Les Mémoires Oubliées - Tome 1: Les Chimères d'une étincelle (French Edition)

Chapitre 3

Furlian. Maison Q'Aaykin.

 

Six lunes plus tard…

 

— Lana, ma chérie ! Comment tu vas ?

La mère de Lana venait d'entrer dans la chambre, Zarabi Q'Aaykin sur les talons. Tandis que Sibil affichait le visage d'une femme inquiète pour la santé de sa progéniture, les yeux de sa tante exprimaient sa méfiance. Sibil plaça une main sur le front de sa fille, qui ne tourna pas autour du pot. — Mère, j'ai brûlé deux adultes et un petit garçon. Un enfant. Je les ai

carbonisés. Et vous m'avez tous menti. Tout le monde m'a menti en me cachant ma véritable nature. Vous m'avez caché que je suis un monstre !

Elle avait souligné le dernier mot avec une rage à peine contenue. « Au moins, je peux peut-être enfin expliquer mes cauchemars, maintenant… » Si Pénélope, Elsa et Max avaient su ce qu’elle était, jamais ils ne l’auraient aimée ! Zarabi serra les dents.

— Bon, à défaut de reconnaissance, ta fille est redevenue elle-même…

Sibil la coupa et sortit à Lana un discours visiblement préparé. — Un enfant a conscience du bien et du mal, et c'est pourquoi il est puni

quand il réalise un mauvais geste. Ce petit garçon avait commis un mauvais geste. Il a été puni. Finalement, les Dieux en ont voulu ainsi.

— Hein ! Mais pourquoi tu me parles des Dieux ? Puni de façon arbitraire,

oui, injuste, disproportionnée… INHUMAINE ! Par vous, puis par moi ! Les Dieux n’ont rien à voir !

Sibil ne se laissa pas désarçonner aussi facilement. — On en reparlera, je te le promets. Maintenant, au sujet de la punition

décidée par la juge, il faut que tu comprennes que parfois, il faut rendre justice, et sanctionner des personnes, enfants ou adultes, qui ont mal agi. Si on ne le faisait pas, ils commettraient en toute impunité des actes toujours plus graves !

— Et si le vilain a la malchance d'être un homme, on peut quand même

admettre que c'est expéditif ici, non ? Et tu oublies les gamins qui volent car, depuis leur naissance, on les roule dans la farine, on les abandonne dans la rue, ou on les maltraite !

Zarabi répondit à la place de sa sœur sur un ton mielleux.

— Pauvre petite chose. Tu oublies constamment que tu n’as pas grandi ici.

Nous tentons depuis ton retour de ne pas paraître trop outrées par ton attitude, odieusement déplacée pour ton information. En échange, on récolte quoi ? Une enfant gâtée qui essaye de refaire le monde ! Tu n’es pas encore conseillère, que je sache.

Sur ces mots, la colère de Lana ne fit que croître. Elle repoussa la main tendue de sa mère et se leva, puis se planta devant sa tante. — Je dois me taire parce qu'il semble que je sois la seule à avoir conscience

de la réalité ? Parce que je suis la seule à m'être libérée de votre formatage à l'intolérance ? À la violence ? Je dois faire passer vos précieuses habitudes, si exécrables, avant la vie des hommes, des enfants ? Avant la souffrance ?

Lana, les poings fermés, agrippa de son regard enflammé celui de Zarabi. Un duel démarra. Si elle n'avait pas appris à maîtriser ses dons, des flammes auraient déjà fait leur apparition sur son corps tremblant. Sibil s'interposa alors entre les deux femmes. Elle prit le bras de sa fille avec douceur. — Lana, on reviendra là-dessus si tu veux. Mais on ne résoudra rien dans

cette pièce, ici et maintenant. Le sujet c'est toi, et ce que tu as fait, ce que tu as oublié et ce que nous t'avons caché tout ce temps.

Ces propos attirèrent immédiatement l'attention de sa fille sur le cœur de ses angoisses. Elle baissa les yeux sur le sol, et chuchota plus pour elle-même que pour les autres :

— Qu'ai-je fait ?

Sa mère la saisit dans ses bras, elle la laissa faire. — Tu as commis un acte terrible, mais involontaire. Lana, il est presque

impossible de juger correctement quelqu'un, surtout de ton âge, pour une action aussi dramatique. Ajoute à cela que l'auteur de ces forfaits est une mage vouée à devenir conseillère. Une enfant qui venait de démontrer des pouvoirs terrifiants. Nous ne savions que faire. Et ce ne sont pas les familles des victimes qui allaient oser s'élever contre... quelqu’un comme toi, peu importe ton âge. Les conseillers sont quasiment... intouchables.

— Quelqu'un comme moi...

— Une future conseillère.

— Une meurtrière.

La jeune fille s’écarta brutalement.

— Une mage de cinq ans, mais une mage quand même, reprit Zarabi d’une

voix pincée. Si Harwyn n'était pas arrivé le soir-même pour te chercher, nous aurions pu passer le restant de nos jours à nous interroger sur la réaction à avoir. Une situation pareille ne s'est jamais présentée que je sache, ni ici, ni à la capitale.

— Harwyn n'a jamais émis un seul commentaire sur ce que tu as fait. Il ne

semblait intéressé que par la démonstration de ton pouvoir.

— Un pouvoir dangereux.

— Tu as appris à le maîtriser, bon sang !

La maîtresse de maison avait fait sursauter la mère et la fille. Les poings serrés, elle fusillait sa nièce du regard.

— Ce que tu as fait n'a AUCUNE importance, Lana, eu égard à ce que cela

signifie. Des morts, des cadavres et du sang, tu en auras plein les doigts et la conscience jusqu'à la fin de ta vie. Ce n'est pas pour rien que nous n'étions jamais censées te revoir avec ta mère.

Sonnée, la jeune fille ne répondit pas tout de suite. — Alors, pourquoi me l'avoir caché, si ça a si peu d'importance ?

Sibil parut concentrée sur sa réponse.

— Tu avais oublié l'incident lorsque tu as repris conscience. La mémoire ne

t'est jamais revenue, du moins de ce que nous savions lorsque Harwyn t'a emmenée avec lui. Si nous étions convenus de ne rien te dire, c'est parce que tu n'étais jamais censée revenir. Et il nous semblait inutile, à nous comme au Conseiller Suprême, de t'ébranler davantage. Ton arrachement... ton départ... ta nouvelle vie allait te demander toutes tes ressources.

— Et si tu n'étais pas revenue, si Eskir avait su tenir sa langue, tu ne l'aurais

jamais appris. Aux oubliettes, ton passé !

— Eskir !

Le cœur de la jeune femme s'affola. Qu'en était-il de son père ? — Où est-il ?

Sibil garda le silence. Zarabi respira profondément avant de répondre. Anticipant sa réponse, Lana bouillonnait déjà. — Il est là où il doit être. Dans une cabine d'isolement depuis deux jours.

Son sort ne te regarde pas.

— Deux jours ! Je dors depuis deux jours alors qu'il vit un supplice ?!

De rage, Lana sentit les larmes lui monter aux yeux. L’eau salée se déversait sur ses joues sans qu’elle ne puisse la contrôler. — C'est le seul qui a eu le courage de me dire la vérité. Le seul qui me

respecte assez pour ne pas décider à ma place de l'importance de cette information dans ma vie. Et vous, vous le traitez comme un criminel !

— Tu n'as rien à...

Lana avait déjà bondi du lit. Sa mère ne tenta pas de l'arrêter. Sa tante non plus, mais elle s'époumona.

— Si tu veux qu'on respecte tes agissements inadmissibles ici, il va falloir

commencer par respecter les nôtres, future conseillère ou pas ! Tu n'as pas intérêt...

Mais la jeune femme était en train de s’habiller et l’ignora. Zarabi, dubitative, s’adressa à sa sœur.

— C'est mon mari, Sibil. Si elle fait quoi que ce soit qui entrave mon droit

exclusif...

— Je suis tellement désolée... je suis dépassée...

Le cœur déchiré entre son amour pour sa mère et la colère, Lana ne céda pas à la manœuvre. Au moment où elle quittait la pièce, elle fut néanmoins rattrapée par une dernière réplique.

— C'est moi qui suis désolée. Si elle s’interpose, elle ne pourra plus jamais

remettre les pieds ici. Elle ne sera plus jamais mon invitée, à moins que je ne sois forcée de la recevoir.

« C’est ce qu’on verra ! »

La jeune femme furieuse traversa le domaine à toute vitesse. Elle ne savait pas où trouver son père, elle ne s'en était pas souciée avant d'être sortie de la chambre. Elle éprouvait du chagrin pour sa mère écartelée, mais elle haïssait sa tante. Les cachotteries, elle pouvait comprendre, peut-être les pardonner un jour, mais il lui était impossible d'en faire autant concernant le traitement infligé à Eskir. Le pauvre homme méritait plutôt une éternelle reconnaissance. Son courage était exemplaire. — S'il te plaît, où est Eskir ?

Le jeune homme accosté, âgé d’une quinzaine d’années, sursauta. Elle l'avait interrompu en plein nettoyage. Il s'agissait de l'un de ses cousins, mais elle ne connaissait pas son nom. Perturbé par la question, le garçon ne répondit pas immédiatement. Dans sa tête fusaient probablement mille hypothèses. S'il lui disait la vérité, il risquait d'être sévèrement puni par sa mère. S'il mentait ou ne répondait pas, il craignait sûrement le châtiment infligé par sa propre cousine. Lana prit conscience de son allure peu avenante, mais elle ne pouvait s'offrir le luxe de tergiverser sur ses états d'âme. Elle ne le ménagea pas.

— Zarabi n'en saura rien, je te respecte comme aucune femme ne le fait et

je n'accepterai aucune sanction à ton encontre. Je t'en prie, l’un de tes oncles vit un calvaire. C’est totalement injuste ! Il a été valeureux.

L'argument ne sembla pas convaincre le jeune homme ennuyé, qui se trémoussait, mais il finit quand même par lâcher le morceau. — Deuxième étage inférieur. Au fond du couloir de droite... — Il ne s'est rien passé.

Tout en parlant, la jeune femme courait déjà dans la direction indiquée. « Bien sûr, ils l’ont installé dans ce trou abominable, histoire qu’il devienne fou ! »

Détestant davantage sa tante, Lana sauta les marches trois par trois. Dès qu'elle fut à l'étage indiqué, elle fonça sur sa droite.

« Comme je la hais ! Deux jours qu’il ne peut ni s’asseoir, ni se coucher, ni se tenir debout. Et moi, pendant ce temps, je roupille ! »

En un instant, une boule de feu apparut au-dessus de sa tête afin de lui apporter de la lumière. Elle en aurait besoin. La cellule apparut enfin devant elle. Les tortionnaires l’avaient fermée à l’aide d’une pierre plate dont les dimensions dépassaient légèrement celles de l'entrée. Aucune lumière ne pouvait filtrer dans l'espace confiné. À l’aide de la magie, Lana dégagea alors la porte improvisée, que son père ne pouvait pousser. La pierre devait être bousculée le long du mur, dans un sillon, et il était impossible d’effectuer ce mouvement depuis l’intérieur. Un battement d’ailes plus tard, Eskir était libéré.

La lumière pénétra la première dans la cellule et le prisonnier fut aveuglé. Sa fille eut la présence d’esprit de lui laisser le temps de s'accoutumer et de dépasser sa surprise. Elle en profita pour l'étudier, bouffée par l’inquiétude.

Accroupi, l'homme présentait une maigreur effrayante. Elle pouvait compter chaque vertèbre sur son dos arqué, et ses côtes ressortaient trop nettement. « Était-il déjà ainsi avant ? Ou je le remarque à peine maintenant ? » Ses bras n’étaient plus que muscles et peau. Une haine violente s’empara soudain de la mage.

Coupant court à ses pensées furieuses, Eskir tendit une main dans sa direction. Le plus délicatement possible, sa fille l'aida à se dégager. Quand, enfin, l'homme put se redresser, il chancela dangereusement. Elle le prit par un bras et l’aida à retrouver son équilibre.

— Assieds-toi. Tu dois être à bout de force.

Il s'exécuta, puis lui sourit.

— Lana, vous êtes la femme la plus extraordinaire du monde. Je suis

tellement fier de vous... d'être... enfin...

Lana, une fois de plus, se sentit gagnée par les larmes. Les refoulant, elle réagit.

— Entre nous, tutoie-moi... père. Je t'en prie. Je ne supporte plus

l'hypocrisie. Je vais te chercher à manger, et de l'eau. Si tu te voyais !

— Madame, les conséquences...

— LANA !

La voix de Zarabi résonna dans le couloir. Tournant la tête, père et fille remarquèrent la grimace étranglée de la maîtresse de maison. La jeune femme ne se laissa pas impressionner et conserva la maîtrise de ses émotions. Les iris furieux de sa tante laissaient entrevoir sa crainte. Au-dessus de Lana, la boule de feu flambait toujours. Zarabi était visiblement intimidée. Tant mieux. Sa nièce devait en profiter. — Il est mourant ! Je suis prête à le porter pour l'emmener en cuisine. Vous

ne m'en empêcherez pas, même si c'est la dernière chose que je ferai dans cette maison. À moins que j'apprenne que vous ne le sanctionnez pour ce que j'ai fait, MOI, de mon initiative, vous ne me reverrez plus ici, chère tante, soyez-en assurée !

Ravalant sa rage, Zarabi analysa la proposition sans quitter la boule de feu du regard. Lana savait qu’elle étudiait la proposition, cherchant un équilibre entre son droit de propriété, son amour pour Sibil, sa propre réputation au sein de sa maison, et le respect dû à une femme aussi importante que la mage. Soudain, sa tante la vouvoya. — Il est libéré de sa sanction. Non pas parce que vous me le demandez,

mais parce que tout bien réfléchi, j'estime que sa peine a assez duré. Mais sachez qu’en vous obéissant à vous, il a désobéi à sa première maîtresse. Eskir est ma propriété, Lana, entendez-le ! Vous ne changerez pas le monde, je ne vous le répéterai jamais assez, aussi… déterminée que vous puissiez l’être.

— Cela n'engage que vous, chère tante. — Maintenant, vous devez quitter cette maison. Vous n'êtes plus la

bienvenue ici, jusqu'à nouvel ordre.

— Je le sais bien, vous m'avez entendue, non ? Je m'assure d'abord que mon

père ait de quoi se ressourcer.

Sa tante ne tiqua pas sur l'utilisation du mot « père », du moins, elle n'en montra rien. Mais la jeune fille ne put s’empêcher de sourire. Elle devait fulminer. Dans un effort de bonne volonté, Zarabi permit à Lana de rester afin qu’elle puisse s’assurer de la bonne prise en charge d’Eskir.

Puis la jeune femme quitta la demeure, sa boule de feu s’estompant dans son dos. Elle s'attendait à ce que Zarabi tourne ultérieurement le sauvetage comme le fruit d'une décision émanant uniquement d'elle, mais peu lui importait. Seul le résultat comptait. À l’avenir, elle comptait cependant s'assurer par elle-même des soins prodigués à son père. Jusqu’où irait-elle afin de le protéger ? Elle n’avait pas les réponses.

***

Sibil ne suivit pas Lana à l'extérieur. Elle prit la décision de rentrer, sachant que sa fille avait dans l'immédiat besoin d'un grand bol d'air et de solitude. Les dernières paroles qu'elle échangea avec sa sœur, avant son départ, glacèrent Zarabi.

— Tu as de la chance. Ma fille n'a pas remarqué les zébrures dans son dos.

Sinon, je peux t'assurer que tu n’aurais plus de demeure.

— Des menaces ? Tu plaisantes, ma sœur ? — Tu sais très bien de quoi elle est capable. Surtout si elle perd son

contrôle. Tu as entendu Harwyn…

— Ça la perdra, pesta Zarabi. Elle va devoir se maîtriser si elle souhaite un

jour devenir conseillère.

***

Les habitants de Furlian, masse d’étoffes colorées et de peaux de miel, n'eurent d'autre choix que de laisser passer la mage pensive. Sourcils froncés, Lana ne prit même pas conscience de toute cette foule prompte à s'écarter sur son passage. Le pas décidé, elle ne pensait ni à une éventuelle destination, ni aux regards étonnés. Elle revivait sans cesse ces dernières heures, si décisives dans le tournant qu'avait pris son existence.

Elle traversa sans la voir la place centrale de la cité, un lieu pourtant symbolique de son histoire. Les habitations à la couleur cireuse se serraient de manière à encercler cet espace essentiel dans la vie des habitants. En dehors des jugements et des annonces publiques, le lieu servait pour les marchés, les foires, les manifestations, et tout ce qui avait trait à la vie publique.

D'immenses tentures colorées, généralement étendues entre les bâtiments, offraient une ombre fort appréciée. Ce jour-là, le ciel était dégagé, mais peu importait la brûlure du soleil pour Lana, dont les pensées n'auraient pu être plus éloignées de ce qui l'entourait.

Elle était envahie par ses émotions. Elle se sentait à la fois trahie, désespérément impuissante, et surtout souillée. La colère s'ajoutait à son fardeau. Comment pourrait-elle continuer à avancer ? Comment pourrait-elle vivre pleinement en sachant ce qu'elle avait fait ? Peu importait qu'elle ait été petite et insouciante au moment du drame, elle était une criminelle. Une criminelle qui n'avait jamais payé son crime en raison de privilèges injustes. Elle avait détruit la vie d'un enfant de son âge dans des souffrances abominables, ainsi que celles d'un homme et d'une femme, et on lui avait offert une vie faite de perspectives et de luxe, où elle était respectée de tous. On se plierait à ses conseils, par crainte d'un don inné éclos dans le sang et l'horreur. Lana savait que sa future place l’amènerait peut-être un jour à décider de la vie ou de la mort de milliers de personnes, mais elle s'était, toute sa vie, accrochée à l'idée qu'elle agirait en fonction de son cœur et de sa conscience, de son savoir et dans le compromis. Que sa présence ne serait jamais à l'origine de la mort de quelqu'un, qu’elle se limiterait à conseiller ou intervenir dans des événements qu'elle n'aurait jamais déclenchés. Elle avait même compté sur sa future place pour sauver des vies. Quelle naïve ! Quelle imbécile ! À la lumière de son passé révélé, sa vie n'était qu'une imposture. Ce qu'elle avait fait à ces trois individus était gratuit et cruel. Elle n'avait pas agi volontairement, mais la finalité était identique. Elle récoltait les honneurs pendant que trois vies, dont celle d'un petit garçon non seulement innocent, mais martyr de cette société immorale, avaient été brisées. Par sa faute, et uniquement par la sienne.

« Chelaz ». Le jeune homme apparut subitement dans l'esprit de la jeune femme. Elle devait absolument lui parler, lui avouer ce qu'elle avait appris sur son passé. Contrairement à Sibil, le jeune homme ne serait pas aveuglé par un amour maternel encombrant. Une petite voix lui disait que la rencontre l'aiderait à mieux cerner sa situation, à retrouver un semblant de maîtrise sur ses émotions.

Zeneth, la mère de Chelaz, habitait à l'est de Furlian. Elle devrait inventer une excuse pour aller à la rencontre du garçon, mais tant pis. Elle prit la direction de sa demeure.

 

— Il a... quoi ?

La maîtresse de maison, abasourdie, tenait chaque côté de la porte d’une main ferme. « Elle a peur de tomber ? » — Il n'y a aucune raison de vous inquiéter madame. Si je peux confirmer

mon pressentiment, il pourrait faire un excellent soigneur.

— ... Un conseiller ?

— Oh non !... enfin... je n'en ai aucune idée. Je dois absolument le voir pour

pouvoir vous en dire plus.

— Hum...

Zeneth n'était heureusement pas au courant de la relation entretenue par son fils et la fille rebelle à leurs traditions et leurs mœurs, mais sa suspicion inquiétait tout de même Lana. Pas si naïve, la Zeneth ! La mage ne comptait pas devoir jouer les rôdeuses pour pénétrer à l'intérieur une fois la nuit tombée. Elle n'avait pas l'expérience de Chelaz en la matière. Elle comprenait cependant le doute de sa mère. Les hommes célibataires ou les enfants mâles ne recevaient aucune visite en dehors de la famille, de la future belle famille ou des prétendantes. Et même alors, ils se retrouvaient rarement seuls en présence des visiteurs. La requête de la jeune femme, en dehors d'une demande en mariage, était inimaginable. De plus, papaye sur le gâteau, elle lui déclarait que son fils était doté de capacités magiques. Incroyable, cela l’était. Mais Lana était particulière, il s’agissait d’une future conseillère. « Cela suffira-t-il ? » — Il est en cuisine, il aide mes maris à préparer le dîner. À l'étage.

La jeune fille faillit pousser un petit cri victorieux. Zeneth s'écarta enfin pour la laisser passer.

— Je vous remercie pour votre confiance. J'ai aussi hâte que vous d'en finir

avec ce mystère.

Quittant le seuil brûlant de l'entrée, Lana savoura la fraîcheur relative du rez-de-chaussée. Zeneth sur les talons, elle monta les escaliers massifs menant à un étage aux températures moins clémentes. La jeune femme éprouvait une difficulté réelle à cacher ses émotions et le tremblement de son corps. Une agitation trop vive aurait été malvenue eu égard à la mission dont elle prétendait être pourvue, seulement, elle n'avait pas prévu la compagnie d'une tierce personne. « Et merde ! » Comment se sortir de ce pétrin ?

— C'est ici.

Zeneth désigna une entrée. Des odeurs agréables chatouillèrent instantanément les narines de Lana. Soulevant la tenture, les femmes pénétrèrent à l'intérieur. Deux hommes s'activaient à nettoyer des céréales, ils ne prêtèrent aucune attention à l'intrusion. Une chaleur excessive picota la mage, qui admirait les hommes pour leur capacité à travailler dans de telles conditions.

— Vous l'avez vu où, au fait, mon fils ?

« Euh… où je l’ai vu ? Vite, une idée ! »

— Au marché.

— Quand ça ?

L'intervention d'un homme barbu, particulièrement massif d'épaules, interrompit l'interrogatoire. La mage dissimula un soupir de soulagement. — Madame ?

— Trakou, je te présente Lana, l'étudiante à l'Académie actuellement de

retour à Furlian pour une durée indéterminée. On a besoin de ton service.

Le dénommé Trakou ouvrit des yeux énormes sur un visage large mais bienveillant. Ses cheveux devenus rares ne portaient pas ombrage à un visage poupin. Il aurait pu passer pour un tout jeune homme, si ce n'était la présence de sa barbe fournie. Sa peau était plus claire que celle de Lana. Il n'avait pas dû quitter souvent la demeure.

— Madame... comment puis-je vous être utile ? — Je recherche Chelaz.

— Chelaz ? (L’homme balaya la pièce du regard) Il est parti dans la réserve

y a un petit moment, il devrait déjà être là.

Un blanc s'installa entre eux. Zeneth exprima son impatience par ses gestes. Trakou ne sut quel comportement adopter. — C'est bon, retourne à ton poste.

Le mari obéit sans demander son reste. Tandis qu'il se dirigeait vers un établi recouvert de sang, Lana craignit que sa voisine se souvienne de sa question demeurée sans réponse. Lui sauvant la mise, Chelaz fit alors son apparition depuis une trappe située non loin des femmes. Rapide comme une flèche, il se redressa, referma la trappe du pied, déposa un kacel dépecé sur la table puis saisit un large couteau, prêt à en découdre dans les règles de l'art. Le sang de Lana ne fit qu'un tour. Le jeune homme était apparu dans la pièce moins de six secondes plus tôt. Depuis, le temps avait freiné sa course.

Les femmes se rapprochèrent de lui et Zeneth le héla sèchement. Le jeune homme se retourna aussitôt. À la vue de la mage, il ouvrit grand la bouche et ne songea pas à dissimuler sa surprise. « Non, je t’en prie, maîtrise-toi ! » Avant que sa mère ne puisse réagir à son comportement déroutant, Lana tenta de reprendre le contrôle de la situation.

— Chelaz, je suis Lana Q'Aaykin, une étudiante de l'Académie. Là où

Daléor forme ses futurs conseillers. Vous avez certainement entendu parler de ma présence en ville. Si vous voulez bien me suivre dans le couloir, nous y serons au calme.

— Bien, madame.

Délaissant son kacel, momentanément sauvé du découpage, Chelaz déposa son outil de travail et suivit les femmes à l'extérieur. Lana se surprit à songer, malgré toutes ses priorités, qu'elle aurait bien croqué de l'animal. Le kacel était une volaille fortement appréciée pour sa chair juteuse, tendre et goûteuse. Dans le couloir, la mage convaincue que l'heure était venue de tenter le tout pour le tout, enfila un masque sévère et s’adressa à Zeneth. — Madame, malgré tout le respect que je vous dois, j'ai besoin d'être seule

avec lui pour le sort de détection. Votre propre énergie risquerait de troubler les résultats. Je vous prie de me pardonner, j'aurais dû vous en parler plus tôt.

« Du grand n’importe quoi, quand même… si Pen et Elsa m’entendaient ! »

— Madame.

La femme figea ses iris dans les prunelles de la cadette. — Malgré tout le respect que je vous dois, un homme n'a pas le droit d'être

seul avec une femme s'ils ne sont pas mariés. Qui me dit que vous ne profitez pas de mon inexpérience pour vous jouer de moi ?

Tendue, Lana cacha son inquiétude grandissante. Elle avait mal anticipé son plan. Si Zeneth ne jouait pas le jeu, elle n'avait plus d'atout sous la sandale. La maîtresse des lieux reprit, plus conciliante : — Je vous préviens, vous ne pouvez guère le toucher. Et il est déjà fiancé,

crut-elle bon d’ajouter.

Lana relâcha doucement son souffle.

— Je n'ai rien pour vous prouver ma sincérité, mais je vous prie de croire

que je consacre ma vie à mon travail, et je suis une personne responsable. Qu'attendez-vous de la part d'une mage ? N'oubliez pas mon rang. Dans quelques minutes, vous serez rassurée, il ne se passera rien de compromettant.

— Bon. Bien. Toi (elle désigna Chelaz du menton) tu retournes en cuisine

dès que c'est fini. Quant à vous madame, je vous attendrai au pied de l'escalier central.

— Bien entendu.

Chelaz hocha la tête. Après un dernier regard suspicieux vers l'un comme vers l'autre, la Zeneth les quitta. Lana attendit qu'elle disparaisse dans les escaliers, se plaça dos à ces derniers, puis répondit aux questions muettes du jeune homme.

— Je ne pouvais attendre pour vous revoir. Je vous ai aperçu au marché, et

j'ai détecté une forme de magie en vous. Je dois savoir si c'est avéré. S'il s'agit ne serait-ce que d'un don inné pour le soin, cela changera suffisamment votre vie.

— … Ah ? Très bien madame. Bien que je ne comprenne pas tout...

Il était réellement perdu. Sa mimique aurait fait sourire la mage, si le contexte avait été différent. Seulement, elle appréhendait la suite de leur discussion.

— Soyez prêt, je vais vous lancer un sort assez spécial. Vous allez peut-être

sentir mon intrusion, cela dépend de vos pouvoirs hypothétiques. Si c'est le cas, pardonnez-moi, ce ne sera pas franchement agréable...

— Bien. Je suis prêt, madame.

Malgré ses doutes, il jouait le jeu. « Merci Chelaz. » — Cela risque de prendre quelques minutes. Soyez patient et ne

m’interrompez pas.

Lana posa aussitôt un doigt sur la bouche, incitant son amant à rester silencieux. Puis, de la main gauche, elle se mit à effectuer des mouvements graciles. Il l'observa attentivement, captivé par son comportement.

Soudain, des flammes orange firent leur apparition au-dessus du bras levé de la mage. Elles n'étaient pas chaudes et n'éclairaient pas davantage leur environnement immédiat. Les cheveux de la jeune femme s'agitèrent à leur tour, captifs de l'énergie mouvante déployée. Les flammes prirent alors la forme de petites lettres et, devant un Chelaz stupéfait, Lana déploya sa magie pour lui transmettre un message écrit qui ne risquait pas de laisser d'empreinte. Elle adapta la vitesse de transformation des flammes à celle de la lecture. « Si seulement j’étais télépathe, que de soucis en moins ! »

Heureusement pour elle, les hommes de la maison de Zeneth avaient au moins l'avantage d'être alphabètes, un idéal lors des mariages car un homme lettré représentait une part importante de sa propre dot. Un homme instruit pouvait toujours écrire à la place de sa maîtresse et sur ses instructions, lui épargnant cet ennui. Dans l'immédiat, l'éducation de Chelaz était bénéfique pour le transfert du message. Le jeune homme suivait studieusement le mouvement des flammes, étourdi par la démonstration.

« Pas le choix. Ai appris quelque chose de terrible. Besoin de te parler. Promets-moi de réfléchir. Donne-moi ton verdict aux prochaines retrouvailles. Demain matin ? »

L'amant de Lana, après une légère hésitation, confirma d’un mouvement de tête.

« Ai tué trois personnes lorsque j'avais cinq ans. Ici, à Furlian. Un accident. L’enfant allait être fouetté à mort. Car il m'avait volé un panier ! Ai envoyé une boule de feu sur le jugement. A emporté l'enfant. Pas exprès ! »

Le corps du jeune homme se crispa. Ses yeux s’écarquillèrent. Lana aurait tout donné pour pouvoir lire à l'intérieur de son crâne. Mais elle n'était pas Pénélope. « Pen aurait su me conseiller », songea Lana avec un pincement au cœur.

« Ai gardé aucun souvenir. Mon père me l'a appris il y a deux jours. Je suis une criminelle, je ne le supporte pas. Comment payer ma dette ? Mages intouchables. Je vais conseiller un pays, car on a découvert que je pouvais calciner les enfants ! »

Elle se forçait à écrire lentement, mais la frustration était grande. Comme elle aurait voulu parler ! Levant la tête, elle étudia la réaction de Chelaz. Son interlocuteur n’exprimait aucune peur, aucune colère. Les marques de sa stupéfaction s'atténuèrent même. La mage s’était tellement attendue à un éclat de dégoût. Mais elle devait lui laisser le temps d'intégrer l'information. Avait-il bien compris ce qu'elle venait de lui écrire ? Sourcils froncés, elle insista.

« Je sais plus comment poursuivre ma vie. Qui je suis vraiment. Me sens monstrueuse... »

Elle poussa un soupir discret, exaspérée par l'opacité de Chelaz, et conclut.

« Demain ? »

Chelaz engloutit sa salive, puis, à sa grande surprise, il la saisit par les épaules et l'amena contre lui. La tête de la mage heurta son épaule. Interloquée, Lana lutta pour ne pas laisser ses larmes jaillirent. « Chelaz... » Elle enserra le corps vigoureux, plus grand qu'elle d'une tête, et le remercia silencieusement de ne pas l'avoir spontanément rejetée. Elle ne méritait pas ce traitement, mais elle ne pouvait se mentir. Cette caresse la rassurait ! Le jeune homme finit par l'éloigner d’elle, maintenant son emprise sur ses épaules. Des rides creusaient son front, lui donnant soudain une mine sérieuse. Des yeux, il lui indiqua les escaliers, posa un index sur ses lèvres, puis sourit. Les mains de la mage, qui avait retrouvé l’espoir, réactivèrent la magie.

« Bon pour toi, demain ? »

Il confirma par un mouvement de tête. Lana sentit la joie l'envahir. Il était temps de conclure la rencontre. Quand elle parla, elle s’assura de cacher sa joie aux oreilles indiscrètes.

— Je vous prie vraiment de m'excuser... visiblement je me suis trompée. Je

vous ai fait perdre votre temps, mais je devais vérifier.

— Oh.

L'intonation de la voix de Chelaz traduisait une intense déception. « Quel acteur ! »

— Vous ne m'avez pas fait perdre de temps. Je vous remercie pour votre

attention, madame...

— Dites-vous que vous n'affronterez pas des choses qui vous dépasseraient. — Bien sûr, madame.

— Eh bien, au revoir, Chelaz.

— Bonne journée madame.

Le jeune homme lui sourit discrètement et retourna dans la salle aux odeurs enivrantes. L'estomac de Lana gargouilla, trahissant une faim désormais insoutenable. Elle se rattraperait. L'esprit léger comme une plume, elle se dirigea vers les escaliers et les emprunta. Comme convenu, la maîtresse de maison l'attendait dans le hall d'entrée.

— Ne gâchez pas votre salive, j'ai tout entendu.

« Sans blague ? » L’autre reprit : — Je vous ai accordé cette entrevue grâce à votre statut, je vous invite à ne

jamais l'oublier.

— Je n'en avais pas l'intention. Je vous remercie pour votre hospitalité et

votre confiance, encore une fois. Pardonnez-moi pour le dérangement et bonne journée à vous.

À l'extérieur, les températures avaient chuté. Le soleil était bas sur l'horizon, il frôlait le toit des maisons de Furlian. Lana surprit le regard de son hôte : un regard méfiant. Elle n'en fut aucunement troublée. Pendant des heures, la mage avait été en enfer. Un seul contact l'avait ramenée à la lumière. Si elle l'avait pu, elle se serait envolée ! Mais le moment était venu de calmer son estomac révolté.

En s’éloignant, elle prit soin de ne pas afficher son enchantement, certaine que Zeneth l’observait.

 

Durant le dîner, Sibil garda le silence. Elle ne fit aucune remarque sur les quantités ingérées par sa fille. Une première. Elle respectait suffisamment l'intimité de Lana pour la laisser parler en premier, si elle le souhaitait. Afin de relativiser l'inquiétude de sa mère, la jeune femme quitta la table sur des paroles réconfortantes.

— Je te remercie pour ton silence, mère. J'ai besoin de réfléchir à tout ça, de

digérer. Sans pression extérieure, ça passera beaucoup mieux.

— Ma chérie, je te comprends tellement. Je suis de ton côté, même si j'ai du

mal à comprendre ton attitude envers Eskir. Mais ton épanouissement prime sur le reste. Lorsque tu partiras...

— Nous n'en sommes pas encore là. Et au fait... je te rassure, je ne t’aime

pas moins qu’avant.

— Lana...

— Bonne nuit mère.

— Bonne nuit. J'espère que tu auras un sommeil réparateur.

Lana accorda un sourire sincère à Sibil. Sa mère, seule à son immense table, l’observait tendrement. Les poches, sous ses yeux, effrayèrent cependant la jeune fille. Sibil méritait également une longue nuit de sommeil.

Une fois parvenue dans sa chambre, les pensées de la mage se focalisèrent sur le lendemain. Dans sa famille, Chelaz était responsable des stocks de denrées périssables, or le marché, au centre de la cité, était l'endroit idéal pour remplir la réserve. Il en profitait toujours pour rendre visite à son amante.

La jeune fille se déshabilla, puis enfila une tunique légère pour la nuit. Son miroir mural reflétait son corps, mais elle avait du mal à ne pas y voir un monstre. Finalement, malgré les émotions qui l'assaillaient, la jeune femme tomba en quelques secondes dans les bras de Morphée. Elle devait se calmer. Un océan de paix l'attendait peut-être. Grâce à Chelaz.

 

Le tout jeune enfant brûlait. Ses cris haut perchés se répercutaient en échos lointains, à l'infini. Sa silhouette agonisait derrière le voile des flammes écarlates. Du feu cruel émergeait une fumée noire, lugubre, qui s'étirait et s'élargissait très haut dans le ciel. De là, elle prenait des formes évocatrices...

La spectatrice hurla. De sa bouche jaillit le cri d'une petite fille épouvantée. Des hurlements déchirants ou de l'odeur insupportable, elle ne savait ce qui l'horrifiait le plus.

L'enfant agonisant s'effondra alors. La petite fille, paralysée de terreur, continuait à s'époumoner tandis qu'une petite main noircie, aux os visibles, s'empara de son pied gauche. Un pied de démon. Le pied d'une créature qui n'avait rien d'un être humain.

 

Elle hurla.

Cette fois, son cri était celui d'une jeune femme.

Retirant sa légère couverture, Lana vérifia ses pieds. Puis soupira. Ils avaient une forme acceptable. Elle était humaine !

La lumière se reflétait sur son visage en sueur. Sa tunique de chanvre collait désagréablement à son corps comme après un bain forcé. Elle haletait.

Lana luttait vaillamment afin de calmer les battements précipités de son cœur. Elle devait oublier son cauchemar. Quelle horreur ! Un rêve si réaliste, elle pouvait encore sentir l'odeur de brûlé lui chatouiller les narines. Contre toute attente, elle laissa s'échapper un sanglot bruyant.

Elle plaça aussitôt les mains devant sa bouche, mais trop tard. Ses pères étaient trop efficaces ! Une voix masculine s'éleva de derrière la tenture. Lana avait si peu souvent entendu parler les hommes de la maison qu'elle ne reconnaissait toujours pas leurs voix respectives. — Madame ? Tout va bien ? Dois-je intervenir ?

« Surtout pas. »

— Non non ! Merci. Je me suis cognée, bêtement, mais ça ira maintenant.

Vous pouvez me laisser.

Il lui était décidément impossible de tutoyer les maris de sa mère. Elle ne connaissait rien de leurs vies et refusait les prétendues raisons de « c'est-comme-ça-ici ».

— N'hésitez pas à appeler, si vous avez besoin de quoi que ce soit. — Oui ! Merci !

Lana laissa passer quelques instants, le temps de digérer son cauchemar. Elle se souviendrait toute sa vie des détails macabres. « Si c'est ça mon expiation, elle est plutôt sympa. » Elle fut elle-même surprise par son trait d'humour inapproprié.

« Chelaz ! »

Soudain, elle se rappela l'engagement passé avec son amant. Il aurait dû être à ses côtés, en cet instant. Grâce à la luminosité de la pièce, elle en déduisit que la matinée était déjà bien avancée. Bon sang, où pouvait-il être ? Il avait promis.

Se redressant, la jeune femme réalisa qu’elle était en nage. L'absence de son amant occupait toutes ses pensées, mais elle ne pouvait sortir de la pièce dans un tel état. Elle était pitoyable. De plus, son vêtement, collé sur ses humbles formes, ne cachait rien de son corps. Elle devait se rendre à l'évidence.

— Hum... il y a quelqu'un ?

Des bruits de pas se rapprochèrent de l'entrée. La même voix qu'auparavant lui répondit, avec douceur.

— Je suis là. Que puis-je faire pour vous servir ? — Pourriez-vous m'apporter une bassine d'eau, finalement ? Je ne suis

vraiment pas assez présentable pour sortir de cette pièce et m'en occuper personnellement.

— Vous n'êtes pas censée le faire vous-même, madame. Je reviens. — Merci.

Elle n'était pas certaine qu'il ait entendu ses remerciements. Refrénant son impatience, la mage s'assit sur le bord du lit.

Seules deux hypothèses expliquaient l'absence de Chelaz. Soit il avait oublié, soit il lui était arrivé quelque chose. Afin de se changer les idées, Lana orienta ses pensées sur son... serviteur. Celui qui préparait sa bassine. Depuis combien de temps était-il parti ? Que faisait-il en cet instant ? À quoi pensait-il ? D'où venait-il ? Depuis quand était-il marié à Sibil ? L'avait-il connue petite fille ?

Le temps passant, Lana frôla les limites de sa patience. Elle aurait presque pu se passer d'une toilette, tout compte fait, quand le serviteur redonna signe de vie.

— Madame, je suis de retour. Nous apportons votre eau, pouvons-nous

entrer ?

— Oui oui, faites. Merci.

Quatre hommes firent leur apparition. Lana n'aurait su dire lequel avait échangé des paroles avec elle. Ils portèrent la bassine chargée d'eau salée jusqu'au centre de la pièce, puis se retirèrent en toute humilité, la tête basse. Ils avaient la délicatesse de ne pas la regarder. Enfin, la jeune femme pu se laver, plus rapide que jamais.

Sa mission ne pouvait plus attendre.

 

Le soleil était bas dans le ciel, aussi bas que le moral de la mage. L'après-midi était passé trop vite ! Lana avait finalement retiré son foulard. Si seulement elle avait un pouvoir de télépathie, ou d'invisibilité. Deux sorts qui lui échapperaient à jamais. Aucun manuel ne les enseignait, les mages les possédaient dès la naissance, ou pas. À l'instar de la maîtrise du feu. Ou de la terre. Et bien d'autres capacités. Grâce à la télépathie ou l'invisibilité, elle aurait pu en apprendre plus sans prendre de risques inconsidérés pour elle, et surtout pour son amant, car elle ne pouvait interroger personne. Sa relation avec Chelaz devait rester secrète. Sibil elle-même ne devait rien savoir.

Lana avait passé la cité au peigne fin, s'attardant au marché qui se finissait en fin de matinée. Elle ne pouvait compter que sur son ouïe. Elle avait épié un maximum d'habitants, surtout les bavards avides de renseignements, mais elle n'avait pu obtenir aucune nouvelle. Elle s'était également approchée de la demeure de Zeneth, en toute discrétion, mais elle n'avait pu s'arrêter devant la maison.

Elle se maudit alors, elle et ses pouvoirs. Elle ne savait absolument pas quel sort utiliser. Elle n'avait jamais réussi le moindre sort de localisation, à l'Académie. Elle était plutôt douée pour la délocalisation.

« Bref. » Son cerveau n'était qu’un maelstrom de connaissances inutiles pour résoudre son problème immédiat. Elle se décida finalement à retourner auprès de Sibil.

À son grand soulagement, sa mère ne l'interrogea pas plus que la veille. Lana la suspecta pourtant de réfréner sa curiosité. Elle lui fut reconnaissante de la laisser tranquille.

 

Dans la nuit, la mage ne ferma pas les yeux. De multiples hypothèses, toutes plus affolantes les unes que les autres, polluaient son esprit. Peu importait la fatigue, elle était déterminée à se lever avant l'aube pour se rendre chez son amant. Elle ne pouvait passer un jour de plus dans l'ignorance.

L'immense lune de Daléor avait déjà terminé son cycle lorsque la jeune femme trouva enfin un sommeil agité.

 

Elle sentait l'angoisse autour d'elle. Des cris. Des pleurs. Des voix d'enfants. Elle n'arrivait pas à bouger, ni même à ordonner ses pensées, elle ne se souvenait pas exactement de qui elle était. Mais elle pouvait sentir les esprits qui l'entouraient, les émotions négatives qui animaient leurs essences angoissées.

Parallèlement, elle percevait un autre phénomène, bien plus flou, bien plus obscur. Elle avait du mal à le cerner. Elle l'aurait décrit comme une masse d'énergie funeste. Une volonté distincte, négative. Elle ne cessait de grossir et de prendre le pas sur les émotions de ses voisins. Bientôt, elle perçut le danger de cette énergie, non plus pour les esprits inconnus qui l'entouraient, mais pour des esprits qui la touchaient personnellement. Des êtres qu'elle savait indispensables, à protéger. Des individus... si proches de sa conscience qu'elle aurait pu les identifier, à force de concentration. Mais elle sentait la panique l'envahir.

Le temps. Plus le temps ! Les forces sombres et gourmandes devenaient tellement importantes qu'elles frôlèrent son cercle intime. Les cris des autres étaient maintenant les siens. L’alarme du danger se répandait dans son corps comme un poison. À son tour d'agir.

Instinctivement, elle se replia en elle. Puis elle canalisa ses propres forces, des forces qu'elle pouvait contrôler. Il s'agissait vraisemblablement de la seule chose qu'elle pouvait maîtriser. Un leurre. Elle savait qu’il s’agissait d’un leurre. Pas le temps de réfléchir. Lorsqu'elle sentit le moment venu, alors que l'obscurité s'apprêtait à la dévorer, elle relâcha les forces cumulées. Elle était déterminée à dévorer les ombres, à libérer les esprits prisonniers de leurs tourments. Quand la dernière goutte d'énergie la quitta, elle sombra. Sa propre peur la quitta. Son alarme s'éteignit. Sa conscience fut libérée. Mais de quoi ?

Ses amis étaient saufs. Alors, quelle importance ?

Au loin, l'énergie funeste, meurtrie, s'intéressa à elle. Elle la bloqua, puis perdit connaissance.

 

La lumière ne réveilla pas la jeune femme. Un doux contact avait pris le relais, provoquant d'agréables chatouillis sur son bras, son épaule, puis son dos. Elle en eut la chair de poule. Le responsable de ces caresses ne cessait de descendre sur son corps. Lorsqu'il rejoignit le début de ses fesses, elle lâcha un soupir d'extase.

Avant de pousser un « OH ! » mental.

Se retournant, Lana se retrouva face au contre-jour. Elle reconnut cependant la silhouette chérie qui lui souriait.

— Chelaz.

Elle avait murmuré, mais le mot fut prononcé avec passion. Le jeune homme continua ses caresses, la poitrine dégagée de son amante offrant un terrain de jeu magnifique. Elle se laissa faire, savourant ce moment merveilleux. Le jeune homme ne parla pas, mais son sourire ne disparut pas pour autant. De ses doigts doués, il descendit vers le ventre de la mage, forma des cercles exquis sur son sternum puis autour de son nombril. Tandis qu'il s'approchait de son intimité, elle eut un soupir d'aise, qui encouragea le nouvel arrivant à poursuivre sa visite.

Chelaz était vraiment magique. Habituellement, il arrivait déjà à provoquer l'excitation de Lana en un seul geste. À cet atout s'ajoutaient, à ce moment précis, des retrouvailles particulières et le soulagement qui en résultait. Par cette recette, Lana obtint une envie dévorante, et mutuelle, qui suscita de vifs tremblements. Aventureuse, la jeune femme se lança à son tour.

Écartant les bras de Chelaz, elle flatta le corps de son amant. Il avait aussi droit à sa part du gâteau. Elle lutta contre le délice provoqué par son amant obstiné à la caresser, et atteignit à son tour la partie intime de Chelaz. Elle tenta de se montrer exquise, attentive aux réactions du jeune homme.

Dans les instants qui suivirent, les deux corps fusionnèrent. Lana aurait tellement voulu se fondre en son amant, s'y perdre, disparaître.

S'oublier. Oublier.

Elle aurait voulu que le temps cesse sa course. Chelaz fut d'autant plus exceptionnel qu'il ne pensait qu'à elle. Il se retint suffisamment longtemps, afin d'offrir à Lana tout le loisir de savourer leur union.

 

Les deux amants restèrent serrés l'un contre l'autre. La jeune femme n'avait aucune idée de l'heure, mais quelle importance ? Chelaz la tenait dans ses bras, le dos de la jeune femme pressé contre son ventre. Personne n'était venu les interrompre. Elle ne pensait à rien, si ce n'était au bonheur qu’elle ressentait.

Enfin, au prix d'un effort surhumain, la mage se sentit prête à rompre le charme. Elle prit son courage à deux mains et brisa le silence. — Où étais-tu passé ? Je me suis fait un sang d'encre. J'avais si peur qu'il te

soit arrivé quelque chose.

En réponse, il déposa un long baiser sur sa chevelure avant de prendre la parole.

— Je m’en doutais. Mais si j'avais pu te donner le moindre signe de vie,

crois-moi que je l'aurais fait plus tôt. Hélas... j'ai été retenu. Je devrais même préciser, enfermé. Dans la cuisine, dès l'aube. Mère ne voulait pas que je sorte, elle craignait sûrement que tu me retrouves au marché.

La colère naquit au creux de son ventre. L’ignorant, Lana interrogea Chelaz :

— Pourquoi cette crainte ? Enfin... c'est vrai qu'elle ne m'a pas parue très

convaincue...

— Tout juste. Je la connais, sa méfiance sautait aux yeux, mais ton statut a

pris le pas sur nos traditions. Elle m'a bassiné toute la soirée après ton départ, mais heureusement, je suis bon acteur.

— Hum... j'ai constaté ! Tu as été parfait.

— Pas autant que toi ! Belle improvisation ! Et ton sort m'a impressionné.

Je ne t'ai pas souvent vue pratiquer la magie.

— Merci.

Lana sourit davantage avant de poursuivre sur une intonation moins enthousiaste.

— Au fait, tu as réfléchi à... enfin... — Lana. Si on aborde ça, alors laisse-moi parler jusqu'au bout, et tu seras

éclairée. Alors, j'espère que tu seras aussi tolérante que moi à ton égard...

Il avait préparé son discours, visiblement. Le cœur de la mage accéléra sous la main de Chelaz. Il en fit abstraction. Le jeune homme avait besoin de toute sa concentration s'il voulait aller jusqu'au bout de sa confession. La voix de son amant se fit murmure :

— Il y a onze ans, j'ai vécu une expérience similaire... si je peux dire. J'étais

en ville avec mon petit frère de trois ans, on m'avait chargé de rapporter des médicaments de chez l'apothicaire. Le petit m'accompagnait car il devait me remplacer pour cette mission, si un jour je n'étais pas disponible.

Lana voulut l'interrompre, lui demander si les garçons devenaient des esclaves dès qu'ils savaient mettre un pied devant l'autre, mais se retint de justesse.

— Je me souviens d'une grande femme, recouverte de diamants, de bijoux

et de fourrures excentriques, malgré la chaleur suffocante, alors je ne risque pas de l'oublier. Elle s'est rapprochée de nous, en sens inverse, dans une petite ruelle. Elle gardait les yeux fixés droit devant elle, et comme on a l'habitude d'être ignorés, on ne l'a pas saluée. Mais au moment où nous nous sommes croisés, mon petit frère l'a frôlée de sa petite main. Va savoir pourquoi, il a probablement voulu toucher les fourrures. Ça devait le captiver. Grand mal lui en a pris... la femme a senti le contact et elle a hurlé. Hurlé, Lana, tu ne peux pas imaginer. Puis elle a giflé mon frère si fort que j'ai lâché sa main sur le coup. Il a valsé. Il ne m'a pas fallu une seconde de plus, j'ai vu rouge. J'ai perdu mon sang froid tellement j'étais furieux. Je me suis jetée sur cette vipère et je lui ai arraché son collier, un truc hors-de-prix.

— Oh…

Son auditrice commença à paniquer. Elle anticipait la suite. Elle avait passé assez de temps à Farwel pour comprendre la gravité du geste. — J'ai pris mon frère par la main et j'ai couru aussi vite que possible. Je

cherchais un endroit où nous cacher, car je savais que nos petites pattes ne nous aideraient pas à échapper aux gardes. Notre culpabilité sautait aux yeux de ceux qu'on croisait, tellement nous étions paniqués. La femme, elle hurlait comme une folle, sa voix suraigüe portait tellement loin... et...

Le jeune homme crispa sa main sur la poitrine de Lana. Paralysée, cette dernière imaginait les pires scénarios. Elle sentait son amant trembler, et ne savait s’il frémissait de colère ou de peur.

— On l'a choppé. Le petit... les gardes l'ont eu et me l'ont arraché des doigts

tandis que je tentais de nous noyer dans la foule. Je n'ai pas immédiatement compris, je pensais l'avoir simplement lâché. J'ai voulu retourner sur mes pas mais les gens se serraient tellement que je suis arrivé à l'endroit où j'avais perdu mon frère beaucoup trop tard. Et là, je l'ai vu. J'étais dans la place centrale. Le gamin était en pleurs sur le jugement, avec deux gardes véloces et la femme hystérique en fourrure. Quand la juge est arrivée, elle était accompagnée du bourreau, celui que tu as dû allumer plus tard. Elle a rapidement expliqué les faits. Moi, je n'avais d’yeux que pour mon petit frère. J'étais certain que sans la poigne solide d'une garde, qui le tenait debout, il se serait effondré. Il touchait à peine le sol. Et puis, d'un coup...

Lana se serra contre lui et chercha à posa sa main sur la sienne. — Les gardes et le bourreau ont pris le petit bout, devant la femme

survoltée, et ils l'ont déshabillé. Les rares voix dans l'assistance se sont alors tues.

Elle imaginait la scène comme si elle y était.

— Mon petit frère était nu comme un vers, en sanglots, maintenu en l'air

par ces gardes ignobles. La femme immonde, elle, elle semblait satisfaite. J'étais terrorisé, je ne pouvais plus bouger un pouce de mon corps. On m'avait raconté tellement de choses sur les jugements rendus en place publique ! Je n'en avais moi-même jamais vus, mais je ne savais pas ce qu'on pouvait faire à un enfant de trois ans ! Alors que moi, à six ans, je risquais pire... peut-être... je me disais, qu'ils me couperaient la main ? Ou les deux ? Ou qu'ils me tueraient ? J'étais gelé, le cœur gelé, le cerveau gelé. Je ne quittais plus mon frère des yeux. Et... mais... c'est

tout. Il était là, à pleurer, encore et encore. J'entendais ses sanglots, on entendait que ça, d’ailleurs. Les gens semblaient gênés... comme moi. Enfin, j'espère. Si t'avais vu ça Lana. Tout ce temps-là, les gardes continuaient à maintenir mon frère en l'air. Puis un homme est monté sur le jugement, il portait un seau.

« Un seau ? » La jeune femme fronça les sourcils. Que pouvaient-ils bien faire avec un seau ? Elle ne doutait cependant pas de la perfidie des Farweliennes, couplée à leur imagination, et s’attendit au pire. « Je ne peux vraiment pas croire que les mages laissent faire ça… » — Je ne peux pas te décrire correctement l'état dans lequel j'étais. Je croyais

mourir. Mais en fait... le seau, il était rempli d'eau ! Il hurlait de terreur, mon petit frère, quand on l'a aspergé. Plus tard, seulement, j'ai compris. On l'avait purgé. La femme n'en avait rien à faire de son bijou, elle n'avait probablement même pas parlé du vol, sinon les autres n'auraient pas lâché l'affaire jusqu'à ce que le voleur soit retrouvé. Moi, quoi. Tout ce qui lui importait, à cette fourrure sur patte, c'était que la souillure qui l'avait touchée soit purifiée. Aujourd'hui, je regrette de lui avoir volé ce bijou. Elle était victime de ses préjugés, mais elle n'était pas mauvaise. Elle n'a jamais souhaité notre mort. Quand la foule s'est dispersée, elles ont relâché mon petit frère, qui est resté planté sur place. Seul. Tout seul. La dernière à partir, c'était la femme à fourrure. Elle s'est penchée sur lui, alors qu'il sanglotait, et elle lui a chuchoté un truc. Lui il s'est juste mis à pleurer plus fort. Quant à moi, Lana, je suis rentré la tête basse, et tu sais ce que j'ai fait ?

« Quand je serai conseillère, je ferai en sorte de changer ça. Rien que pour emmerder Zarabi je serais capable d’y arriver, alors avec des enjeux tels que la vie de tous les garçons de Farwel… » — J'ai dit à mes pères et à ma mère que j'avais perdu le petit dans la foule.

Cela m'a valu une sacrée raclée, de quoi décoller du sol. Mais je m'en moquais, je pensais juste à mon frère que j'avais laissé tomber. Il est rentré tout seul, à la nuit tombée. Ma mère avait appris la nouvelle du jugement entre temps, et elle a remis une couche au petit. Je ne peux que trop bien imaginer sa panique, son sentiment d'injustice, d'abandon. Tu sais le pire ? Il ne m'a jamais trahi. Finalement, Tiram... mon petit frère, s'en est sorti et il n'a aucun souvenir de l'incident ! Il a juste gardé une peur bleue à l'idée de manquer de respect aux femmes. Mais moi, je suis couvert de honte jusqu'à la fin de mes jours. Et aujourd'hui encore, j'ai la

nausée à l'idée qu'il se souvienne de ce que j'ai fait, car je n'ai jamais osé lui en parler. J'ai une chance insupportable qu'il ne me déteste pas. Et aujourd'hui, demain, je dois encore vivre avec ce souvenir. J'ai abandonné mon petit frère, je l'ai livré à une justice que moi seul je méritais de subir. C'était moi le voleur.

Un silence suivit cette longue confession. Lana songea au fameux petit frère. Tiram. Il devait avoir une quinzaine d'années désormais. L'âge du jeune cousin qu'elle avait agressé, chez sa tante, le poussant à lui révéler la position d’Eskir.

— Ah oui, et le bijou... eh bien, je l'ai jeté dans les égouts avant de rentrer.

Je ne sais pas s'il a été retrouvé, je n'en ai jamais réentendu parler. À la seconde où j'ai lâché le collier, je devais concilier ma honte brûlante, mon inquiétude pour mon frère, et ce que je m'apprêtais à affronter. Ma mère. Cela me suffisait. Puis ce bijou atroce me rappelait ce que j’avais fait.

Elle le comprenait tellement !

— Ta mère... comment a-t-elle réagi ? Ton petit frère... — Il était dans un état tel qu'une femme comme toi, Lana, j'en suis sûre,

n'aurait été qu'amour pour lui et rage contre la femme responsable de son calvaire. Mais Zeneth est une femme de Farwel. Elle l'a corrigé, pour le principe, avant de s'en prendre à moi, pour l'avoir perdu et engendré cette situation. Je n'ai pas vu la lumière du soleil pendant des semaines. À ce stade, autant te dire que ça ne m'a fait ni chaud ni froid, j'ai vécu dans le tourment de ma lâcheté le reste de mon enfance. Tiram a écopé d'une sanction non moins violente, et donc, comme tu peux le conclure, démesurée. Il a été privé de nourriture pendant deux jours. Je n'ai rien fait, je n'ai rien dit pour le tirer de ce mauvais pas... j'avais peur de ce que je prendrais à sa place. Pire ?

— Grands Dieux...

Lana enfouit son visage dans ses mains. Son amant, se rapprochant d’elle, posa sa joue contre ses cheveux. Il lui avait souvent partagé son amour pour sa crinière rousse, à l'odeur agréable et rassurante. Il lui disait qu’elle avait le don de le détendre.

Le conflit interne de Lana cessa lorsque Chelaz lui révéla la suite de sa confession :

— Enfin, tout ça pour en venir à l'essentiel. Quand tu m'as raconté ce que tu

avais traversé, j'ai revécu ma propre expérience. Le petit garçon affolé qui s'est comporté de la pire des manières possibles. J'ai été lâche au point de risquer la vie de mon frère innocent. Un gosse de trois ans dont j'avais la responsabilité et qui se retrouvait à subir une horreur à ma place, à payer pour mes fautes. Tout ça car j'avais peur de ce qu'on pouvait me faire à moi, un garçon de six ans, qui avait commis un vol en plus. Alors... pour être franc, ta situation ne m'a pas semblé si différente. Ton erreur à toi n'a rien à voir avec ma lâcheté, bien sûr, mais comme moi tu as subi une situation ignoble. Nous sommes les auteurs d'une faute, mais pas les responsables. C'est la société le problème. Quand tu m'as parlé de ton sentiment de culpabilité, j'ai... je me suis projeté en toi. Comment reprendre sa vie après avoir été l'auteur d'une injustice ? Nous étions des gamins, si jeunes... toi encore plus que moi.

Lana ressentit un profond élan d'amour. Pas un seul instant, elle n'avait condamné les agissements de Chelaz. Il était presque aussi jeune que Tiram lors de cet événement tragique, mais suffisamment plus âgé pour s'en souvenir, voire pour être sanctionné de manière irréversible là où son petit frère n'a subi qu'une humiliation. Il était lui-même la victime d'une société parfaitement injuste. Tout comme elle ? Elle n'aurait jamais commis l'irréparable, sans un irrésistible sentiment de terreur.

La mage réalisa alors qu'elle venait de se pardonner. Non... pas exactement. Elle venait de faire un premier pas afin de comprendre son geste. Peut-être un jour pourrait-elle se pardonner. Non pour elle, mais pour l'enfant qu'elle avait été, pour cette petite fille terrifiée qui n'avait aucune maîtrise du Don qui sommeillait en elle. Elle imagina le petit garçon en flamme. « Pauvre gosse. Puissent les Dieux me pardonner un jour. »

Si elle pouvait comprendre les agissements de son amant durant son enfance, elle devait faire de même pour elle-même. Certes, ils ne pourraient jamais réparer les conséquences directes de leurs actes, mais ils ne pouvaient se condamner pour le restant de leur vie. La société dans laquelle ils avaient grandi partageait largement leur responsabilité. Une société dans laquelle Lana ne tiendrait plus le coup sans la présence de Chelaz à ses côtés. Un homme qui l'aimait malgré son passé, qui partageait et comprenait ses sentiments, qui lui faisait tellement confiance qu'il lui avait avoué l'inavouable. Elle réalisa qu'elle l'aimait plus que sa propre vie.

Pourtant, très bientôt, ils allaient être séparés de façon irrévocable.

Elle ne pouvait l'accepter.

Elle ne pouvait accepter le destin infâme et les tourments qui attendaient cet homme auprès d'une femme remplie de préjugés.

Son propre destin de conseillère n'allait pas plus lui permettre de rester. De veiller sur lui. Elle ne connaissait Chelaz que depuis quelques lunes, mais elle savait qu'elle avait trouvé un homme dont la richesse intérieure était unique. Le savoir dans cette société la tourmentait.

Elle devait trouver une solution.

 

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