Les Mémoires Oubliées - Tome 1: Les Chimères d'une étincelle (French Edition)
Chapitre 2
L’académie
« Lorsque leur don se révèle, leur malédiction commence.
Ils perdent tout, même leur identité. En échange, leur nom accède à l’immortalité.
Ces enfants sont les garants de la paix. Sans eux, sans leurs sacrifices, la plupart des races s’éteindraient, annihilées en silence par la loi du plus puissant »
Les pérégrinations d’une Sokalienne, Tome II, p.12
Six lunes plus tôt…
Dans le couloir, de nombreux étudiants attendaient. Des humains, pour la plupart. Tous vêtus de leur vêtement de nuit, le visage inquiet.
Lana Q'Aaykin était assise dans son lit, ses yeux grands ouverts perdus dans le vide. Ses cheveux de feu et sa chemise de nuit étaient collés à sa peau couleur miel, révélant sa maigreur inquiétante. La mage de seize ans les avait encore réveillés, hurlant à la nuit comme à chacune de ses périodes de cauchemars inexplicables. Depuis, elle restait statique, insensible aux tentatives de ses amies pour la ramener à elle.
Face à elle, son aînée de près de dix années, Pénélope Kiosa, noire de peau comme de cheveux, transpirait presque autant que la jeune fille. Ses muscles tendus ressortaient sur ses bras et ses yeux clairs ne lâchaient pas les iris vert forêt de son amie. La télépathe usait de ses facultés pour ramener la cadette à la réalité.
En retrait, Elsa Elshedo, une jeune femme brune de l’âge de Pénélope, fixait la scène, sourcils froncés.
Quand, enfin, Lana sembla reprendre ses esprits. Elle susurra lentement : — Pen…
— Lana, ma chérie, tu nous as si fait peur. J'ai mis bien plus de temps à te
ramener que la dernière fois.
Lana n’avait pas encore récupéré. Elle secoua doucement la tête, semblant remettre ses idées en ordre, avant de murmurer : — Par les dieux… Ça a recommencé… j’ai réveillé… — Toute la tour chérie, mais tout le monde dort à nouveau, ne t'en fais pas.
Lana évitait constamment d'en parler, après coup. Une fois qu'elle avait retrouvé toutes ses facultés, son esprit se refermait aussi efficacement qu'un coffre scellé, dont ses amies ne possédaient pas les clefs. Ces dernières devaient donc user de tous leurs talents pour la faire parler dans les secondes qui suivaient son retour.
— Vraiment pardonne-moi, mais nous devons savoir. Que s'est-il...
Pénélope ne sut de quelle manière terminer sa phrase sans pousser Lana dans ses retranchements. Elle fut rassurée lorsque la mage du feu répondit d’une voix où perçait une certaine précaution.
— Le feu. Mon corps brûlait. Mes nerfs brûlaient. Tout. Je sentais mes
yeux, mon visage, mes organes, mes os partir dans une douleur innommable. Et je tombais, sans fin, comme un projectile…
Perplexe, Pénélope hocha doucement la tête.
— Tu sais où tu étais, qui tu étais ?... C’était toi je veux dire ? Ou s'agissait-
il d'un autre corps ? Peut-être as-tu des capacités de divination...
Lana fronça les sourcils sous l’effet de la concentration et un V s'inscrivit au-dessus de son nez, sous un front encore perlé de sueur. — Je me souviens de la douleur, le feu, dans un détail terrifiant. Jamais je
n'ai ressenti cette scène avec un tel degré de réalisme. J'ai l'impression que ce rêve n'en est pas un et que sous ma peau, tous mes organes sont brûlés, pour de vrai.
La jeune fille se mordit les lèvres, ferma les yeux. « La pauvre, songea la télépathe. D’abord les insomnies, puis la perte de l’appétit et sa peur constante de frôler la mort. » Quelque chose lui échappait. Quelque chose d’essentiel. Et bientôt, elle ne serait plus auprès de Lana pour lui apporter du réconfort. Elle allait la perdre, comme elle allait perdre Elsa. — Pen, oh Pen !
Lana saisit le bras de la télépathe, avant de fermer les yeux. Elle sembla lutter contre les larmes. Maternelle, Pénélope passa une main réconfortante sur le bras de la jeune fille. Tandis que cette dernière fermait les paupières, elle se tourna vers Elsa, lui intima le silence.
La mage brune se renfrogna.
***
Le reste de la nuit s'écoula sans autre incident. Lorsque les rayons du soleil finirent par réveiller le visage pâle de Lana, cette dernière émergea d'un sommeil réparateur. Ou était-ce l’œuvre de son énergie ? Elle ne pouvait le dire.
Elle se souvint alors de son rêve, mais déjà il ne faisait plus qu’écho dans la douleur. Des événements relatés à ses amies, elle avait en tête les paroles, mais elle ne se souvenait plus les avoir vécus. Puis elle fronça les sourcils à l'idée des interrogatoires qu'elle allait subir dans la journée. Comme toujours, ils seraient vains, ne serviraient qu'à la déstabiliser et à maintenir les inquiétudes des étudiants et des enseignants à son égard. Mais il fallait bien baisser un peu les yeux, exprimer de l'humilité, lorsqu'on avait réveillé plusieurs dizaines de personnes au beau milieu de la nuit...
Enfin décidée à affronter la journée, Lana aéra son lit, poussa le volet de sa grande fenêtre, saisit du linge propre, puis quitta sa chambre. Les bains se trouvaient à l'étage supérieur, un atout non négligeable pour elle car certains résidents devaient monter ou descendre de multiples étages pour y parvenir.
Arrivée devant la pièce réservée au sexe féminin, la jeune fille poussa la lourde double porte et fit face aux immenses bains qui occupaient la salle vitrée. La décoration, humble mais largement suffisante pour les occupantes potentielles, se limitait à des plantes adaptées. La vue à trois-cent soixante degrés sur les environs accaparait tous les esprits rêveurs, surtout lors des journées où la météo se révélait clémente. Avec un regard sur les champs de coquelicots pourpres situés non loin de la tour, Lana enleva sa chemise et la jeta dans les paniers réservés à la blanchisserie. Elle réalisa alors qu'elle était seule... constat improbable à moins que l'heure ne soit plus avancée qu'il n'y paraissait. Elle tenta d'apercevoir le soleil à travers les baies vitrées, en vain. Son échec confirma la position trop haute de ce dernier. Il était donc près de midi. Malgré les cours, on l'avait laissée dormir !
Sur un haussement d'épaules, la jeune fille s'avança en direction du bassin le plus proche, jusqu'à ce que l'eau fraîche l'engloutisse complètement. Lorsque son visage ressortit de l'eau, elle songea que rien n'était plus exquis que la sensation d'être décrassée.
La journée s’annonçait belle. Elle aurait dû l’être. Puis une ombre envahit les pensées de la mage.
Elle repensa à la nuit passée. À l’inquiétude de ses amies. Ces amies qu’elle allait perdre prochainement… Mais comment s’en sortirait-elle sans elles ? Elle n’avait plus la force de supporter de nouvelles séparations ! Plus la force d’affronter ses peurs…
La jeune fille figea ses pensées durant quelques minutes. Puis elle se retira du bassin et usa de son don pour se sécher. Elle s'approchait de ses affaires quand une sensation familière l’assaillit. Une force magique tentait de franchir les barrières de son mur mental. Habituée, elle ouvrit naturellement son esprit à la télépathe.
— Lana ! Enfin te voilà réveillée. Comment tu te sens ? — Pen… je vais très bien. On m’a laissé dormir jusqu’à maintenant ! — Harwyn a été clair ce matin. Repos pour Lana. Mais ne va pas
t’imaginer qu’il va te ménager maintenant que tu es réveillée.
— Une chose après l'autre. Je vais d'abord avaler une montagne de
nourriture, j'ai l'impression de ne rien avoir avalé depuis des semaines.
— Oula ! C'est du sérieux. Mais je te rassure, cela aussi, Harwyn l'a prévu
et je n'ai pas eu besoin de le lui suggérer. Va directement aux cuisines, une marmite a été préparée pour une seule personne dénommée Lana et les directives ont été données de la laisser manger sur place à son arrivée. Les marmitons doivent être déboussolés.
La mage du feu éclata d’un rire franc. La joie l'envahit et elle éprouva une profonde gratitude à l’attention de son amie. — Harwyn t'attend après ton repas. Je le préviens de ton réveil. — Pen. C'est pitoyable comme mot, tellement insuffisant à exprimer ma
gratitude, mais encore une fois, merci.
— Oh ! Arrête avec ça maintenant… À plus tard !
La télépathe se retira de sa tête. Lana s'offrit un sourire et s'habilla rapidement. Elle aurait aimé vivre à l’Académie toute sa vie, aux côtés de ses sœurs adoptives. Hélas…
Pénélope n'avait pas exagéré. Devant la curiosité mal dissimulée des marmitons humains, Lana avala l'équivalent de plusieurs repas et engloutit une volaille, des quantités scandaleuses de tranches de pain, quelques œufs, un demi fromage fort en goût comme en odeur, un nombre invraisemblable de figues et d'abricots séchés et une tartelette au citron, avant d'achever stoïquement le tiers restant d'une tarte aux pommes de la veille. « Pauvres marmitons, je leur donne du travail supplémentaire… » Mais face au bien-être procuré par un estomac rassasié, difficile de résister !
La gourmande se rendit ensuite devant le bureau du Conseiller Suprême. Plus rien ne pouvait la sauver d'un affrontement avec leur supérieur à tous, pas même les milliers de marches qui l'emmenaient doucement, mais sûrement, au sommet de la tour. Comment faisait-il pour les monter et les descendre, encore et encore, jour après jour ?
La porte s'ouvrit toute seule avant même que Lana ne puisse annoncer sa venue. Derrière un bureau rangé et lustré, le Conseiller Suprême s'activait à achever un écrit. La plume en action, il invita de sa main libre la jeune fille à s'installer devant lui.
Lana traversa la pièce parsemée de classeurs parfaitement alignés et ne s'étonna même plus de la présence d’un monticule de roches abritant un dragon des bois. Ces animaux nocturnes cherchaient à éviter les regards extérieurs lors de leur sommeil, non pas par crainte d'être attaqués, mais plutôt par souci d'éviter la fuite de toutes les proies potentielles qui, dans la nature, risquaient de prendre la poudre d'escampette à la vue du prédateur. La mage du feu ne vit donc pas le magnifique reptile aux couleurs sanguines, dont elle savait que la crinière pourpre entourait une tête démesurée dotées de mâchoires effrayantes. Elle était intriguée par cet étrange animal de compagnie, et jamais la peur ne l'avait saisie, même le jour où ses yeux le virent pour la première fois. Si longtemps auparavant. « Des siècles semble-t-il. »
Le fauteuil qui lui avait été indiqué se trouvait plus bas que le siège de l'hôte, une façon efficace de rappeler à tout un chacun sa place au sommet de la tour. La jeune fille résista contre une furieuse envie de s’enfuir.
Harwyn, le Conseiller Suprême des dix-sept États, était le plus âgé, le plus expérimenté et le plus puissant des habitants de cette tour. Pourtant, l'homme ne laissait rien deviner. De taille moyenne, plutôt fin et peu musclé, il avait des yeux clairs et une tête lunaire encadrée par une masse épaisse de cheveux bruns et bouclés. Son âge était impossible à déterminer. Il pouvait tout aussi bien avoir vingt ans que cinquante. Le fruit de la magie ? Ses habitudes vestimentaires, simples, ne traduisaient pas mieux son statut. Il portait toujours une robe à la couture serrée, dans les nuances de la couleur violette. Un rubis noir d'encre, porté en collier, était le seul signe visible de sa puissance.
L'homme posa sa plume et, rangeant ses papiers dans un tiroir, observa à son tour la jeune femme, qui frémit. Ses yeux violets la mettaient systématiquement mal à l'aise. Ils semblaient lire en elle comme dans un livre ouvert. Pourtant, Lana ne l'avait jamais senti tenter d'entrer dans son esprit, à l'instar de ce qui lui arrivait lorsque Pénélope voulait communiquer mentalement.
— Lana Q'Aaykin, des terres de feu. Comment vous sentez-vous ? Avez-
vous pu tirer profit de la tranquillité que j'ai imposée à votre égard ce matin ?
— Maître, votre attention m'a offert tout le loisir de me reposer
convenablement. Je suis désormais parfaitement disposée à effectuer mes tâches quotidiennes.
— Disposée physiquement... mais vous conviendrez que je puisse
raisonnablement me faire du souci au sujet de votre état de santé mental. Quels rêves ont pu vous troubler à ce point, cette fois-ci ?
— Des cauchemars incompréhensibles, maître... comme toujours. — Incompréhensibles pour une étudiante, Lana Q'Aaykin. Vous allez de ce
pas me les rapporter. Je vous prie d'accepter mes excuses pour la gêne dans laquelle je vous place peut-être mais il est de mon devoir de vous aider. À cette fin, vous devez coopérer.
— Maître...
Acculée, la jeune femme relata ce qu'elle avait déjà raconté à ses deux amies. Elle doutait fortement que le Conseiller Suprême puisse en tirer quelque chose. Cependant, elle respectait assez son maître pour se plier à toutes ses demandes et elle n'ignorait pas qu'il était mille fois plus sage qu'elle. Plus mystérieux, aussi. Lorsqu'elle acheva son récit, les yeux de Harwyn la découpaient mais n'exprimaient rien de ses émotions. Après un silence pesant, durant lequel Lana ne sentit plus que le battement sauvage de son cœur, il prit la parole.
— Vos cris, cette nuit, n'ont jamais été aussi intenses. Vos souvenirs se
limitent clairement à un extrait infime de vos cauchemars. Pourtant, vous dites la vérité. Je vous connais tous comme si vous étiez mes propres enfants, même si cela doit vous échapper. Je vous prie donc de comprendre ma décision Lana, mais Pénélope Kiosa va déménager dès ce soir dans votre chambre. Ou vous vous rendrez dans la sienne, peu importe. Au prochain événement de ce genre, je vais lui donner ordre
d'user de ses pouvoirs sur vous sans vous réveiller ni chercher à vous apaiser. Nous devons comprendre.
— Mons... maître.
La jeune femme ferma les yeux et inspira. Elle ne voulait ni mêler Pénélope à ses démons, ni en savoir plus, ni souffrir davantage. Son inconscient devait avoir d'excellentes raisons pour garder prisonniers certains secrets. Plus elle arrivait à s'éloigner de ses cauchemars une fois éveillée, mieux elle se portait.
Pourtant, sa curiosité l'appelait à en savoir plus. — Lana, si vous voulez bien me laisser travailler maintenant. J'informerai
moi-même Pénélope de mes ordres. Vous conviendrez ensemble des détails. Bonne journée à vous.
— Au revoir maître, je vous remercie pour votre attention.
En quittant la pièce, Lana songea que le Conseiller Suprême aurait mieux fait de la laisser régler ses comptes toute seule. Elle n’oublia tout de même pas de jeter un dernier regard au monticule de roches.
Au même moment, Pénélope et Elsa suivaient un séminaire sur les systèmes juridiques des États. Lana, plus jeune que ses deux amies, ne suivait pas encore leur programme d'études. Elle attendait impatiemment la fin du séminaire, assise devant la porte fermée de l’amphithéâtre. Pour s’occuper, elle rongeait ses ongles. « Il faudrait que j’arrête ! »
La voix de l'enseignant traversait la porte. Lana aurait apprécié qu'il manifeste davantage ses émotions lorsqu'il parlait de règles dont l'existence la faisait hurler au scandale. L'inceste ou l'anthropophagie, par exemple. Même le meurtre était autorisé dans certains pays. À Farwel, d'où venait Lana, la condamnation d'un homme ou d'un garçon était affaire courante. Mais les mages n'avaient rien à dire, car il s’agissait d'affaires internes. Les conseillers n'assuraient la paix qu'entre États. Les étudiants en fin de formation devaient avoir appris à afficher une neutralité permanente, cette paix en dépendait.
« J’espère ne jamais être affectée à Farwel. Je déteste mon propre peuple alors que je n’en garde aucun souvenir ! »
Enfin, des bruits indistincts éclatèrent derrière la porte, qui s’ouvrit. Le cours était fini. Les étudiants s'agitèrent, quittant les gradins en discutant. Ils étaient tous en fin de formation, présents à l’Académie depuis plus de vingt ans. Tous bientôt prêts à assurer leurs futures missions, qu’elles soient celles d’un conseiller ou celle d’un enseignant. La jeune fille était partagée, en les regardant. D’un côté, elle les enviait, ils seraient bientôt libérés du poids des cours ! D’un autre côté, leur passage devant Harwyn n’allait plus tarder à arriver…
Elle chercha alors ses amies du regard. Un petit satyre la remarqua et s'approcha d'elle, les yeux pétillants, la démarche fluide malgré l'angle formé par ses jambes arquées. Ses longs cheveux épais lui tombaient en permanence sur le visage lorsqu'il ne les attachait pas. Quand elle le remarqua, la jeune fille sourit.
— Salut Lana, tes cours ne te suffisent pas, tu viens écouter aux portes ?
Comment tu vas ?
— Je n’ai pas à me plaindre, mais la confrontation au sommet a été plus
éprouvante que la nuit que j'ai passée. Je t'ai réveillé, au fait ?
— Tes cris sont parvenus jusqu’à ma chambre, je ne vais pas te mentir… et
je me suis ajouté à la masse d'inquiets qui attendaient devant ta porte jusqu’à ce qu’Elsa vienne nous rassurer. Je sais que je ne suis pas utile dans ces moments-là mais j’ai besoin de venir. Ne sait-on jamais ? Et j'espère que tu vas mieux ?
— Ne t'en fais pas, je vais beaucoup mieux, grâce à Pen. J’espère que c’est
le cas de tous ceux que j’ai dérangés… Heureusement, le souvenir de mes cauchemars s’estompe vite à mon réveil, sinon je deviendrais folle.
— Je sais que les filles sont là, mais n'oublie pas que… enfin, je ne
demande qu'à t'aider.
— Merci Max, vraiment. Je sais très bien que je peux compter sur toi !
Mais j'espère que tu comprends si je te dis que mon silence n'a rien à voir avec un manque de confiance ou je ne sais quelle autre ânerie...
— Lana ! Tu as survécu !
Pénélope et Elsa avaient rejoint les deux amis. La télépathe semblait sereine, mais la mage brune cachait difficilement son inquiétude. L’interpellée leur raconta son entretien au sommet, avant de les rassurer une énième fois. Puis ils se rendirent tous quatre dans la salle de restauration, où un déjeuner copieux les attendait. Cette pièce située dans les premiers étages de la tour, circulaire et dotée d'une mezzanine, offrait assez de places assises pour tous les résidents, un atout non négligeable en période de pointe. Lorsqu'ils furent installés, Lana se servit généreusement dans le buffet proposé au centre de leur table ronde, mystérieusement renfloué et réchauffé par des mécanismes auxquels les étudiants ne s'intéressaient pas. Lana savait seulement que des humains dénués de magie assuraient les tâches domestiques de l'Académie, dont celles de la cuisine. Après plusieurs bouchées, la jeune fille se nettoya les doigts et tourna son regard vert forêt en direction de Pénélope. « Bon, elle a le ventre plein, c’est maintenant ou jamais ! » Elle l’interpella :
— Tu auras droit à des nuits blanches désormais. Le grand patron veut que
je dorme avec toi. Je suis vraiment désolée Pen...
— Quoi ?
La télépathe ouvrit de grands yeux, avant de reprendre. — Tu es en train de me dire que j'ai une chance inespérée de t'aider plus
efficacement ? D'apaiser ton esprit dès le début de ton calvaire ? Permets-moi de chanter à la gloire de Harwyn !
La conversation attira l'attention des deux autres, particulièrement celle d'Elsa qui se querellait avec une pâte feuilletée. — Tu chanteras pour qu'il ait une bonne colique et en silence, chuchota
Lana. Il voulait t'informer lui-même de ce qui suit mais je ne supporte pas l'idée de cette épée de Damoclès au-dessus de ma tête... ta réaction... disons... bon. Reste calme, Pen. Tu n'auras pas le droit de m'apaiser. Tu devras seulement rentrer dans ma tête pour analyser ce qu'il se passe…
Elsa mit une main devant sa bouche tandis que Max croisait et recroisait ses sabots. Pénélope éclata.
— QUOI ?!
« Au moins c'est fait. » Elsa intervint dans la discussion. — Attends Pen, si tu n’étais pas là, Lana devrait de toute façon affronter ses
cauchemars. Si tu les apaises, tu ne feras que soigner les symptômes, pas la cause, et ça recommencera tôt ou tard. Harwyn est impitoyable mais il a raison sur un point, on doit trouver l'explication de ces maux. Grâce à toi, Lana affrontera peut-être pour la dernière fois ses visions !
« Merci Elsa ! » Ces mots agirent efficacement sur la mage à la peau d’ébène. Lana elle-même fut touchée par les arguments de la Sokalienne. Elle ne pouvait cependant pas se mettre à la place de Pen, qui allait assister à contrecœur au calvaire d'une amie sans avoir le droit d'intervenir pour l’apaiser. Finalement, la jeune fille retrouva une respiration normale lorsque la télépathe se laissa convaincre.
— Je me plie à la raison... en espérant que je saurai tempérer mon cœur
lorsqu'il me faudra jouer les héroïnes.
Lana offrit un sourire sincère à sa nouvelle compagne de chambre. Elle posa la main sur son bras.
— Dis-toi que celle qui souffre le plus c'est toi, pas moi. Toi, tu agis, tu vis
consciemment un supplice. Tu le fais pour moi. Je devrais me rendre dans la cour des grands pour te rendre un jour la pareille.
— Toi, ma petite, tu ne me convaincs pas, mais je suis touchée par ta
tentative pour me ménager. Je vous promets de faire mon possible pour être à la hauteur, même si je ne suis pas la personnalité la plus adaptée à cette... mission.
— Pénélope ?
Max intervint dans la conversation pour la première fois. Aussitôt, Lana surveilla la réaction de ses sœurs. Le satyre se sentait toujours gêné en présence de Pen et surtout d’Elsa. Il était l'ami de la mage du feu, et bien qu'il s’entende parfaitement avec les deux autres étudiantes, ils n'avaient jamais développé plus qu'une bonne camaraderie. Au grand dam de Lana qui n'en comprenait pas la raison. Max était adorable ! — Si tu veux, je peux te donner un talisman de courage. C'est mon dada et
de toute façon je veux vraiment que ça marche.
Il était difficile pour les possesseurs du Don de comprendre, encore plus de croire en la magie des satyres. Espèce vouée aux rituels et aux gris-gris, ces êtres hybrides manipulaient une magie particulière. Elle était considérée par beaucoup de conseillers comme inférieure au Don. La faute revenait aux nombreux usurpateurs qui se servaient des mêmes outils en l'absence de magie. Seule la superstition animait leurs rituels. Hélas pour le peuple à barbiches, leur magie et celle des charlatans étaient la plupart du temps confondues. Néanmoins, Pénélope était une jeune femme raisonnable. — Je te remercie, je l'accepte volontiers. Rien ne sera de trop dans cette
aventure mentale.
— Même pas mes pensées, ajouta Elsa.
Lana soupira de gratitude. Max était ravi, même s’il regardait la Sokalienne d’un œil méfiant. La jeune fille lui adressa un clin d’œil. Son peuple d’origine, les Farweliens, était peu ouvert à l'inconnu. Mais étonnamment, la jeune fille possédait de façon innée une curiosité édifiante. Elle croyait possible tout ce qu'on ne lui avait pas démontré comme étant impossible. On l’avait longtemps taxée de naïveté. Avec les années, elle n'avait pourtant pas changé.
Le reste de la journée, Lana affronta un cours de finances, pendant que ses amis s'amusaient lors de jeux de rôle, utiles pour accroître leur niveau en diplomatie et en gestion de conflits. Comme elle les enviait ! Que ne fallait-il pas endurer pour devenir conseillère. Elle devrait encore supporter au moins huit années d’étude, peut-être plus, pour être prête à gérer les questions d'ordre financier, l'économie en général, l'administration des agents d’un État, l'aspect social et éthique, les stratégies à adopter en cas de conflit, les affaires extérieures et la diplomatie, le domaine juridique, la justice, et bien d'autres domaines annexes.
Elle serait affectée, à l’instar des autres étudiants, en fonction de sa personnalité et de ses compétences. Chaque pays formulait sa demande, mais Harwyn avait le dernier mot. « Pitié, pas Farwel, tout sauf Farwel… »
Ce système d'affectation était redouté par tous. Il était arrivé que d’anciens étudiants de la même promotion se retrouvent à s'affronter, indirectement, lors de conflits politiques. Un principe fondamental régissait de ce fait les relations entre les mages. En fin de formation, ceux qui ne pouvaient se résoudre à briser leurs amitiés passaient devant Harwyn. Après ça, ils n’étaient plus jamais les mêmes…
L'angoisse allait crescendo dans l'esprit de chacun à mesure que l'âge adulte approchait. Comme tous, Lana savait ce jour en approche. Dans un avenir proche, elle allait perdre Pen, Elsa puis Max. Ils s'étaient promis de savourer la vie telle qu'elle se présentait, au jour le jour, sans s'inquiéter pour un lendemain encore inexistant. Mais la mage du feu y pensait de plus en plus souvent. Elle n’avait pas réellement écouté un seul cours de finances depuis presque deux lunes… « À ce rythme, je serai encore là dans vingt ans. » Avec un soupir, elle posa la tête sur la table. — Lana Q'Aaykin. Parfois, je me demande si vous ne prenez pas mon cours
pour votre lit.
« Merde ! » Sous les regards qui fusèrent dans sa direction, la jeune femme ne put empêcher le rouge de lui monter aux joues.
Les trois semaines suivantes, les cauchemars de Lana semblèrent s’estomper.
***
Il faisait si lourd dans la chambre ! Pénélope éprouvait des difficultés à trouver le sommeil. Ce qu'elle pouvait détester ces heures passées à se tourner, se retourner dans son lit de fortune, à somnoler malgré ses paupières en marbre.
« Quel temps perdu ! »
Cet inconfort lui rappelait sa prime jeunesse, quand elle n'arrivait pas à contrôler le flux des pensées et des rêves de tous les individus qui dormaient autour d'elle, payant le prix fort par des angoisses nocturnes. Désormais, elle maîtrisait son don et les insomnies appartenaient au passé. « Enfin, sauf depuis mon déménagement ». Abandonnant la bataille, elle laissa son esprit vagabonder.
Elle pensait de plus en plus souvent à son passage devant Harwyn. Âgée de vingt-six ans, la télépathe s’attendait à tout moment à être affectée. Pourtant, elle était incapable de prendre de la distance avec ses amies. Elle était convaincue de ne pas supporter leur perte, elle qui ne s’était jamais vraiment remise de son arrachement à sa famille, vingt-deux années plus tôt. Contrairement à la majorité des étudiants, la télépathe n'avait jamais su oublier ses racines et elle éprouvait une certaine mélancolie lorsqu'elle pensait à sa famille. Vrais souvenirs ? Souvenirs interprétés ? Aucune importance. Elle les appréciait tous. Elle venait de Lâtisaà, où la collectivité primait sur l'individualité, une exception dans le monde des humains. L’État était surtout le plus avancé sur le plan du savoir, et ses habitants parmi les mieux lotis. Pénélope ne se rappelait aucun visage, mais elle ne pouvait oublier le bien-être qu'elle ressentait au souvenir estompé de ceux qui avaient pris soin d'elle les premières années de sa vie. Leurs noms lui échappaient, mais elle pouvait se représenter exactement le lieu où elle était née : un parc gigantesque. Sa maison était en bois foncé et une sculpture en terre cuite représentant un cheval trônait dans la pièce principale. Elle se souvenait des odeurs et de la chaleur rassurante de ce foyer.
Harwyn saurait tout. Prochainement, il allait fouiller ses souvenirs, pour mieux les détruire. Le Conseiller Suprême était un télépathe bien plus puissant qu'elle. On disait qu’il pouvait manipuler les gens à sa guise ! Il la débarrasserait de tout ce qui faisait son identité. L’idée la terrifiait.
« Nous sommes des conseillers, pas des machines ! Comment ce système peut-il fonctionner depuis des siècles ? Comment tient-il toujours debout ? Personne ne s'est donc rebellé ? »
Les machines, Pénélope connaissait leur existence. Ses parents possédaient un petit automate ménager, corvéable à souhait. Sa forme triangulaire à quatre bras et roulettes avait toujours fait rire la petite fille.
Au fil des années, les cours prodigués à l'Académie informaient la mage de l'avancée technologique et sociale de son pays d'origine. Elle savait que la Lâtisaà était une perle pour de nombreux États. Elle entretenait des relations commerciales pour la vente d’automates à usage domestique, hors de prix. L’État gardait pour lui les inventions destinées à sa protection, en cas de besoin, envers et contre toutes les réserves des autres pays, surtout celles des Sokalines.
Toujours boudée par le sommeil, Pénélope céda à un besoin imminent. Elle quitta son lit à reculons, regrettant la chaleur de ses couvertures, pour se rendre aux toilettes de l'étage. Lana respirait à peine, ce qui annonçait une nouvelle nuit tranquille. « Faites que ça dure. » La jeune femme traversa la pièce sur la pointe des pieds et referma doucement la porte derrière elle. Son amie avait beau avoir le sommeil profond, la télépathe ne souhaitait pas tenter les démons.
Le lourd tapis pourpre du couloir étouffa ses pas, des ronflements réguliers en provenance des trois autres chambres du seizième étage de la tour interrompaient le silence. Pénélope rejoignit rapidement les toilettes. Elle se défit des vêtements appropriés et s'installa. Sur sa droite, la fenêtre offrait une vue sur le paysage rendu fantomatique par la brume tombée sur les terres. À perte de vue, la mer noire de la forêt s'étendait, rappel pour Pénélope de la solitude qui accompagnait chaque résident de l'Académie. Une enfance qui n'en était pas une, une adolescence vécue sous le signe de la rigueur, mais un destin et une chance exceptionnelle pour ces êtres particuliers.
La fraîcheur des lieux fit du bien à la jeune femme. Le sol carrelé engourdissait les pieds mais lui apporta du réconfort, aussi inattendu soit-il. Sa tête, bouillante dans le lit, la remerciait pour cette accalmie. Au bout d'un moment, elle eut satisfait aux raisons de sa sortie, mais elle resta dans sa position. Il était rare qu'elle se retrouve seule depuis quelque temps, même aux bains elle était d’ordinaire entourée. Elle n'appréciait pas particulièrement la solitude mais elle se rendit compte que ce moment lui était agréable. Son cerveau s'était enfin mis en veille, tandis que son rythme cardiaque descendait. Le seul bruit provenait du bourdonnement léger dans ses oreilles.
Il ne s'agissait pas non plus de tomber malade. Pénélope quitta alors les toilettes et se rendit auprès d’un évier turquoise. Le marbre strié, d'une propreté impeccable, offrait une eau claire que son utilisatrice appliqua sur sa nuque après s'être lavé les mains. Rafraîchie, elle prit conscience qu'elle avait désormais froid. Passant outre, les mains posées sur le marbre, la tête penchée et les yeux clos, la télépathe usa de son don pour s'assurer de la tranquillité du sommeil de Lana. Le silence aurait dû lui apporter une réponse explicite, mais elle ne pouvait combattre son inquiétude toute naturelle issue de la relation qu’elle entretenait avec sa jeune amie. Elle se concentra alors sur son visage. Après un instant de flottement, Pénélope fronça les sourcils. Elle n'arrivait pas à franchir le rempart que représentait l'esprit de la dormeuse. Plus concentrée, la mage força le passage. De la sueur perla sur son front, le temps s'écoula.
En vain.
Pénélope abandonna, ébahie. Un tel échec ne se présentait jamais, sauf avec Harwyn. Elle n'avait d'ailleurs jamais retenté de lire dans son esprit à la suite de sa dernière tentative, qui l'avait menée à une répression inattendue. Elle en avait gardé pour lui un respect mêlé de crainte.
Revenant à Lana, Pénélope commença à s'inquiéter. Elle n'usait de son pouvoir que pour effleurer les émotions et une telle déconfiture ne signifiait rien de bon. Pourquoi Lana la rejetait-elle ? Par quelle force ?
La télépathe détacha ses mains crispées du rebord de l'évier.
***
Le monde tourbillonnait, tandis qu'elle s'enfonçait dans un cyclone vertigineux. Les formes et les couleurs disparaissaient au rythme de sa vitesse de chute, accentuant son malaise. Au bord de l'inconscience, elle luttait néanmoins pour rester éveillée. Un effort comme elle n'en avait jamais donné.
Tout brûlait en elle. Ses poumons, son cœur, ses muscles et ses os hurlaient leur douleur insurmontable. Sa tête, même suspendue dans le vide, pesait le poids de dix de ses congénères réunis. Le long de sa colonne vertébrale, ses membres refusaient d'obéir à ses ordres. À l'instar de toutes les autres parties de son corps, ils étaient criblés de flèches, dont les pointes diffusaient leur poison dans le sang de sa victime. Un poison qui la privait de ses forces et du Don.
En dépit de ses souffrances, elle gardait sa pleine conscience. Sa fin ne serait pas seulement la sienne. Un monde se finirait, un autre naîtrait sur les cendres et le sang du précédent.
Qui aurait pu l'imaginer ? Ces êtres miniatures, vulnérables et dépossédés du Don avaient gagné. Eux qui les avaient vénérées, bénies, comme des Déesses inaccessibles, s'étaient retournés contre elles. Ces traîtres !
Bouleversée, elle ferma ses lourdes paupières tuméfiées. Le sang coulait sur son front, inondait ses cils. Elle ne le sentait plus. Ses douleurs physiques ne pouvaient remplacer celle de ses pensées. Son corps s'écraserait dans quelques secondes. Son sang coulerait, puis serait volé. Englouti. Il servirait à des causes contre lesquelles elle avait combattues, au prix de tout ce qu'elle avait connu.
Enfin, elle ne reviendrait plus.
Plus jamais.
Quel goût avait la mort ?
La terre heurta son crâne, pulvérisa ses tempes. Son corps s'affala, emportant arbres et branches sur son passage.
Lana bondit. Son cri déchira la nuit.
***
Son écho se répercuta sur les murs des latrines. Il heurta Pénélope dans son âme, lui arrachant à son tour un hurlement. Elle rabattit ses mains sur les oreilles, poursuivant son cri libérateur.
Elle sentait la souffrance endurée par Lana, aussi clairement que si elle était directement la cible de ce tourment. Dans un instinct de survie, la télépathe concentra son pouvoir en elle-même pour stopper le flux d'information sensorielle. Elle y parvint.
L'instant d'après, elle s'effondra. Sa tête percuta durement le sol froid tandis que l'obscurité l'envahissait.
« Lana... »
***
Elsa s'éveilla en sursaut. Elle cerna immédiatement la cause de son réveil.
Sautant du lit, elle ne prit ni la peine de se chausser ni de fermer la porte de sa chambre. Elle traversa le couloir, ignora les têtes endormies qui apparaissaient aux portes ouvertes et se jeta dans les escaliers en colimaçon.
Parvenue au seizième étage de la tour, elle se posta devant la porte de ses deux meilleures amies. Elle était la première sur les lieux, même les résidents de l'étage étaient encore dans leur chambre. Ils avaient l'habitude.
Pas elle.
« Je m’y ferai jamais ! »
Prenant sur elle pour ne pas ouvrir la porte qui lui faisait face, elle força son cœur à ralentir ses battements affolés. Pénélope gérait, la situation était sous contrôle. Pourtant, les cris se poursuivaient, encore et encore. Avait-elle déjà crié aussi longtemps ? Elsa perdait pied.
« Pénélope, bouge-toi ! » Que faisait-elle ? Elle n'avait pas le droit d'intervenir, mais à un tel stade, elle se devait d'apaiser leur amie ! Tandis que la bataille faisait rage entre son cœur et la raison, l'impuissante Elsa se laissa glisser dos au mur opposé à l'entrée de la chambre. Son cœur palpitait, elle était complètement en nage dans sa robe de chambre. Elle tenta de se calmer, mais les cris l'en empêchèrent. Que faisait Pénélope ?
Les étudiants commencèrent à apparaître dans le couloir. Ils étaient de moins en moins nombreux, mais ceux qui connaissaient Lana ne pouvaient s’empêcher de venir. Peut-être étaient-ils superstitieux, peut-être étaient-ils poussés par le devoir de l'amitié ? Ils s'accumulèrent sous le regard d'Elsa. Elle reconnut alors Max. Le satyre, le regard inquiet, était affublé d'un chaperon improbable et d'une chemise vert bouteille. Il remarqua la présence d'Elsa et s'avança dans sa direction. Ses sabots se croisaient et se décroisaient au rythme du papillonnement de ses paupières. — Ça va ?
— Oui, mieux que Lana en tout cas.
Elle eut l'impression que tout le monde pouvait les entendre malgré les cris de sa cadette.
— Et toi ?
— Euh... Ça ira mieux quand tout ceci sera terminé.
Elle sourit, ne sachant que rajouter. Elle aurait vraiment voulu rassurer l’ami de Lana, mais dans son état, elle craignait de ne pas être crédible. La mage ne savait que penser. Selon elle, les cris n'avaient jamais duré aussi longtemps.
« Bon sang, mais tu fous quoi, Pen ?! »
Personne n'osa parler dans l'assemblée réunie par la force de l'amitié. En tout, une quinzaine d'humains, un satyre, un géant et une elfe attendaient le dénouement. Tous comptaient sur Pénélope pour y parvenir. Personne ne se doutait que la jeune femme était loin de pouvoir aider la fille du feu.
***
Une secousse réveilla Pénélope. Dans l’instant, son esprit embrumé ne comprit rien. À la seconde secousse, elle se souvint. Elle voulut bondir sur ses jambes mais ne parvint qu'à retomber sur ses fesses. Une douleur sourde lui traversa le crâne.
— Aïe !
Posant une main sur le sommet de la tête, la jeune femme se massa les tempes de la main libre. « Grands dieux, c'est quoi ce bordel ? »
Une troisième secousse la fit paniquer. Une nouvelle tentative pour se redresser fut alors couronnée de succès. Ses jambes flageolaient, mais il n'était plus question de traîner dans cette pièce. Elle décida de surmonter les séquelles de son traumatisme et se précipita comme elle put vers le couloir. Elle manqua de percuter une consœur surprise par sa sortie intempestive des toilettes. S'excusant mécaniquement, elle s’aperçut que l’étudiante avait déjà disparu dans les escaliers. D'autres la suivaient. Pénélope tourna le regard sur sa gauche, et derrière la foule qui libérait le passage, elle remarqua Elsa et Max.
Le satyre dirigeait son regard paniqué sur la porte de sa chambre. La Sokalienne, elle, ne cessait d’appeler Pen et Lana. La télépathe s'apprêtait à lui répondre par-dessus les hurlements de leur amie commune lorsqu'une nouvelle secousse, bien plus terrible que les précédentes, secoua la tour. Les trois amis perdirent l'équilibre. Les torches faillirent quitter leurs supports muraux. Les hurlements de la mage du feu ne cessèrent plus. « C'est Lana qui fait ça ?! »
C’est alors qu’Elsa s'aperçut de la présence de Pénélope. Sa mâchoire se décrocha. Max, surprenant la direction de son regard, la remarqua à son tour. Ils ne dissimulèrent pas leur choc. Puis la mage de la terre sembla comprendre.
— Non ! Pen, merde !
Elle se redressa pour défoncer la porte de la chambre. L’appel d'air provoqua la sortie d'une flamme vigoureuse, qui enveloppa partiellement son corps et roussit les poils du satyre. La mage de la terre chuta lourdement.
— ELSA !
Affolée, Pénélope se jeta en avant.
— Elsa ! Non !
Max la devança, puis essaya aussitôt de réanimer leur amie en recourant à ses propres dons. La télépathe tentait pendant ce temps de pénétrer l'esprit d'Elsa mais aboutissait systématiquement sur le vide. Les tremblements de terre avaient cessé. Les hurlements de Lana également. — Va voir dedans. Lana. Je fais de mon mieux Pénélope, tu peux me
croire !
La voix ferme du satyre apporta un peu de sang-froid à la mage paniquée. Ravalant ses larmes, elle dévisagea le petit homme avec le regard de celle qui le découvrait enfin.
— Oui...
Confiant la vie d'Elsa à des mains plus sûres que les siennes, elle se releva et courut dans la chambre ouverte. Comment avait-elle pu oublier l'espace d'un instant sa petite sœur adoptive ?
Lana, aussi trempée que si elle sortait d'un bain, était assise dans son lit, les pieds au sol. Les yeux exorbités, la peau plus pâle que celle d'un cadavre, elle paraissait morte. Une morte assise dans son lit. Seuls les mouvements de sa poitrine contredisaient cette impression. La télépathe cria son prénom et se jeta à genoux devant elle, laissant libre cours à ses pleurs. Elle ne remarqua même pas les murs noircis. Elle ne tenta pas de rentrer dans l'esprit de la jeune fille, elle était bien trop bouleversée. Lui saisissant les mains, elle continua de l'appeler en la regardant dans les yeux. — Lana, reviens, je t'en prie, je t'en supplie ! C'est Pen, Lana, Pénélope !
Devant l'absence de réaction de sa jeune amie, elle la saisit dans ses bras et usa de son Don.
— LANA !
Ne s'arrêtant plus de l'appeler, Pénélope perdit toute notion du temps. L’esprit de sa sœur restait impénétrable.
— Pen !
Elle ne se retourna pas tout de suite. Quelqu’un apparut alors à ses côtés, et la détacha doucement de son amie. La télépathe réussit finalement à s’écarter et tourna un regard désespéré vers le satyre.
— Max. Elle ne réagit pas !
Le ritualiste, sourcils froncés, posa une main sur le front de la mage du feu avant de fermer les paupières. Lorsqu’il les rouvrit, une détermination nouvelle s’affichait sur son visage.
— Regardons si elle peut marcher. Il faut nous tirer d’ici. — Mais… et Elsa ?
Instinctivement, la télépathe focalisa son Don sur la jeune femme brûlée. — Ne t’inquiète pas, elle est inconsciente mais aucun organe vital n’a été
touché. Par contre, il faut absolument que nous quittions cette tour avant qu’elle ne s’effondre. On ne sait jamais. Les autres doivent déjà être dehors, quelqu’un saura s’occuper d’elle.
La réponse de Pénélope ne fut qu’un murmure. — Oui…
Elle aida le satyre à redresser Lana. Cette dernière, contre toute attente, se leva facilement puis se laissa guider à travers la chambre. « On dirait une somnambule… » Max lui tenait la main, il indiqua alors Elsa du menton et interrogea la télépathe.
— Tu penses que tu peux la porter ?
Sans répondre, Pénélope invoqua un peu de magie pour renforcer ses aptitudes physiques. Elle n’était pas de taille pour un sort plus exigeant. Son amie inconsciente dans les bras, elle marcha sur les pas de Lana et de son guide puis commença à descendre les étages. Concentrée sur les marches, elle ne put jeter que deux coups d’œil rapides dans les couloirs.
« Il n’y a plus personne. »
Bien entendu, tout le monde était parti. Qui aurait eu la mauvaise idée de rester dans la tour ? Un regard sur Elsa lui arracha une grimace. Elle était brûlée au visage et à l’avant-bras. Mais sa respiration paraissait normale.
Enfin, après une descente interminable, le groupe arriva en vue de la dernière porte, un ouvrage imposant qui lui permettrait de franchir le palier sans devoir changer la position d’Elsa. Aussitôt, la télépathe ressentit deux motifs de soulagement. Bartem Parkass, un ami et compatriote de la Sokalienne, les attendait à la sortie, et tous les étudiants patientaient effectivement dans la fraîcheur nocturne. Certains avaient eu le bon sens d’allumer des braseros.
Le Sokalien, rongé d'inquiétude, intercepta Pénélope au moment où elle franchissait le seuil de l’Académie.
— Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Comment va-t-elle ? Et vous ?... Dieux,
Pénélope excuse-moi. Passe-la-moi, tu dois être exténuée.
L'intéressée ne polémiqua pas, les yeux cernés, et elle légua son précieux fardeau à l’homme frais et dispos. Puis elle les suivit en contre-bas de l'escalier, sans les quitter d’une semelle. À ses côtés, Max guidait Lana. Le regard de la jeune fille était toujours aussi vide. Pénélope secoua la tête, désemparée.
Lorsqu’ils s’arrêtèrent, ils s’assurèrent de la bonne santé de la Sokalienne, avant de faire installer délicatement Lana dans l’herbe. Le sol étant humide et frais, ils entourèrent les épaules de la jeune fille grelottante avec un manteau. Pénélope donna quelques explications à un Bartem médusé.
— Elle a pris son temps pour nous revenir, depuis elle est dans cet état. Elsa
est inconsciente, nous sommes descendus comme nous pouvions.
Autour d'eux, personne ne songea à les importuner avec des questions malvenues. Pénélope nota alors l’absence des enseignants et de Harwyn. Visiblement, tous les étudiants partageaient la même inquiétude. Selon ses estimations, près d’une heure s'était écoulée depuis la première secousse. « Ils auraient déjà dû répondre présents ! »
Soudain, la brume s'intensifia à un point tel, autour de la foule, qu'il ne fut plus possible de voir à plus de trois pas autour de soi.
Des voix s’élevèrent. On s’interrogeait sur l’absence inexpliquée des enseignants de l’Académie. Ils logeaient pourtant sur place ! Quelqu'un en avait-il aperçus, au détour d'un couloir ?
Fermant les yeux, la télépathe épuisée fit appel à son Don. Elle vérifia au préalable que l’esprit de Lana restait infranchissable, que celui d’Elsa ne signalait aucune souffrance nouvelle, avant de s’étendre sur ses voisins. Elle fit le tour des pensées, puis déclara forfait. Personne ne cachait d’informations importantes. Personne ne pouvait expliquer ce qu’il se passait.
Elle revint à elle lorsque les voix furent stoppées par un silence peu naturel. Elle remarqua alors que des vapeurs blanches se dégageaient de son souffle, comme de ceux de ses semblables. Seule Lana sortait du lot.
Elle allait s’interroger, quand elle prit conscience du froid qui l’engourdissait. À voir ses amis grelotter, elle n’était pas la seule à ressentir le phénomène. Le brouillard se concentrait en certaines zones, les rendant parfaitement opaques. Impossible d'y voir plus loin que le bout de son nez.
Les étudiants situés en périphérie de la foule cherchèrent alors à se rapprocher du centre, leur instinct en alerte. Pénélope sentait leur panique croître et en l'espace de quelques secondes, un vent d’effroi se leva. Les zones d’ombre avaient commencé à prendre forme. — C'est quoi ça ?
Max avait formulé la question à haute voix, le regard porté au loin. Puis il fixa Pénélope, et cette dernière comprit qu’il s’attendait à ce qu’elle utilise son Don pour lui répondre. Elle chuchota, indécise. — Je ne perçois aucune conscience... c'est le néant autour de nous. (Elle
fronça le nez) Un peu comme dans l’esprit de Lana, en fait.
— Des démons ? suggéra le satyre. — Nous n'avons pas beaucoup d'invocateurs dans nos rangs... et pourquoi
feraient-ils ça ? Même si on admet que l'un d'entre nous nous joue un mauvais tour, pourquoi ne percevrais-je pas son existence ?
— Peut-être un sort de protection, ou de délocalisation...
La télépathe, frappée par la remarque, resta dubitative. L'hypothèse ne lui disait rien qui vaille.
— Je ne sais pas ce qui m'affole le plus, reprit Max. Les filles
inconscientes, la foule sur le point d'éclater de panique, ou ces phénomènes inquiétants dont on ne sait rien. Ce n'est peut-être qu'un brouillard inoffensif et vraiment froid. Pourquoi on ne rentre pas ?
Jetant un œil sur Lana, Pen constata qu'elle était exactement la même depuis son émergence. Un légume. Elle s’adressa à sa cadette, consciente que l’effort ne servirait à rien : « C’est quand même pas toi qui fais tout ça ? »
En périphérie de son champ de vision, un nouveau phénomène attira alors son attention. Elle se focalisa dessus. Tout près d’un groupe d’étudiants, une zone dense prit une forme évoquant un corps humanoïde : un tronc, quatre membres, une tête disproportionnée. Face à l'apparition, deux étudiants reculèrent, le troisième se lança dans une invocation. Pénélope concentra son Don sur lui. Il était troublé, mais se sentait confiant pour épater ses amis. Quelques instants avant la fin de l'incantation, l’une de ses voisines lui lança :
— Attends, tu sais pas comment ça va réagir.
Personne n'eut le temps d'analyser la pertinence de sa remarque. Une gueule béante surgit des ténèbres et avala le corps du jeune homme. Au même instant, les lourdes portes de la tour se fermèrent. Pénélope sursauta. Elle avait perdu tout contact avec le mage téméraire.
Le chaos explosa alors tout autour d’elle. Certains étudiants hurlèrent, d'autres furent pétrifiés de terreur, quand enfin les plus audacieux se lancèrent dans diverses incantations. En réponse, les ombres entrèrent en action. Tous ceux qui étaient sur leur trajet furent happés. Les survivants reculèrent alors vers l'entrée de la tour, les plus courageux tentant de former une barrière humaine autour des plus jeunes.
Hélas, rien ne semblait arrêter les ombres. Ni les sorts de protection, ni les sorts plus agressifs. L'hécatombe se poursuivit. Quant à la porte de l'Académie, aucune magie ne réussit à forcer son ouverture.
Sous l’assaut des émotions violentes qui l’assaillirent, la télépathe dut fermer son esprit.
Au centre du rassemblement confus, elle vit alors une grande femme lancer une incantation, ses longs cheveux noirs battant le rythme de ses paroles. Célestine Viss'Line, ailée noire du Royaume Âgairia, appelait des démons.
« Célestine ! » Pénélope sentit aussitôt l’espoir la gagner. L’ailée était la meilleure invocatrice de l’Académie. Elle saurait sûrement représenter une barrière efficace contre les ombres ! Parmi les doyens de l'Académie, Célestine n'était pas la plus appréciée, mais la plus respectée. Elle avait déjà appelé à ses ordres des lames spectrales par le passé, lorsqu'un étudiant avait perdu le contrôle de son propre démon.
Qu'allait-elle invoquer, cette fois ? Une armée de démons protecteurs ?
Un éclair conclut finalement l'incantation. Pénélope envisagea de projeter son esprit vers l’ailée, dans le but de l’encourager, mais elle s’abstint de justesse. « Pas le moment de la perturber. »
Un humanoïde rouge vif fit son apparition là où un petit tourbillon avait, quelques instants auparavant, écarté les personnes présentes dans son périmètre. La créature, toutes griffes dehors, avait deux fois la taille d'un géant des plaines, mais cinq fois sa largeur. De petits yeux perçaient de chaque côté de la gueule aux dents aiguisées. Des jambes épaisses et écailleuses soutenaient le tout.
« Un Seigneur ! »
L'ailée envoya sa créature plein ouest, sur les ombres situées dans l'axe de l'entrée de la tour. Les étudiants s'écartèrent à son approche, tirant les enfants sans ménagement.
« Si avec ça, elle n’y arrive pas… ». La télépathe ne cacha pas son admiration. Le contrôle d’un Seigneur s’apparentait à une prouesse comme on en voyait rarement. Dommage que Harwyn n’assistait pas à la scène !
La créature rejoignit finalement ses semblables. Les ennemis se firent face. Sur leur plan d’origine, un Seigneur avait autorité sur la majorité des démons, mais Pénélope ne reconnaissait pas ceux qui attaquaient les mages. S’agissait-il de démons supérieurs ? Inférieurs ? Quelle que soit la réponse, une partie d’entre eux se jetèrent aussitôt sur la créature de Célestine. Ses griffes tranchèrent sans attendre les corps spectraux. Le Seigneur représentait la vie, un rempart qui allait tous les sauver ! La télépathe se gorgea de confiance.
Puis, sous les yeux des jeunes mages avides de protection, le démon fut englouti par les ombres. Il disparut, tout simplement.
« C’est…. QUOI ?! Impossible ! »
Un silence précéda le tollé général. Les démons vainqueurs se concentrèrent à nouveau sur les étudiants. Quant à Célestine, ses grands yeux noirs paraissaient perdus dans des abysses d'incompréhension. Elle ne prêtait aucune attention à ceux qui tentaient de se cacher derrière ses ailes d'ébène. Pénélope ressentit sa perplexité.
Elle observa alors Lana, qui planait toujours à mille années-lumière de là, puis Max. Agenouillé aux pieds de la jeune fille, le satyre était aussi dépassé qu’elle. Avait-il seulement suivi ce qu’il venait de se passer ? Le cœur lourd, elle se rapprocha de lui et de sa sœur adoptive. Elle le prit dans ses bras, avant de saisir Lana pour la ramener contre eux. Ce cauchemar était-il aussi réel que celui de la mage du feu ? Était-il possible de vivre un cauchemar collectif ? Si tel était le cas, ils n’auraient qu’à se réveiller, et tout disparaîtrait. « Pourquoi pas ? Pas un enseignant, pas un Harwyn en vue. N'est-ce pas impossible ? »
Ou alors, ils ne rêvaient pas.
Mais où étaient donc passés les enseignants ?
« Et où se cache donc Harwyn ?! »
Les cris des survivants, toujours moins nombreux, continuaient de nourrir la démence des démons. Plus aucun mage ne lançait de sort. La télépathe ferma les yeux, concentrée sur la chaleur corporelle dégagée par ses amis, sa dernière famille. « Faut que ça cesse ! »
Elle sursauta quand une main lui secoua vigoureusement l’épaule. — Pénélope, guide Lana ! Max, on file sur la porte. Je porte Elsa.
Personne ne répondit, chacun agit. Les regards paniqués des étudiants, sur leur passage, leur procurèrent un effet glacial. Mais bouger leur permettait de ne pas devenir fous. Bartem leur redonnait un espoir dont ils avaient terriblement besoin, un but éphémère destiné à les détourner momentanément de la folie. Lorsqu’ils parvinrent devant la double porte, toujours résistante aux assauts, le jeune homme héla un camarade. — Vous avez utilisé quels sorts ?
Sa réponse les dépita, il leur sembla que tout le répertoire connu avait été utilisé pour forcer l'ouverture. Mais les hurlements, dans leur dos, n’autorisaient aucun abattement. À l’image de ses amis, Pénélope se jeta dans l’inventaire de ses propres sorts. Hélas, débordée par l’angoisse, elle ne se maîtrisait plus. Soudain, elle remarqua de nouveaux sorts dans sa palette…
— Attends, attends. Pénélope, sors de ma tête, j'en peux plus. — Oh ! Excuse-moi.
Elle se retira de l’esprit de Max, qui sentit sa confusion. « Calme-toi Pen ! Tu n’arriveras à rien, comme ça. » Tentant alors de faire le vide en elle, la mage chercha l'inspiration. Leurs vies à tous étaient en jeu.
Elle entendait néanmoins quelqu’un s'acharner de désespoir sur l'énorme porte de marbre. Ses pieds se soulevaient à chaque assaut. Aux alentours, les hurlements continuaient de la perturber. Ils semblaient s’approcher d'elle.
Pénélope avait perdu tout semblant de sang-froid. Elle ne voyait plus qu’une seule issue favorable. Harwyn devait arriver.
Mais Harwyn n'arriva pas.
Plus personne ne criait dans leur entourage. Ils avaient tous abandonné : la porte ne s’ouvrirait pas. Que pouvaient-ils faire de plus ? Les monstres formaient un rempart infranchissable, noyés dans une brume toujours plus étouffante. Non loin d’eux, des étudiants imploraient. Combien en restaient-ils ? Une vingtaine ? Un peu plus ? Un peu moins ?
Pénélope fut alors submergée de prières. Chacun invoquait ses dieux, en quête d’un miracle. Les cinq compagnons, dont elle faisait partie, se serrèrent les uns contre les autres.
« C’est ainsi que ça se termine… »
Si elle avait su, en se rendant aux latrines, qu’elle ne connaîtrait plus jamais le repos…
***
Aux pieds de la tour, Célestine prit son envol en compagnie des trois autres ailés noirs de l'Académie. Leur évanouissement dans la brume jeta un vent de désespoir, puis de colère, parmi les survivants. Ils hurlèrent. Pourquoi n'avaient-ils sauvé personne ? Ils auraient pu en emporter quelques-uns ! Les ailés, ces lâches !
Célestine Viss'Line, entourée de ses trois amis, n'avait pourtant pas
quitté le périmètre de la tour. Elle ne discernait plus les corps de ses voisins, mais ne s'inquiéta pas. Elle entendait le bruissement de leurs ailes non loin d'elle.
L'invocatrice dirigeait les opérations. Ses semblables suivaient. S'armant de courage, elle appela les ténèbres afin de cacher sa présence auprès de ses éventuels adversaires. Les ailés noirs l'imitèrent. Ils effectuèrent un dernier battement d'ailes, puis se stabilisèrent. Une seconde. La seconde se transforma en minute. Ils entendaient toujours les cris, depuis le sol, des étudiants cachés par la brume.
Finalement, les ailés plièrent leurs ailes et piquèrent plein ouest, à l’arrière de la zone fréquentée par les démons. Célestine avait reconnu l'empreinte d'une magie extrêmement puissante, qui dépassait de loin ses propres capacités. Quelqu'un manipulait ces créatures dangereuses, quelqu'un qui devait probablement se trouver non loin derrière le centre de l'arc formé par les ombres.
Célestine sentit l'adrénaline lui dévorer la poitrine. Son ventre fourmillait. Elle n’accordait presque plus d’attention à ses semblables, elle était pure énergie au milieu de nulle part. Une énergie en quête d'un responsable à liquider. Évitant les arbres lorsqu'ils se présentèrent à elle, au dernier moment, elle mit toute son énergie à repérer une silhouette. Ses yeux noirs aux longs cils d'ébène perçaient le brouillard. Elle comptait sur ses réflexes pour une invocation instantanée. Invoquer un démon de bas étage devrait suffire à le stopper en attendant l'intervention physique des autres ailés.
Elle finit par survoler une zone, dessinant de larges cercles dans les airs. Le mage devait être tout proche. Il ne pouvait contrôler ses démons depuis un espace plus éloigné. « À moins que je le sous-estime ? »
Mais il resta introuvable.
Tandis que ses espoirs s'évaporaient, sa rage empira. La jeune ailée finit par remarquer la présence de ses semblables, tout près d'elle, et en éprouva du réconfort. Au moins, pour l'instant, ils allaient bien.
« Il doit forcément être quelque part ! Où te caches-tu, saloperie ? »
Il finira bien par bouger, par se trahir ! Il fallait insister ! Ne rien lâcher !
Toute concentrée qu'elle était, elle ne prit pas conscience du démon en approche. Elle n'entendit pas les avertissements de l'une de ses semblables. Elle ne comprit son problème qu’au tout dernier moment.
***
— Dieux, au secours !
Mais aucun dieu ne répondit. Et Elsa, qui était si pâle…
Au fond, Pénélope l’enviait. Son amie ne voyait pas la foule se réduire comme peau de chagrin. Elle ne craignait pas pour sa vie, pour celle de ses amis. Elle n’entendait pas les étudiants pleurer, appelant en vain le Conseiller Suprême. Elle ne sentait pas le froid. Elle n’était pas horrifiée.
La télépathe enfouit sa tête dans la crinière de Max, et ses bras agrippèrent son torse qu’elle commença à étouffer, ainsi que celui de Lana. Cette dernière restait invariablement inaccessible. Encore une qu'elle enviait. « Je suis désolée ma chérie, je n’ai pas été fichue de te protéger… »
Le visage inondé de larmes, elle imaginait les survivants disparaître peu à peu. Elle ne parvenait pas à croire que quelque temps plus tôt, ils dormaient tous paisiblement dans la tour. Cette tour, soudainement devenue hostile à la survie de ses résidents, ceux qu'elle avait accueillis alors qu'ils étaient enfants. Elle ne pouvait pas non plus croire à la disparition de Harwyn. Si elle se doutait du piège tendu à ce dernier, elle se sentait tout de même abandonnée. Au moins, sa famille l'entourait, mais pouvait-elle réellement s'en réjouir ?
« Si seulement j’avais été plus forte ! »
Elle leva alors la tête. À quelques pas d’eux, une femme-girafe disparut à son tour. La télépathe vit ses bras battre l'air inutilement tandis que le haut de son corps s’était volatilisé de sa vue. « Combien maintenant ? Une quinzaine ? »
Sentant ses glaires remonter dans sa gorge, Pénélope referma les yeux. Elle se sentait comme une enfant, vulnérable et incapable d’initiative. Heureusement, tout serait bientôt terminé. Elle projeta son esprit dans celui du satyre.
— Max, merci d'être là.
Une larme coula sur son menton.
— J'aurais aimé être inconsciente. Toutes ces souffrances me déchirent.
Mon seul réconfort est de vous savoir à mes côtés. C'est tellement égoïste.
— On ressent tous la même chose.
Elle ne répondit pas et se contenta de caresser la longue chevelure de Lana.
« Ma douce Lana. Est-ce toi qui fais tout ça ? »
***
Célestine entendit un hurlement. On la prévenait du danger. Mais trop tard. Au ralenti, elle vit un démon fermer sa gueule sur elle.
Déjà, la moitié de son corps disparaissait à l'intérieur de ce gouffre, lorsqu'elle releva la tête. Ses ailes donnèrent une dernière pulsation. — CÉLESTINE !
L'ailée ouvrit la bouche, prête pour un sort. Elle partirait dans le combat. La dernière chose qu’elle remarqua, avant de plonger, fut une explosion de couleur rouge, tout autour d'elle, en elle. Mais elle ne sentit rien. Sa dernière seconde de conscience s'étira dans le temps, telle une note de musique appuyée et mal accordée. Sa vision acérée traversa l'espace, la brume, les démons, et suivit le fil du temps jusqu'à l'origine du phénomène. Une dernière image. La source. Sa mémoire imprima l'information.
Puis elle sombra.
***
À quelques centaines de pas de Célestine, un tourbillon rougeoyant explosa. La bourrasque enveloppa les survivants, se propageant loin dans la brume, par-delà le barrage formé par les démons.
Sous les cœurs désespérés, une découverte. Le feu ne brûlait pas. La tornade grossissait et émettait des ondes de flammes aux couleurs flamboyantes, aux formes invraisemblables.
Captivée par le phénomène, Pénélope vit les monstres se rétracter sur eux-mêmes, claquer des mâchoires tandis que leurs gueules rétrécissaient. Le prodige dura une minute, puis s'accéléra. Les démons ne cessèrent plus de rapetisser. Leurs membres devenaient flous, leurs contours s'embrumaient. Il devint difficile de les repérer.
Bartem s’écria :
— Harwyn !
Pour lui, comme pour beaucoup d'étudiants, le Conseiller Suprême était venu les sauver. Mais pour Max et Pénélope, localisés dans l’œil de la tornade, il en allait autrement. Abasourdis, ils tournèrent leurs prunelles vers Lana.
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