Les Mémoires Oubliées - Tome 1: Les Chimères d'une étincelle (French Edition)

Chapitre 4

Cyrié. Royaume Âgairia

 

« Le Royaume Âgairia, aussi mystérieux qu’impénétrable.

Des montagnes immaculées qui traversent la mer de nuages pour se perdre dans le firmament. À leurs sommets aiguisés, les fières citées des ailés isolés dominent le monde. Nul escalier, nulle nacelle pour y accéder. Elles sont aussi inaccessibles que le royaume des Dieux.

Un bruit court. Les ailés garderaient un trésor, enfoui sous leur demeure »

Les pérégrinations d’une Sokalienne, p.998

 

À Cyrié, seconde cité du royaume, les cuisiniers se réveillèrent aux premières lueurs du soleil. Célestine Viss'Line ne fut pas en reste. À peine eut-elle ouvert les yeux qu’elle huma un doux parfum discret : celui du cacao. L’un de ses derniers réconforts, dans une vie dont elle ne voyait plus l’intérêt.

Et encore ! Si elle avait été renvoyée à Cyrié quelques années plus tôt, elle n’aurait même pas eu le luxe de goûter au cacao pour apaiser son humeur. Durant des siècles, les siens étaient restés coupés du monde. Mais depuis la découverte du panais, et ultérieurement des fèves de cacao et des épices, ils ne se voyaient plus privés de ces mets onctueux. Troquer avec les graffins de la République des Tanyos ainsi qu'avec les nains de Béral était devenu une nécessité. « En tout cas, pour moi, ça l’est devenu ! C’est pathétique… »

Pelotonnée dans ses grandes ailes d'ébène, ses yeux verts grand ouverts sur le plafond lisse et courbe, Célestine se noyait dans ses réflexions. Elle n’avait que ça à faire, en attendant l’ouverture de la salle commune. Après tout, personne ne viendrait l'interrompre. Sa famille biologique l'avait recueillie dans leurs appartements privés dès son retour, et en tant qu’ancienne mage, elle était libérée de tout effort. Les autres, eux, avaient un but : cuisiniers ou administrateurs, boulangers, sentinelles, nourrices, nettoyeurs, marchands, messagers, blanchisseurs, bibliothécaires-enseignants, ou responsables de l'entretien des murs et mobiliers.

Elle, qu’était-elle devenue ?

« Rien. Rien de rien. Un fardeau dont ils ne savent quoi faire, dont ils ne peuvent se débarrasser... »

Les vingt-cinq années qu’elle venait de passer étaient devenues brusquement inutiles. D’invocatrice au Don exceptionnel, elle était tombée au rang d’ordure. Il avait suffi d’une seule nuit, et tout avait disparu. Une seule nuit… où elle avait perdu le Don.

L’ailée referma les yeux. Une profonde irritation, désormais familière, naquit dans sa poitrine.

La nuit cauchemardesque vécue par les étudiants de l'Académie avait marqué la fin de ses ambitions en tant que future conseillère. Elle représentait aussi la fin de ses incommensurables talents. Plus aucun démon ne répondrait à son appel. Plus jamais. Elle était vulnérable et nue, livrée à elle-même, depuis que Harwyn avait renvoyé les étudiants dans son cas « chez eux ».

Les étudiants dans son cas... sur la cinquantaine de jeunes gens en étude à la tour plusieurs lunes auparavant, les trente-deux que l'on croyait perdus, engloutis par les sombres démons, étaient réapparus après l'explosion du sort de la délivrance. Célestine avait été retrouvée au sol, légèrement blessée, à quelques centaines de pas de l'Académie. Aux premières joies des survivants, le prix de la survie n'avait pas tardé à succéder. Toutes les victimes avaient constaté la disparition de leurs pouvoirs.

À ce souvenir, l’ailée ne pouvait s’empêcher de frémir de rage. Elle plaqua ses mains sur son visage.

L'inquiétude et le désespoir avaient alors pris le pas sur la liesse commune. Harwyn leur avait annoncé que les ombres noires avaient servi d'intermédiaires dans le vol des Dons. Elles n'avaient pas pris la vie de leurs victimes, mais bien leur magie, au profit d'un invocateur que même le Conseiller Suprême n'avait pu démasquer. Un invocateur bien plus puissant que Célestine.

Une semaine plus tard, elle avait été renvoyée « chez elle ». Les mots employés par Harwyn la firent rire jaune. « Quelle blague ! » Elle rouvrit les paupières, survola sa chambre. « Ça n’est plus chez moi depuis vingt-cinq ans, et ça ne le sera jamais plus. » Comment aurait-il pu en être autrement ? Elle ne connaissait pas sa propre famille, n’en avait gardé aucun souvenir. Ses membres étaient de parfaits inconnus pour elle, et surtout, ils lui renvoyaient l’image de son échec. Pendant près d’un quart de siècle, elle s’était acharnée à prouver qu’elle était la meilleure. À trente ans, elle avait été à un poil de kinou de l’apothéose !

« Mais non, l’Unique s’est jouée de moi ! Qu’est-ce qui me reste ? Du cacao… » Une nuit, et Célestine avait perdu son foyer, ses ambitions, son statut.

Pire que tout, elle savait vers qui orienter sa colère. Mais cette personne était pour l’heure inaccessible. Au moins, elle savait ! L’ailée avait cerné l'intensité magique mise en œuvre et la distance du sort d'invocation. Une distance impossible pour n'importe quel mage normalement constitué. Sauf un. Le seul en mesure de déployer une telle énergie, sur un laps de temps aussi important.

Il n’y avait aucun hasard. L'absence du Conseiller Suprême jusqu'à l'intervention du sort qui les avait tous sauvés était révélatrice.

« Harwyn, sale raclure ! » Dire que leur chef à tous, leur guide, l'individu le plus puissant de Daléor avait tenté de détruire la future génération de conseillers ! Dire qu’il se promenait en toute impunité, sans être soupçonné !

Célestine revint au présent et se redressa. Une fois assise, elle bailla, puis étira ses bras. Son ventre gargouillait, mais elle ne trouvait toujours pas la motivation pour démarrer une journée aussi vide de sens que les précédentes.

Au moins, son exil lui avait permis de réfléchir loin de toute menace. Par précaution, elle n'avait partagé aucune de ses pensées, ni avec les étudiants, ni avec quiconque, pas même à Cyrié. Elle devait d'abord remettre ses idées en ordre. Cyrié et ses habitants, même s'ils lui étaient inconnus, lui offraient le répit parfait pour mener à bien ses réflexions.

Elle déploya alors ses ailes et les étendit sur les côtés. Un bien-être la parcourut depuis les orteils jusqu'au sommet de son crâne. Son étirement terminé, Célestine ramena ses ailes le long de ses flancs. « Bon, assez vu ces murs pour aujourd'hui. » Elle ne savait pas exactement ce qu'elle allait faire de cette nouvelle journée, une parmi d'autres depuis le tournant irréversible emprunté par sa vie, mais elle avait quelques idées.

À terme, elle détruirait Harwyn.

Cependant, pareille entreprise nécessitait le respect strict de quelques étapes dont la plupart sollicitait une patience certaine. À ce jour, Célestine en était toujours à la première : avec qui entrer en contact ? Elle n'avait aucune idée du lieu où pouvait bien se trouver la rousse, celle qui les avait sauvés. Quant à ses semblables, ceux qui avaient conservé leur magie, elle n'en avait aucune nouvelle depuis son départ.

Célestine se leva. Sur une chaise à l’autre bout de la chambre, une longue tunique en cuir noir, fermée à la taille par un cordage sophistiqué, attendait d'être revêtue. Lorsqu'elle l'ajusta, l'ailée sentit les parfums agréables dégagés par le vêtement. Elle appréciait ces odeurs, récemment découvertes, mais pour rien au monde elle n'aurait partagé le sort des blanchisseurs. Ils devaient détester, à force, les parfums qui les embaumaient chaque jour. Le bas de la tunique se terminait en jupe mi-longue dont le tissu était coupé entre les cuisses, à l'avant comme à l'arrière, évitant toute gêne du porteur dans ses mouvements. L'habit cachait, sous la jupe, une seconde couche de cuir cousue à la manière d'un pantalon raccourci et en contact avec le sous-vêtement. Cette double précaution apportait une protection remarquable contre le froid céleste.

Une fois vêtue, l'ancienne mage ne cessa de ressasser l'ennui relatif à l'absence d'un compagnon auquel elle pouvait se fier. Un compagnon qui agirait au-delà de ses intérêts propres. « Si seulement je pouvais à nouveau compter sur mes démons... », songea-t-elle en quittant la pièce. L'emploi du possessif était abusif, étant donné que les démons n'appartenaient à l'invocateur que le temps du sort employé, mais elle n'avait jamais autant considéré les sujets de ses invocations passées comme des alliés précieux. À chaque appel, ils lui avaient été d'une fidélité à faire pâlir les plus craints des souverains.

Les couloirs obscurs et étroits ne laissaient de place que pour deux ailés côte-à-côte, au mieux. Aussi, lorsque Célestine croisa deux mâles nettoyeurs, ceux-ci durent se positionner en file indienne. L’intérêt qu’elle provoquait ne l’émouvait plus depuis longtemps : ceux-là ne l’avaient pas connue au sommet de sa puissance ! Une fois qu'ils l'eurent dépassée, elle ne leur accorda plus aucune attention, rivée sur ses propres ennuis.

Il lui fallait d’urgence un bon cacao.

 

Célestine s'étira de tout son long. Son aile gauche fit basculer un livre ennuyeux, Pourquoi serions-nous noirs ? Le traitement réservé à l’ouvrage lui attira les foudres d’une bibliothécaire, mais elle s’en moquait, il y avait plus important. L’auteur émettait d’invraisemblables hypothèses relatives aux temps antérieurs à l'arrivée des ailés à Daléor. Rien ne tenait la route.

La majorité des autres études portaient sur la situation du continent à partir du moment où les ailés l’avaient foulé pour la première fois. La période des premières colonies, surtout, avait titillé l'intérêt de l'ancienne étudiante. Elle avait noté la régression du territoire des espèces autrefois majoritaires, au profit des humains. Ces pertes concernaient particulièrement le peuple des graffins, celui des satyres, des elfes et des géants des montagnes. Parallèlement, de curieuses espèces et races avaient disparu des mémoires, telles que celle des morphes, des changeformes éteints depuis près de cinq siècles. Ils avaient tellement fasciné l'ailée qu'elle avait poursuivi ses recherches toute l’après-midi. Ils vivaient au sud du continent, mais le dernier spécimen avait été repéré au sud-est. Les rapports, peu développés, posaient plus de questions qu'ils n'en résolvaient. Célestine n’avait pu récolter que de vagues descriptions. Elle avait une impression de travail bâclé, comme si les ailés noirs n'avaient jamais quitté leurs montagnes, et que ces informations ne leur étaient parvenues que par des intermédiaires. Elle s'en voulut de n'avoir jamais effectué de recherche similaire à l'Académie. Sa bibliothèque ruisselait certainement de meilleurs ouvrages, plus complets et fiables. « Enfin, j'imagine ».

Cinq tasses vides et salies par le chocolat attestaient du temps passé à la lecture. Célestine mit un moment avant de toutes les retrouver, car elle les avait peu à peu abandonnées aux quatre coins de la bibliothèque, au grand dam des bibliothécaires qui n’osaient rien lui dire.

Son nettoyage effectué, l'ailée réfléchit sur ses gains du jour. Elle n'avait rien appris d'important. Le Royaume Âgairia avait un conseiller, comme tout État, en la personne de Takels Diqcue, un géant des plaines capable de créer des champs de force autour de lui. Elle en avait déjà appris quelques bribes lors de sa formation, en revanche, elle ne savait pas que Takels détestait Harwyn. Dans les ouvrages de Cyrié, le message ressortait explicitement aux yeux de Célestine. Takels en voulait au Conseiller Suprême depuis le temps de ses études. Pourquoi ? Hélas, l'auteur des manuels se concentrait principalement sur les relations politiques croissantes entre le couple royal des ailés noirs et le reste du monde, il n'avait donné aucune indication supplémentaire sur Takels. Une description sommaire complétait le paragraphe consacré à ses sentiments envers Harwyn. Le géant était intelligent, visiblement perspicace. « Ma foi, il me plaît bien. » Notant cette information dans un coin dans sa tête, l'ailée espérait en tirer un certain avantage.

 

Après un dîner frugal et solitaire, l'ancienne mage délaissa les regards intéressés de jeunes gens curieux, probablement célibataires, et retourna dans les appartements de sa famille. Elle avait aperçu son père et son frère dans la salle, mais ils ne l'avaient pas remarquée. Sa mère était aux fourneaux. Finalement, quelle importance ? Ils n’étaient que des étrangers. Toutes leurs tentatives pour renouer un lien avec leur fille ou sœur retrouvée s'étaient soldées par un échec.

Néanmoins, la situation dérangeait Célestine. Elle n'avait pas l'habitude de vivre sur le dos des autres, pas l’habitude de se sentir redevable. « Courage, tu sais que c’est seulement provisoire… » Bientôt, elle repartirait pour ne plus jamais revenir. Elle ne pouvait finir ses jours ici, isolée du reste du monde, elle qui avait été sur le point de devenir une conseillère.

Mais surtout, sa haine envers Harwyn la bouffait. Le vieux coucou était responsable de son sort. Les ailés noirs étaient fiers, Célestine ne faisait pas exception à la règle, et elle était désormais rongée par la colère et l’orgueil. Sa vengeance, elle l’aurait. Mais certainement pas à Cyrié.

Pour calmer sa rage, elle retourna dans sa chambre et effectua quelques exercices. Elle devait entretenir sa force, son endurance et sa détermination. Dans l’immédiat, ces activités servaient d’exutoire. Au moins, l’ailée ne frappait personne tant qu’elle pouvait se décharger quotidiennement !

Enfin, elle s'étendit sur son lit. D'aspect spartiate, il ne payait pas de mine. Pourtant, les couches successives de tissus remplis de petites plumes rendaient le confort singulièrement exquis. Si elle pensait trouver rapidement le sommeil, elle fut déçue. Visiblement, pas plus que les mages le sommeil ne voulait d'elle. Excédée, Célestine sortit du lit. Elle se rendit dans le séjour familial et, plus par automatisme que réelle envie, se prépara un cacao, puis s’installa à la fenêtre de sa chambre.

Face à elle, les nuages ne faisaient qu'un avec les ténèbres célestes. Les yeux perçants de l’ancienne mage détectaient la frontière floue, et pouvaient percevoir les nuances dans la texture des nuages, là où un œil humain n'aurait vu que du noir.

Toutefois, si Célestine voyait, elle ne regardait pas vraiment. Elle songeait.

La petite rousse, celle de l'Académie, était impossible à trouver. Célestine n'avait prêté aucune attention à ses compagnons. Elle pensait se souvenir de la présence ponctuelle d’un satyre auprès de l’humaine, mais ils étaient quelques-uns à la tour, et se ressemblaient tous. Elle ne pourrait jamais le reconnaître. Qui d'autre...

« OH ! »

Bien sûr ! Comment n’y avait-elle pas pensé plus tôt ? Une femme à la peau aussi noire que ses ailes et en permanence collée à la rousse ! Célestine aurait pu se gifler de l’avoir oubliée… un regard transcendant… une beauté stupéfiante… probablement originaire de Lâtisaà. C’était, à sa connaissance, le seul pays en dehors d’Âgairia capable d’engendrer d'aussi remarquables créatures.

Qu’était-il advenu d’elle ? Il se pouvait qu'elle ait connu le même sort que Célestine. Elle pouvait aussi être conseillère, ou toujours étudiante. Mais un espoir infime existait pour la localiser. Elle était la seule étudiante télépathe, la seule à posséder ce regard déshabillant... aux dernières nouvelles.

Célestine haussa des épaules. Elle ne s'inquiétait pas. Peu importait, dès lors qu'une nouvelle Lâtiséenne haute comme trois pommes ait franchi ou non la porte de l'Académie ces derniers temps. Si quelqu'un avait aperçu ou avait entendu parler de la télépathe, il ne l'aurait pas oubliée et saurait l'informer. Encore fallait-il trouver ce témoin, et que la mage soit devenue conseillère.

« Mais pour ça, il va falloir que je ratisse le continent ! »

Célestine eut une moue renfrognée. « Quelle stupide idée. » Daléor faisait cent fois la taille de son propre pays ! En exagérant un peu…

Une chaleur abonda néanmoins dans la poitrine de la femme ailée. Un espoir. Une lueur. Peu importaient les chances de succès. Ce nouveau but, ce projet réalisable donnait à la mage déchue une flamme qu'elle avait crue éteinte depuis ce fameux soir, à l'Académie.

Il fallait qu'elle retrouve cette déesse du nord brûlant !

Elle interrogerait le monde entier pour retrouver cette femme, si possible sans se rapprocher de la demeure du traître Harwyn. La télépathe pouvait l'aider dans sa démarche, et au pire, elle l’orienterait vers la rousse. Après tout, Célestine voulait juste rendre justice à ce qui leur était arrivé, à tous. De plus, la Lâtiséenne saurait peut-être lui confirmer l'identité de leur sauveuse. « S'il y a la moindre chance que ce ne soit pas la Farwelienne... je serai fixée. »

Enfin, à l’idée de revoir la télépathe, Célestine ressentit un frisson de plaisir. Une excitation parfaitement mécanique l'enveloppa.

« Oh que oui, je te retrouverai ! J’ai toute une vie humaine pour y parvenir. »

Enflammée par son projet, Célestine baissa les yeux. Sa tasse était vide. Sa peau, gelée. Elle avait laissé ses ailes traîner au sol sans les solliciter afin de protéger son torse vulnérable aux courants d'air. « Pas le moment de tomber malade, ma grande. » Une petite nuit de sommeil, un repas costaud et un entretien avec sa famille l'attendaient. Elle s’envolerait dédouanée de tout remords, le ventre plein et l'esprit affûté.

« Demain, la parenthèse rébarbative de Cyrié prendra fin. » Il était temps pour elle de reprendre sa vie en main !

 

Malgré trois courtes heures de sommeil, la jeune femme se sentait reposée. Un feu dans sa poitrine avait remplacé sa torpeur. Elle ne pouvait plus attendre. Repoussant ses couvertures, elle se présenta matinalement au petit déjeuner. Sa faim de géant fut assouvie par trois tasses de cacao, des quantités de galettes de seigle, de noix et de fruits séchés importés du nord-ouest. Elle en glissa plusieurs dans une sacoche portée en bandoulière.

Ses parents fonctionnaient comme des horloges. Dans quelques minutes, ils arriveraient dans la salle. Alors, elle leur annoncerait son départ et ils n'oseraient jamais élever la voix dans un endroit aussi fréquenté.

« Encore faudrait-il que mon départ leur importe… »

Lorsqu'elle les aperçut sur le seuil de la salle, sa conviction s'en retrouva légèrement affectée. « Les pauvres, ils n’ont rien demandé… » Cependant, l’instant suivant, cet élan de faiblesse passa aux oubliettes. « Que des étrangers, tu le sais bien. »

La repérant, le couple avança dans sa direction. « Bon. C’est le moment. » Coupant court à sa culpabilité et – mais elle ne l'admettrait jamais – à une forme de tendresse insupportable, elle les laissa approcher tout en les observant. Elle espérait qu’ils soient de bonne humeur.

La mère de Célestine était grande et musclée, apanage de son métier éprouvant physiquement. Son père, plus svelte, plus petit, était blanchisseur. Sa peau claire témoignait d'une exposition trop rare aux rayons du soleil. D’après leurs petits sourires, ils semblaient s’être levés du bon pied.

Enfin, le couple parvint devant Célestine. Ils s’assirent et commencèrent à garnir assiettes et verres. Puis, sans toucher à la nourriture, ils fixèrent leurs pupilles dilatées sur elle. L’ancienne mage inspira, prête à leur parler de son départ…

— Tu reviendras ?

… avant d’expirer bruyamment. « Quoi ? » Devant sa surprise évidente, son père poursuivit. Ses grands yeux gris brillaient. — Tu pars. C'est une constatation, pas une question. De toute façon, nous

savions que ça finirait par arriver. Tu ne te sens plus chez toi ici. Mais reviendras-tu un jour, ne serait-ce que pour une courte visite ?

Les yeux de Célestine s’écarquillèrent.

— Mais... comment …

— Ta sacoche, ma fille, intervint sa mère d'une voix rauque. Nous t'avons

vue bien avant que toi, tu nous voies. Nous avons remarqué ton petit manège avec les aliments.

— Tu sais, tu peux très bien te rendre en cuisine pour demander un

viatique. Tu ne dois rien à personne, et personne ne te refusera rien.

Tout en parlant, son père tenta de saisir le bout de sa main, mais elle le lui refusa. À fleur de peau, Célestine œuvrait à paraître sereine et froide. Toute une épreuve à laquelle elle ne s’était pas préparée. — … Bon.

Elle se maudissait. Elle s'était laissé bêtement surprendre ! La détermination qui la nourrissait quelques instants plus tôt n’était plus qu’un vague souvenir. L’ancienne mage se força à desserrer la mâchoire pour dire quelque chose de constructif. Sa gêne rougissait ses joues et l’irritait tant qu’elle aurait souhaité disparaître en un claquement de doigt. — Mère, père, je vous remercie pour votre compréhension. J'ai des choses

très importantes à régler, et pour le moment je ne peux pas rester à Cyrié.

Ses parents restèrent silencieux. Néanmoins, d'un geste, ils l'encouragèrent à poursuivre. La jeune femme apprécia. — Je reviendrai.

« Vraiment ? Sois plus honnête. »

— Enfin, croyez-moi si je vous dis que je ferai de mon mieux pour revenir.

« Hypocrite. »

— Je pense que je peux parler au nom de nous deux, annonça son père,

mais sache juste que nous sommes tes parents, aujourd’hui et à jamais. Il y a plus de vingt ans, nous avons cru ne jamais te revoir. Mais tu es revenue. Et tu auras toujours une place, ici. Tu dois simplement te créer de nouveaux souvenirs.

Sa femme acquiesça d'un battement d'ailes sec et discret. Célestine n'en revenait pas. « Me créer de nouveaux souvenirs ? Facile à dire ! ». — Je... merci.

Pathétique. Elle avait tellement répété son discours, tranchant comme une lame de cuisinier, et voilà qu’elle était réduite à rester coite. « Il était vraiment temps que je me tire d’ici. » Sa mère ajouta une couche : — Tu sais, nous ne t'avons jamais oubliée.

« Célestine, tire-toi maintenant ! » Elle allait se lever, quand son père réussit à lui saisir une main. Sa voix se fit murmure. — Passe dans les cuisines, sers-toi à volonté en fonction de ce que tu peux

porter. C'est ma seule condition à ton départ.

Sa fille, narquoise, résista au sourire qui voulait naître sur ses lèvres. « Depuis quand on me pose des conditions ? »

 

Elle respecta cependant l'ultime demande de son père. Quant aux administrateurs de Cyrié, elle les avertit de son départ par un simple mot glissé sous la porte de leurs bureaux. Son absence n'inquiéterait personne, mais en les prévenant, la jeune ailée se prémunissait de tout reproche émis à son égard ou à sa famille. Sa sacoche remplie de rations alimentaires solidement attachée sur elle, Célestine n'accorda aucun regard derrière son épaule lorsqu'elle s'élança depuis la fenêtre de sa chambre.

Immédiatement, le vent la percuta. Elle avait perdu l'habitude de le côtoyer depuis son arrivée dans l'épaisse forteresse qui protégeait ses résidents des intempéries. Sa double tunique rendait le froid supportable, mais ne le supprimait pas pour autant.

Afin de se changer les idées, l'ailée noire laissa son regard vagabonder sur l'horizon, loin devant elle, vers le sud-ouest. Dans cette direction se situait son premier objectif, une ville située à Netam, le pays des harceks. Ces derniers, un peuple gouverné par l'anarchie, avaient toujours évoqué à Célestine des faces de rongeurs. Gris de peau et d'esprit, ils partageaient avec les géants une taille et une force extraordinaire. La ressemblance s'arrêtait à ces quelques caractéristiques. Leur museau allongé, leur visage poilu, leurs griffes sales la révulsaient. Pour une créature aussi physionomiste que l'ailée, les harceks se situaient au rez-de-chaussée de la pyramide de l'esthétisme.

Cependant, moches ou non, les harceks avaient ouvert leurs frontières. Désormais, une multitude d'espèces différentes pénétraient quotidiennement dans la cité-état de Bersch, le cœur commercial du pays, à la recherche de bonnes affaires ou de mercenaires à recruter. Célestine n'avait jamais - la Déesse soit louée - posé le pied dans cet État trop sauvage à son goût, mais cette fois-ci, elle y voyait une opportunité pour dénicher quelques informations. Contre quelques sous ou trocs juteux, toutes les langues se déliaient. Il s'agissait simplement de rester discret.

Grâce à son sens de l'orientation, l'ancienne mage se dirigeait parfaitement vers sa destination. Elle avait juste eu besoin d’étudier un instant une carte de l'est à la bibliothèque de Cyrié. Depuis, plus aucun lieu ne pouvait lui échapper. Des années d'études soutenues avaient contribué à forger sa mémoire. Tandis que de lourds nuages s'étendaient à perte de vue sous elle, l'ailée noire se permit un instant de distraction en se remémorant son ancienne vie. Et pourtant, si récente...

« Tu t'égares. »

L'ailée rétablit ses pensées en fonction de ses priorités et focalisa son attention droit devant elle. Son avenir incertain, peut-être mortel, promettait aussi sa part de lumière. Pour y parvenir, elle devait investir son énergie dans la recherche d'une télépathe à la peau noire comme son plumage, première étape d'une longue aventure qui aboutirait à sa revanche et au rétablissement de son honneur.

Après seulement une demi-heure de vol, elle remarqua le changement de paysage en contre-bas. Les montagnes de son enfance s'étaient évanouies au profit de plaines ennuyeuses et vierges de toute forêt. Seuls quelques chemins discrets témoignaient des rares échanges entre Netam et le Royaume Âgairia. Les ailés noirs ne pouvaient se passer de leurs « friandises », sans quoi ils auraient disparu depuis longtemps de la mémoire des autres habitants du continent. Ils seraient alors entrés dans la légende, tels des dieux sur leurs Chaînes Coriaces. Ce léger trait d'humour, peu fréquent, fit naître un sourire imperceptible sur les traits sévères de la jeune femme.

Soudain, son regard affûté saisit un mouvement furtif au sol. Focalisant son attention dans sa direction, Célestine transperça les nuages clairsemés de sa vision remarquable. Elle cerna immédiatement la situation. Non loin d'un chemin mal entretenu, deux harceks harcelaient un minuscule gnome pourvu d'un sac aussi grand que lui. De toute évidence, le gnome revenait – ou se rendait – à Âgairia pour satisfaire ses maîtres, des nains de Béral, vendeurs incontournables du panais tant apprécié par les semblables de Célestine.

Cette dernière fronça les sourcils. Souvent, les échanges se réalisaient plus à l'ouest, à Béral même, et les coursiers ailés ramenaient leur butin par la voie des airs : une méthode indiscutablement plus rapide et sûre.

Lorsqu'elle entendit le cri suraigu de la victime, elle dut rompre le fil de ses réflexions. Un harcek chatouillait le gnome avec une vieille dague rouillée, dont la garde rafistolée consterna l'ancienne mage. « Même pas capable de s’armer correctement. »

Ramenant ses ailes au-dessus de son dos, elle piqua en direction des lascars. Avant que quiconque ait pu prendre conscience de sa présence, elle s’écrasa de tout son poids sur le harcek qui avait piqué le gnome. Bondissant avec grâce, elle expédia ensuite une claque à l’autre comparse, qui tomba à bonne distance. Célestine se retourna vers le harcek désarmé. Ce dernier poussa un râle épouvanté et tenta de fuir.

« Tss ! Tu rêves ! »

Le saisissant par le col de sa chemise, elle le souleva. Ses orteils crasseux quittèrent le sol. Quand le harcek ouvrit grand ses yeux rouges et larmoyants, l'ailée les plaça au niveau de ses propres iris incendiaires. La créature couina.

— Je vous ai toujours comparés à des rongeurs, mais quel déshonneur pour

eux ! Vous êtes au pied de la chaîne alimentaire. Vous attaquer à... enfin... si j'avais plus de temps, je vous couperais l'asticot qui pendouille entre vos cuisses. Le tableau serait parfait, un bel honneur à votre lâcheté répugnante. Maintenant dégagez, avant que je change d'avis ! Si je vous revois, je n'hésiterai pas à vous le faire regretter. Quant à toi... si tu t'approches de moi, je te coupe la tronche en deux.

Célestine avait entendu la charge du harcek libre, dans son dos. Lorsqu'elle tourna la tête dans sa direction, il poussa un couinement pathétique. Lâchant sa propre dague usagée, il prit alors ses jambes à son coup. Célestine s'intéressa de nouveau à sa proie, suspendue dans les airs, et lui offrit son sourire le plus carnassier. « Super, il s'est pissé dessus. » D’écœurement, elle étendit le bras.

— Tu vois, des lâches. Tu dois te sentir bien seul maintenant, je me

trompe ?

Et se tournant vers le fugueur :

— Attends ! Tu oublies ton pote ! — Gal... copine...

Célestine n'en crut ni ses oreilles, ni ses yeux. Elle observa le harcek qu’elle tenait suspendu. « Une femelle, ça ? Pouah ! ». Elle envoya aussitôt sa victime au tapis. La harcek effectua un vol plané avant de s'écraser au sol. Sa tête sournoise toucha terre la première. Un craquement sonore, répugnant et sec, informa l'ailée, le gnome et le harcek survivant du sort de la femelle.

Imperméable au sort de sa compagne, le deuxième agresseur était désormais loin. Sa femelle ne le suivrait plus. Sa nuque tordue dans une position improbable et sa mâchoire disloquée traduisaient une fatalité certaine.

Célestine la regarda fixement, en transe. Il s'agissait de son premier meurtre... mais pouvait-on parler de meurtre ? Après tout, elle avait sauvé un gnome. Non ? Alors, pourquoi ce goût de sang dans sa bouche ? Pourquoi ses tremblements ? Sa conviction traversa quelques turbulences. — Ma... madame. Je... vous... remercie.

Une petite voix rauque réveilla la conscience de l'ailée. Elle se tourna, cligna plusieurs fois des paupières, puis orienta son regard vers la voix. Comment un si minuscule être pouvait-il posséder une voix pareille ? — Ils m'auraient descendu pour quelques topinambours. Vous m'avez sauvé

la vie. N’ayez pas de remords pour ce que vous avez fait, ils s'en seraient pris à quelqu’un d’autre tôt ou tard. Si ça n’avait pas été pas moi, ça aurait été le suivant.

Des topinambours ? Son peuple avait commandé des topinambours ? Célestine n’avait pas écouté la suite. Puis soudain, elle réalisa qu’elle s’interrogeait sur un détail alors qu’elle venait de se salir les mains. Ses mains ! Pas celle d’un démon.

Une goutte de sueur traversa sa joue de part en part. 

Elle avait pris la vie d’un harcek pour défendre la vie d’un gnome qu’elle ne connaissait pas ! Décidément, ses longues années de formation à l’Académie, dans ce cocon protecteur, semblaient avoir inhibé chez elle les valeurs chères à son peuple : l’individualisme et le pragmatisme. « Qu’est-ce qui m’a pris ? »

— Madame, ça va ? Vous me regardez bizarrement... c’est la première fois

que vous tuez quelqu’un, c’est ça ? Je me répète peut-être, mais vous ne pouvez rien vous reprocher !

Ils se fixèrent silencieusement puis, levant les yeux au ciel, le gnome poussa un énorme soupir qui souleva ses petites épaules. — Je ne sais absolument pas comment vous remercier... mon sauvetage

vous a visiblement coûté.

Célestine lutta afin de reprendre un semblant de contenance. La voix qui franchit ses lèvres pincées l'étonna. Était-ce la sienne ? Cette voix remplie de tremolos ?

— Non. Pas besoin. Je n'ai fait que mon devoir. Mais n’allez pas imaginer

qu’un autre ailé viendra à votre secours, ni que je recommencerai. Dites-vous que vous avez eu une sacrée chance... peut-être unique dans votre vie. Faites attention.

Un silence gênant suivit sa remarque. Le gnome, embarrassé, réajusta son sac. Elle, plantée devant lui, ne comprenait pas pourquoi elle ne décollait pas. Elle avait effectué une belle œuvre, pourtant, au gnome de se prendre en charge ! Mais elle avait beau se motiver à bouger, son corps refusait d’obéir.

« Je suis vraiment en train de m’en faire pour ce misérable coursier ? » Clignant des paupières, l’ailée tomba dans un abîme de réflexions. Si elle le quittait, il se retrouverait vulnérable, la proie de mille et un prédateurs. Dans la chaîne alimentaire, cette petite chose se situait au plus bas, assurément, plus bas que les harceks.

L'étudiant des pieds à la tête, elle nota ses pieds nus, ses grandes oreilles décollées et apparentes sous l’épaisse tignasse brune et sauvage, un peu sale, qui ornait le sommet de son crâne. Ses grands yeux marron, ses taches de rousseur, son allure inoffensive - avec le sac imposant qui l'écrasait - et l'absence de toute arme visible ne lui laissaient aucune chance de survie s'il poursuivait seul, quelle que soit sa direction. « Comment a-t-il pu s’en tirer jusqu’à présent ? Quel dieu païen le protège ? » — Vous allez où comme ça ? Vers mon royaume, d'après la contenance de

votre sac. Où êtes-vous censé retrouver votre interlocuteur ?

— Oh ! Non, madame, pardonnez-moi, mais je viens au contraire de

Numyrêa, votre capitale. Enfin, du pied des Chaînes Coriaces, pour être exact, mais juste en dessous de votre céleste ville. Ces topinambours sont pour les nains de Béral. Ma route est encore longue...

Sa sauveuse ouvrit de grands yeux. Les habitants de Numyrêa vendaient maintenant des topinambours ? Depuis quand en cultivaient-ils ? Était-ce possible, théoriquement ? Et pourquoi avait-on laissé ce gnome insignifiant faire tout ce chemin seul ?

— Je ne voudrais pas vous offusquer, monsieur le gnome, mais je n'ai

jamais entendu dire que mes semblables laissaient un étranger entrer sur le territoire. Les échanges se réalisent d'ordinaire loin de nos frontières, surtout s’il s’agit d’un coursier aussi... eh bien…

Comment tourner sa phrase sans le froisser ? Elle n’eut pas à s’en donner la peine car il lui répondit dans la foulée.

— Je vous prie encore une fois de me pardonner si je vous offense, mais

vous ne devez pas venir de la capitale, et vous ne vous y êtes pas rendue depuis longtemps. Une centaine de nains résident, depuis quelque temps maintenant, là-haut. Ils cultivent des légumes, des aromates et certains fruits à l’intérieur de la montagne. Numyrêa est installée sur un véritable réseau de galeries ! En échange de leurs efforts, ils ont un droit partiel de cité. Dans mon sac, il y a les premiers résultats d'un sacré travail ! Je suis responsable de leur transport jusqu'à Béral, une lourde tâche. Mon employeur doit absolument récupérer ma marchandise afin de la montrer aux elfes.

— Aux elfes ?

Le cerveau de l’ailée chauffait. Que lui racontait cet énergumène ? Les nains qui cohabitaient avec les ailés noirs dans la capitale d'un pays qu'elle pensait inaccessible aux non-ailés ? Les nains qui avaient le droit de creuser dans les fondations de la ville, dans leur montagne sacrée ? L'ouverture générale sur le monde que cette décision représentait, et non plus seulement par messagers interposés ? Et enfin... tous ces sacrilèges car les ailés noirs voulaient que des étrangers leur apprennent à cultiver des légumes, sous leurs pieds ? Mais que s'était-il passé dans leur tête ? Les ailés l’avaient-ils égarée ? Pourquoi n'en avait-elle rien entendu, ni à l'Académie, ni à Cyrié ? Une information pareille bouleversait sept siècles de tradition !

Célestine faillit éclater de rire, tant tout cela lui paraissait grotesque. Elle commença à pouffer. Le gnome ne s’en offusqua pas. — Mais oui, riez si ça vous chante. Ça ne change rien à l’affaire. Mon

employeur s’apprête à entrer dans l’histoire.

Il sourit, le torse bombé. L’ailée n’en revenait toujours pas. Cependant, elle préféra garder ses doutes pour elle. Elle ne voyait d’ailleurs absolument pas pourquoi il mentirait.

Elle se jura alors d’enquêter le plus tôt possible sur les facettes obscures de cette histoire démente. Mais pour l’heure, elle ne pouvait se laisser distraire, elle avait une mission de première importance à accomplir. Bien plus urgente que des histoires de légumes. Son royaume d'origine n'était plus ses affaires.

Soudain, un doute la saisit.

— Et là, gnome, où allez-vous exactement ?

Le coursier, dont la plus haute mèche ne dépassait pas la hauteur de ses hanches, lui décrocha un sourire révélateur de l'espoir qui le gagnait. — Bersch... J'espère trouver un mercenaire, ou même plusieurs, pour

m'aider à traverser Netam, voire l’Alstate avec un peu de chance car j’aimerais éviter les géants des plaines. Ce sont de vrais maîtres-chanteurs. Je pensais être en sécurité jusqu’à Bersch mais je me trompais, et sans vous... couic.

Décidément, la Déesse se mêlait de son destin, et particulièrement de celui de ce gnome chanceux. Célestine n'était pas particulièrement enchantée à l'idée de poursuivre sa route à pied - il était hors de question qu'elle se rabaisse à le porter - mais il restait peu de chemin jusqu'à la ville commerciale. Elle espérait également éclaircir l’affaire des nains de Numyrêa avant d'arriver à destination. Si elle pouvait lui tirer les vers du nez, elle ne s’en priverait pas.

« Pour ce que j’ai à perdre… »

— Votre chance se poursuit, monsieur… ? — Gus Deghôres ! Pour vous servir. Enfin, selon mes capacités, ajouta-t-il,

penaud.

— Monsieur Deghôres, je me rendais justement à Bersch. Je vais faire la

route avec vous, sinon j'ai bien peur que les elfes ne puissent jamais croire votre histoire.

— Oh ? Madame ! Vraiment ? Je suis sûrement impoli de vous le

demander, mais êtes-vous réellement ce que vous paraissez être... une ailée noire ? Sans vouloir vous froisser, vous êtes tellement différente. Et je pèse mes mots. Merci infiniment ! Mais vraiment, si je peux faire quoi que ce soit pour vous, noble Dame, je suis votre serviteur. J’ai du mal à croire en ma bonne étoile !

Célestine dut contenir son irritation. « Ah ! Je le regrette déjà. Un moulin à paroles. Au moins, mes démons la bouclaient. » — Je reste une ailée noire, alors essayez de maîtriser votre vomi verbal…

Pourquoi fallait-il toujours que les autres espèces parlent, parlent, parlent ? « Plus ça parle, moins c’est intéressant. » — Excusez-moi… mais bon, quand même, vous me sauvez la vie et vous

m'accompagnez, devrais-je préciser, vous m'assurez un voyage sauf jusqu'à la ville des mercenaires. Je vous dois un minimum de reconnaissance, sinon, quel abruti malpropre serais-je ?

Le gnome affichait un mélange de crainte et de vexation mal dissimulée. Il n’avait probablement pas apprécié les mots de Célestine. Cette dernière commençait sérieusement à perdre patience et faillit décoller. Mais le mystère des topinambours la maintenait sur place. Le profil bas, le gnome osa ajouter, à sa grande surprise :

— Enfin, je ne vous cache pas non plus qu'à Bersch, vous ne passerez pas

inaperçue. Malgré tout le respect que je vous dois, il me faut vous avertir. Soyez prête. Vous serez, je pense, la plus jolie femme de la cité.

Loin de l’énerver, les mots eurent le mérite de clouer les lèvres de Célestine. Sa mauvaise humeur en prit un coup. — En attendant, si vous m'épargnez votre bavardage jusque-là, c'est moi

qui vous en serai reconnaissante. Sur ce, plus tôt nous y serons, mieux ce sera pour tout le monde.

Le gnome renouvela son impressionnant sourire. Et quel sourire étonnant ! Sa bouche pouvait s'élargir jusqu'à la base de ses grandes oreilles décollées. « Quel air comique. » L'ailée noire ressentit une désagréable impression. Cet être pitoyable… il l’amusait. Un comble ! Lui adressant un rapide signe de tête, le plus sec possible, elle prit les devants.

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