Les Mémoires Oubliées - Tome 1: Les Chimères d'une étincelle (French Edition)
Chapitre 9
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
Est de Furlian
Kafna vit l’explosion de flammes depuis une terrasse du refuge. Aussitôt, il cessa de discuter avec le garde. Ses grands yeux d'or s’écarquillèrent, sa mâchoire se décrocha.
Furlian venait de disparaître sous des vagues de feu successives. Elles inondèrent les terres alentour, déformèrent le sable en cercles concentriques, telle une onde sur la surface de l’eau. Lorsque Kafna sentit la montagne trembler, il eut le réflexe de s’allonger. Le garde en fit autant, puis quand les vibrations cessèrent, il courut à l’intérieur de l’aiguille pour prévenir le reste des Natis.
Les paupières à demi closes pour supporter la luminosité, le jeune soigneur garda le regard fixé vers l’épicentre de l’explosion. Il n’arrivait pas à y croire. Il ne prit pas garde aux nombreux compagnons silencieux qui vinrent peu à peu le rejoindre sur la terrasse ainsi que sur les terrasses voisines.
Quand la fumée retomba, il ne restait plus rien de Furlian. Plus une seule trace. Néant. Un cercle monumental et noir comme la nuit avait remplacé la cité.
Deux heures plus tard, Kafna avait rejoint le groupe des éclaireurs. Guidé par son père, les Natis s’armèrent d’arbalètes à répétition, de carreaux empoisonnés, et pour Kafna, de sa trousse médicale. Qui sait, peut-être trouveraient-ils des survivants ? Le doute était permis, mais il aurait regretté de l’oublier en cas de besoin.
Arrivés sur les lieux, les hommes eurent la confirmation de l’impensable. Sous leurs pieds, la terre calcinée était encore tiède. Elle noircissait leur peau et couvrait le cuir de leurs sandales. Pourtant, aucun doute : ils se trouvaient sur l’ancien site de la ville. De petites excroissances noires sortaient du sol, vestiges du passé. Kafna choisit de les éviter, il n’y avait de toute façon plus rien à sauver.
Malgré sa haine des femmes, il ne ressentait aucune joie. Seule une horreur sourde et la stupéfaction lui emplissaient le cœur et alourdissaient ses entrailles. De nombreux hommes étaient également morts, des victimes depuis leur naissance. Qu'est-ce qui avait pu provoquer une telle catastrophe ? Pouvait-elle se réitérer ? Les concerner ? Un tel prodige ne pouvait provenir que de dieux dont ses semblables s'étaient détournés depuis des années. Aucun être vivant, à leur connaissance, n'était capable de telles prouesses !
Un rebelle attira son attention. En approchant de lui, Kafna découvrit un miracle. Une femme d'une quarantaine d'année était assise sur un tas de cendres. En vie. Les jambes remontées sur sa poitrine, les bras enlaçant le tout, elle avait surtout l’air pathétique. Ses cheveux défaits lui recouvraient le visage, mais le soigneur remarqua immédiatement le grain de folie dans ses yeux exorbités. « Ma pauvre… » Tandis que son camarade rameutait d’autres hommes, Kafna s’accroupit devant la survivante et entama un diagnostic. Quelques instants lui suffirent pour dresser un constat plus qu’incroyable. Se relevant, il informa son voisin : — Elle ne présente aucune blessure. C’est juste…
« Impossible. »
— Ouais… enfin elle n’a pas gardé la tête sur les épaules, apparemment.
Kafna hocha la tête. Effectivement, la survivante ne semblait nullement consciente de leur présence. Dans un geste perpétuel, elle basculait son torse d’avant en arrière.
Lorsque son père arriva à leur niveau, le soigneur s’effaça. Le chef tenta de parler à la femme, mais elle resta sans réaction. Il ordonna alors de lui ligoter les poignets. Les Natis s'exécutèrent avec une méfiance accrue.
Les pensées de Kafna fonctionnaient à plein régime. Une femme en vie au milieu d'un carnage, sans une seule trace de brûlure ? Elle ne pouvait être que la responsable, une mage tant détestée et redoutable, par-dessus le marché. Non ?
La survivante laissa les hommes la redresser, puis elle les suivit docilement. Ce n’était pas un comportement de criminelle. Derrière elle, Kafna conservait une mine ahurie. Il pouvait se fier à son père, ce dernier saurait la faire parler. Peu importait les moyens, elle allait desserrer les lèvres Mais dans l'immédiat, aussi haïe puisse-t-elle être par les siens, il était nécessaire de la faire revenir à la réalité. Elle serait leur unique témoin.
Ainsi pensa-t-il jusqu'au miracle suivant. Bien plus loin, le groupe au complet tomba sur un jeune homme inconscient, couché sur le dos, le torse nu. Le cœur battant, Kafna vérifia aussitôt ses constantes. En sentant les battements de son cœur, le soigneur sursauta.
— Il vit !
Un profond soulagement le gagna. Quand l’un des siens souleva le survivant, il fit cependant la grimace. D’après les traces sur son dos, le garçon avait morflé. Un Nati, qui avait aussi remarqué les marques, s’indigna.
— C’est des marques de fouets ça, ou je suis un homme mort !
Autour du soigneur, les hommes s’indignèrent. Kafna les comprenait. Ils avaient pour la plupart vécu dans la société farwelienne. La douleur provoquée par des lanières sur la chair tendre, ils l’avaient connue. Sortant de ses affaires un long tissu, le soigneur s’évertua alors à recouvrir le torse du garçon inconscient. Deux autres volontaires se joignirent à lui pour protéger la tête, puis les jambes.
Mais il leur fallait désormais quitter les lieux au plus vite, s’ils voulaient tenter de soigner les deux survivants. L'endroit, bien que vaste, avait été ratissé par les hommes de l'ombre. De toute évidence, les miracles s'achevaient pour la journée.
Sur le chemin du retour, Kafna ne put s’empêcher de spéculer. Si le garçon était en vie, la femme n'était peut-être pas la responsable de l'hécatombe. Le mystère de leur survie restait entier et aucune piste ne se présentait. Les survivants étaient aussi différents l'un de l'autre que le poisson l'était du pêcheur, et la distance qui les séparait écartait les chances qu'ils se soient un jour fréquentés. Plus vite ils seraient soignés, plus les chances de les entendre et de comprendre le désastre augmentaient.
Le soigneur tourna alors la tête vers la femme. Celle-ci, toujours hébétée, marchait sans réagir, coincée entre deux épéistes revêches.
***
La première chose dont Chelaz prit conscience fut la douleur dans son dos. Elle irradia instantanément dans l'ensemble de son corps via ses nerfs bouillonnants. Ensuite, il eut le souffle coupé par le froid intense qu'il éprouvait en lui, alors que sa peau le brûlait. Il ne put réprimer un gémissement. En réponse, il sentit une main merveilleusement fraîche se poser délicatement sur l'une ses tempes. Il prit alors conscience de sa position. Il était couché sur le ventre.
Brusquement, il lui sembla qu'on lui écorchait le dos. Une nausée aussi brutale que violente le submergea.
Quand il revint à lui, le jeune homme put ouvrir les paupières et constater qu'il était seul. Les douleurs l'assaillaient toujours, mais elles étaient atténuées.
Chelaz tenta alors de se redresser et y parvint laborieusement. Étudiant son environnement, il découvrit la grotte qui l'entourait. La pièce était étroite et fraîche, et il sentait à chaque inspiration l'air frais pénétrer ses poumons. La roche, rougeâtre, lui faisait penser à de l'ocre. « Aux Alpoges ? »
Mais où pouvait-il bien se trouver ? Et pourquoi ? En frôlant involontairement son flan de son bras, Chelaz toucha un tissu. Baissant le regard, il remarqua un bandage épais maintenu sur son dos grâce à une étoffe qui faisait le tour de son torse. « Qu'est-ce que... »
Son passé lui revint subitement en mémoire.
Lana, son mariage, l'anniversaire de Nectaline, la pâtisserie au cacao, la petite fille, la honte, les coups de fouets, le feu, la vision de Lana... Non. Pas Lana. Une créature qui ne pouvait exister, un démon monstrueux qui avait dû prendre possession de son amante. Et puis ? Néant.
Derrière son bandage, le jeune homme sentait son cœur battre à tout rompre. Son sang pulsait de la même manière dans ses oreilles brûlantes. Il essaya de rassembler ses idées. La présence du pansement, la grotte, le lit sur lequel on l'avait déposé, l'odeur de la mixture qui empestait... on l'avait soigné. Ses sauveurs ne lui voulaient donc aucun mal. Enfin, il l'espérait.
Il réalisa qu'il avait faim et soif dès qu'il vit la carafe d'eau posée sur une petite table haute à ses côtés. Quelques secondes plus tard, la carafe était vide. Le buveur apprécia l'eau légèrement tiède : elle n'aggravait pas son froid interne, et soulageait son feu externe. Mais il avait toujours aussi soif, peut-être même davantage. Son corps était maintenant bien réveillé. Son estomac révolté émit un bruit si assourdissant que son propriétaire lui-même en fut surpris. Dans un autre contexte, il se serait fixé pour objectif de trouver de la nourriture. Mais dans la réalité, son esprit se focalisa vers sa ville natale. Furlian, à l'instant où le démon l'avait aveuglé.
Que s'était-il passé ? Quelle distance avaient pu parcourir les grains de sable du désert farwelien, tandis qu’il dormait ? Trop de questions auxquelles le jeune homme comptait trouver rapidement des réponses.
Il se faisait surtout du souci pour Lana. Elle ne pouvait pas être liée à cette... chose ! Allons ! Chelaz aurait pu se gifler. S'il était en vie, c'est que tout le monde l'était. Pourquoi s'inquiéter pour Lana en particulier ? Mais, dans ce cas de figure, que faisait-il tout seul dans une grotte en ocre ? Les autres habitants, du moins les hommes, devraient être autour de lui en cet instant, au mieux dans des lits séparés. Il était surprenant qu'un jeune homme aussi insignifiant que lui ait droit à une chambre privative. De toute son existence misérable, s'il excluait la parenthèse Lana, il n'avait jamais pu bénéficier d'un tel traitement de faveur, exclusivement réservé aux femmes. Pourquoi maintenant ? À cause de la violence de sa punition ? Inédit !
Son estomac, en pleine révolution, rappela le garçon à ses obligations fondamentales. Brièvement.
Depuis quand les hommes avaient-ils droit à des soins après un châtiment corporel ? On l'avait soigné, bandé et lavé ! Il avait pu se reposer dans une chambre privée et une carafe avait fait office de comité d'accueil. Quelque chose ne tournait pas rond. Mais d'ailleurs, rien ne tournait rond dans sa vie depuis l'arrivée de Lana en ville.
Il entendit des pas approcher. Surpris, le garçon tourna le regard vers l'entrée de la pièce. Un homme jeune, peut-être de quatre ou cinq années son aîné, s'était approché. La peau d'un miel foncé, le cheveu long et brun attaché en queue de cheval, l'inconnu le fixait de ses yeux d'or, un léger sourire aux lèvres. L'attention de Chelaz était partagée entre l'homme et le plateau de galettes, de fruits et d'eau qu'il tenait entre ses mains. L'autre s'approcha puis déposa le plateau sur la table, avant de reprendre la carafe vide. Il n'avait pas quitté Chelaz des yeux. Ce dernier lança : — Qui …
— Plus tard, l'ami. Mange, bois, et on discutera.
Yeux d'or repartit aussi rapidement qu'il était venu. Chelaz n'était pas au bout de ses surprises. Il se jeta cependant sur la nourriture sans se poser plus de question. Si cet homme avait voulu le tuer, il n'aurait certainement pas gâché des bandages, des crèmes, de l'eau et de l'énergie pour l'apporter ici. Pour autant, chez qui se trouvait-il ? L'homme était soigné, et surtout, trop... trop quoi ? Fier ? Oui, fier ! Beaucoup trop fier pour un homme. Il semblait sûr de lui, confiant et calme. La confiance était pourtant une denrée rare. Aucun humain du sexe faible n'était à l'abri à Furlian, ni même à Farwel. Jamais ! Sauf lui, Chelaz, le temps qu'il avait passé auprès de Lana, dans sa chambre, dans son lit. Un sentiment de sécurité qu'il ne connaîtrait peut-être plus jamais et qui lui manquait atrocement. Il ne s'agissait pas seulement de sécurité, mais aussi de paix, de sérénité, d'amour. Lana.
Comme elle lui manquait !
La datte que le garçon croqua était sèche mais ne lui apporta pas moins de bien-être. Il s'agissait du dernier vestige de la nourriture qui lui avait été apportée. Chelaz se sentit alors épié car la minute suivante, Yeux d'or et un homme solidement armé, recouvert de tissu bleu d'où seul les mains et le visage émergeaient, entrèrent dans la chambre.
Le plus âgé avait un visage strict. De nombreuses rides au front, sur les lèvres supérieures et aux joues trahissaient une vie de rigueur, mais ses yeux noirs cernés de cils épais arboraient un regard enflammé. Il ne paraissait pas en colère. « Ouf, c'est déjà ça. » Les deux hommes s'arrêtèrent à un pas du lit et une voix paisible sortit de la bouche de l'intimidant guerrier. — Bon jour pour vous, mon garçon. Je suis Testicz, l'un des chefs natis, et
voici Kafna, mon fils. J'ai dirigé l'expédition qui vous a retrouvé, et Kafna s'est occupé de vous. Et vous êtes ?
Le garçon n’hésita pas :
— Chelaz Tiacquol.
— Très bien Chelaz. Par contre, vous pouvez oublier votre nom de famille,
mais nous y reviendrons. Dites-moi, quels sont vos derniers souvenirs ?
Oublier son nom de famille ? Les événements devenaient de plus en plus étranges. Cet homme avait parlé de Natis, or Chelaz n'avait jamais entendu ce mot. Des hommes libres ? Si une communauté traitant correctement ses hommes existait, il n'était pas surprenant que les femmes de Furlian taisent l'information. Pouvait-il leur faire confiance ? Peut-être ne l'avaient-ils soigné que dans le but de se servir de lui. Mais contre qui ? Ou pourquoi ? Et comment l'avait-il extrait de Furlian ? Et Lana... Étaient-ils au courant de leur relation ? Était-ce la raison de son rapt ? Et pourquoi s'en soucieraient-ils ? Le jeune homme avait le sentiment croissant que la situation dépassait largement sa petite personne. Il était dépassé et surtout, redevable envers ces hommes.
— J’étais chez moi, enfin chez Nectaline Tiacquol, ma femme. Elle fêtait
son anniversaire, et j'étais de service. C'était une fête importante, il y avait beaucoup de monde. Et puis il y a eu ce moment où… enfin… ce moment où j’ai blessé une enfant. Et là…
Une migraine le saisit. Il chancela. Tout s'embrouillait dans sa tête. Les odeurs, les couleurs et les sons tourbillonnaient vertigineusement. — Pendant mon châtiment public... — Le fouet ?
Chelaz cligna des yeux, sonné, puis fixa son regard dans celui du soigneur. Le sourire timide l’encouragea à poursuivre : — Exactement. Et bien... pendant qu'on me fouettait... je ne sais même pas
comment vous l'expliquer. Il y avait une créature. Une chose impossible à concevoir. Elle volait. En plein milieu des invités. Je n'ai pas très bien vu, je suffoquais et j'étais au bout de mes forces, et il y avait une chaleur terrible. Je ne peux même pas dire si ce feu était en moi, ou à l'extérieur. En tout cas, je ne sais pas ce qui s'est passé ensuite. Je me suis réveillé ici. C'est tout.
Le jeune homme se rendit compte que sa gorge l'irritait, que sa voix était rauque et bien peu assurée. Il ne savait quoi ajouter. Ses visiteurs froncèrent les sourcils. Le plus âgé brisa le silence :
— C'est surprenant. Savez-vous ce qu'il est advenu des gens qui étaient
avec vous ?
Abasourdi par la question, le jeune homme ne répondit pas tout de suite. « C'est quoi cette question ? » Elle n'avait aucun sens. Ne l'avait-il pas cherché à Furlian ?
— Ils ne sont pas ici ?
Les sourcils se froncèrent davantage.
— Au risque de vous choquer, là où nous vous avons trouvé, il n'y avait
plus rien. Rien du tout. Plus personne. Vous comprenez ? Juste une sorte de cercle noir et plat sur une surface aussi large que notre montagne. Il n'y a plus de Furlian, Chelaz.
« QUOI ! » Il était en plein délire ! Ces hommes avaient perdu l’esprit ! — Nous comptions sur vous pour nous aider à comprendre ce qui a bien pu
se passer.
La tête lui tourna violemment, et il faillit vomir. Mais qu'est-ce qu'ils racontaient ? Les propos étaient absurdes ! Absolument absurdes ! Yeux d’or emprunta une voix attristée :
— Nous avons observé l'explosion depuis nos terrasses. Vous vous trouvez
actuellement dans l’une des trois aiguilles des Alpoges, celles qui se situent à l'est de votre cité, et qui se détachent de la chaîne.
Chelaz, nauséeux, eut l'image des montagnes en dent de scie localisées effectivement à l'est de Furlian. Perpendiculaires à la chaîne principale des Alpoges, elles avançaient vers l'océan Chodyam. — Il y a eu une formidable explosion. Plusieurs même. Votre ville en
constituait l'épicentre. Nous sommes venus constater les dégâts dès que possible. Vous êtes l'unique survivant mâle.
Le jeune homme s'attachait à cette discussion comme à un radeau. Il devait occuper son esprit pour ne pas devenir fou. « Survivant mâle ? » Mais alors...
— Mâle ? Il y a un autre survivan... te ?
Le cœur du garçon fit une accélération brutale. Sa voix avait le son d'un rocher qui se promenait dans un reg. « Lana, faites que ce soit Lana ! » — Une seule, poursuivit Kafna. Mais elle a perdu l'esprit. — Est-elle jeune ? Rousse ?
— Non. Il s'agit d'une femme d'une quarantaine d'années, aux cheveux
châtains.
Après les petites foulées, puis l'accélération, son cœur s'arrêta d'un coup. Basculant la tête par-dessus le lit, Chelaz rendit le repas à peine digéré. « Grands et puissants Dieux, sortez-moi de ce cauchemar ! » Car il ne pouvait s'agir que d’un cauchemar. Il était prisonnier d’une illusion, sûrement fiévreux et comateux à la suite de son châtiment, et il n'allait pas tarder à se réveiller. Ce qui se passait était impossible. Oui, quand il se réveillerait, tout rentrerait dans l'ordre.
— Nous sommes sincèrement désolés pour vous, vous deviez avoir de
nombreux amis parmi les habitants. Pour nous, c'est moins tranché. Avec toutes ces femmes en moins, nous nous en porterons mieux.
— Dieux...
Il n'en croyait pas ses oreilles. Que venait-il d'entendre ? Après la nourriture, au tour de l'eau. Chelaz rendit le contenu de la carafe à la nature. Il pensait mourir. Non, en fait, il mourait. En tout cas, il voulait mourir. Disparaître.
— Cette femme rousse, reprit le soigneur, pourquoi l'appréciez-vous ? — Ce n'est pas qu'une femme ! répondit le garçon entre deux hoquets. Elle
m'a sauvé... la vie ! Elle vaut tous les hommes de Daléor réunis ! Et les femmes avec !
Chelaz ne pouvait pas voir les deux hommes, depuis sa position, mais il s'en moquait. Il haletait, le regard fixé sur le sol rouge. Peu importait ce qu'il lui arrivait, désormais. Peu importait que ces hommes l'aident ou non, ce qu'ils étaient ou faisaient. Un monde sans Lana ne valait plus la peine d'exister. L'idée qu'elle ne soit plus, même hors de sa portée, lui était insupportable.
Sa mort était impossible. Il s'agissait d'une mage, et la plus puissante d'entre tous, il en était sûr !
— Je vous en supplie, laissez-moi.
Le garçon ne prêta pas garde au départ de ses sauveurs. Il avait perdu le contrôle de son corps et resta figé dans sa position. Les larmes jaillirent de ses yeux.
***
Dans les galeries basses, Kafna et Testicz exprimèrent leur inquiétude. Un homme pleurer une femme, la scène était irréelle. — Elle lui a sauvé la vie, père. Et vous n'avez pas été très tendre eu égard à
ce qu'il venait d'apprendre.
— Une femme comme les autres ! Pour ce gamin malmené, elle aurait eu
n'importe quel geste d'indulgence à son égard, il aurait estimé qu'elle lui a sauvé la vie. Un châtiment mortel pour une broutille, par exemple, qu'elle lui aurait épargné car il était plus utile vivant que mort. Il n'a plus toute sa tête, mais il s'en remettra. Il est maigre, mais grand, et c’est rien qu’un gosse. Avec le temps, il deviendra un guerrier fort et efficace, un homme éclairé sur la réalité de ce pays, et il oubliera cette fille.
— J'espère. J'espère qu'il oubliera toutes les filles, d'ailleurs.
Les yeux de Kafna pétillaient.
— Ton affaire, soupira son père.
Les deux hommes croisèrent de nombreux camarades en cette fin de journée. Les galeries étaient pleines de monde. En peu de temps, ils atteignirent une autre chambre. L'odeur désagréable leur chatouilla le nez dès qu'ils mirent les pieds à l'intérieur. Un garde, présent sur leur gauche, ne semblait plus importuné.
Au milieu de la pièce, sur une chaise, la rescapée était repliée sur elle, l'air plus misérable que jamais. Le soigneur n'avait pas réussi à la nettoyer correctement. Les hommes s'y étaient mis à plusieurs pour la soulever et forcer le bain, mais le résultat restait mitigé, les cheveux toujours emmêlés. Elle avait de la force et elle se débattait comme un démon lorsqu'on tentait de la soulever. Malgré tout, elle ne semblait toujours pas avoir conscience de la réalité. Elle passait son temps à murmurer de manière inaudible. — Il faudrait que Chelaz la voit, indiqua Kafna. Il la connaît peut-être et
pourrait l'aider... nous aider.
— Ça semble désespéré mais il n'y a pas d'autre solution, en effet. S'il ne
peut rien pour nous, ou si elle refuse de revenir parmi nous, il n'y aura qu'une issue possible pour elle. Je ne nourrirai pas l'ennemi inutilement.
Le soigneur se lamenta :
— Tous ces efforts pour rien.
— Aucun effort n'est jamais vain. Nous pourrions même en faire le
baptême du feu de Chelaz quand il sera parfaitement remis de ses blessures.
***
Chelaz, couché, le visage strié de larmes, ne ressentait plus aucune douleur physique. Ses souffrances mentales les absorbaient complètement. Il aurait aimé être dans un cauchemar, mais le temps passant, la situation devenait trop réelle. Il ne connaissait pas l’identité de ces hommes, ni leur histoire, pourtant, pour quelles raisons lui auraient-ils menti ?
S’ils disaient vrai, deux hypothèses concernaient Lana : soit elle était morte, soit elle était responsable de la catastrophe… et donc vivante. Chelaz, au bord d'une nouvelle nausée, réalisa qu'il préférait la seconde alternative. Quel monstre était-il ! Mais par les Dieux, comme il l'assumait ! Il y tenait d'autant plus qu'il avait senti qu'il s’agissait d'elle. Derrière la créature. Dans la créature. Et puis, elle ne pouvait pas être morte, ça n'avait aucun sens ! La jeune mage vivait. Elle devait forcément avoir une bonne raison pour avoir agi ainsi. Oui, elle devait avoir une raison. Chelaz ne voulait rien entendre d’autre. Il ne pouvait considérer un seul instant qu'elle avait commis l'irréparable après la découverte de son châtiment. Non. Lana n'aurait pas agi consciemment avec un tel degré d’extrémisme. Elle respectait trop la vie. Elle haïssait l’extrémisme !
Quelqu'un la contrôlait.
Mais oui ! Pourquoi n’y avait-il pas songé plus tôt ? Elle était manipulée, inconsciente de ses actes. Elle était autant victime que les autres. Mais... pourquoi était-il toujours en vie, dans ce cas ? Et l'autre femme, qui était-elle ? Pourquoi deux survivants, pourquoi eux ? Où était Lana, désormais ? Et pourquoi ces manipulations ?
Le jeune homme sentit monter en lui une nouvelle vague nauséeuse. Son corps brûlant était en sueur et pourtant, il avait toujours aussi froid. Ses blessures s'étaient-elles infectées ? Il sentait qu'il pouvait se fier à Yeux d'or, sans pouvoir se l'expliquer. En fait si, il l'expliquait. Yeux d'or était un homme. On pouvait se fier aux hommes, mais pas aux femmes. Sauf à Lana. Et encore… ? Chelaz ne savait plus trop. Il se sentait parfaitement impuissant, désemparé, désespéré. Il essaya d'imaginer Furlian tel que les hommes le lui avaient décrit. Il devait absolument y retourner. Il fallait qu'il voie, qu'il sente. Peut-être se souviendrait-il d'autre chose ? Peut-être retrouverait-il la jeune fille ? Elle lui expliquerait ses motivations, il serait soulagé, à la fois de la revoir, mais aussi de comprendre. En retournant sur place, les réponses lui viendraient, tout deviendrait plus clair. N'est-ce pas ? D'abord, il devait se calmer.
Mais il fallut au jeune homme de nombreuses heures de torture mentale avant que l'épuisement ne l'emporte sur l'angoisse et la terreur. Il sombra dans un sommeil si profond et perturbé qu'il n'entendit même pas le garde déposer un plateau de vivres le lendemain matin.
L'immense créature de feu le dominait. Il voyait son membre vertical l'observer et suivre chacun de ses mouvements. Il tenta alors de fuir, de partir dans la direction opposée, mais il eut beau courir, la chose le suivait sans effort.
Plus le temps passait, plus la lueur de son visage s'intensifiait. Chelaz finit tellement aveuglé qu'il dût s'accroupir, les mains devant les yeux. Mais ses mains étaient invisibles, il ne pouvait pas l'ignorer. D'ailleurs, où qu’il regarda, la chose restait face à lui et lui brûlait les rétines. Le jeune homme remarqua à ce moment le changement subtil de son visage. Peu à peu, la lumière se fit plus douce, les filaments d'une chevelure se détachèrent. Puis des oreilles, un nez, une bouche. Des orifices oculaires éblouissants. Face à Chelaz, le visage de Lana se plaqua sur celui de la créature. Il eut beau hurler, aucun son ne sortit de sa bouche. Lana, elle, parla. Mais il ne reconnut pas sa voix. Un son caverneux et terrifiant lui vrilla les tympans, le plaquant au sol avec une force inhumaine. L'unique mot prononcé fut accompagné de mille tourments.
« Vengeance »
Le jeune homme se laissa mener à l'intérieur de la montagne sans prêter attention à ce qui l'entourait. Ni à l'absence de femmes. Testicz était venu le chercher accompagné par un Nati inconnu, aussi grand que musclé et au regard dur. Ils l'avaient habillé sur le mode nati puis, fermement, l'avaient guidé vers la sortie.
Il remarqua à peine un troupeau de kacels le dépasser, mené par leur gardien. L'un d'eux, un gros spécimen, s'arrêta juste devant lui et l'observa d'un œil globuleux à l'iris vert forêt. Chelaz fut surpris, arraché un bref instant aux abysses de ses réflexions. La magie ne dura qu'un instant : l’animal claqua du bec et repartit se fondre dans la masse de ses semblables. L'amant de Lana songea à la mage, jusqu’au moment où ses guides l'invitèrent à passer à travers une devanture aux motifs enchâssés.
L'ancien habitant de Furlian analysa vaguement son nouvel environnement. La pièce, presque vide, était occupée par une femme assise sur une chaise. Étrange. L’apparition le réveilla. Il devait s'agir de l'autre survivante. Se faisait-elle interroger ? Elle n'était pourtant pas ligotée. Mais au fond, vu son état physique, elle n'aurait certainement pas pu aller bien loin. Chelaz, l'esprit enfin occupé par un autre sujet que son amante, ne parvenait pas à voir son visage, caché derrière une masse de cheveux sales. Qui était-elle ? L'avait-il déjà vue ?
À côté d'elle, Yeux d'or l’observait. Chelaz sentait également le regard lourd de Testicz et de l'autre garde dans son dos. A priori, ils attendaient une réaction de sa part. Mais quoi ? Était-il supposé reconnaître la femme ? On ne lui avait rien demandé. Kafna, compréhensif, finit par saisir les cheveux de la femme et, délicatement, il les plaqua en arrière. Un visage se révéla.
« Sibil ! »
Choc. Face à lui, la mère de Lana. La mère de la femme qu'il aimait !
Et si Sibil était en vie, si lui, Chelaz, était en vie, la théorie d'une Lana totalement inconsciente de ses actes ne tenait plus. Si elle ne tenait plus, la jeune fille était en partie consciente. Si elle l'était, elle avait vraiment tué tout le monde, sauf les deux personnes qu'elle aimait le plus.
Consciemment !
Chelaz fut pris d'un vertige intense, chancela, et il sentit des mains le retenir. On le redressa. Les mains restèrent sur ses épaules. Une voix douce s'adressa alors à lui :
— Vous la reconnaissez, Chelaz ?
« Yeux d’or. » Devait-il parler ? S'il avait bien compris, Sibil était retenue contre son gré. Qu'avait-elle fait ? Il semblait être tout désigné pour l'aider. Peut-être pour lui sauver la vie, selon ce qu'on lui reprochait. Or Sibil était non seulement la seule survivante de Furlian, excepté lui-même, créant de facto un lien nouveau, mais surtout elle était la mère de son ancienne amante. Dans Sibil, il y avait un peu de Lana. En plus, elle ne lui avait jamais fait aucun mal. Même si elle n’en avait pas connaissance, c'était dans sa maison que le jeune homme avait vécu les plus merveilleuses lunes de sa courte vie.
— Sibil Q'Aaykin. S'il vous plaît, elle ne doit pas mourir, elle est la mère de
la seule Farwelienne au monde qui donnerait sans hésiter sa vie pour améliorer un tant soit peu celle des hommes !
Chelaz ravala ce qu'il s'apprêtait à ajouter. « Si elle a été épargnée, c'est pour une bonne raison ! » À coup sûr, il aurait été dangereux de divulguer une telle information. Les hommes l'auraient harcelé pour comprendre sa réplique. Ils auraient franchi la première étape qui menait au lien unissant Lana et le responsable de l'explosion. Yeux d'or, surpris par la supplique, haussa les sourcils et observa les deux autres Natis de la pièce. Son père prit la parole.
— Qui est cette femme miraculeuse ? — Lana.
Mentir aurait été inutile. Rapidement, lui ou Sibil aurait commis une erreur, et autant connaître le prénom de Lana n'avançait pas les Natis – comment auraient-ils pu connaître l'existence de la mage étudiante ? -autant un mensonge aurait pu coûter très cher lors de sa révélation, pour lui ou pour Sibil. Au nom de Lana, la femme réagit. — Oh Lana ! Lana ! Lana ! LANA !
Elle ne cessa plus de hurler son prénom, et les hommes furent pris de court. Ils essayèrent de l'apaiser, mais Sibil était hors de contrôle. Elle faillit tomber de sa chaise. Yeux d'or tenta alors de la calmer, mais en vain. Quant à Chelaz, il eut l'impression de perdre la tête. Ses gardes le comprirent et le menèrent hors de la pièce. Il fallut un moment au jeune homme pour que le prénom de la mage cesse de tambouriner dans son crâne.
On le raccompagna dans sa chambre où on le laissa seul. Aussi spartiate soit-elle, cette pièce lui paraissait bien chaleureuse par rapport à celle de Sibil. Les meubles, soit un lit, une armoire de rangement et un bureau, sculptés à même la roche, démontraient le talent de leur auteur. Assis sur son matelas, de la paille de millet enrobé d’un tissu épais, cent fois recousu, Chelaz réfléchit. Il avait récupéré enfin un peu de ce sang froid indispensable que les hommes de Farwel développaient très tôt afin de survivre, mais combien de temps lui avait-il fallu ? Depuis combien de temps était-il là ? Depuis combien de temps Furlian avait-elle été rayée de la carte de Daléor ? Il n'en avait pas la moindre idée.
Sibil et lui étaient les seuls survivants. Lana devait donc bien être responsable de la catastrophe. Le mot était-il assez fort ? Mais elle avait une excuse, forcément ! Lana ne tuait pas sans raison. Elle ne se maîtrisait pas correctement, cela le jeune homme l'avait compris. Mais dans le cas présent, le phénomène dépassait des envergures inimaginables. La thèse de l'accident était improbable. Lana avait une raison qui lui échappait. La mage avait probablement appris quelque chose de terrible ! Une information, ou plusieurs, qui l'avaient forcée à anéantir ses principes. Le veuf Tiacquol se souvint de cette créature divine qui l'avait observé. Bien malgré lui, il trembla. Était-ce une créature de Lana ? Lana elle-même ? — Excusez-moi, Chelaz ? Votre repas quoi.
L’interpellé n'avait pas remarqué l'arrivée du garde. Il hocha la tête et sans lui prêter davantage attention, continua à réfléchir, mais pas longtemps : s’il ne mangeait pas, on se poserait des questions. Tout en dévorant son assiette, il réalisa qu'il avait sacrément faim. Et soif.
Les Natis devaient probablement discuter de leur côté sur le sort réservé à Sibil... ou à lui-même. Le jeune homme resta seul un long moment, mais cet isolement l'arrangeait bien. Il avait un besoin irrésistible de rester dans sa coquille, de faire le point.
Une bonne part de responsabilité incombait certainement aux femmes de ce pays pour que la mage en arrive à commettre l'irréparable. Lana n'avait jamais supporté l'injustice, encore moins la violence. Surtout gratuite. Où était-elle à présent ? Elle devait avoir des raisons également pour n’être pas restée auprès de lui. Mais au fond de son cœur, le jeune homme sentait un goût amer. Elle l'avait abandonné, non ? Pourquoi avoir peur des mots ? Des faits ? Elle avait abandonné sa mère, et lui. Sans l'intervention des Natis, ils seraient probablement morts, soit de déshydratation, soit d'insolation.
« Elle a une bonne raison. »
Et le cœur de Chelaz de reprendre invariablement : « Elle t'a abandonné. »
Le jour suivant, le survivant fut invité à quitter sa chambre, dans laquelle il avait fini par tourner en rond. Quand un garde vint le chercher, il fit cette fois attention à chaque endroit traversé. Ne voyant aucune femme, il commença à comprendre.
Visiblement les Natis n'acceptaient aucun membre du sexe fort dans leur rang. Les hommes, de la fin de l'adolescence à un âge mûr, étaient vêtus sans distinction de robes amples et bleu foncé. Certains portaient des armes, d’autres circulaient avec de la nourriture ou du linge sur les bras, d'autres encore avec des troupeaux de kacels. Il devait sûrement y avoir des élevages à l'intérieur des murs. Pour la première fois, la curiosité du jeune homme fut piquée au vif. Dire qu'il n'avait jamais entendu parler des Natis avant de se retrouver parmi eux ! Il n'avait simplement jamais su que des hommes libres existaient. S’agissait-il de fugitifs ? Ils étaient pourtant si près de Furlian ! Les femmes connaissaient-elles leur existence ? Dans cette hypothèse, elles auraient tout mis en œuvre afin que les mâles n'entendent jamais parler d'eux. S'ils en avaient été avisés, le germe de l'espoir aurait pu, à terme, fleurir dans un homme plus courageux que les autres et le pousser à la révolte.
Soudain, un étrange animal au pelage noir s'approcha de Chelaz. Gros comme un baibur, ce petit cochon dont il avait dû préparer la viande un bon milliard de fois en tant qu'esclave, il avait le museau aplati et une mâchoire peu engageante. De longues traînées de salive tombaient de ses babines. L'animal lui renifla les pieds et le jeune homme dut s'arrêter. Le garde, atone, s’arrêta à son tour et laissa l’animal terminer sa besogne. Quand elle eut obtenu satisfaction, la créature se retira en déposant des flaques opaques sur ses pieds presque nus. Chelaz avait vécu des situations plus inconfortables en tant que cuisinier. Pour autant, il grimaça de surprise. Le garde l’éclaira enfin sur la nature de l’animal : — C'est un croque-balle. Un chien féroce qu'on dresse dans des régions du
bout du monde. Il vous renifle et comme ça, à l'avenir, il vous reconnaîtra et ne vous attaquera pas. Sauf ordre contraire quoi.
— Charmant. Mais qu'est-ce qu'un chien ? — Hein ? Euh... ben... c'est ça. Notamment. Ça vient du sud, loin d'ici quoi.
Désolé, c'est vrai que Zary est le premier et dernier chien que j'ai vu. J'ai oublié ce qu’on m’a dit quoi. Il y a plusieurs sortes de chiens mais le croque-balle est une célébrité paraît ! Zary, il appartient à Testicz. Désolé faut que vous rentriez ici... maintenant quoi. Vous êtes attendus. Les chefs.
Chelaz nota le tic de langage du garde, se le garda pour lui et s’exécuta. Soulevant un lourd rideau coloré, il se retrouva devant une porte en bois. Une première, et surtout, un point remarquable dans ce pays étant donné la rareté de cette matière. Comment se l’étaient-ils procurée ? Avait-elle été volée ? Après l’avoir poussée, le jeune homme atterrit dans un grand espace en forme de demi-lune.
Trois Natis l'attendaient, debout face à des gradins en hémicycle. Tous trois étaient âgés d'au moins une quarantaine d'années, voire la cinquantaine tassée pour deux d'entre eux. Ils avaient un visage marqué, mais leurs vêtements ne les distinguaient pas des autres rebelles. Le jeune homme reconnut le propriétaire de Zary, mais les deux autres personnes lui étaient inconnues. Zary rejoignit d'ailleurs son maître et se posta fidèlement à ses pieds, l'allure fière. Testicz lui proposa de s'approcher d'eux. Chelaz n'avait aucune raison de se méfier, il avait hâte de connaître le fin mot de l'histoire. — Bien le bonjour Chelaz, commença le père d’Yeux d'or. Je vous présente
Merzak et Kemna. Nous sommes les trois chefs des Natis. Vous avez sûrement beaucoup de questions à nous poser et vous méritez des réponses. Pour commencer, installons-nous.
Le jeune homme, suivant les aînés, s'installa à un pupitre mobile qui faisait directement face aux premières marches de l'hémicycle. Les chefs se placèrent devant lui, à son niveau. Celui aux yeux violet foncé mais étrangement vides, Merzak, prit la parole. Son ton était neutre, dérangeant. — Pour faire court et répondre à ce qui vous préoccupe sûrement en ce
moment, Sibil va bien. Elle semble avoir repris ses esprits et a enfin cessé de répéter à tout va le nom de sa fille. Elle a cependant l'esprit peu clair et n’a conservé de l'explosion que des souvenirs désordonnés. Elle était chez elle quand c'est arrivé, avec sa fille. Elle aurait vu un feu, se serait retrouvée paralysée et puis... plus rien. Vous pourrez la voir
ultérieurement mais je doute que vous en tiriez davantage. Si c'est le cas, vous devrez nous en rendre compte. Nous ne perdons pas l'espoir de comprendre un jour ce qui a pu se passer. Cette arme pourrait nous être fort utile, et nous devrons mettre la main dessus avant les autres.
Le jeune homme préféra se taire sur la nature de cette arme, malgré le respect et l'admiration qu'il éprouvait pour les Natis. Ils n'étaient pas près de trouver et il ne donnerait aucune information supplémentaire sur Lana. Il fallait cependant parler impérativement à Sibil, pour qu'elle saisisse l’enjeu de se taire. Il s’agissait de sa fille adorée, elle comprendrait sans difficulté. — Revenons à vous. Vous devez vous demander ce que nous sommes. Qui
nous sommes. Vous avez probablement compris certaines choses, à présent. Alors oui, nous étions esclaves, et nous avons rejoint un jour cette communauté qui existe depuis au moins trois générations d'hommes. Pour rester parmi nous, il existe des règles strictes et vous n'en transgresserez aucune. Notre survie en dépend. J'irai droit au but.
À la mention de règles, une boule se forma dans l’estomac de Chelaz. Il n’avait tout de même pas quitté une vie dictée par des règles pour se retrouver noyé dans un cauchemar similaire ?
— Premièrement, on ne quitte jamais seul les montagnes, jamais désarmé,
et jamais sans l'accord d’un chef. Deuxièmement, si on se fait attraper, on ne révèle jamais notre existence, si elle n'est pas connue, et à défaut on ne partage aucune information à notre sujet. C'est une évidence. Troisièmement, on participe à toutes les tâches de la communauté. Ici, égalité pour chacun, sauf en cas d’impotence. Si vous avez des préférences ou des aptitudes particulières, elles seront prises en compte. Si vous refusez de participer aux opérations à l'extérieur, nous comprendrons. Et enfin, si vous voulez nous quitter un jour, vous en avez le droit. Mais on en revient à la règle deux. Est-ce que c’est clair pour vous ?
— Limpide.
Ils ne tournaient pas autour du pot. Leur franchise plut à Chelaz, qui avait vécu dans l'ignorance et les secrets toute sa vie. Sauf avec Lana. « Ces règles, je peux les comprendre. »
— Parfait. Vous aurez une aide pour démarrer, vous expliquer le
fonctionnement des lieux, les règles de vie commune, vous faire visiter et répondre à toutes vos interrogations. Ce soir, il y aura un repas commun dans la salle principale que vous découvrirez bientôt. Vous
serez présenté. Ainsi, tout le monde pourra faire votre connaissance et il en sera de même pour vous.
— Je vous remercie.
Petit à petit, un sentiment inattendu prenait possession du survivant. Quand il le cerna enfin, il sourit involontairement. Le plaisir. Cette communauté semblait parfaite. La vie lui souriait, finalement. Un tel revirement de son destin ne cachait-il pas quelque chose ? Cette illusion pouvait-elle durer ? Un nuage passa. « Méfiance. Ne te réjouis pas trop vite. »
— Bien, maintenant que nos attentes sont claires, parlons de vous. Avez-
vous des qualités particulières ?
— Je suis cuisinier, répondit le jeune homme du tac au tac. Ce serait un
honneur pour moi de pouvoir vous faire bénéficier de mon expérience.
Il était sincère. Dans cette vie de labeur, les rares moments où il avait pu tranquillement remplir une tâche avec ardeur s’étaient déroulés dans la cuisine de Zeneth G’nila. Durant toute son enfance, il avait durement œuvré afin de devenir meilleur cuisinier que domestique, pour bénéficier d’un maximum de temps dans son havre de calme. Son travail avait porté ses fruits et il pouvait prétendre posséder de solides connaissances dans cette discipline.
— Tu seras alors principalement en cuisine, ce qui n'est pas si mal car nous
manquons de personnes suffisamment qualifiées et les menus manquent de diversité. Tu apporteras un vent de fraîcheur bienvenu.
Par la houe de Jem’be, comme Chelaz se réjouit ! Il devait l'admettre, quitte à être naïf, ce moment de bonheur lui faisait un bien fou. Enfin, il faisait partie d’une communauté ! Il serait reconnu, apprécié, et libre de disposer de son temps comme il l’entendait ! « Tiens », réalisa-t-il, Merzak l'avait tutoyé ?
— Un point important quand même, que nous devons encore aborder.
Accepteras-tu de participer aux raids extérieurs ? Ils nous servent à récupérer des denrées que nous n’avons pas naturellement ici. Tu pourrais être amené à prendre la vie, ou à la perdre. Tu seras bien entendu formé au maniement des armes.
Chelaz n'hésita pas un instant, quitte à passer pour un lâche. — Je ne pourrai jamais faire aux autres ce qu’on m’a fait subir. Je vous prie
de me pardonner, à défaut de me comprendre.
Testicz fronça les sourcils. Merzak reprit :
— Ne t'en fais pas. Tu devras déjà faire la peau à nos bêtes. Plus que
quelques questions et tu seras libre de découvrir ton nouveau foyer. Tu as quel âge, Chelaz ?
— Dix-sept ans.
— As-tu d'autres qualités dont tu aimerais nous faire part ? — Je sais lire, écrire et compter, si cela a de l’importance. Et j'ai quelques
notions sur Daléor, en dehors de Farwel.
Les hommes ne cachèrent pas leur étonnement. Chacun regarda brièvement l'autre, avant de se recentrer sur le jeune homme surpris. « Qu’est-ce que j’ai pu dire de si curieux ? »
— Comment un homme comme toi peut-il posséder de telles
connaissances ?
— Ma mère estimait qu’elle obtiendrait de meilleurs mariages pour ses fils,
avec une dot réduite, si nous étions instruits. Je ne savais pas que c'était rare.
— Rare, tu peux le dire. Seuls nous trois sommes lettrés ici... correctement,
rectifia-t-il.
Chelaz en resta sans voix. Ses bras ballottaient contre ses flancs. — … et nous n'avons presque aucune information sur l’étranger. D'où te
viennent ces indications ?
Il perçut le ton excessivement intéressé de l'homme. Son visage, jusqu’à présent indéchiffrable, affichait le même intérêt que celui des deux autres. En se découvrant aussi spécial, Chelaz éprouva une bouffée de fierté. « Merci Mère... ou pas. Mais merci Lana. » Mais pour protéger son amante, il devait mentir :
— J'avais le don d'écouter quand il ne le fallait pas. J'étais à l'époque plutôt
petit pour mon âge, et aussi très discret et... curieux. Maladivement curieux ! J'ai appris beaucoup de choses en grandissant que je gardais pour moi. Au cas où... Je ne réalisais pas que mes sorties auraient pu me coûter la vie.
« Quels bobards… »
— Surprenant.
Les chefs se regardèrent à nouveau, avant de l'observer avec un respect renouvelé. Chelaz repensa brièvement à Lana. — Tes talents ne peuvent être ignorés. Prochainement, nous nous reverrons.
Tu ne seras jamais actif dans un raid, aussi longtemps que tu maintiens ta position, mais tu serais une pièce maîtresse si nous souhaitions dépasser le stade des petites expéditions insignifiantes pour notre rêve commun : espérer un jour être entendus par les femmes, et même devenir leurs égaux.
« Tout un programme ». Chelaz évita cependant, vu la gravité des propos, d’afficher le sourire qui brillait en lui. Lui, le jeune homme insignifiant, devenir une pièce maîtresse dans les desseins des Natis ? Était-ce réellement possible ? Rêvait-il ? Si Lana savait ça ! Lana... mais où pouvait-elle bien être ?
— Je ne sais pas… que puis-je vous répondre, messieurs ? Ce serait un…
honneur absolu. Je ne me rendais pas compte de la singularité de ma situation.
— Et comment, mon garçon ! lança Testicz. Mais voilà Kafna, il te guidera
pour tes premiers pas dans notre communauté.
Chelaz n'avait pas remarqué l'arrivée d’Yeux d'or. Parvenu à ses côtés, il vit le sourire malicieux et les yeux pétillants du soigneur qui lui rendit son regard. Testicz soupira alors :
— Kafna a insisté pour être ton guide. Kafna, prends soin de notre jeune
recrue. Il semble être le miracle que l'on n'attendait plus pour notre avenir commun.
— Rien que ça ?
Yeux d'or avait répondu sur le ton de la plaisanterie, mais Chelaz perçut la stupeur cachée derrière la raillerie. Les iris pétillèrent encore davantage. — Il travaillera en cuisine. Tu peux lui présenter l'équipe. — À ce soir Chelaz, termina Kemna.
Le jeune homme s’étonna. Kemna parlait pour la première fois, et sa voix était étrangement aigüe eu égard à son gabarit imposant. Chelaz se retourna alors vers Yeux d’or.
Son choix n’était pas surprenant. Le soigneur n’était-il pas une figure rassurante ? Il n'en fut vraiment pas déçu. Il appréciait beaucoup le mystérieux guerrier, proche de lui par l’âge. Les deux hommes sortirent, puis une fois parvenus dans le couloir, Kafna l'emmena directement visiter les lieux. Il lui présenta au passage les quelques Natis qu’ils croisèrent. L’excitation à peine contenue dans sa voix amusa beaucoup Chelaz. — Bon, pour commencer, je ne te fais pas visiter ta chambre. Elle est à toi.
Nous avons tous plus ou moins les mêmes pièces, de toute manière.
— Les Dieux m'en sont témoins, c'est la plus belle chambre que j’aie jamais
eue ! C'est même la première fois que j'ai une chambre, à dire vrai.
Kafna s’arrêta, puis posa une main sur l’épaule de Chelaz. Lorsqu’il parla, ce fut d’une voix basse et autoritaire.
— Aucun doute. Cela dit, il faut que je te dise un truc et toi, tu ne dois pas
l’oublier. Ici, les Dieux ne sont pas les bienvenus, alors évite de les citer en public. Les hommes n'y croient plus. Dans ta chambre, ou si tu es certain d'être seul, fais à ta guise. Mais si tu es surpris, tu risques de fâcher des êtres plutôt cabossés par la vie qu'ils ont eue avant. Franchement, Chelaz, réfléchis, et explique-moi. Ils sont où les Dieux ? Comment peuvent-ils permettre notre esclavage ?
Perplexe, le garçon dut admettre son ignorance. — Je n'y ai jamais pensé... je te prie de m'excuser. — Mais non ! Je m'en moque de tes excuses, et même de tes croyances. Je
suis arrivé ici enfant, avec mon père, et je n’ai aucun souvenir des souffrances que tu as traversées. C'est pour te préserver des autres que je te dis ça. Tu comprends ?
— Oui. Je te remercie.
Un lourd silence s'installa, permettant à Chelaz de réaliser qu'effectivement, les Dieux avaient déserté Furlian. De manière à le détourner de ses idées, et avec le sourire, Yeux d'or reprit sa marche puis lui raconta alors mille et une anecdotes sur la diversité mourante de la cuisine locale. Chelaz apprécia le détournement et faillit rire. — Nous avons déjà eu une vilaine surprise. Il y a quelques années, les
cuisiniers nous avaient préparé plusieurs journées de repas basés sur le même ingrédient : des khahins, dont un grand nombre s'étaient échoués assez miraculeusement au nord des grottes. Nous avons eu droit aux poissons poêlés deux fois de suite, puis à la soupe sur plusieurs jours. À la fin, rien que l'odeur du pauvre animal nous donnait la nausée et le couloir des cuisines était déserté.
Poissons minuscules de l'océan Chodyam, les khahins n'étaient certainement pas courus pour leur chair maigre et remplie d’arêtes minuscules, mais dans le monde des Natis, on avalait ce qui se présentait.
Yeux d’or avait tant à raconter ! Son protégé apprécia chacune de ses anecdotes. Le soigneur connaissait les quatre-vingt-trois rebelles présents sur le site ou en mission d’espionnage à Farwel, et lui livra des détails juteux sur leurs compétences respectives, leur caractère, leurs relations ou leur histoire… avant les Natis. Pour la majorité des hommes, la fuite avait été rendue possible lors d’une course. D’autres avaient été laissés pour morts ou abandonnés dans le désert par leurs familles, soit à la suite d’un veuvage, soit par châtiment. Certains étaient abandonnés après une dot insuffisante. Chelaz savait que les situations décrites n’étaient pas inédites. Néanmoins, les chances pour ces victimes de tomber sur un espion Nati avant de mourir étaient si minces ! Presque inexistantes. Tout en écoutant son guide, il découvrit le repaire.
L’émerveillement ne le quitta plus de la journée.
Les rebelles s’étaient installés à l’intérieur de trois montagnes en aiguilles, suffisamment accolées pour que des galeries permettent de passer de l’une à l’autre sur plusieurs niveaux. Ils avaient creusé la roche rouge durant trois vies humaines, donnant forme à un labyrinthe fonctionnel et secret. Un large escalier en colimaçon traversait chaque montagne de haut en bas, enroulant une colonne centrale monumentale. Toutes les dix ou douze marches, une nouvelle pièce se révélait. Le jeune homme découvrit ainsi de très nombreuses chambres, une armurerie, des ateliers – dont celui de couture - une salle de soin, et même la salle commune, à cheval entre deux montagnes. La quasi-totalité du mobilier des rebelles avait été taillée à même la roche, rendant la décoration monotone, une caractéristique accentuée par un équipement spartiate. Le vol d’objets ornementaux était le cadet des préoccupations des hommes libres : le risque n'en valait pas la chandelle. Aucune porte n’accédait à l’extérieur : un système de poulie et de corde permettait aux rebelles de pénétrer dans les montagnes. « Une forteresse imprenable », conclut Chelaz avec admiration.