Les Mémoires Oubliées - Tome 1: Les Chimères d'une étincelle (French Edition)
Chapitre 6
Farwel
Les ultimes rayons du soleil caressaient les toits les plus hauts de Furlian. Le reste de la cité était désormais dans la pénombre. En levant les yeux vers les Alpoges, Lana percevait les reflets éclatants des versants exposés. Une journée se terminait, une de plus dans le cycle de Farwel.
Émue, la jeune femme continua de fixer les montagnes. Tout semblait si apaisant, ainsi. Une cité prospère dans un désert tranquille. Loin du tumulte politique, de la surpopulation des côtes ouest du continent ou des conflits de frontières.
Pourtant, le mal était là. Il gangrenait la société dans la plus totale acceptation. Lana ne le supportait plus. Lorsque les montagnes passèrent à leur tour dans l’ombre, elle changea de position et se coucha. Le toit n’était pas des plus confortables, mais elle s’en moquait. Elle aspirait juste à se retrouver seule.
Le mariage de Chelaz approchait à grand pas. Dans quelques jours, les rencontres entre les deux amants appartiendraient au passé. Ils avaient beau tenter de l'ignorer, la tension faisait partie intégrante de leurs retrouvailles, gâchant systématiquement le bonheur qui aurait dû être le leur. Ils étaient toujours euphoriques quand il s'agissait de se retrouver, malheureux quand il s'agissait de se séparer.
Le temps, incorruptible, avançait.
Chaque matin, le soleil renaissait. Une nouvelle journée d’injustice commençait.
Effrayée, Lana se sentait en permanence dominée par la colère ou la tristesse en fonction de ses pensées. La mage se retrouvait démunie et impuissante, le Don ne lui servait à rien ! Toutes ces années d’étude pour quoi finalement ?
Si elle intervenait, les conséquences seraient désastreuses. En cherchant à éviter un destin linéaire et amer à son amant, elle risquait de lui assurer un destin plus funeste encore, celui d'un fils renié, d'un homme recherché, exclu, livré à lui-même. Quant à elle, même si son intervention ne suffisait pas à la déchoir de son destin de conseillère, Lana ne pourrait pas prendre soin de Chelaz tout en assumant ses futures fonctions. Et si elle était affectée à l'autre bout du monde, en sanction du trouble provoqué dans un État où elle n'était pas conseillère ? Et si... si Chelaz s'enfuyait, quittait Farwel, serait-il capable de supporter un statut d'exilé, de vivre loin de tout repère ? Cela valait-il vraiment mieux que ce qui l'attendait en restant ici ?
La mage avait même songé à demander la main de son amant. Tant pis pour les conséquences ! Ne pourrait-elle pas profiter de sa position pour sauver le jeune homme ? Inaugurer une nouvelle ère dans laquelle les conseillers peuvent se marier ? Mais la question ne se posait plus, il était trop tard. Chelaz était fiancé. Lana avait poussé la réflexion jusque dans ses derniers retranchements : et si elle demandait à la fiancée de revenir sur sa décision, contre une récompense alléchante ? L’idée était grossière. En cas d'échec, la fiancée n'aurait aucun scrupule à faire souffrir le jeune homme, une fois le mariage contracté, pour lui faire payer l'affront.
Malgré tout, la jeune femme continuait de lister toutes les solutions. Plus le mariage approchait, plus elle prenait conscience de son attachement envers Chelaz. Elle ne pouvait plus rester passive. Si elle abandonnait, cela revenait à se déclarer complice d'un système qu'elle abhorrait.
Deux jours avant la cérémonie fatidique, Lana dînait avec sa mère. Elle laissa ses pensées vagabonder et resta insensible aux plats.
Chelaz ne viendrait bientôt plus, leurs rencontres se terminaient. La dernière avait été atroce. Après plusieurs heures de caresses silencieuses, de communion et d'amour, elle avait cédé devant lui à l'instant de son départ.
« Je suis nulle ! C'est moi qui pleure pour lui, lui si stoïque ! Comment fait-il ? Comment peut-il l'accepter ? » Mais Chelaz n'avait ni son éducation, ni le Don. Il était vulnérable et seul. Il avait la tête sur les épaules, lui.
Lentilles, concombres et abats furent délaissés par la jeune fille, qui ne parvenait plus à dissimuler ses yeux cernés. Elle remarqua à peine le manège de Sibil, lorsque cette dernière congédia discrètement tous les hommes présents dans la pièce. Dès qu’elles se retrouvèrent en tête-à-tête, sa mère se racla la gorge pour attirer l’attention de sa fille. — Chelaz sera bien traité. Je t'en donne ma parole. Ressaisis-toi, une mage
n'a pas le droit d'être abattue.
« Quoi ? » Les yeux verts de Lana accrochèrent ceux de sa mère. Sous le choc, elle laissa choir le couvert qu'elle tenait en main, inerte depuis le début du repas. « Quoi ? Comment peut-elle savoir ? ... » — J'imagine que je te dois quelques explications, soupira Sibil. Referme la
bouche, je t'en prie. Je pourrais m'y noyer.
Sa fille s'exécuta et, reprenant ses esprits, fronça les sourcils. Un vague sentiment de trahison l’envahit alors. Pas sa mère, quand même ? À quel moment ? Pourquoi ? Elle n’avait rien vu venir ! — Je suis ouverte d'esprit, quelque peu influençable, souvent lâche mais
pas sotte, ni sourde. Ça fait des lunes que je discerne des sons compromettants venant de ta chambre, et j'ai vu plusieurs fois Chelaz s'évanouir dans notre jardin. Il est doué pour la discrétion, mais il a trop gagné en confiance ces derniers temps.
Lana se revit soudain dans sa chambre, à chacun de ces instants où son amant la quittait. Si elle avait su qu’il prenait moins de précaution, elle se serait arrangée pour occuper sa mère. « Mais attends, pourquoi elle ne nous a pas dénoncés ? » Sibil dut lire sa question sur son visage car elle poursuivit tout en se tripotant les pouces :
— Pourquoi je n'ai rien dit ? Tout d'abord, tu es ma seule fille, et je tiens à
toi plus qu'à n'importe qui d'autre. C’est inconditionnel, rien ne changera ça. Ensuite, tu es une femme exceptionnelle, que tu veuilles l’entendre ou non. Tu es plus instruite que la plupart des femmes de ce pays, et même si je ne pourrais jamais accepter ça venant de quelqu’un d’autre, je l'accepte venant de toi. Tu es née ici mais tu n'es pas d'ici. Il ne m'appartient pas de te juger. Surtout que ça nous rendrait toutes les deux malheureuses.
Un long silence suivit sa tirade.
Lana digéra doucement les informations, alternant entre reconnaissance, inquiétude - si sa mère avait aperçu Chelaz, d'autres l’avaient peut-être remarqué ? - et un intense amour pour Sibil. Dans cette société formatée et cruelle, sa mère n'avait pas eu plus de chance qu'une autre de penser différemment. Pourtant, elle avait pris du recul, par amour pour sa fille ou par force d'esprit. Lana la vit soudain autrement. Non, elle n'était certainement pas lâche !
— Mère...
Sibil chercha à prendre les mains de sa fille dans les siennes. Lana accéda à sa requête. Ce geste lui apporta un intense sentiment de paix. De joie. Sa mère, sa meilleure alliée ! L’idée aurait été incongrue, quelques lunes plus tôt. Elle songea alors aux premières paroles prononcées par Sibil. Des rides d’inquiétude barrèrent son front.
— Comment peux-tu être si sûre de toi, concernant l'avenir de Chelaz ? Sa
future femme n’est pas différente de celles qui vivent à Farwel.
— Et que suis-je ? D'où viendrais-je, moi ? Il y a des exceptions à chaque
principe.
Son regard en dit long. Insuffisant. Sibil sourit et accepta de lui apporter plus de précisions.
— En fait, j'ai mené ma petite enquête dès que j'ai pu identifier ton amant.
Je savais que l'heure viendrait où tu serais confrontée à son mariage, étant donné son âge, et à condition qu'il ne soit pas déjà marié... ce qui m'aurait été sincèrement insupportable, mais j'aurais essayé de vivre avec. J'ai approché Nectaline Tiacquol, la fiancée de Chelaz, et j'ai tenté d'en savoir plus sur elle, sur la façon dont elle traite le sexe faible. Ma foi, elle ne m’a inspirée aucune sympathie particulière, mais elle ne les méprise pas comme ta tante.
Le sourire disparut. Le visage de Sibil s’assombrit soudain, sa poigne se fit plus ferme.
— Lana, comprends bien. Chelaz ne risque pas sa vie, mais si tu fais quoi
que ce soit contre ce mariage, tu m’entends, quoi que ce soit, tu risques de le compromettre. Je t'en prie, fais-moi confiance. Tu ne pouvais pas le savoir jusqu'à présent, mais tu peux me faire confiance.
La scène paraissait surréaliste. Lana était estomaquée. Sa mère avait agi contre ses propres valeurs, des valeurs inculquées dès sa plus tendre enfance. Elle lui devait tant !
— Mère... Tu es incroyable. Excuse-moi de ne pas l'avoir compris plus tôt.
Tu ne mérites pas que j'agisse sans me soucier de toi. Alors, aussi longtemps que Chelaz me semblera à l'abri de maltraitance, je te promets que je n'interviendrai pas. Par contre, prie les Dieux pour que tu aies raison au sujet de Tiacquol.
***
Chelaz venait d'arriver. Lana n'avait jamais été aussi heureuse !
Le jeune homme, debout, attendait la réaction de la mage. Celle-ci ne se fit pas attendre. Bondissant du lit, elle s'avança à sa rencontre. Leurs regards s’accrochèrent, leurs sourires s’épanouirent.
Lana avait craint ce moment. Paradoxalement, elle l'avait tellement attendu ! Mais elle s'était fait une promesse : le savourer sans songer au lendemain.
Du bout de la main, elle se mit à caresser l'avant-bras du garçon, qui ferma les yeux. Elle étudia ses fossettes. Un véritable coup de foudre, ces fossettes. Chelaz saisit alors l'instant pour la caresser à son tour, effectuant de doux va-et-vient dans le dos de la jeune femme. Puis, la main dans la chevelure fauve, il la massa délicatement.
Il la saisit ensuite dans ses bras, la souleva puis se dirigeant vers le lit, il la déposa sur les couvertures soyeuses. Elle voulut le saisir, il ne lui en laissa pas l'opportunité. Enlevant le vêtement léger de la jeune femme, il la guida pour qu'elle se couche sur le ventre, puis se mit à la masser tel qu'elle le lui avait appris. Prenant de plus en plus confiance en lui, Chelaz accentua la pression des massages, qu'il alternait avec de savoureux baisers sur la peau douce de la mage.
Lana s’obligea à savourer, à ne penser à rien d’autre. Lorsque le jeune homme se concentra sur ses pieds, elle frémit de tout son corps. Lorsqu'il s'occupa de ses jambes, elle se sentit trembler de désir. Lorsque son dos et son cuir chevelu furent objets de son attention, elle manqua de jouir. Enfin, Chelaz la retourna délicatement, et reprit ses massages sur sa poitrine
Le ventre de la magicienne brûlait, son âme était partie, loin de cette chambre et si proche de ce qui s'apparentait au paradis. Après un temps passé dans le royaume céleste, elle dut se violenter afin de rendre à son masseur la monnaie de sa pièce, et ne plus être l'unique objet passif de cette extase corporelle et mentale. Étouffant un cri, elle se redressa et surprenant Chelaz, elle le renversa à son tour. Il accepta sans résistance, un sourire au coin des lèvres. Alors, taquine, la jeune femme lui fit emprunter le même chemin émotionnel qu'elle.
Les heures passèrent, mais la bulle temporelle dans laquelle s'était enfermé le couple le coupait de toute réalité. Ils avaient à peine dormi, au lever du soleil, et pourtant, ils étaient sereins et reposés. Lana aurait alors pu songer à l’atroce matinée qui s'annonçait, mais elle réussit à savourer ce fragile moment entre le rêve et le réveil, lorsque la mémoire nébuleuse se laisse emporter par des vagues de souvenirs merveilleux.
Le jeune homme rompit finalement le silence. — Tu es et tu seras à jamais ma plus grande force, Lana. Grâce à toi, j'ai
connu le véritable bonheur et je sais que je peux, que j'ai le droit de l'avoir vécu. Peu importe ce qu'il adviendra, plus rien n'aura d'importance. Mon corps continuera son existence, mon esprit se nourrira de ce fragment de vie avec toi, de tout ce que tu m'as appris, de tout ce que tu m’as donné... Rien que pour ça ma vie aura valu la peine d’être vécue.
La mage sentit l’émotion la saisir. Elle aurait dû apprécier ces mots, s’en contenter. Mais son pragmatisme refit brusquement surface, balaya la brume et l'extase pour faire place à l'inquiétude. « Pourquoi faut-il toujours que je gâche tout ? »
— Mais... tu ne peux pas accepter de survivre le reste de ta longue vie !
Comment peux-tu envisager de vivre en sachant que le meilleur est derrière toi, que seule la souffrance t'attend... moi je ne peux pas l'accepter ! Tu n'as même pas dix-huit ans.
— Oh... tu sais, ma vie ne sera pas que souffrance ! Grâce à toi, je sais que
Tiacquol est une femme correcte. Ma vie sera simplement terne et monotone. Enfin, elle l'aurait été, mais je vais exister désormais, car je t'ai connue. Mon présent sera pour toujours ces moments que tu m'as donnés. Tu ne m'as pas seulement ouvert les yeux, tu m'as donné une raison de continuer à vivre. Je savourerai mes souvenirs en espérant qu'un jour, j'aurai de bonnes nouvelles à ton sujet.
Ces propos, réalistes mais durs, ramenèrent des larmes aux coins des yeux de la jeune fille. Elle se rappela son impuissance à pouvoir changer les choses.
— Pour moi aussi Chelaz, pour moi aussi. Et si j’apprends un jour que tu as
vécu un seul instant de malheur...
Elle sentit sa main lui caresser la chevelure en effectuant de petits cercles du bout des doigts. Elle frémit. Il voulait l'apaiser. Il reprit la parole et la surprit une fois de plus :
— Il y a autre chose dont j'aimerais te parler. Tu risques de ne pas
apprécier, mais je dois te le dire, c’est important. Tu auras la chance de pouvoir vivre d'autres histoires. Tu es une femme libre, je sais que tu ne m'oublieras pas et sache que je serai à jamais heureux, même si tu en aimes un autre.
— Chelaz ! Comment oses...
— Attends, écoute, je t'en prie. On sait tous deux que ta vie sera riche en
péripéties et en rencontres, tu ne vas pas me dire que tu excluras tout
amour dans ta vie de femme en hommage à notre propre histoire ! Tu peux vivre, Lana ! Vivre. Tu peux vivre pour moi, pour nous deux. Tu peux de nouveau aimer et être aimée, et si cela t'est trop difficile rappelle-toi qu'à mes yeux ça ne changera rien pour nous. Au contraire, si tu peux en sauver d’autres, alors n’hésite pas un seul instant. Si tu étais à ma place, ça ne te rendrait pas heureuse ? De savoir que la personne que tu aimes n'a pas cessé de vivre pour toi ? Que quelqu’un prend peut-être soin d’elle ?
— Prendre soin de moi ?!
Sans y penser, elle s'écarta légèrement de lui, trop abasourdie pour remarquer qu’elle le blessait.
— Mais je m’occupe très bien de moi toute seule, je n'ai pas besoin d'aimer
quelqu'un d'autre pour qu'il prenne soin de moi. Et non, je ne vois pas comment on peut aimer deux personnes en même temps... dans le sens que j'entends. Je n'arrive pas à croire ce que tu viens de dire ! Merde, Chelaz, merde !
— Lana...
Le poison envahit la bouche de la jeune femme. Elle ne se contrôlait plus, mais avait conscience d’être mauvaise.
— Et si par hasard tu allais connaître une idylle inattendue avec Nectaline ?
Ou un amour secret, un autre, que tu pourras cacher à ta future femme ? Tu veux justifier ta propre crainte à en aimer un jour une autre, c’est ça ? Qui veux-tu convaincre ? Moi ? Ou toi ?
Lana sentait qu'elle touchait le fond. Elle aurait pu se calmer. Elle se savait cruelle et immature, mais elle n'arrivait pas à refermer la plaie béante ouverte dans son cœur par les mots du jeune homme. Elle était déchirée entre ses émotions et la raison. Consciente qu’il avait raison. À dix-sept ans, comment pouvait-on assurer ne plus jamais connaître l'amour ? Chelaz agissait avec courage et maturité. Mais comment devenir raisonnable quand les émotions faisaient tempête ? Lana maudit son caractère. — Tu ne penses pas ça Lana... je le sais. Tu sais bien que je suis voué à ne
connaître aucune forme d'amour, et j'en ai conscience. À Farwel, il n'y a pas d'amour possible pour les hommes. Et tu sais que j'ai raison. Mais je comprends ta colère. Ce n'était pas le moment pour en parler, mais c'est notre dernier moment Lana et je... c'est important pour moi que nous nous séparions en sachant que nous nous aimerons à jamais, que nous n'oublierons pas notre histoire, mais que tu profiteras de ce que la vie
aura à t'offrir… sachant que tu devras le faire aussi pour moi. Tu devais avoir mon avis avant d'être confrontée à la situation. Un jour. Plus tard.
— Ferme-là !
Serrant les dents, la jeune fille se détesta. Elle inspira longuement, avant de relâcher la pression.
— Chelaz. Oui. Je sais. Mais n'en parlons plus, d'accord ? Je t’en prie. Là
nous sommes ensemble. Nous nous aimons. Il n’y a pas de futur.
— Oui. Nous sommes ensemble. Excuse-moi alors, Lana. Je ne voulais rien
gâcher.
Chelaz la surprit en passant un bras autour d’elle. Ils restèrent un long moment dans cette position, sans parler. Puis le jeune homme caressa une dernière fois les joues humides de la mage. Ses grands yeux l'implorèrent, mais elle savait qu’il devait partir. Il la surprit alors par une étrange question.
— Si tu n'avais pas eu tes pouvoirs, quel métier aurais-tu voulu exercer ? — Oh !
Elle réfléchit avant de répondre, sincère.
— Je n'y avais jamais songé. J'aime beaucoup la justice... peut-être aurais-je
cherchée une place de juge ? Mais sûrement pas ici !
— Juge ?
— Oui, c'est cela. Pourquoi ?
Il sourit.
— Moi j'aurais voulu être jardinier, depuis mon enfance, un grand jardinier
formé par les meilleurs des meilleurs ! Et si nous imaginions notre univers ? J'entretiens des fleurs et des plantes colorées qui cachent notre jardin secret du monde extérieur, et toi tu viens en aide à tous ceux qui le méritent, rétablissant une justice impartiale et idéale ?
Elle sourit à son tour, effaça ses larmes et reprit courage. Au fond, pourquoi pas ? Il ne leur restait que le rêve.
— Parfait. Je les vois, les fleurs, Chelaz. Je les verrai toujours.
Elle l'embrassa. Il le lui rendit vigoureusement.
Enfin, le moment haï arriva. Chelaz s'éloigna, enjamba la fenêtre et la regarda une dernière fois. Lana grava cette image dans sa tête.
Puis il détourna les yeux et disparut.
Lana n'oublierait jamais.
***
Les cérémonies de mariage se célébraient dans les temples publics dédiés aux Dieux choisis par les familles. Des crieurs annoncèrent celui de Nectaline Tiacquol et de Chelaz G'nila quelques jours avant, mais seuls les proches furent officiellement conviés. Malgré son angoisse latente, Lana se présenta malgré tout le jour de la cérémonie.
Cachée au fond du temple, drapée dans des tissus aux couleurs discrètes, le visage et les cheveux soigneusement couverts afin qu'on ne la reconnaisse pas, elle avait choisi d’affronter l'épreuve la plus redoutable de sa courte existence.
Les prêtresses de La Révélée, la religion principale de Daléor, officièrent dans des teintes chaudes. Les chants joyeux et les mines épanouies travestissaient piteusement la réalité de l'affaire. La mariée, tout de rouge vêtue, souriait. Une façade ? Chelaz, dans son costume châtain, était aussi blême que beau. Son faux sourire suffisait à satisfaire le protocole. Lana inventa à nouveau mille scénarios, où elle libérait son amant de son destin funeste et déchaînait ses pouvoirs. Mais qui était réellement responsable de ces drames ? Les convives dans leurs habits flamboyants, ou les Dieux, directement ?
Et si elle pouvait convaincre Harwyn de laisser Chelaz l'accompagner dans son futur rôle de conseillère ? Elle le ferait passer pour son assistant, pourquoi pas son scribe personnel ? Mais si son culot la destituait de ses futures fonctions ? Ils vivraient d'amour et d'eau fraîche, elle se servirait de ses pouvoirs et de son savoir pour subvenir à leurs besoins en des lieux reculés, à l'abri de tous. Pourquoi pas au sommet des volcans de Béral, où seuls erraient les invisibles géants des montagnes ?
Plusieurs fois, Lana secoua la tête, se rappelant à la réalité, fustigeant sa propre immaturité. Elle n'était décidément pas digne de son rang et de son éducation ! Chelaz serait heureux, à sa façon, dans ce monde de dingues. N'est-ce pas ? Elle n'allait pas détruire plusieurs destins, ni briser les racines du jeune homme pour satisfaire son propre jugement. Elle n'en avait pas le droit. Nectaline Tiacquol n'avait fait aucun tort à Chelaz, à sa connaissance. Et Lana avait des responsabilités. Elle était née et avait été formée dans l'unique but de satisfaire ces responsabilités. « Je devrais avoir honte ! »
Finalement, la cérémonie se termina. Lorsque les invités applaudirent, que les mariés s'embrassèrent sous le regard des prêtresses et des témoins, la mage sentit son cœur se serrer.
Les larmes jaillirent, impitoyables.
Elle sortit en trombe du temple sous le regard passif des statues de divinités qui jouxtaient les escaliers centraux.
La jeune femme brisée erra longuement, loin des zones peuplées, le visage à découvert. Dépassant les remparts délaissés, elle s'éloigna sur le sable brûlant. Elle ne sentait de toute façon pas la chaleur, le Don la protégeait.
Elle devait se calmer, reprendre le contrôle de ses émotions. Tout allait bien, elle devait accepter les moments vécus avec Chelaz comme des cadeaux de la vie, et non comme des fardeaux qui la condamnaient à l'aigreur. Avec le temps, son amour s'estomperait, et Harwyn finirait le travail lorsqu'elle serait promue conseillère. À cette idée, Lana se sentit encore plus perdue. Elle n'avait jamais été aussi incertaine. Son érudition avait des limites, et sa situation des issues qu'elle ne pouvait imaginer véritablement. L'issue actuelle semblait la plus acceptable, eu égard aux destins de chacun. Elle devait absolument l'admettre ! Accepter.
Le temps l'aiderait, non ?
Un jour, de vrais problèmes remplaceraient ses préoccupations de jeune fille. Des problèmes de vie ou de mort sur le peuple dont elle aurait la responsabilité. « Reprends-toi Lana, pense à Chelaz. Il a accepté. Tu dois faire pareil. »
***
Sibil cacha difficilement son inquiétude tout au long de la journée. Elle imaginait sans peine le conflit qui avait lieu dans le cœur de sa fille, et espérait que Lana ne commettrait pas l'irréparable. L'amour n'avait pas sa place entre hommes et femmes à Farwel, du moins pas de notoriété publique. Les intérêts des familles primaient, mais Lana dépassait ces règles ancestrales.
La maîtresse de maison fut rude avec ses hommes, notamment avec les plus travailleurs, ceux qui assuraient le gagne-pain grâce à leurs mains habiles et leurs talents artisanaux. Il n'était pas dans ses habitudes de les rudoyer ainsi.
Quand, enfin, sa fille se présenta à la nuit tombée. Sibil se maîtrisa du mieux possible et l’interrogea du regard, veillant à ne pas la prendre dans ses bras. La jeune femme se voulut rassurante, et hocha la tête. Mais ses yeux rouges trahissaient sa peine.
— Si tu as faim, les hommes ont laissé une assiette en cuisine. — Merci, mère. Bonne nuit à toi. — Ma fille...
Le menton tremblant, Sibil regarda sa progéniture disparaître sans vigueur à l’intérieur de sa chambre. La nuit serait longue, tout comme la précédente, et peut être les suivantes. Il était temps que le Conseiller Suprême revienne chercher Lana pour l’éloigner.
D'ailleurs, pourquoi ne donnait-il aucune nouvelle ?
***
Les jours qui suivirent le mariage furent les plus longs de sa vie. Lana n'avait plus aucune force, jamais elle ne s'était sentie aussi exténuée. Rien ne l'intéressait plus. Ni le goût des aliments, ni les distractions, ni les discussions, ni l'apprentissage, ni l'avenir. Si seulement ses mauvais rêves étaient revenus, ils lui auraient apporté une distraction salvatrice ! Mais ils avaient totalement disparu depuis ce jour funeste, à l'Académie, des lunes plus tôt. Ou des années ? « Un siècle au moins. » Seuls Penelope, Elsa et Max lui manquaient. Ils l'auraient secouée, s'ils l'avaient vue ainsi dépérir !
Sautant les petits déjeuners, elle restait au lit jusque tard dans la matinée, et semblait harassée lors des déjeuners pris en compagnie de sa mère. Les après-midis, la jeune femme les passait également dans sa chambre, dans un mutisme absolu. Elle ne réapparaissait que le soir où elle négligeait souvent son assiette.
***
Sibil était inquiète, mais avec qui parler de l'état de sa fille ? Sa grande sœur ne voulait plus entendre parler de cette dernière, et leurs parents avaient disparu depuis longtemps. Leurs frères avaient quitté leurs vies lors de leurs mariages respectifs. Il était impossible de contacter Harwyn, du moins à sa connaissance. Enfin, elle n'osait partager ses inquiétudes avec la principale concernée. De toute évidence, sa fille l'aurait envoyée sur les roses, prétextant une éventuelle maladie ou les Dieux seuls savaient quelles autres excuses.
Sept interminables semaines passèrent ainsi. Lana était désormais couchée en permanence dans son lit, recouverte de couvertures destinées à la protéger d'un froid qui la rongeait de l'intérieur. Sibil et les hommes étaient en état d'alerte. La jeune fille avait sensiblement fondu, son corps famélique et sa mine décolorée auraient affecté n'importe quelle conscience. Sa mère aurait tenté l'impossible pour aider sa fille, mais elle n'avait pas l'ombre d'un indice quant à une solution devenue urgente. Sa progéniture, l'une des plus puissantes femmes au monde, se mourait visiblement, et elle était parfaitement impuissante.
Harwyn devait revenir ! Mais comment le contacter ?
La maîtresse de maison entra dans la chambre de Lana, la mort planait dans la pièce. Une odeur désagréable, mélange de renfermé et de sueur, imprégnait l'air, malgré les efforts des hommes pour y remédier à l'aide d'encens. Les yeux fermés, Lana dormait. Les os de son visage saillaient sous les joues pourtant rondes de la jeunesse. Ses cheveux lisses étaient aussi ternes que sa peau fine, fragile, grisâtre. Depuis une semaine, elle ne s'était pas levée, malgré l'intervention de la soigneuse de la cité et celle de deux prêtresses de Tait la guérisseuse. Elles n'avaient trouvé aucune explication à son état de santé. Sibil devait donc tenter l'impossible. Elle ne survivrait pas au décès de sa fille. Impossible ! Pourquoi ce satané Harwyn n'avait-il pas pensé à un système de communication ? « Il n’a jamais demandé de ses nouvelles. C’est inadmissible quand même ! »
S'approchant du chevet de la mage, Sibil se prépara. Elle ne savait pas si son plan était fou, ridicule ou pertinent. Finalement, seule comptait la survie de sa fille unique. Elle devait tenter une expérience qu’elle espérait salutaire. Un pari, aussi dingue qu’il puisse sembler. « Rien à perdre. » Une larme coula sur sa joue, tandis qu'elle soufflait dans l'oreille de Lana. — Nectaline est une horrible femme. À cause d'elle, Chelaz est sur le point
de mourir. Tu dois le sauver, Lana. Tu dois intervenir !
Sibil retint son souffle. Guetta la moindre réaction. Ne remarqua aucun geste, aucun signe de la jeune fille. « Pitié Tait, vous ne pouvez pas la laisser partir ainsi. Je viens seulement de la retrouver ! » Sibil s'apprêtait à perdre tout espoir lorsqu'elle crut apercevoir un vif sursaut de la paupière de Lana. « Ai-je bien vu ? Ou est-ce mon imagination ? » Son cœur battait la chamade. Elle ne perdait rien à retenter, aussi s’avança-t-elle vers l’oreille de sa fille. Le temps se figea.
— Chelaz va mourir.
Lana ouvrit les yeux.
Sibil sursauta.
Les pupilles étaient dilatées. Ses lèvres se retroussèrent, puis sifflèrent si fort que sa mère serra les dents. Ce son était inhumain ! Avant que Sibil ait pu reprendre ses esprits, la mage se redressa. Les couvertures glissèrent de son torse. En dessous, seule une tunique blanche préservait sa pudeur. L'instant d'après, elle sautait à terre.
— Grands Dieux ! Lana !
Sibil, inondée de joie, voulut prendre la main de sa fille, qui se déroba. Elle ne cessa de l'appeler, mais la mage semblait imperméable à sa présence.
Soudain, Lana tourna la tête dans sa direction. Ses yeux flambaient.
Paralysée par l'effroi, muette, Sibil se tassa instinctivement. Elle songea à appeler ses maris en soutien, mais elle fut dans l’incapacité d’émettre le moindre son, de tenter le moindre geste. Qui était cette femme, devant elle ? Certainement pas Lana. Réquisitionnant toute sa force de volonté, elle réussit à émettre un murmure.
— Lana, c’est toi ? C’est toi ma fille ? Je t'en prie... assieds-toi.
La mage détourna le regard et sa mère perdit l'équilibre. Sans raison apparente. Affalée au sol, Sibil lutta de toutes ses forces contre une énergie invisible et écrasante. Ses lèvres se soudèrent. Puis elle ne songea plus qu'à maintenir sa respiration, en dépit de l'énergie qui l'étouffait et broyait ses poumons suppliciés.
La mage décharnée délaissa la femme paniquée pour se diriger vers la porte. « Lana, mais que fais-tu ?! Qu’est-ce qui lui prend ?! »
Lana sortit, et quelques secondes plus tard, Sibil entendit des cris. Une sourde panique l’enveloppa. « Seigneur, qu’est-ce que j’ai fait ? » Elle aurait dû contacter Harwyn, quelle sotte, mais quelle sotte !
Au son de nouveaux cris, ses yeux se révulsèrent. Elle eut une dernière pensée pour l'inexplicable muqueuse qui s'interposa entre elle et le reste du monde, avant de sombrer.
***
Nectaline Tiacquol recevait du monde pour le déjeuner. Organiser des banquets, elle adorait ! Gourmande, elle excellait dans l'art de la table. Elle savait qu’elle n'avait pas d'égale quand il s'agissait de régaler ses invités. En cette belle journée, à l'approche de la saison sèche, de nombreuses amies s'étaient déplacées afin de célébrer son trente-sixième anniversaire. Réunies autour de tables immenses dressées dans un jardin verdoyant malgré l'environnement aride, les convives appréciaient de nombreux mets et boissons en partageant les dernières nouvelles circulant dans la cité. Certains étaient assis, d'autres circulaient. Le sujet le plus abordé restait le mariage récent de leur hôte avec un tout jeune homme, qui, disait-on, assurait le service du banquet.
À proximité du buffet, Chelaz Tiacquol se concentrait sur son travail. Il tentait d'ignorer les potins. Les femmes avaient la désagréable habitude de parler sur les hommes comme s'ils ne pouvaient les entendre, alors qu'ils se trouvaient à portée de voix. Il n’en pouvait plus de les entendre répéter : « Il a un long nez », « Il devrait se muscler », « Il manque de raffinement, je trouve. » Si le jeune homme était habitué à ces manières, elles ne le blessaient pas moins.
Son mariage intéressait beaucoup de monde, seuls les Dieux savaient pourquoi, et il devait fournir d’importants efforts pour ne pas perdre sa concentration. Depuis leur mariage, sa femme le traitait correctement, sans aucune méchanceté. Il avait, pour la première fois de sa vie, son propre lit, un estomac rassasié et des temps de repos, puisque tous les huit jours il disposait d'une journée qu'il pouvait utiliser comme bon lui semblait. Un prodige à Farwel, il le savait.
Néanmoins, ces privilèges ne lui feraient jamais oublier une réalité à laquelle Lana l'avait sensibilisé. De l'autre côté du désert de Farwel, les hommes étaient libres. Chelaz restait un esclave. Un moins que rien. Enfin presque. Un moins que rien qui était devenu l’amant d’une mage.
Lana… il avait tenté plusieurs fois de la revoir, au marché. Parfois, des femmes l'observaient d'un œil méfiant, il avait simplement à baisser la tête et à étudier ses pieds, tout en les évitant. Pour le moment, il n’était pas parvenu à la retrouver. De plus en plus souvent, il s’interrogeait. Était-il vraiment opportun de la revoir ? Son dernier souvenir lui avait laissé un goût de perfection, ne risquait-il pas de tout gâcher ? Lana le savait bien traité, il devait lui laisser une chance de passer rapidement à autre chose même si, la connaissant, il n'était pas certain qu'elle le puisse vraiment. — Tu peux aller nettoyer cette bavure ?
Chelaz cligna des yeux plusieurs fois. Tristam, le second mari de Nectaline, un gars robuste mais d'un naturel doux, le regardait fixement. Il avait un air mécontent que le jeune homme ne lui connaissait pas. Le stress de l'événement, sûrement ?
— Tu rêves ? Tu bosses là ! Va nettoyer cette tache où j'en informe
Madame.
— Oui, bien sûr.
Le jeune homme savait que la menace était du vent. Non seulement Tristam ne lui aurait jamais créé de problème, mais en plus Nectaline ne devait pas être dérangée pour si peu. Chelaz ne savait pas depuis combien de temps l'homme l'avait abordé mais il se doutait que sa réponse s’était fait attendre.
Il sortit une serviette de sa poche puis s’approcha d'une table garnie de pâtisseries salées affriolantes. En son centre, il repéra la tache, probablement du vin hors de prix importé des Tanyos. Les femmes l’ignoraient superbement. Tant mieux. Du coin de l’œil, il en vit néanmoins une qui le fixait. Son cœur s'emballa quand elle s'approcha de lui. Grande, fine, un âge avancé qui ne faisait aucun ombrage à sa beauté naturelle. Ses rides aux coins des lèvres lui apportaient au contraire un charme certain. « Elle, elle a l'habitude de sourire. » Chelaz, mal à l'aise, se demanda ce qu'elle lui voulait. Il s’occupa de l’éclaboussure, et décida de l’ignorer. — Alors, cher monsieur, satisfait de votre mariage ?
Cette fois, il ne pouvait plus faire semblant. Il continua d’éponger le vin tout en la saluant respectueusement.
— Je n'ai vraiment pas de quoi me plaindre, madame.
Il fit semblant d'être accaparé par son travail. Il n'en menait pas large. Depuis quand les femmes abordaient ainsi les hommes pour discuter ? N'avait-elle pas un service à lui réclamer ? Étrange attitude dont il devait se méfier.
— Pour un homme, en effet, vous êtes bien tombé. Nectaline n'a pas les
manières rudes des autres femmes. Moi non plus d'ailleurs, je pense qu'on aurait tous à gagner à vous traiter mieux que nos bêtes. Et puis vous êtes plutôt beau garçon, le regard vif et intelligent, je regrette de ne pas vous avoir connu avant vos fiançailles.
Le visage de Chelaz rougit, évoquant la couleur de la tache qu'il tentait d'effacer.
— Je... madame...
— Allons mon garçon, un compliment ne vous tuera pas ! Appréciez-le. Au
fait, où est votre femme ?
— Je ne sais pas, madame, je vous prie de me pardonner. Elle doit être un
peu partout étant donné qu'elle reçoit du monde.
— Hum.
La belle fit semblant de réfléchir. Essayait-elle de prolonger la discussion ?
— En effet. Je ne l'ai toujours pas vue, je voudrais la remercier et la féliciter
pour son mariage si réussi. Vous ferez un excellent géniteur, quelle chance ! Elle aura de beaux enfants de vous.
Le garçon aurait parié qu'il avait viré cramoisi. Il n'y avait jamais pensé. Pourtant, Nectaline l'avait déjà pris à de nombreuses reprises. Des rapports physiques, néanmoins, qui n'arrivaient pas à la cheville de ceux vécus avec Lana. La dame touchait un point sensible. Après tout, Nectaline avait peut-être pris un époux jeune afin d'accroître ses chances de tomber enceinte une nouvelle fois : sur trois enfants, elle n'avait toujours pas de fille. Inconcevable. En tant qu'homme, on ne lui avait pas expliqué les intérêts de ses fiançailles, un secret qui ne regardait que sa mère, Zeneth G'nila, et sa femme.
— Eh bien, vous avez l'air occupé. Je ne vous importune pas davantage.
Bonne journée.
Sans un mot, le jeune homme regarda la belle femme s'éloigner. Il ne se sentait pas impoli d'être resté coi, après tout son statut inférieur ne lui permettait pas de bavarder sans compter ni mesurer ses mots. Pourtant, se mêlaient en lui un certain intérêt pour cet échange et son interlocutrice, et une réelle appréhension. Pour être franc, il devait admettre qu'une véritable panique se pointait. Un jour, il devrait assurer des tâches de père, et ce jour était pour bientôt. Allait-il représenter le premier maillon d'un changement de mentalité ? Les pères se chargeaient après tout exclusivement de l'éducation de tous les enfants pré pubères. Aurait-il le courage d'insuffler à la génération suivante le goût d'une autre mentalité ?
La journée était bien entamée lorsque l'hôte s'apprêta à prononcer son discours. Les divers présents devaient être listés avant qu'elle puisse remercier ses généreux donateurs. Profitant de l'événement, les hommes de Nectaline emporteraient discrètement les mets salés afin de les remplacer par les sucrés. Clou du spectacle, le gâteau d'anniversaire, un entremet au cacao, serait amené en fin de discours, devant une foule avide de le dévorer. Le cacao venait des Tanyos et coûtait une fortune. À Furlian, seules les familles les plus aisées pouvaient s'en procurer. Chelaz ne manqua pas de saliver lorsqu’il songea aux quelques miettes qu'il avait un jour pu dévorer dans les cuisines de sa mère. Il n'en oubliait pas le goût.
Nectaline arriva, superbement vêtue d'une robe légère et turquoise. Sa peau était sublimée par de nombreux onguents parfumés qui doraient davantage son épiderme entretenu. Ses bijoux se faisaient discrets, mais chacun valait son pesant d'or. Ses épais cheveux blonds, nattés sur le sommet de son crâne, étaient mis en valeur par un ruban discret. Elle se préparait à prendre la parole. Le silence se fit et les invités se rapprochèrent. Il s'agissait surtout de femmes généralement accompagnées par leur mari préféré, mais aussi de ravissantes jeunes filles. De rares petites filles se trouvaient devant cette foule massée et souriante, heureuse de faire la fête dans une demeure aussi renommée.
« Pendant que les hommes et les petits garçons suent à la maison », songea amèrement Chelaz, avant de se reprendre. Il devait se glisser derrière les convives pour accéder aux tables. Tristam n'allait sûrement pas le surprendre une deuxième fois en train de rêvasser. D'un pas léger, il tourna le dos au public de sa femme.
— Mesdames, mesdemoiselles ! Et leurs messieurs. Quel plus beau cadeau
pour moi que de recevoir des personnes aussi souriantes à l'occasion de mon trente-sixième anniversaire ! Cette année fut particulièrement riche pour moi.
Le jeune homme ne souhaitait pas en entendre davantage. Elle n’allait sûrement pas mentionner leur mariage, et il ne tenait pas à savoir comment il réagirait à son indifférence. Leur union avait plus d'importance pour lui que pour elle. Autant rester dans le doute. La voix fluette de sa femme l'aidait à l'ignorer et expliquait également le rapprochement constant des invités vers la maîtresse de maison.
Le garçon accéda à une table garnie de klusoffs, un biscuit originaire de Béral et fourré à la viande de baibur, un petit cochon musclé qui grouillait dans les montagnes. Sa viande modérément grasse était peu commune à Daléor, les cuisiniers l’épiçaient généreusement pour la confection du klusoff. Depuis son mariage, Chelaz avait eu l'opportunité d'aider les hommes à en mitonner. Le premier mari de Nectaline, un talentueux cuisinier, faisait la fierté de la maison et bénéficiait de privilèges remarquables pour un représentant du sexe faible. Il avait notamment droit à des journées libres supplémentaires chaque lune. Avec un peu de chance, Chelaz saurait trouver une place à ses côtés.
Le jeune homme saisit plusieurs plats avant de se tourner vers les cuisines. Délaissant le vaste jardin, il entra dans la maison par des escaliers extérieurs et laissa ses yeux s'habituer à la différence de luminosité avant de poursuivre son chemin dans le couloir. Devant lui, un autre homme acheminait également des plats. Il le connaissait uniquement de vue pour le moment, il était peu loquace avec le dernier arrivé dans la famille. Franchissant le seuil de la cuisine principale, Chelaz s'approcha des bassins destinés à la laverie. À l'instar des autres maris et des enfants de Nectaline, il déposa sa charge à l'intérieur d'un bac sans s'en occuper davantage. Suffisamment de vaisselle s'accumulait dans l'immense maisonnée, permettant aux hommes de nettoyer les ustensiles utilisés après le service. Revenant sur ses pas, le jeune homme détecta des pâtisseries parfumées sur un plan de travail. L'homme qui l'avait précédé déguerpissait déjà des cuisines, des galettes sur les bras. S'approchant des merveilles sucrées, Chelaz saisit le plat de mignardises. Certaines dégageaient une odeur de citron, lui humectant les lèvres. Tristam, chargé de plats, entra à ce moment dans la pièce et le jeune homme se précipita vers la sortie, un air indifférent plaqué sur le visage. L'honneur de transporter la crème des desserts, le gâteau cacaoté, reviendrait au premier et au second maris. Du coin de l’œil, il vit alors le gâteau, dressé majestueusement sur un solide plateau. L’arôme du citron fut balayé par la saveur du chocolat. Le temps que Chelaz quitte les lieux, il avait eu le temps d'imprégner son cerveau de ce parfum enivrant.
Une fois dehors, le garçon remarqua que le discours se poursuivait. Les hommes avaient encore du temps pour préparer les tables. En descendant les escaliers, il évita deux jeunes enfants Tiacquol pressés, et retourna sous les tentures blanches destinées à protéger les invités du soleil écrasant. Il déposa les mignardises, constata que tous les salés avaient été enlevés et s'apprêta à retourner en cuisine.
Au moment de partir, il ne repéra pas la petite fille glissée sous la table. Avant de comprendre, il se prit les pieds dans le petit corps qui avait eu la mauvaise idée de quitter sa cachette à l'instant où il se retournait. Ses pieds quittèrent le sol, et le garçon fut projeté tête la première, bousculant au passage son obstacle ratatiné sur lui-même.
Chelaz sentit aussitôt le goût de la terre dans la bouche, mais il paniquait pour une toute autre raison. L'instant d'après, un cri aigu raisonna dans ses oreilles et confirma son affolement.
— MÈÈÈÈÈRE !
Le jeune homme, le cœur emballé, effectua une roulade et réussit à se mettre sur les fesses. Les yeux exorbités, il orienta son attention vers la petite fille. Elle devait avoir dans les cinq ans, et elle se trémoussait en pleurant. Notant que le discours s'était interrompu, le garçon souhaita s'assurer du bien-être de la fillette, mais son corps refusait de bouger. Il était paralysé. La petite extériorisait pour lui ses propres sentiments épouvantés.
« Ho... non. »
— Ma chérie ! Oh ma pauvre enfant !
Une femme replète à la coiffure compliquée arriva en courant, sortant de la masse des invités. Son long voile rasait la terre derrière elle. — Ça va ? Qu'est-ce qu'il t'arrive ? — Le monsieur m'a bousculé !
La gamine pointa du doigt le garçon blanc comme un linge, responsable de son malheur. Le coupable crut défaillir.
— Ou l'inverse..., répondit ce qui semblait être l'un des pères de l'enfant,
qui la prit dans ses bras et la remit debout.
— Tu as du culot, toi, remarqua la mère. (Elle s’adressa alors à Chelaz) Des
explications, tout de suite !
Un étrange bourdonnement résonnait dans ses oreilles. Mais il ne s’agissait que de la foule, qui murmurait. De là où il se situait, Chelaz ne pouvait voir Nectaline, et l’incertitude l’empêchait d’organiser ses pensées. Il ne répondit pas assez vite. La femme reprit alors la parole et s'adressa à son mari sur un ton sec.
— Comment elle va ?
— Bien, madame. Plus de peur que de mal. — Et vous, vous n'êtes pas fou, maltraiter ainsi une enfant ? — Je... je...
— CHELAZ !
Il avait la désagréable sensation d’être au cœur d’une pièce de théâtre. Confus, il observa Nectaline s’approcher des quatre protagonistes du drame qui se déroulait sous les chapiteaux. Son ruban volait derrière sa tête. Le garçon riva son regard perdu dans ses yeux furibonds.
— Madame.
— Aucune explication. PATERN ?!
Le cœur de Chelaz fit un bond. Pourquoi appeler le premier mari ? Dans le silence qui suivit l'appel, les murmures prirent de l'ampleur parmi les invités. La désapprobation était évidente. L'excitation aussi. Un mari Tiacquol non sollicité s'avança.
— Madame, puis-je ?
— Parle.
— Patern arrive, il était en cuisine, sur une tâche délicate.
Effectivement, l'homme arrivait, ralentit par sa bedaine généreuse. L'air visiblement inquiet, le chef cuisinier obéit au signe de Nectaline et se planta, perplexe, devant la scène du drame. Chelaz n'avait toujours pas bougé. Ses jambes nues étaient recouvertes d'une terre rougeâtre, projetée par les gesticulations ambiantes. Le jeune homme entendit le murmure que sa femme glissa à l'oreille de Patern.
— Cinq coups de fouet. Il a bousculé la jeune Fartyrn.
Le cœur du garçon cessa de battre. « QUOI ? » — C'est une famille très importante pour notre ravitaillement journalier en
fruits. Ce qui s'est vraiment passé importe peu, hélas pour nous. Tu saisis, Patern ?
— Oui, madame.
Le terrible criminel n'arrivait toujours pas à organiser ses pensées. Ses oreilles perçurent l’approbation générale à l’annonce de la sanction, mais il ne la digérait pas. La famille de Fartyrn s'éloigna. Il vit la gamine lui tirer une langue rosée tandis que sa mère gardait la tête haute. Le père resta de marbre. Patern entra à ce moment dans le champ de vision du garçon. — Debout Chelaz. Près du mur.
L’interpellé leva un regard ébahi vers son interlocuteur. Le visage de ce dernier cachait bien mal ses émotions. Le premier mari n'était pas ravi, mais alors pas du tout. Chelaz se releva péniblement, les jambes flageolantes, et réalisa enfin ce qui l'attendait. Tel un automate, il s'avança vers la demeure devenue en un instant le symbole d'un véritable cauchemar.
Devant des dizaines de personnes, il allait être battu. « Devant des dizaines de personnes ! » La honte le consumait autant que l’appréhension de la douleur. Il n'en voulait pas à la petite fille, mais à la raison. « Pourquoi ? » Ce n'était guère le genre de Nectaline... « Parce qu'elle n'a pas le choix », soufflait sa conscience. Sa femme était tenue au regard de tous à la tradition. Le jeune homme avait le sentiment que son cœur allait briser ses côtes à force de les marteler aussi férocement.
Le mur immaculé, chaud, lui fit face.
— Ta tunique.
La voix de Patern provenait de derrière lui, mais Chelaz n'osa pas le regarder. Ses pupilles dilatées se contentèrent de fixer le mur. Docile, il enleva son haut, le tendit à Patern, et les rayons du soleil mordirent immédiatement sa peau de miel. Levant les bras, il posa doucement les mains sur le mur.
Les rayons ne le brûlaient pas autant que la honte. Tout semblait si irréel. Le temps s'arrêta alors et il attendit le premier coup. Ce dernier ne se fit pas attendre. Le temps d'inspirer, un instrument de souffrance heurta son dos.
Il retint son cri, se mordit les lèvres pour supporter la douleur vive mais tolérable qui irradia dans tout son corps. « Des lanières, il y a des lanières ! » Il avait à peine entendu le bruit de leur contact avec sa peau, et n'accordait guère plus d'attention au silence pesant qui s'était abattu dans le jardin. Une seule chose comptait : surmonter la douleur, rester stoïque.
Puis avant même que ses nerfs se calment, le second coup tomba. Cette fois, il faillit hurler, mais ses lèvres tinrent bon. Il sentait son squelette vibrer, son souffle s’échapper de ses poumons. Le temps s'étira et pour supporter l’instant, Chelaz concentra ses pensées sur le nombre de coups restants. Plus que trois. Il sentit un liquide chaud s'écouler le long de son dos, irritant ses plaies. Il sentait également sa peau à vif, les regards qui se posaient dessus. Puis les lanières entrèrent à son contact pour la troisième fois.
Chelaz sentit le feu traverser sa peau, meurtrir sa chair et caresser ses côtes. Crier l'aurait aidé, mais il devait absolument tenir jusqu'à la fin ! Ses oreilles perçurent un hoquet étouffé dans la foule, les respirations sifflantes, et enfin le son des lanières qui reprenaient leur élan. « Plus que deux ! »
Une nouvelle fois, elles frappèrent, et la souffrance fut telle qu'il retint son cri de justesse. Les traînées qui coulaient dans son dos accélérèrent, franchirent la frontière des reins et tombèrent en gouttes sur ses mollets. Serrant les dents, le jeune homme avait l'impression de sentir le goût ferreux du sang dans sa bouche. Toujours le silence, omniprésent, témoin supplémentaire et sadique de son calvaire. « Plus qu'un… »
Sa tête bourdonnait méchamment, la brûlure le dévorait. « Allez ! » Il fallait que l'homme frappe, il fallait en finir. L'attente était insoutenable, autant que les coups, autant que la foule de spectateurs. Oh, comme il les haïssait ! S'il en avait eu l'énergie, il aurait hurlé pour que Patern achève sa sale besogne. Mais il devait garder ses forces pour ne pas céder aux cris. « Pitié ! Allez... »
Il aurait pu pleurer, non de douleur, mais de frustration. Que se passait-il ? Il ne voulait pas entendre les bruits environnants. Il voulait juste que tout s'arrête, que le coup le morde une dernière fois, qu'il le délivre de son attente. Mais rien ne se passa. La tête presque collée contre le mur, le jeune homme soufflait. Évitant de penser à la douleur, il tenta de dépasser ses souffrances et d'ouvrir ses sens à son environnement.
***
À un pas de lui, Patern ne faisait guère plus attention au jeune homme. Muet, le fouet pendant en bout de bras, il assistait à la scène que chacun, hormis Chelaz, pouvait observer.
Parmi les personnes présentes dans le jardin ou au seuil de la maison, parmi les voisins du domaine, et même parmi les spectateurs des zones plus reculées dont l'angle de vue permettait de voir le phénomène, une seule expression s'affichait. La stupéfaction.
***
Chelaz sentit peu à peu une autre forme de chaleur embraser son dos, sa nuque et son crâne. Un imprévu ? Patern ne frappait plus. Il se força à réactiver son ouïe. Pourtant, il n’entendait rien, rien d'autre qu'un bruissement étouffé. Utilisant ses dernières ressources, il tenta de se retourner. Ses blessures le faisaient souffrir, et s'ouvrirent davantage lorsqu'il finit par bouger le haut de son corps. Inspirant profondément, il gémit et se retourna d'une traite.
Une lumière l'aveugla alors, le força à placer ses mains devant ses yeux. La chaleur était presque insupportable, mais n'égalait pas celle de ses meurtrissures. Doucement, il descendit ses doigts, ouvrit ses paupières, et s'habitua à la lumière. Lorsqu'il prit conscience de la scène dont il était témoin, il faillit basculer en arrière, avant que le contact du mur ne lui rappelle ses blessures. Dans un cri libérateur, il réussit à maintenir son regard droit devant lui. Ce qu'il voyait ne pouvait être réel.
« Merde... mais qu'est-ce... »
À une dizaine de pas du sol, proche des tentures blanches, une immense forme flottait. Une forme flamboyante comme le soleil. S’agissait-il d’un oiseau ? Apparemment pas. Elle se déployait en langues à chaque extrémité. On aurait dit un brasier au comportement inhabituel, si ce n'était la forme familière et pourpre qui en occupait le centre. Son visage, si tant est qu’il y en ait un, n'était qu'un gouffre de feu jaune d'où se dégageait une énergie colossale. Elle semblait regarder dans une direction bien précise.
« Dieux, elle me regarde ! »
Chelaz retint son souffle. Ses membres étaient aussi paralysés que ceux de la foule qui n'avait pas bougé d'un iota.
L'ovale jaune avait l'air de l'observer, il aurait parié sa vie qu'elle l'étudiait sous toutes ses coutures ! Ses langues horizontales battaient doucement l'air, telles deux paires d’ailes titanesques et enflammées. La langue verticale qui partait vers le ciel se terminait en une extrémité plus élargie et recourbée vers l'avant, mais ce qui affolait davantage Chelaz était la direction empruntée par cette extrémité. Elle suivait les gestes de la... tête. Le jeune homme oublia de respirer.
Le temps se suspendit.
Chelaz ne sentait même plus son corps blessé. Il avait oublié où il était, sa situation ou même qui il était. Une certitude, il était le témoin d'un spectacle impossible. Dans cette bulle temporelle, la vie était figée.
« Lana... c'est toi ? »
Un son finit par déchirer la surface de cette bulle. Dans la foule, une voix aigüe s'éleva, faisant sursauter le jeune homme. — C'est quoi, papa ?
Soudain, le temps reprit son cours, mais certainement pas un cours normal. Il emprunta un rythme invraisemblable, comme s'il tentait de récupérer ce qu'il avait perdu.
Avant qu'il ne puisse reprendre son souffle, Chelaz dut fermer les yeux et serrer à nouveau les dents. Face à lui, l'énergie qui les dominait vira au rouge profond, se tassa sur elle-même. Il dut placer ses bras devant lui pour ne pas risquer de prendre feu sous la chaleur torride qui l'enveloppa, aussi brusquement que si on l'avait directement mis au contact d'un brasier. Ses poumons explosaient.
Dans la foule, plusieurs personnes imitèrent son geste.
Après s'être tassée, l'énergie vira au noir. Un hurlement transperça le rassemblement et provoqua un choc général. Plusieurs enfants se mirent à pleurer, des adultes reculèrent. Les réactions n'eurent pas le temps de prendre plus d'ampleur.
En un instant, la titanesque énergie se déploya.
Chelaz vit, derrière ses paupières quasiment closes, le monde disparaître derrière un mur flou et opaque.
En une seconde, le monde explosa. L'énergie libéra une vague brûlante et mouvante.
En cinq secondes, la vague se propagea sur des milliers de pas à la ronde. Elle fut immédiatement suivie de plusieurs nouvelles vagues, toutes aussi puissantes et destructrices.
Tout ce qui était présent dans la zone disparut dans le nuage de feu dévorant. Les remparts de Furlian furent parfaitement inutiles à protéger la cité.
Les terres de feu s'embrasèrent.
***
Très loin de Farwel, elle se réveilla.
Une énergie dévastatrice venait de se déchaîner. Son empreinte, elle la connaissait.
Elle grogna de mécontentement. Trop loin. Elle était trop loin. Impossible de savoir. De localiser. L’énergie s’évaporait déjà.
Elle se releva quand même, trop perturbée pour continuer à dormir. Elle finirait par la retrouver, elle ne devait pas s’inquiéter. Une douce chaleur envahit sa large poitrine.
En attendant, elle avait du travail.
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