigeait sans le savoir vers son salut. Au loin, au-delà de son champ de vision, un point vert se précisait. Au fur et à mesure, le point minuscule se révélait à ses yeux. Mais Lana n’y prenait pas garde. Pas consciemment.
Lorsqu’un éclat de lumière éblouit ses rétines, l’esprit de la mage réintégra son corps abandonné. Ce dernier n'était plus si loin du point vert, seule une centaine de pas l'en séparait, mais Lana ne discernait pas ce qu'il représentait. Perplexe, elle stoppa tout mouvement. Ses yeux s'ouvrirent, ses sourcils s'agitèrent et ses lèvres esquissèrent un mouvement. Elle voyait le point, mais il était aussi flou que si elle se trouvait à l’intérieur d’un brouillard opaque. Il pouvait s'agir de n'importe quoi. Ennemi, ami, ou être inanimé, objet ou bâtiment ? Oh, et puis, que lui importait ? Ses jambes reprirent vie et l'emmenèrent au-devant de la forme indiscernable. Le point vert remplit petit à petit son champ de vision, mais elle ne comprenait toujours pas de quoi il retournait. Arrivée à quelques pas seulement de ce dernier, elle s'arrêta. Plissant les paupières, elle tenta de rassembler ses esprits pour réfléchir. La forme était rectangulaire, grande, verte. Et puis ? Était-elle devenue myope ?
À quelques pas de là deux personnes stupéfaites l’observaient depuis un moment. Lana ne les avait pas remarquées.
***
Immense, intimidant, le géant des montagnes Wémélifera aurait pu passer pour l'un de ses cousins des plaines, malgré son tempérament doux et serein atypique chez ces derniers. Le visage recouvert d'une barbe fournie, le regard vif et habituellement pétillant, il présentait une allure abordable qui lui rendait service dans sa vie quotidienne. Il formait un couple impensable avec une graffine, Lissandae. Celle-ci était grande pour une femme-girafe. Son interminable cou était recouvert de colliers multicolores en bois verni, de lourdes boucles d'oreilles détonnaient autour de son visage long et fin, pourvu de gigantesques et magnifiques yeux noirs aux cils proéminents. Le reste de son visage était marqué par des traits rouge vif qui partaient du haut de ses joues jusqu'à son cou en lignes courbes. Le maquillage semblait sec, il imprégnait littéralement sa peau, éternel et symbolique. Elle était vêtue de nombreux vêtements légers de toutes les couleurs, rappelant la culture folklorique des elfes bons vivants. Depuis le bas de son dos, sa jolie queue se terminait par une crinière de poils aussi pourpres que ses cheveux relevés en chignon sauvage.
En cet instant, le couple surpris fixait l’étrange apparition dans une immobilité de tombe. Ils venaient tout juste de l’apercevoir car ils étaient en train de déjeuner de l'autre côté de leur caravane. Wémélifera avait ressenti la nécessité de satisfaire un besoin primaire et n’étant pas revenu, son absence avait alerté sa compagne. Celle-ci l'avait retrouvé en même temps qu’elle avait pris conscience de ce qui l'avait retenu.
À quelques pas d'eux, une petite humaine maigrichonne approchait. Crasseuse, blessée, couverte de lambeaux de tunique. Seule sa crinière, vraisemblablement rousse, dans un état aussi lamentable que sa propriétaire, donnait un indice sur son sexe. Un faible indice. Les humains, mâles et femelles, portaient souvent le cheveu long. Ses yeux recouverts de saletés et de mèches sales étaient plissés. A priori, elle ne les avait pas remarqués. Elle fixait sans ciller leur caravane. Lorsqu'elle fut toute proche, elle s'arrêta. Les yeux presque clos, son corps tanguait sur ses jambes malmenées à la peau croûtée, et le couple nota les empreintes sinistres de sang qu'elle avait laissées derrière elle.
Le géant des montagnes comprit que la graffine l’avait rejoint et se retourna. Sa compagne détacha son attention de la pitoyable créature et saisit le haussement de sourcils interrogateur de Wémélifera. Elle acquiesça doucement, les lèvres pincées. Sur ce signe discret, le géant avança vers la fille et, avec hésitation, approcha une main énorme de son épaule mise à nue et brûlée par le soleil.
— Ohé petite dame, ça va ?
Lissandae comprit tout de suite que la petite n'avait toujours pas conscience de la présence du couple. Elle ne réagit à la voix caverneuse du géant que par un froncement de sourcils, sans cesser d'observer fixement leur caravane. Son comportement n'inquiétait pas la femme-girafe. La fille semblait inoffensive et devait avoir traversé l'enfer pour se retrouver ici, dans un tel état, seule et avec pour seules affaires des loques infâmes. Il s'agissait d'une survivante, mais d'où pouvait-elle bien sortir ? Que faisait-elle là ?
Wémélifera s’approcha un peu plus d’elle, s'accroupit et planta son regard dans celui de la fille.
— Ouh... ça va ?
En quelques secondes, tout bascula.
Le regard de la jeune fille s’agrandit, et Lissandae remarqua la couleur vert forêt saisissante de ses iris dilatés... et fendus. Avant que le géant ne puisse réagir, la petite hoqueta et une boule incandescente se forma entre elle et Wémélifera. La chaleur explosa tout autour des trois protagonistes, tandis que la graffine hurlait à pleins poumons. Son compagnon leva instinctivement ses mains au niveau de son visage et se tassa. Le maelstrom enflammé brûla tant ses rétines que la femme-girafe ne put davantage fixer la scène. Elle se détourna, les larmes inondant ses joues, sans cesser de hurler.
Le feu soufflait férocement.
Lissandae vit défiler sa vie.
Soudain, la jeune fille cadavérique, plus blanche que jamais, se figea. Sa magie disparut aussi vite qu'elle était apparue. Son corps éteint s'écroula sans bruit, sa tête heurtant le genou du géant toujours prostré.
Lorsque le couple put à nouveau ouvrir les yeux, leur regard terrorisé se porta alors sur la créature minuscule et inconsciente, parfaite contradiction de la force obscure qui l'habitait. Sans réfléchir davantage, Lissandae se précipita sur le premier couteau qu'elle trouverait.
***
La première sensation ressentie par Lana fut la caresse du coton sous son corps fourbu. Un tel confort, elle n’en avait plus connu depuis des milliards d'années ! Elle était bien. Extraordinairement bien. Prenant une longue inspiration, la jeune fille apprécia sa situation, et ne chercha ni à ordonner ses pensées ni à ouvrir ses paupières. De très loin, elle percevait les tremblements de son support. De très près, elle s'intéressait à cette aisance récemment retrouvée. Au bout d'un certain temps, son insouciance disparut pour laisser place à la réalité.
Elle ouvrit les yeux et constata la présence d'un toit courbé en bois jaune vif au-dessus d'elle. Il tanguait. Non, plutôt les murs tanguaient. Lana tenta de tourner la tête, mais son geste réveilla des douleurs dont elle se serait volontiers passée. Elle porta son attention sur son corps.
Ses membres endormis peinaient à obéir à son cerveau, ils étaient aussi lourds que des rochers. À force de concentration, elle put enfin bouger ses doigts et ses orteils engourdis. Au moins, elle était entière. Quand elle parvint à mettre son cou en mouvement, la mage pencha doucement la tête vers ses bras. Elle constata la présence d'énormes bandages et ne discerna pas un espace de peau libre. Il en était de même pour son torse, couvert de sortes de compresses protectrices. Lana ne pouvait cependant voir ses jambes. Laissant lourdement retomber sa tête en arrière, elle s’interrogea.
Où se trouvait-elle ? Elle se souvenait du point vert, et ensuite ? Le trou noir. Décidément, sa mémoire s'offrait le luxe d'oublier beaucoup trop de choses ces derniers temps. Elle s'inquiéterait de son état mental ultérieurement, pour le moment il lui fallait déjà percer le mystère de sa situation. On s'était occupé d'elle, fait indéniable. On l'avait recueillie, et elle devait actuellement être allongée dans une roulotte où un véhicule similaire. Lana tressaillit alors. Bon sang, mais elle ressentait ! Elle ressentait le bien-être, l'inquiétude et la curiosité. Il s'agissait de sentiments, d'émotions ! Tant de mystères gravitaient autour d'elle depuis des lunes qu'elle se prit à espérer obtenir prochainement un début de réponse.
La jeune fille prit sur elle pour se mettre en position assise. Mais les Dieux ne l'entendirent pas ainsi. Elle avait à peine réussi à décoller son dos que ses muscles la forcèrent à se recoucher, le corps tremblant sous l'effort prématuré. Soupirant, la mage admit son impuissance. La sensation d’un élément étranger sur son visage, hors de son champ de vision, s’imposa alors à elle. « Tiens ? » Elle se concentra sur ses sens. L’intégralité de son visage et du haut de son torse, de la poitrine au sommet de son menton, en passant par ses oreilles, était recouvert d'un poids dur et, maintenant qu'elle en avait pris conscience, irritant. Une pâte guérisseuse ? Ses soigneurs avaient dû la lui appliquer à cause des brûlures qu'elle avait récoltées sur le chemin de son errance. Elle aurait bientôt la réponse, il lui suffisait de patienter.
Patienter ? Pour le moment, elle n'avait que cela à faire. Ses souvenirs lui échappaient telle la fumée dans les mains, s'arrêtant encore et toujours à son alitement dépressif à Furlian, avec pour seul fragment, entre temps, son errance mystérieuse dans le désert. « Mais grands Dieux, qu'est-ce que j’ai fait pour me retrouver avec un tel gruyère à la place du cerveau ? »
Peu après, le sommeil la vainquit.
Les feuilles orange et jaunes tombaient les unes après les autres des arbres, formant un manteau douillet sur lequel était assise la petite fille. En tailleur, elle jouait nonchalamment avec les feuilles.
Ses pensées tournoyaient en elle tel le vent en cette fin de saison sèche, accentuant la chute de larmes qui inondaient ses joues rosies par la fraîcheur. Son petit corps ne s'était pas encore habitué au froid de ce pays, malgré les deux années qu'elle avait déjà passées ici. Frissonnante, elle refusait pourtant de bouger.
Elle était tellement malheureuse ! Sa mère lui manquait cruellement et personne ne lui expliquait pourquoi elle ne pouvait pas rester auprès d'elle, dans cet endroit si éloigné de sa maison et de ses pères. Elle avait des pouvoirs, mais après ? À quoi lui servaient-ils si elle devait rester ici, toute seule ? Si elle ne pouvait pas faire venir sa mère ? Le grand mage qui était venu la chercher, elle l'avait à peine revu depuis. Des grands s'occupaient d'elle, ils n'étaient pas méchants. Elle devait même admettre qu'ils essayaient de la consoler et d'être gentils avec elle. Mais ils ne remplaceraient jamais sa mère et elle savait qu’il était mal de le leur rappeler sans cesse. Pourtant, c’était plus fort qu'elle. Elle voulait vraiment revoir sa mère ! Même ses pères, qui se pliaient à ses quatre volontés, lui manquaient. Sa tante, ses cousines, sa cité et ses cachettes secrètes, pas un jour ne s'écoulait sans que des regrets ne l’assaillent affreusement.
Ici, dans la grande tour, elle était entourée de plusieurs enfants de son âge. Et tous les professeurs, des anciens élèves comme elle, avaient déployé les grands moyens pour que les enfants lui parlent malgré son silence. Mais elle avait du mal à se lier à eux, à jouer avec eux. Elle préférait rester silencieuse, rien ne la rendait joyeuse comme autrefois. Elle était toujours triste ! Elle voulait sa mère, c'est tout.
Et qu'est-ce qu'il faisait froid, ici ! Après la fin de la saison sèche viendrait la triste période. Le manteau rouge et jaune deviendrait gris et monotone, et mettrait tous ces arbres à nu. Les enfants aimaient la saison froide, ils jouaient partout pendant les pauses. Mais elle, ça ne l'intéressait pas vraiment. Durant la triste période, sa magie était moins forte et même si elle la préservait du froid, elle se sentait faible. Comme elle, sa magie était triste. Mais sa magie, il s’agissait de l’unique trace de son passé.
Finalement, seul le professeur des enchantements voyait parfois son sourire. C'est le seul qu'elle aimait. Il leur montrait plein d'animaux rigolos ou impressionnants, même si elle avait parfois du mal à concevoir que les professeurs mâles puissent punir les petites filles. Elle avait été habituée à obéir. Après tout ses pères avaient été chargés de l'éduquer et, tant qu'elle était petite, elle savait qu'elle devait les écouter. Mais pour autant, ils devaient satisfaire tous ses caprices et jamais, au grand jamais, ils n'avaient le droit de la punir. Seule sa mère pouvait faire ça. Sa mère... parfois elle n'arrivait même plus à se souvenir de son visage, ni de sa voix ni de son parfum. Parfois, elle se réveillait dans son lit, la nuit, et pleurait, cachée sous ses draps, toujours silencieuse. Personne ne le savait. C’était son secret.
— Tout va bien Lana ?
La petite fille tourna un regard lassé vers les deux adolescentes qui les surveillaient, elle et d'autres bambins joueurs dispersés plus loin. Celle qui lui avait parlé avait la peau entièrement noire. Un noir si profond que la petite fille, curieuse, la trouvait sympathique. Elle aussi devait être très loin de chez elle, non ? Comme les elfes, les géants, et les autres créatures étranges que Lana avait découvertes ici. Mais elle était une grande, la fille à la peau noire, et elle avait des copines, elle était donc ici depuis longtemps.
— Oui madame.
— Pénélope, ma jolie ! Madame, tu peux le réserver aux filles plus âgées
que moi et qui ont une mine trop sérieuse. Aux ailées, par exemple.
La grande lui fit un clin d’œil complice. Le sourire timide sur les lèvres de la fille brune à ses côtés aurait dû réchauffer le cœur de Lana. Mais, comme toujours, elle était indifférente.
— Oui Pénélope.
Une idée lui vint à l'esprit. Elle avait entendu, parmi les autres petits, que la dame noire savait lire dans la tête des gens. Quelle drôle de chose ! Elle pouvait alors observer tout ce qu’elle pensait ? — Pénélope ?
— Oui ma chérie ?
Son soudain intérêt, cette étincelle de vie, sembla rassurer les deux adolescentes. La dame noire afficha un plus large sourire encore. — C'est vrai que tu peux savoir tout ce qu'on pense ? J'ai entendu des
rumeurs dans ma classe, mais les enfants inventent de ces choses...
La dame devait avoir l'habitude de répondre à cette question, car elle ne parut nullement affectée. Cependant, la petite fille surprit le regard complice des deux grandes. Ça aussi, elle avait l'habitude, surtout quand elle se mettait à parler comme sa mère. Les grands se faisaient toujours surprendre. Mais elle n'était plus une petite fille ! Elle venait de fêter son septième anniversaire, après tout.
— Oui Lana. Je peux entendre des pensées, mais je dois me concentrer très
très fort et observer la personne que je vise. Je peux aussi lui parler, dans sa tête. Tu te doutes que je n'ai pas le droit de me servir de mon pouvoir sans le consentement des autres ou du Conseiller Suprême. De plus, il doit encore se développer et je dois apprendre à mieux le contrôler. Tu n'as rien à craindre pour tes secrets ! Ils resteront bien gardés par toi seule... jusqu'au jour où tu voudras m'en parler.
Lana nota l'information dans un coin de son esprit. Cette dame pouvait théoriquement lire dans sa tête, même si elle prétendait le contraire. Elle devrait faire attention. Quelque chose lui chuchotait toutefois qu'elle pouvait lui faire confiance. Ses paroles, son attitude, sa gentillesse, tout inspirait la sincérité en elle. En fait... elle réalisa soudain que Pénélope, eh bien... elle l'aimait bien !
— D'accord. Merci madame Pénélope.
Les deux surveillantes rameutèrent les enfants afin de retourner à l'Académie, puis la petite fille aux cheveux de feu se surprit à marcher aux côtés de la grande fille noire, à l'arrière du groupe agité. Elle n'avait pas remarqué l'affection naissante dans les yeux de Pénélope, aussi clairs que sa peau était sombre.
Elle ne pouvait savoir, en cet instant de sa courte vie, que les deux adolescentes allaient devenir ses grandes sœurs d'âme et de cœur.
Un choc réveilla la jeune fille endormie. Elle souleva la tête, qui retomba aussitôt sur son oreiller. Elle ouvrit les paupières. Premier réflexe : analyser la situation. À la vue du plafond en bois jaune, elle se souvint de l'endroit où elle se trouvait.
La caravane cessa de bouger et l’ouïe fine de l'adolescente perçut des bruits de voix à l'extérieur, derrière sa tête. L'une d'entre elles était énervée. Avec précaution, la mage analysa son état physique. On avait enlevé ses épaisses crèmes et les pansements lourds pour les remplacer par des bandages fins qui n'entravaient pas ses mouvements. Pour son plus grand bonheur, son corps, au grand complet, lui répondait enfin. Elle pouvait sentir chaque muscle tressaillir sur commande. Il était donc temps de se mettre debout !
Sa résolution se heurta à un obstacle inattendu. Sa découverte l'abasourdit. Des lanières solides, qu'elle n'avait pas senties auparavant, fixaient ses poignets à sa couchette, paumes vers le bas. « Quand m'a-t-on attachée ? »
Pour être honnête avec elle-même, elle n'en fut pas si étonnée. Son fantôme du désert avait dû la faire passer pour une demeurée. Elle espérait que ses hôtes ne lui voulaient cependant aucun mal. Elle ne souhaitait pas se faire remarquer, ce qui serait le cas si elle recourait à la magie afin de fuir ou se protéger.
Toute à ses pensées, elle se laissa surprendre lorsque les voix contournèrent la caravane. L'unique porte s'ouvrit et laissa entrer une lumière aveuglante. Malgré ses iris irrités, une fois la surprise passée, la jeune fille se força à observer la scène derrière ses orteils écartés. À contre-jour, elle ne pouvait hélas distinguer son visiteur. Elle le sentit entrer dans la caravane, qui baissa sous son poids, et s'approcher d'elle. Au fur et à mesure qu'il venait à sa rencontre, ses pupilles se dilatèrent et elle s'étouffa presque devant la masse immense et sombre qui se fixa à son chevet, couvrant largement son champ de vision étriqué. Une seconde plus tard, une autre forme apparut à ses côtés, légèrement plus petite et surtout, très mince.
Lana pesta intérieurement contre Juna, la déesse du soleil qui se jouait d'elle. Elle ne pouvait distinguer ses guérisseurs, mais elle ne ressentait aucune crainte. Si nécessaire, sa magie la protégerait.
Une voix plutôt aigüe s'éleva. Contre toute attente, elle provenait de la masse imposante.
— Qui êtes-vous ? Pourquoi avoir tenté de me tuer alors que je voulais
simplement vous aider ?
Lana se souviendrait longtemps du choc inhérent à ce premier contact conscient. « Tuer ? » S'agissait-il d'une plaisanterie ? Elle avait tenté de tuer quelqu'un ? « Comment ? Quand ? »
En un instant, la jeune fille passa de la curiosité sereine à un état catastrophé. Tuer ! Encore ? Elle avait tenté de tuer et elle ne s'en souvenait même pas ! Hélas, elle ne pouvait remettre l'accusation en cause, pas en connaissance éclairée de son passé et de sa personnalité démente. La terreur l'assaillait, rapide comme une vipère-taki. Ses yeux s’embuèrent. « Non ! » Avant que l'hystérie ne la saisisse, elle laissa s'échapper un flot de paroles agitées.
— Écoutez, écoutez ! Pardonnez-moi ! Ce n'était pas moi, pas vraiment
moi. Je n'étais pas consciente de ce que je faisais. J'ai vécu des choses horribles et je n'ai pas toujours le contrôle de mon corps, mais moi, en toute conscience, je n'aurais jamais permis qu'une telle chose se produise. Je devais être à bout. Je vous en supplie, pardonnez-moi ! Je n'ai aucun souvenir ! Je ne sais pas de quoi vous parlez !
Elle se mordit les lèvres, à bout de souffle. Au bord du gouffre, elle laissa les larmes extérioriser pitoyablement son désespoir.
La tirant de ses sombres réflexions, une nouvelle voix se manifesta, plus grave mais indéniablement féminine. Déterminée. — Vous avez utilisé la magie. Qui êtes-vous ? Une Conseillère ? Vous êtes
bien jeune, pourtant, non ?
« Oh, non ! Grands Dieux, prenez-moi en pitié... » Derrière l'inondation de larmes, Lana dut accepter l'inévitable. Elle avait inconsciemment fait usage de ses pouvoirs. Elle avait sombré, encore une fois, dans un abysse où chaque personne qui la croisait risquait sa vie. Sa mémoire, son identité, son libre arbitre... les Dieux acharnés la priveraient-ils donc de toute chance de se maîtriser ? Lana aurait tout donné, tout, pour renaître dépourvue de la magie qui avait détruit sa vie.
— Alors ?
La voie aigüe creva le mur de ses réflexions. Lana continua de pleurer mais elle garda les yeux fermés. Elle n'osait pas croiser le regard de ceux qu'elle avait failli tuer. Elle leur devait pourtant des réponses. — Je suis toujours en formation à l'Académie. À la suite de terribles
événements, qui se sont déroulés il y a cinq lunes, j'ai manifesté certains dons afin de protéger mes amis. Des dons que notre Conseiller Suprême ne peut pas expliquer et qui ne se manifestent que lorsque je suis inconsciente. En attendant des réponses, j’ai été envoyée en repos dans
mon pays d'origine, Farwel. Le Conseiller Suprême devrait bientôt me rechercher. Je crois. Hélas, pour des raisons qui m'échappent… je me suis retrouvée errante dans le désert. J'ai perdu certains souvenirs… je ne sais même pas où je suis.
— À l'extrême sud de Farwel, dans l'axe de Chakraa. — Je... Merci. Je n'ai aucune explication à vous donner, pour mon
agression, car je n'étais pas vraiment moi. J'ai erré quelques jours avant que vous ne me trouviez. Je ne me souviens même pas de ma rencontre avec vous. Si j'ai... quand j'ai utilisé la magie, quand j'ai tenté de vous tuer, enfin... je ne sais même pas si je peux dire je. Bien que... je ne sais même plus qui je suis vraiment !
La jeune fille retint un hoquet. Ses soigneurs se jetèrent un regard en coin et l'ombre géante hocha ses épaules massives. Lana reprit, criant sans le vouloir.
— Aucune excuse ne sera suffisante ! Je suis un démon ! Je vous en prie,
croyez-moi, je ferai tout pour réparer comme je peux les souffrances que je vous ai causées ! Même si c'est la dernière chose que je ferai sur cette terre !
Nouveau silence gênant. Visiblement, le duo ne savait pas comment réagir. Il ne paraissait plus effrayé. Face à eux, Lana se décida à ne pas se défendre. Si ses hôtes souhaitaient se débarrasser d'elle, le monde s'en porterait mieux. Plus personne n'était en sûreté dans son entourage, aussi longtemps qu'elle respirerait. Un gouffre grandissait dans son cœur. Les paupières closes, elle s'interrogea sur les desseins des Dieux. Pourquoi l'avoir créée ? À quelles fins tragiques et insensées ? Le chaos semé sur son passage leur plaisait-il ?
— Vous savez, ma femme a voulu vous poignarder lorsque vous vous êtes
évanouie. Si elle ne l'a pas fait, c'est à cause de ce que vous avez dit, juste avant qu'elle ne vous taille en morceaux. Vous vous souvenez ?
— Non...
— Tuez-moi, vous avez dit. Petite dame, quand on dit un truc comme ça, à
votre âge, c'est que ça ne tourne pas rond. Pas rond du tout. C'est pas moi qui souffre, c'est vous ! Et comptez-pas sur nous pour vous achever. Tant que vous ne recommencez pas à vouloir me rôtir, on vous laissera tranquille. Comme vous êtes une mage, on ne vous a pas emmenée à Chakraa. On veut pas de problème, pas d'interrogatoire. Vous guérissez et vous partez remplir votre vie de belles choses dès que nous serons en
ville. Surtout, vous nous laissez tranquilles, et on vous laisse tranquille. Y a rien à réparer. Mage ou pas, conseillère ou pas, on ne laisse pas mourir les pet... jeunes filles, même celles qui font sortir le soleil de leurs petites mains squelettiques.
Si le colosse, paternel, faisait des traits d'esprit, la mage resta impassible. Elle ne comprit de ce discours qu'une seule chose. Elle était une abomination, et pourtant, dans leur jeu, les Dieux la protégeaient. Était-ce pour pimenter la partie ? La faire tenir jusqu'aux prochains tourments ? L'espoir était l'ennemi de l'abandon. « Mais oui, continuons à la laisser espérer ! »
Et pourtant, malgré sa détermination à ne plus croire, malgré son humour noir, le discours avait fissuré son rempart. Une lueur de reconnaissance naissait au sein du maelström lugubre de ses émotions envahissantes, lui apportant une lumière ténue mais chaude. Ne devait-elle pas sa récente survie à ces personnes ? Et même plus. Elle ne méritait pourtant aucune main tendue. Inspirant bruyamment, elle étudia les deux individus extraordinaires qui la dominaient. Repoussant ses barrières mentales et sa peur, elle invoqua la magie. Contrôlée, dominée, cette dernière irradia ses pupilles. Clairvoyante, Lana découvrit enfin ses hôtes. Un géant des montagnes plus titanesque qu'un géant des plaines, et une magnifique graffine bariolée à l'allure sévère. En eux, rien n'évoquait le bras des Dieux. Leur allure trahissait leur caractère noble : un couple improbable qui, dans la catégorie des individus inclassables, devaient en avoir vu de toutes les couleurs. La percevait-il également ainsi ? Une créature inclassable à qui il fallait donner sa chance ?
— Merci... même si j'ai conscience de ne pas mériter votre soutien. J'ai
accepté la mort. N'est-ce pas la solution la plus évidente ?
La graffine soupira bruyamment et agita ses grands cils noirs. Ses boucles d'oreilles s'agitèrent avec élégance. Elles miroitèrent les rayons du soleil et aveuglèrent la jeune fille.
— Par tous les Dieux ! J’en ai assez entendu ! Quand vous aurez fini de
geindre, jeune fille, peut-être pourrez-vous vous reposer. D'ici que nous arrivions à destination, nous aurons de quoi vous faire déculpabiliser. Contrairement à mon mari, j'estime que de menues réparations nous sont dues.
À ses côtés, le géant des montagnes leva un sourcil interrogateur. Lana pinça les lèvres pour ne pas dire de bêtise. Elle ne doutait pas qu'un théâtral « Je mourrai pour vous ! » aurait pour seul effet de lasser davantage ses interlocuteurs.
— Je peux m'y mettre tout de suite ! — Mais bien sûr ! Et mourir de fatigue dans une heure ? Vous vous êtes
regardée ? Déjà, nous vous libérons de vos liens. Ensuite, vous buvez et vous avalez quelque chose. Et ensuite, si vous ne vous reposez pas, Wémélifera se fera un plaisir de vous assommer en mon nom.
Ne souhaitant pas froisser l'impressionnante graffine, Lana accepta de boire une eau pourvue d'un léger goût de terre, mangea seule – un kacel et une salade de légumes accompagnés d'un pain noir – et se reposa. Elle avait réalisé ô combien son corps avait enduré de souffrances lorsqu'elle avait pris conscience de sa faim et de sa soif.
Avant de fermer l’œil, repue et exténuée, Lana s'intéressa aux portes coulissantes intérieures, longues comme le véhicule, et situées sur sa droite. Quand le géant avait sorti la vaisselle, les ustensiles et les ingrédients nécessaires à l'élaboration de leur repas, il les avait fait en partie coulisser, dévoilant une rangée d'accessoires et de mobilier destinés à la cuisine. Jamais la mage n'avait imaginé l'existence d'un tel aménagement à l'intérieur de la caravane. Certes, la courbure du plafond n'offrait guère deux côtés identiques et trahissait la présence d'une pièce cachée derrière le faux mur. Mais comment aurait-elle pu s'attendre à un agencement aussi complexe ? Deux bassins d'eau, un robinet ainsi qu'une poutre à crochets qui n’abritait pas moins d'une dizaine de couteaux impressionnants et impeccablement nettoyés. Le géant était soit un cuisinier passionné, soit un passionné de cuisine.
Mais de quoi vivait le couple ? Il s'agissait de nomades probablement, en témoignaient le mobilier élégant en bois et les nombreux coussins qui rendaient l'intérieur du véhicule fort confortable. Assez pour envisager un logement permanent. Deux décorations murales, une peinture représentant des montagnes majestueuses et la gravure colorée d'un petit baibur joufflu et joueur – un petit cochon originaire des montagnes de Béral – ornementaient les lieux, ainsi que plusieurs petits pots suspendus au plafond et débordants de plantes vertes et de fleurs aux couleurs chaudes. La jeune fille occupait le lit massif des propriétaires. Le cœur débordant de gratitude, ses paupières lourdes gagnèrent le combat et elle sombra dans un sommeil réparateur.
Un soleil irradiant accueillit la pâle jeune fille qui franchissait le seuil du véhicule. Un bain de lumière plutôt désagréable, mais elle s'habitua rapidement. Battant des paupières sous une main relevée en guise de maigre protection, elle força ses yeux à s'accoutumer.
Peu à peu, son environnement se révélait. Non loin d'elle, ses sauveurs épiaient chacun de ses gestes. S'attendaient-ils à ce qu'elle s'évanouisse ? Pire ? La craignaient-ils ? Lana comptait bien leur prouver qu'elle n'était ni ingrate, ni inutile. Elle n'était pas prête à revenir sur les traces de son passé. Furlian, sa mère, son père, sa tante et son amant, tout ce beau monde se porterait mieux sans sa présence perturbante. Son errance dans le désert et son amnésie devaient s'expliquer par de bonnes raisons. Avait-elle encore semé la désolation ? Sans aucun doute. Peu lui importait de comprendre. Elle avait besoin d'un nouveau souffle. Un nouveau départ. Des proches qui ne la voyaient pas comme un monstre intouchable. Un entourage dont les valeurs s’accordaient aux siennes, afin de ne pas provoquer ses démons.
Le couple original qui l'observait méritait toute l'aide qu'elle pouvait lui apporter, jusqu'au jour où il déciderait de se passer d'elle. Au fond, la jeune mage sentait que plus elle s'éloignerait de son passé, plus elle mettrait de distance entre le mal qui la rongeait et elle. Elle devait ranger les préoccupations de Lana, dont Chelaz, dans un coin discret de son cœur. Le jeune homme vivrait correctement si elle se tenait assez éloignée de lui.
Sur ces résolutions, elle se sentit aussi vidée que sereine. Oui, elle ferait oublier, à la splendide Lissandae et à son formidable géant d’époux, la dangereuse créature qui les avait effrayés quelques jours auparavant. — Comment vous sentez-vous, jeune fille ?
Wémélifera coupa court à ses rêvasseries. Portant son attention sur lui, Lana lui accorda un sourire sincère. Il avait l'air ravi. — Tes bons repas et notre lit l'ont remise d’aplomb il semble, Méli,
intervint la femme-girafe avec un sourire espiègle.
— Oui ! Merci, oh merci encore pour vos soins ! Et... — Bienvenue chez moi, l'interrompit consciemment la graffine. Enfin, dans
mon pays plutôt. La République des Tanyos. Vous avez dû l'étudier, en cours, non ? Nous nous rendons à Saline, dans le sud. Nous quittons
Farwel avant l'arrivée de la saison sèche. Il y en a encore pour deux ou trois jours de marche. Nous espérons que, dès demain, vous pourrez cheminer à nos côtés et nous parler un peu de vous. Nous avons réalisé que nous ne connaissons même pas votre prénom.
— Lana Q'Aaykin. Mais je dois à nouveau vous demander une faveur...
La mage chercha ses mots. Elle avait pourtant préparé son discours, mais alors qu’il fallait le prononcer, elle se retrouva paralysée. Pendant ce temps, le couple l’observait, curieux. Le regard fixé sur la savane particulièrement boisée qui s’étendait à perte de vue sur un côté du paysage environnant, elle s'entendit reprendre le fil de son propos.
— Pourriez-vous me donner un autre nom, à l'avenir ? Devant d'autres
personnes, je veux dire. J'aimerais aussi faire quelque chose pour mon apparence. Comme je vous l'ai dit, j'ai vécu des moments terribles, inexplicables, et j'étais censée me reposer à Farwel. Or vous comprendrez que pour une jeune fille comme moi, qui a toujours baigné dans la bulle de l'Académie, mon arrivée dans la vie réelle n'a pas été de tout repos. L’asservissement des hommes m'a remuée. Même si je suis originaire des terres de feu, je n'y ai vécu que les premières années de ma vie, celles qui ne laissent aucun souvenir.
« Ou presque », songea-t-elle, avant de poursuivre pour ne pas laisser le temps au couple de refuser.
— Je vous promets que vous n'aurez aucun problème ! Je ferai tout pour
avertir prochainement le Conseiller Suprême - « Un petit mensonge qui ne peut pas faire de mal » - mais je souhaite en attendant trouver enfin la paix, la vraie. Là où vous m'emmenez, je la trouverai. La République des Tanyos est à l'opposé de Farwel sur le plan moral. Et alors, je pourrai rentrer pour poursuivre ma formation. J'ai besoin de temps !
« Cette maladresse... ! » Elle espérait avoir correctement déduit, du peu qu'elle avait vécu avec eux, et ne pas se tromper sur leur compte. Le géant voudrait l'aider, mais il lui fallait s'imposer auprès de la graffine. Le mari et la femme se respectaient comme des égaux. Leurs espèces respectives n'étaient-elles pas issues de sociétés égalitaires, après tout ? Elle n'en était plus si certaine, ses cours se mélangeaient dans sa tête sous l'importance de l'enjeu. Un espoir naquit quand elle vit le couple se dévisager, puis leur visage s'illuminer.
— Bon, nous ferons comme vous voudrez, mademoiselle, répondit
Lissandae avec gentillesse. Mais plus aucun problème, nous sommes
d'accord ? Désormais, un mot d'ordre : discrétion. Et vous nous quittez à Saline.
— Et vos sorts ? ajouta Wémélifera, perspicace. Si vous utilisez la magie,
on vous remarquera.
— Vous avez raison. À moins que vos vies en dépendent, je n'y aurai plus
recours.
Le couple sembla satisfait par ses engagements, du moins, pour le moment. Durant leur échange, le soleil s'était couché. Sur la ligne d'horizon, un ciel rosé et enchanteur dévoilait les ultimes manifestations de l'astre de vie. La jeune fille apprécia le spectacle. Puis, comme ses hôtes ne lui demandèrent aucune aide pour la préparation du repas, elle leur proposa spontanément son soutien. Ils refusèrent catégoriquement, et la graffine lui certifia qu'elle allait avoir du travail bien assez tôt. — Assez pour que vous nous maudissiez et que vous hâtiez votre départ.
Lana put ainsi faire la connaissance de Kinou, le vieux Kinou, prénom homonyme de l'animal impressionnant qui tirait la caravane. Grand herbivore musclé, originaire des froides contrées du sud de Daléor, recouvert d'un long poil épais, la bête surprenait également par ses oreilles tombantes qui touchaient presque le sol. L'attitude nonchalante de l'animal contrastait avec la puissance et la souplesse de cette force de la nature capable de tirer des charges dix fois plus lourdes qu'elle. Une branche des kinous fut domestiquée plusieurs siècles auparavant. Leur nombre se réduisait drastiquement d'année en année, évincé par l’utilisation massive des équidés, mais les kinous sauvages, dont la démographie ne brillait pas non plus, étaient actuellement indomptables. La domestication d'une branche de cette espèce semblait avoir rendu les autres encore plus farouches.
S'asseyant finalement à même le sol, dos à la caravane impeccablement sculptée par un artisan d'exception, la jeune fille se laissa envahir par un agréable sentiment de paix. Un instant, elle eut l'impression coupable d'être une fugueuse, mais cette sensation fut vite balayée par un besoin vital de se décharger de son passé. De vivre. De jouir de chaque instant sans être prisonnière de son identité.
Un peu plus tard dans la soirée, un ciel aux mille étoiles se dévoila au regard des gourmands rassasiés. Kinou, libre, cherchait des hautes herbes au loin. Le cuisinier avait préparé des omelettes mousseuses qui avaient laissé Lana repue de bien-être. Elle avait mangé avec un tel appétit qu'elle appréciait de ne pas avoir tâché sa tunique toute neuve, un haut de Lissandae. Sur elle, il descendait en dessous des genoux. Le vêtement bariolé lui allait à merveille, d'après sa propriétaire, « à condition qu'elle veuille bien se remplumer ». Cet avis, son mari le partageait, il n'avait pas manqué de la taquiner durant le repas en lui assurant que les œufs avaient pesé plus lourd qu'elle. Effectivement, en observant ses bras et ses jambes maigrelettes, Lana devait admettre qu'elle manquait de charme. Sans parler de la légère crasse qui la recouvrait encore, malgré le nettoyage vigoureux effectué par l'un de ses hôtes lors de sa léthargie. — D'où vous vient cet amour pour la cuisine ? demanda-t-elle soudain au
géant.
Wémélifera apprécia la question. Levant des yeux souriants au ciel, il bascula en arrière, ses bras soutenant son corps trapu. — D'aussi loin que remontent mes premiers souvenirs. C'est ma gran'ma
qui cuisinait comme ça. Mais la suite est une trop longue histoire à raconter pour ce soir. Quant à moi, me voilà aujourd'hui avec la plus exquise compagne du monde à faire le plus exquis métier du monde.
Lissandae se coucha délicatement et, étirant son long cou, posa sa tête sur les cuisses hautes de son mari. Elle ajouta :
— Et je peux dire exactement la même chose. — Vous êtes cuisinier ? demanda Lana à l'attention du géant.
« Quelle question stupide. »
— Exactement, petite. Et cette caravane, c'est mon lieu de travail, en ville. — Les gens mangent … ils achètent et partent manger ailleurs... où ?
Elle n'avait jamais entendu parler d'auberge dépourvue de chambres, de tables et de chaises, enfin... de mobilier, tout simplement. Comment ses clients se débrouillaient-ils pour savourer leur pitance ? — C'est eux les chefs ! Ils peuvent aller manger où bon leur semble, ou
rester sur place. J'ai fabriqué moi-même quelques chaises et tables pliantes que je dispose non loin de mon stand lorsque je m'installe. Ils sont sous le lit. Tu n'as pas bien fouillé, toi !
Le tutoiement convint à la mage, qui se sentit ainsi moins étrangère. — Oh ! Et vous allez de ville en ville, de découverte en aventure, ou vous
vous rendez toujours dans les mêmes endroits ?
Surprenant Lana, la graffine répondit sur un ton autoritaire, la tutoyant à son tour.
— Nous n'avons pas le luxe de pouvoir nous payer de l'aventure ! Si tu nous
aperçois sur les routes, c'est parce que nous allons en effet de ville en ville pour le travail. Quand nous en avons assez d'un endroit et que les affaires ont marché, nous partons sur une image positive afin d'éviter tout problème inhérent à la jalousie, par exemple. Wémélifera attend d'arriver sur son nouveau lieu de travail pour acheter des produits frais. Il adapte ses menus aux goûts locaux, et c'est reparti. Nous ne gagnons pas beaucoup de sous, mais cette vie nous convient parfaitement. Du moment que nous pouvons vivre en harmonie avec nos valeurs, qu'attendre de plus ?
La vie de ce couple était aussi attrayante qu'idéale, pour la jeune fille fatiguée par une vie faite de responsabilité, de mystère, de non-dit, de culpabilité, de destin tout tracé... alors qu’elle n'avait que dix-sept ans. — Et vous Lissandae ? Vous assistez votre mari ?
Sans ouvrir les paupières, les traits plus sereins, la belle femme-girafe articula chaque mot, comme si chacun d'entre eux représentait un souvenir cher. Son ton était redevenu chaleureux.
— Si nécessaire. Disons plutôt, je l'assiste quand il y a vraiment une foule
de gourmands affamés.
— La plupart du temps, quoi, expliqua son mari en riant. — Je dois l'admettre ! Mais j'aime travailler avec toi, heureusement. Moi, je
suis scribe et érudite. Tu dois savoir qu'il n'est guère courant de rencontrer des érudits, ou des scribes, en liberté. En ville, j'en profite pour proposer mes services, jamais trop loin de la caravane au cas où Wémélifera se retrouverait submergé d'admirateurs. Mais ce qui compte le plus pour moi… enfin, il faut bien gagner sa vie, d'où mes tâches en tant que scribe… ce sont mes services gratuits. J'enseigne mon savoir aux enfants, si leurs parents l'acceptent bien sûr. Certains, qui nous connaissent, emmènent d'ailleurs leurs progénitures avec eux. Les grands boivent et mangent pendant que j'enseigne aux petits. Quelle satisfaction !
Le géant hocha sa lourde tête.
— Hélas, parfois, soupira la graffine, ils ont plus besoin de leurs bras que
de leur laisser le temps de s'instruire. Cela dépend des contrées, des
villes, de la présence ou non d'autres enseignants dans la cité, voire de la saison, surtout dans les villes agricoles.
— Dans ces cas-là, on essaye plutôt d'être présents à la fin des dernières
récoltes de l'année, comme en ce moment. Les greniers, les silos, les bourses et les ventres sont pleins, l'humeur est au beau fixe, et les citadins nous reçoivent avec une joie connue des seuls ménestrels, ajouta le géant, tout sourire.
— Vous avez une vie rêvée...
— Que dis-tu ?
Lissandae claqua de la langue, visiblement en désaccord. Lana se mordit les lèvres. Elle avait si peur de l'irriter ! La femme-girafe l'impressionnait. — Songes-tu aux nombreuses fois où nous nous sommes fait attaquer ?
Cela nous est arrivé trop souvent pour que nous puissions les compter. On nous a déjà volé un véhicule, il y a des années de cela. Nos vies et celle de Kinou contre notre unique moyen de survie. Nous avons rebondi. Mais nous savons, à chaque voyage, que le danger rôde. En ville, ce n'est pas toujours mieux, surtout si la famine guette et que nous sommes sur place. Quand nous dormons, ce n'est parfois que d'un œil.
— Heureusement le bon œil, intervint Wémélifera. Y a pas beaucoup de
voleurs pour rester sur place lorsqu'un gars comme moi se lève, grogne des menaces et sort ses couteaux de dessous l'oreiller.
— Hum.
Sa femme sembla cette fois en accord avec les propos du géant. Lana, attristée par ces révélations, se doutait bien qu'au fond d'eux, ils savaient que la chance pouvait tourner à tout moment. Mais n'était-ce pas le cas de tous les êtres foulant les terres de Daléor ? En dehors des étudiants surprotégés de l'Académie...
Elle aurait aimé en savoir plus sur eux, connaître leurs origines, leur histoire, respective et commune, mais elle sentait doucement la fatigue la submerger et il en était de même pour ses hôtes. Au moins, ils ne l'avaient pas interrogée en retour, et la mage leur en sut gré. Elle avait encore deux nuits pour en apprendre plus et réfléchir sur l'apparence qu'elle devait emprunter afin de ne pas être reconnue.
***
Salik tenta de viser le pied de l'acacia faux-gommier, son jet d'urine s'obstina cependant à le contrarier. L’homme se concentra davantage, perlé de sueur malgré l'air frais, ses immenses yeux violet foncé en parti recouverts par ses sourcils froncés.
— Arrête tes conneries, chuchota une voix glaciale située derrière lui. On a
mieux à faire.
— Attends.
Salik finit par former une flaque dont il ne fut pas peu fier. Depuis tout petit, il avait acquis cette ferveur de la compétition avec ses défunts frères. Il s’agissait de l’unique trace qu’il avait conservée d’eux. — C'est bon, j'te suis.
Aussi silencieux qu'un serpent, il poursuivit sa course derrière son compagnon, un barbu dont il n'avait jamais cerné l'âge mais qui partageait sa terrible histoire. Cachés par la nuit noire et de hautes herbes, les deux hommes se rapprochèrent du camp qu'ils avaient repéré plus tôt dans la soirée, tandis qu'ils fuyaient vers la frontière pour la République des Tanyos. Le regard de Salik avait immédiatement répertorié les informations essentielles : une caravane intrigante, un feu de camp qui avait servi à la cuisine, un animal énorme endormi au loin, trois voyageurs, dont une gamine rachitique, une femme-girafe et un géant des plaines. Ce dernier était son unique source d'inquiétude, mais les deux femelles haïes semblaient inoffensives. Surtout la gosse. Une saloperie de Farwelienne. De toute manière, les brigands ne comptaient faire aucun bruit. Dissimulés, ils avaient attendu la protection de la nuit, et la disposition des voyageurs lors de leur plongée dans le sommeil, pour intervenir avant que les braises de leur feu ne s’éteignent complètement. Avec un peu de chance, ce que la vie leur devait cruellement, cette caravane proposait largement de quoi vivre pendant plusieurs lunes : argent, nourritures, et autres objets de valeur. Les deux hommes avaient caché efficacement leur joie lorsque les trois formes s'étaient endormies autour du feu. La caravane leur était offerte sur un plateau ! Ils ne prendraient pas le risque d'emporter la bête : l'animal risquait de faire un bruit malvenu. Il devait valoir une fortune, mais ils ne souhaitaient nullement affronter le géant en cas de réveil imprévu.
Se déplaçant avec discrétion, les deux hommes s'assurèrent du sommeil des voyageurs. Salik lança parmi eux une lourde branche morte récupérée auprès de l'acacia faux-gommier baptisé par ses soins. Elle tomba bruyamment à deux pas du visage du géant, qui ne réagit pas. Les hommes attendirent encore un instant, puis contournèrent le trio pour se faufiler dans la caravane. La porte était fermée, mais pas verrouillée.
« C’est trop facile. » La vie avait appris à Salik à ne jamais baisser sa garde et il ne trahirait pas son expérience ce soir.
Suivant son énigmatique compagnon d'infortune, il passa le seuil avant de s'arrêter au milieu de la pièce. Un flot de questions le submergea aussitôt. « Un lit double pour trois voyageurs ? Et c'est plus vide que dans mon ventre ici ! » La décoration verdoyante, sans valeur, était le seul luxe de l'habitacle spartiate. En dehors du lit et de placards certes élégants, mais impossibles à transporter, les seuls éléments potentiellement intéressants pour les voleurs se cristallisaient dans les tableaux. Et encore, n'ayant aucune connaissance en la matière, aucun des deux hommes ne connaissaient leur valeur sur le marché noir. De surcroît, il ne serait pas non plus aisé de les transporter. Coupant court à sa réflexion, Salik remarqua le regard appuyé de son compagnon. Il lui indiquait une paroi. S'approchant, le duo remarqua l'aspect particulier du mur, il s'agissait de planches superposées prenant la forme d'un escalier. En tâtant, Salik comprit le mécanisme. En poussant la première planche vers les suivantes, elles se mettaient à coulisser. Devant leurs airs ébahis, la cuisine de Wémélifera se révéla.
« Par mes crevards de guibolles ! » Salik avança une main fébrile et toucha tout ce qui se présentait à lui. « Nous sommes riches ! » Les ustensiles devaient valoir une fortune, les plus grandes auberges du monde se les arracheraient, où il était un baibur ! Son compagnon avait déjà sorti un sac en toile de jute et, délicatement, il décrocha un couteau parfaitement aiguisé suspendu face à lui. Suivant le mouvement, son cadet sortit son propre sac et s'apprêta à ouvrir quelques tiroirs pour les dépouiller. Il devait faire fi de son émerveillement s'il souhaitait rester efficace.
Le jeune homme, concentré, ne remarqua pas tout de suite la flamme sur sa droite. Son cœur manqua un battement lorsque son compagnon émit des jurons qui lui auraient coûté la vie en présence d'une femme. Son regard violet capta alors la source de son agitation.
Près de l'évier, des serviettes impeccablement pliées avaient pris feu.
« C'est quoi ce bordel ? » Salik n'avait pas fini de penser que déjà le feu s'attaquait au plan de travail en bois. Les deux hommes reculèrent ensemble.
— On se tire !
Le plus jeune ne se fit pas prier. Suivant les recommandations pertinentes de son aîné, il se retourna vers l'entrée de ce qui allait bientôt se transformer en fourneau. « Merde ! Mais merde ! » Il réfléchirait plus tard, pour l'heure, son unique souci était de se tirer. À la suite du barbu, il sauta en dehors de la caravane. Ils n'avaient pas fait dix pas qu'un souffle ardent les bouscula violemment en avant. Affolé, Salik plaça les mains devant son visage et se retourna. Dans le paysage noir, le contraste du véhicule enflammé lui coupa le souffle. En quelques secondes, cette promesse de richesse et de ventre nourri s'était muée en brasier. Envahi par le monstre brûlant, le bois n'était plus visible et une fumée dense enveloppait le spectacle, un halo mortel qui se perdait dans les cieux. « On doit voir ça jusqu'à Q'kuelyan. »
La capitale de Farwel était située loin au nord-ouest, mais jamais l'homme n'avait assisté à un feu aussi intense. Et captivant. Il ne s'intéressait même plus à son compagnon. Il perdit totalement la notion du temps et de sa situation. Le feu l'intriguait comme la lumière attirait les insectes. Salik eut le sentiment d'être le témoin privilégié d'un événement qu'il ne reverrait jamais plus, d'un phénomène impossible et surnaturel. Toutes les nuances des couleurs chaudes dansaient devant ses yeux et son corps paralysé. Il ignorait la chaleur, les cendres sur ses bras, la fumée suffocante. Il ne remarqua même pas la frêle silhouette accroupie, cachée en partie par les flammes destructrices. Il ne se posait aucune question, victime de son besoin de contemplation, face à un feu dont le combustible paraissait immortel.
— Qu'est-ce que tu fous crétin !
Une main vigoureuse s’abattit sur son épaule, une claque violente qui le ramena sur terre.
— Faut s'tirer ! TOUT DE SUITE !
Plus que les mots, les décibels violant son tympan achevèrent de le réveiller. Le cœur battant, Salik se retourna et, sans un regard en arrière, prit ses jambes à son cou. Il courut comme s'il devait rattraper le Salik-qui-n'aurait-pas-rêvassé. Les deux hommes se fondirent dans la nuit et disparurent, loin de la caravane maudite et de leurs projets partis en fumée.
***
Lana, accroupie à côté de la caravane, observa attentivement les hommes jusqu'à leur disparition complète. Elle sentait le regard de ses deux hôtes, toujours couchés près du camp, sur sa nuque exposée. Son vêtement ample, soufflé par la puissance du feu, ballottait contre ses flans. Il lui fallait attendre encore un peu.
— Je pense que c'est bon, Lana. Ils doivent être maintenant sur les terres
glacées d'Empassoa avec la frousse qu'ils ont eue.
La voix basse de Wémélifera était sage. La mage ne pouvait cependant oublier sa vision du plus jeune des deux voleurs. Si l'autre homme ne l'avait pas secoué, il serait peut-être toujours près d’elle. Cet intérêt inattendu pour son feu l'intriguait et l'effrayait tout à la fois, elle craignait que les voleurs ne reviennent sur leurs pas, poussés par la curiosité. Avaient-ils remarqué que la caravane restait intacte derrière le rideau de flammes ? Que les serviettes ne s'étaient pas consumées entièrement ? Regardaient-ils toujours dans leurs directions ?
— Baisse ta garde, jeune fille. Tu vas attirer l'attention sur nous, murmura
Lissandae.
Ces mots touchèrent la raison de la mage. La seconde suivante, le brasier s'éteignit. Puis la caravane réapparut comme si rien ne s'était passé. Lana sentit son énergie se consumer et perdit l'équilibre. Lissandae la retint à temps.
— Ça va, juste un petit étourdissement. — Avec ce que tu viens d'accomplir, ça me convaincra pas... chuchota le
géant, accroupi à leurs côtés.
La jeune femme eut du mal à interpréter les expressions faciales de ses hôtes. Était-ce de la peur ? De l'admiration ? De la stupeur ? Les massages inattendus et discrets de la graffine sur son bras traduisaient plutôt une affection bienvenue.
Wémélifera se releva et jeta un œil troublé à l'intérieur de son foyer mobile. La confusion s'accentua dans son regard, de la sueur recouvrit son corps.
— Pas une trace de brûlure. Je... j'admire ceux qui guerroient sur un champ
de bataille où l'ennemi a un conseiller dans ses rangs.
— Généralement, sourit Lana, chaque camp à son conseiller. Enfin...
Elle savait que des souverains fous avaient déjà envoyé leurs sujets se jeter dans une galère perdue d'avance, sans mage en protection, face à un mage ennemi. Ce n'était pas de l'histoire contemporaine. « Oui, nous faisons peur, et je dois sûrement être la plus effrayante d'entre tous. » Se redressant en position assise, Lana resta adossée à Lissandae, qui ne cessait de la masser. Gênant. Mais au fond, la jeune fille appréciait. — Comment va Kinou ?
— Oh... t'inquiète pas pour lui, du moment qu'on ne cherche pas à le blesser
ou à toucher un membre de sa famille, cet animal se moque qu'il neige où qu'il vente.
Le géant jeta un rapide coup d'œil à l'animal nonchalant, fidèle à sa réputation.
— Il s'est rendormi.
Le silence qui suivit permit à tous trois de se détendre. La jeune fille se laissa bercer, son esprit vagabondant dans le passé immédiat.
Un bruit sourd avait réveillé la jeune femme. À peine ses paupières s'étaient-elles ouvertes qu'elle remarqua la présence inhabituelle d'une branche près du géant des montagnes endormi. Parfaitement réveillée, elle canalisa ses pouvoirs et sonda son environnement. Elle pouvait brosser un tableau parfait de son entourage à partir des points de chaleur. Elle n'eut néanmoins pas besoin de pousser ses recherches bien loin : des silhouettes rapides et silencieuses passèrent à quelques pas des corps allongés. Et elle comprit. Des hommes, pas bien épais, qui avaient vérifié la profondeur de leur sommeil et les évitaient pour se diriger vers le véhicule. Des victimes de la société injuste de Farwel. À coup sûr.
La mage réfléchit. Cette caravane et son contenu étaient la clef de la survie du couple. En même temps, ces hommes n'étaient pas coupables et méritaient de vivre. Enfin, ils ne devaient surtout pas découvrir l'existence de la jeune mage en fugue. Trois frottements d'ailes de criquet plus tard, le plan de Lana était formé. Elle se redressa, profitant de la disparition des voleurs à l'intérieur de la caravane, et réveilla le couple, un doigt sur les lèvres afin de solliciter leur silence. Inquiets, ils lui firent toutefois confiance et comprirent dès qu'elle leur indiqua la caravane et leur chuchota « wiz », voleur en langue graffine.
Lana se rendit à son tour près de la porte, poids plume plus silencieux qu'un serpent. La tête au niveau du marchepied, un coup d’œil fugace et risqué lui permit de saisir la situation. La petite fenêtre laissait entrer une frêle lumière. Issue du feu mourant de leur camp, elle permettait aux hommes de s'orienter. Ils avaient découvert la cuisine et se servaient sans scrupule. La jeune femme avait peu de temps. Fixant la silhouette des serviettes, près de l'évier, elle canalisa ses pouvoirs. Son objectif était d'enflammer le contour de chaque objet, mais de produire un feu suffisamment contrôlé qui puisse frôler la matière sans la toucher. Un feu volant. Tout un programme. En était-elle capable ? Avec l'embrasement du véhicule, elle dut fournir un effort surhumain, elle qui était encore meurtrie par sa récente errance. Malgré sa concentration, elle comprit qu'elle livrait une prouesse.
Qui fut couronnée de succès.
Non loin de là, un regard intrigué observait la scène. Finalement lassé, Kinou se recoucha plus loin, ses poils n'étaient décidément pas adaptés à ce monde obsédé de chaleur.
Dès le lever du soleil, ils se mirent d'accord sur la nécessité de transformer Lana le jour-même, de la rendre méconnaissable. Lissandae s'occuperait de la coupe tandis que le géant préparerait une teinture grâce à la sève d'une fleur k'ombole, une habitante des oasis des Tanyos et de Farwel. Lorsque le soleil fut à son zénith, la jeune fille put enfin toucher ses cheveux et estimer les dégâts. La femme girafe lui avait largement rafraîchi la longueur. Désormais ses cheveux n’arrivaient plus qu’au niveau de ses omoplates. Elle avait justifié sa décision comme une nécessité inhérente à ses nœuds et ses mèches sauvages. De plus, une frange épaisse lui recouvrait le front.
— C'est le secret pour changer de tête.
La coiffeuse avait tenté de dompter les boucles pendant un temps infini. Le plus difficile pour Lana était d'accepter sa nouvelle couleur, un blond presque blanc qui lui donnait l'impression d'avoir perdu la seule part de son identité qu'elle appréciait. De toute façon, elle n'avait pas le choix. Ses hôtes lui avaient assuré qu'elle était adorable, qu'il ne lui restait plus qu'à se remplumer, et il serait impossible de la reconnaître. D'après la graffine, les yeux verts de Lana s'accordaient impeccablement avec cette transformation. Son compagnon, plus inquiet, estima dommage qu'on ne puisse teindre ses iris :
— Avec des yeux pareils, on pourrait te reconnaître, mais on ne peut rien y
faire. Tu sais pas faire ça avec la magie ?
Non, elle n'en connaissait pas le sort.
Le changement de nom fut plus complexe qu'elle ne l'avait imaginé. Il s'agissait de trouver une appellation sur laquelle elle réagirait suffisamment vite, de consonance farwelienne. Ils y réfléchirent dans la matinée, aussi la jeune mage dut concilier aux alentours de midi la découverte de sa nouvelle tête avec sa nouvelle identité. Lupya.
Lupya conserva sa tunique bariolée, cadeau de la femme girafe, et l'agrémenta d'une cordelette fine. Lissandae lui proposa d'accéder à volonté à ses vêtements, mais la jeune fille sentait qu'elle aurait une nette préférence pour ce premier habit, symbole de sa nouvelle identité.
Le seul miroir du couple était trop petit pour qu'elle puisse se contempler intégralement, mais les yeux pétillants et amusés du couple lui suffisaient. — Tu es méconnaissable ! Une petite Farwelienne dans les habits d'une
graffine.
Telle une enfant, elle apprécia.
La caravane repartit en début d'après-midi. Lupya, assise à la droite du siège avant, un peu compressée et chatouillée par la queue pourpre de sa voisine, jeta un dernier regard derrière elle, sur l'endroit où ils avaient campé. À mesure que cet espace disparaissait de sa vision, elle réalisait ne plus ressentir aucune mélancolie. La jeune mage rousse terrifiée, torturée et dangereuse, totalement perdue, qui répondait au nom de Lana… avait disparu. Disparue, engloutie par le désert de Farwel, par son sable brûlant et par ses propres démons intérieurs. Elle avait emporté avec elle ses terreurs, ses déchirements, sa violence, ses trous de mémoire, sa solitude absolue, et toutes les horreurs… Ces horreurs qui la caractérisaient et faisaient partie de son histoire. Lupya n'eut aucune pensée pour la famille de Lana, pour Chelaz, pour ses amis de l'Académie, car Lupya ne connaissait pas ces personnes. Elles représentaient Lana, cette fille qu'il avait fallu effacer afin que le monde se porte mieux.
Ces personnes se débrouilleraient tellement mieux sans son existence !
Reportant résolument son regard droit devant elle, vers le futur, vers Saline, vers un avenir aussi inconnu que prometteur de simplicité, la jeune fille blonde adopta pleinement sa nouvelle identité.
Il s'agissait, après tout, d'une question de survie.
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