Les Mémoires Oubliées - Tome 1: Les Chimères d'une étincelle (French Edition)
Chapitre 5
Netam
« Si je devais résumer Netam en un seul mot, je l’associerais au chaos. Nul maître ni serf ne reste longtemps à sa place. La vie ne tient qu’à un fil, celui de la chance. Grâce à elle, il est cependant possible de naître démuni et de trépasser dans une baignoire de richesses. Finalement, la chance ne suffit peut-être pas. Les harceks doivent également posséder l’intelligence »
Les pérégrinations d’une Sokalienne, p.771
Gus observait discrètement l'ailée, tandis qu’elle dormait. Enveloppée dans ses ailes repliées, elle était resplendissante. La couleur du feu se reflétait sur les plumes noires et brillantes, donnant à leur propriétaire une beauté hypnotique.
Le gnome ne réalisait toujours pas sa chance. Quatre jours s’étaient pourtant écoulés depuis l'altercation avec les harceks. Il avait non seulement eu la vie sauve, mais en plus sa sauveuse assurait sa sécurité jusqu'à Bersch. En échange, il n'avait pu lui livrer que quelques informations incomplètes. Mais ce qu'il avait pensé être des breloques s'étaient révélées fondamentales, pour elle.
Il baissa alors la tête, penaud. L’ailée noire lui avait sauvé la vie, et pourtant il devait lui mentir. De nombreuses vies dépendaient de sa discrétion, dont la sienne. Et encore, il ne connaissait pas tous les détails.
De son côté, il avait beau tenter de la faire parler sur elle, la jeune femme restait un mystère. Elle s'était cantonnée à un statut d'exilée en mission, « à la recherche d'informations ». Il n'avait pu en savoir plus, sa ruse n'étant d'aucune utilité face à la perspicacité évidente de sa compagne. De plus, il sentait sa méfiance, discrète mais bien réelle. Il ne pouvait l'en blâmer. Après tout, elle ne lui devait rien.
Après un dernier regard pour sa nouvelle compagne de route, Gus décida de se pelotonner sur son manteau. Lui qui craignait d’affronter une insomnie, il sentit l’appel irrésistible du sommeil. De toute évidence, il se savait en sécurité.
***
Célestine ne quittait pas ses parents du regard, tordant le cou pour scruter derrière elle. L'ailée étrangère lui serrait le bras trop fort, ça lui faisait mal. Elle ne voulait pas partir, mais ses parents lui demandaient de le faire. Ils lui avaient dit qu'elle deviendrait une personne importante, mais elle s'en moquait, elle voulait juste rester avec eux ! Alors, ils lui avaient promis qu'ils seraient toujours là, elle n’avait qu’à fermer les yeux.
Ils avaient promis.
Ça lui avait donné le courage de partir.
Mais une nouvelle idée lui traversa soudain l’esprit. Et si ses parents ne voulaient plus d'elle à cause du gros chat qui avait ravagé leur appartement ?
Elle freina des quatre fers et s’arrêta.
— Vous m’aimez plus à cause du chat ?
Mines stupéfaites. Ils s’avancèrent vers elle. L’étrangère lui lâcha le bras, tandis que sa mère s’accroupissait devant elle. — Célestine, c’est exactement l’inverse. Tu es notre fierté. Notre étoile,
notre joie. Pour toujours. Mais tu ne peux pas rester ici, sinon tu seras malheureuse. Là où tu vas, tu vas apprendre tellement de choses qu’un jour, tu pourras revenir. C’est toi qui le décideras.
La petite passa une main sous son nez, qui coulait. — Là où je vais ?
— Une école. C’est comme pendant tes études, sauf que tu seras entourée
de plein d’autres enfants.
— Mais alors, pourquoi vous ne venez pas avec moi ? Vous seriez là le soir. — Ceux qui n'ont pas de magie en eux ne peuvent se rendre dans ta future
maison. Et puis elle se trouve très, très loin d’ici. Mais n'oublie pas, nous t’accompagnerons quand même. Nous serons là. Tu ne l'oublieras jamais, n’est-ce pas ? Promets-nous.
La petite fille continuait de lutter contre les sanglots. Mais elle devait être forte, car ses parents étaient fiers d'elle. Elle était leur étoile, ils l’avaient dit !
— Je vous promets. Vous êtes là, et aussi là, ajouta-t-elle en posant sa
propre main sur celle de sa mère.
Ils la serrèrent alors dans leurs bras, avant de se relever. L'étrangère n'avait pas émis un son, la petite l'avait presque oubliée. Elle avait un visage tellement inexpressif ! Pourtant, Célestine Viss'Line voulait croire qu'elle était triste pour elle. Puis elle regarda à nouveau sa famille, et en les observant, elle sentit les larmes revenir.
— Vous êtes là. Hein ?
L'étrangère lui prit la main, mais cette fois-ci sa poigne ne lui fit plus mal. L'instant d'après, elle avait décollé, arrachant la petite au seul endroit qu'elle connaissait.
« Vous êtes là. »
Célestine pleura sur la totalité du trajet. Elle en oublia la douleur subie par ses petites ailes.
« Vous êtes là... non ? »
Une douleur à la jambe la réveilla. Hébétée, Célestine eut du mal à discerner son environnement derrière le voile opaque qui embrumait sa vision.
— Madame ! Vous revoilà. Ne m'en voulez pas mais vous sanglotiez
tellement...
« Hein ? » Arquant le cou, la jeune femme distingua une forme minuscule penchée au-dessus de ses jambes. L'instant d'après, elle était debout, les muscles tendus, prête à réagir en fonction du danger qu'il lui restait à estimer.
— Ola, du calme ! C'est moi, Gus, le gnome. Vous m'avez sauvé la vie il y a
cinq jours !
— Gus ?
Ce nom lui remémora l'ensemble de sa situation. Confuse, nauséeuse, elle était victime d’une désagréable révélation. Elle avait perdu le contrôle. Comment ?
« Quel stupide rêve ! »
Célestine descendit son regard sur la cause de son réveil brutal. Au fond d'elle, elle lui en était reconnaissante. Des larmes séchées irritaient ses joues. Elle passa la paume de sa main par-dessus, espérant les faire disparaître, avant de croasser :
— J'ai fait un rêve assez... particulier. Merci pour le réveil. — C’est normal. Excusez-moi encore pour le coup de pied, vous ne
m'entendiez pas, mais vous pleuriez si fort. Je ne savais pas quoi faire d'autre, je n'allais pas vous laisser dans un tel état, si ?
— Hum, oui, certainement. Pas.
Humiliant. Non, pire. Exécrable. Elle devait reprendre le contrôle. Elle se redressa brusquement puis, gonflant le torse, elle œuvra à afficher un visage impassible et à dissimuler ses tremblements.
Au loin, les premières lueurs de l'aube illuminaient le ciel. Dans la journée, ils atteindraient Bersch. Enfin ! Célestine se sentait reposée, malgré son sommeil agité. Il était temps de repartir. Son humeur s’en trouva légèrement rehaussée.
— Vous sentez-vous d'attaque pour poursuivre notre route, Gus ? Nous
serons à destination dans quelques heures. Je ne voudrais pas vous bousculer.
— Ça ira. J'ai hâte de retrouver un vrai lit, un vrai matelas et de bonnes
couvertures dans une auberge. Les nuits sont fraîches, dans ce coin du monde. Normalement, vos… sanglots ne m’auraient jamais réveillé, mais je dors assez mal en ce moment.
— Dans ce cas.
La jeune femme entama le paquetage de ses affaires. Elle n'était pas contre un lit confortable, même si ses ailes lui fournissaient une compensation idéale contre le sol rude et froid. Son rêve absurde était-il lié à son inconfort ? Cela rendait la fin de ce périple d'autant plus urgent.
Elle aida le gnome aux yeux cernés à éteindre les dernières braises du feu, puis les deux compagnons se dirigèrent plein ouest. La lumière du soleil finit par s’imposer, tandis que la silhouette d'une cité étalée apparaissait au loin.
Tous les regards convergèrent dans leur direction lorsque les compagnons franchirent l'une des entrées de la cité-état. Les remparts, protégés par un effectif risible de gardes, étaient relativement épais, mais Célestine doutait de l’efficacité de leur entretien. Que de négligence ! Le lierre et les ronces envahissaient chaque pierre, chaque interstice du mur. L'ailée noire était consternée en observant les sentinelles circuler sur le chemin de ronde. Elle ne risquerait même pas sa peau en s'adossant à l’ouvrage. — Vous attirez l'attention, pour sûr.
Baissant le regard, l'ailée constata que Gus la contemplait d'un œil malicieux. Un coup d’œil circulaire confirma ses propos. Il n'exagérait pas. De nombreux harceks, beaucoup d'humains, mais également des gobelins, des nains et un satyre - « Un satyre ? » - s'intéressaient aux nouveaux venus. Les humains étant l'espèce la plus répandue à Daléor, leur effectif ne la surprenait pas. Cependant, la présence des gobelins et du satyre la prit au dépourvu. Les premiers quittaient rarement leurs contrées. Dans les montagnes de Béral, ils géraient les affaires internes tandis que les nains s'occupaient des marchés étrangers. Quant aux satyres, sans être autant casaniers que les ailés d'Âgairia, ils n'étaient pas réputés pour leur mobilité géographique. Finalement, Bersch se révélait bien plus intéressante que prévu, un nid à rumeurs en perspective qui nourrit les espoirs de la jeune femme.
— Nous risquons de nous faire rapidement aborder. Attendez-vous à tout,
une ailée noire aussi loin de chez elle, pied au plancher, c'est aussi intrigant qu'un sac de pierres précieuses dans les bras d'un mendiant.
— Que je sois flagellée s’il me reste quelque chose à apprendre sur les
terrestres. Ne me prenez pas pour une ignorante, Gus.
Le gnome était loin d'avoir acquis sa confiance, et elle n'était pas près de lui révéler son riche passé. Elle comptait tout de même bien faire comprendre au coursier qu'elle n'était pas n'importe qui. Elle ne supporterait pas longtemps ses conseils : il enfonçait des portes ouvertes ! Heureusement, sur un hochement de tête, Gus manifesta son approbation. Il semblait distrait par le dédale de rues qui leur faisait face. Devant l'hésitation de son compagnon de route, la jeune femme proposa un vol d'éclairage.
— Non, ça ira, je vous remercie mais je connais ce labyrinthe par cœur. Je
réfléchissais simplement au trajet le plus... tranquille pour rejoindre mon auberge favorite, La termitière.
— Un nom ravissant.
— Ah vraiment ?
Le gnome afficha son étonnement. Passablement exaspérée face à tant de naïveté, Célestine prit sur elle et résista à l’envie de railler la seule source d'information dont elle disposait.
— Non, je plaisante. Ce qui n'arrive pas souvent. Elle est si fantastique que
ça votre auberge ?
— Ils servent les meilleures brunes au monde, les bagarres sont rares et les
rumeurs circulent aisément, dans une telle allégresse. Et concernant mes propres affaires, il s'agit du coin à fréquenter pour embaucher des mercenaires.
— Dans ce cas...
Gus sourit. Puis il se concentra sur le trajet le plus opportun, avant d'opter pour la voie la plus à gauche. Cette dernière était particulièrement riche en commerces, au détriment des habitations, et selon lui, les professionnels au travail n'avaient pas le temps d'espionner les promeneurs. Difficile d'en espérer autant des vieillards inactifs qui occupaient leurs journées à radoter aux fenêtres et portes d'entrée.
Célestine pensait tomber sur un trou à poivrots, mais finalement, La termitière portait mal son nom. Arrivée devant elle, l’ailée se trouva décontenancée.
La façade de l'auberge, aussi haute qu'étroite, coincée entre deux bâtiments plus petits, affichait une multitude de fenêtres. Avec sa couleur beige, l'établissement évoquait vaguement une termitière. Mais l'emploi du terme rustique ne convenait pas. Célestine songea plutôt à un arbre sans branche mais pourvu de petites cavités propices aux aérations de la faune qui l'habitait. Les petites fenêtres étaient rondes, profondes et disposées de façon à laisser entrer une quantité de lumière optimale. L'entrée, simple, attirait le regard des passants grâce à une enseigne originale. Le nom de l'auberge y était écrit à l'aide de branches taillées et teintes dans des couleurs chaudes.
Les deux voyageurs pénétrèrent sans tarder dans l'intrigante termitière. L'ailée dut se baisser pour ne pas frôler de ses hautes ailes le porche rugueux aux finitions douteuses.
Plus d’une heure s'était écoulée depuis leur arrivée. La termitière leur apporta bien plus que l'ancienne mage n'aurait osé l'imaginer. Assise à une table haute en compagnie de son co-équipier débrouillard, la femme ailée sirotait silencieusement une mousse sombre et amère. « Savoureuse ! »
Autour d'eux, l'ambiance battait désormais son plein. Le soleil atteignait son zénith, appelant à l’apéritif avant le temps consacré au déjeuner. Harceks, humains et nains représentaient la majeure partie de la clientèle, mais deux graffins, une femelle et un mâle, servaient au bar principal. Selon Gus, cette phase de la journée était propice pour la récolte d'informations. En attendant midi, les deux camarades n'avaient nullement chômé car les mercenaires les plus sobres se présentaient avant le déjeuner.
En retrait, l'ailée avait suivi avec attention les négociations menées par le gnome en quête de protection. Elle serait intervenue à la moindre altercation, malgré les arguments de Gus qui se prétendait expérimenté dans les pourparlers. De table en table, serpentant à travers les nombreuses colonnes de l'auberge, il avait fini par trouver son bonheur. Deux nains se rendaient justement à Béral. D'après ce qu'avait pu comprendre l'ailée, ils revenaient d'un long périple. Ils comptaient justement offrir leurs services contre quelques pièces rutilantes, lors de leur étape à Bersch. Jugeant leur mine sérieuse, l’ailée avait laissé l'entretien se conclure sur un accord. Gus et les nains partiraient au petit matin.
Mais pourquoi le sort du gnome l'intéressait-il autant ? Ce gnome allait disparaître de sa vie aussi vite qu'il y était entré !
En fait, il lui plaisait de plus en plus. Il était simple, malin. Un esprit optimiste et une agréable compagnie. Surtout, il apprenait vite. Elle savait qu'il s'agissait d'un ressenti très personnel. L'ailée avait connu quelques compagnies supportables dans son ancien foyer, pour la plupart il s’agissait des autres ailés. Ils avaient toujours pu compter les uns sur les autres, guidés par leur sentiment d’appartenance à une espèce marginalisée. Une relation dont elle admettait ressentir une bribe depuis sa rencontre fortuite avec Gus. Elle soupira.
« Ma vieille, je ne te reconnais plus. Il n’y a pas six lunes, ce nabot ne t’aurait inspiré que pitié, au mieux du désintérêt. »
Mais si elle pouvait mentir aux autres, se mentir à soi-même se révélait plus complexe. Secouant la tête, la jeune femme recentra son esprit sur son environnement.
Le gnome en avait terminé avec les nains. Il s’approcha d’elle puis déposa son chargement aux pieds de la chaise. « Ses topinambours ne ressembleront plus à rien, quand il arrivera à Béral. »
L'informant de son contrat avec les nains, Gus lui proposa alors de réserver une, et seulement une chambre pour la nuit. Scandalisée par la proposition, Célestine afficha son désarroi. Elle s’apprêta à l’allumer, quand il répliqua :
— Nous aurons deux lits séparés, ne vous en faites pas ! L'auberge est sûre,
mais... enfin…
Célestine nota qu’il se trémoussait. Puis, inspirant, le gnome lâcha
d’une traite :
— Enfin voilà, je connais Bersch et vous risquez d'être ennuyée dans la nuit
si vous restez seule !
Elle n'en crut pas ses oreilles. « Ils sont tous fous, ici ? » Sa voix se fit plus menaçante qu’elle ne l’aurait voulu.
— Alors, ils le regretteront.
Le gnome planta son regard dans le sien :
— Je vais être honnête avec vous. Je n'ai pas peur pour vous... j'ai peur pour
les quelques sots qui oseront toquer à votre porte. Vous risqueriez d’avoir des ennuis pour ça, et je voudrais vous les éviter.
« J’aurais tout entendu ! » Célestine ne put calmer sa colère croissante. — Eh bien, qu’ils viennent ! Je suis la plus dangereuse ici, mais si
quelqu'un est assez dément pour venir me déranger, je réglerai mes comptes en privé.
Gus ne parut pas convaincu. Il froissa son nez, ce qui lui donna un charme exquis. La colère de l’ailée s’envola.
— Oh, et puis, Gus, si je peux me permettre… j’ai plus de raisons de m’en
faire pour vous que l’inverse.
Elle obtint gain de cause. Lorsqu’ils réservèrent leurs chambres, la graffine du bar leur proposa de les visiter et d’y déposer leurs affaires. Dans les escaliers, ils tombèrent nez-à-nez avec l'aubergiste. Ce dernier, à la vue de l'ailée noire, décida de prendre en charge leur visite.
Célestine comprit un peu plus tard l'inquiétude de Gus : aucune chambre n'était pourvue de serrure. Les clients devaient cacher leurs affaires personnelles dans un coffre cadenassé dont ils choisissaient la combinaison. Selon l'aubergiste, un graffin au ventre rebondi, leurs affaires seraient en sécurité. La nuit, une dizaine de croque-balles veillaient, or ces canidés étaient aussi fournis sur le plan de la dentition que sur le plan de l'ouïe. — Certains maîtres-balles ont déjà perdu des membres, dans le meilleur des
cas, expliqua l'aubergiste. Les croque-balles ne lâchent prise que lorsqu'ils le décident ou que quelqu'un se charge de les liquider.
Médusée par la méthode, l'ailée noire fut néanmoins rassurée pour Gus et ses topinambours rabougris. Elle avait vérifié la présence d'une fenêtre dans sa chambre, et comptait bien prendre son envol si le besoin s'en faisait sentir. Quant à ses maigres affaires, elle dormirait avec.
Une demi-heure plus tard, ils étaient retournés à l’étage réservé à la restauration. L’heure du déjeuner avait sonné, plus une table n’était libre. Les compagnons se retrouvèrent entourés de bruits et d’odeurs déplaisantes, et Célestine lutta pour ne pas se précipiter au grand air.
Pire que tout, elle devait supporter les regards intrigués et les commentaires salaces. Elle n’appréciait pas plus la présence de clients trop proches de sa chaise, mais elle allait devoir faire avec. Pour oublier son inconfort, elle se força à épier les conversations. Le vacarme n’aidait pas vraiment, mais au bout d’un moment, elle saisit une conversation en langue shildile et se concentra dessus. Il s’agissait de trois voix peu discrètes, deux masculines et une féminine.
— C'est pas croyable quand même ! Vous verrez, à la prochaine saison on
n'en saura toujours pas plus sur ce qui a bien pu se passer.
— Je suis sûre que les humains le savent, intervint la voix féminine. Ils
nous cachent tellement de choses. Ils complotent, ils intriguent, et ils pinaillent entre eux sans qu'on n'en sache jamais rien !
— Bah... après c'est peut-être le seul truc que les humains gardent pour eux.
Après tout, ça se passe que chez eux.
— Ouais... il paraît, confirma la première voix.
Célestine sa cala mieux sur sa chaise et tendit davantage l’oreille. « Eh bien, qu’est-ce qui peut bien se passer chez les auto-proclamés maîtres de l’univers ? »
— Enfin, ça c'est ce que vous croyez, c'est que ce qu'on a entendu ! s'énerva
la femelle. On ne sait rien, j'vous le dis. Alors, on peut bien imaginer que les humains, ou peut-être même les conseillers savent des trucs, tout est possible. En attendant, nous, comme d'hab’, on reste en retrait. Si ça se trouve, c’est la fin du monde, et on la verra arriver comme d'vieux ermites !
— C'est pas faux ! Ça m'énerve !
— Ouais !
Ce trio parlait et réagissait comme des enfants ! Ils insupportaient l’ailée, qui s’interrogea un bref instant sur la pertinence de sa surveillance. Mais ils avaient mentionné les conseillers…
— C'est la première fois qu'on entend un truc pareil ! Plein de petits mages
sont rentrés chez eux, et il paraît qu’ils ne sont plus des mages. Qu'est-ce ça signifie ? On nous cache ce qui s'est passé. En plus, dans quelques années, y aura pénurie de conseillers. Et là, on fera quoi ? Tout le monde
va s'étriper. À condition qu'on survive jusque-là, que c'qui est à l'origine de leur bordel ne nous retombe pas bientôt sur la tronche.
Douche froide. Étourdie, Célestine dut agripper le dossier de sa chaise pour ne pas tomber.
— Rah ! Je donnerais tout pour que le monde entier sache ça ! On dirait que
tout le monde s'en fout ! Même les humains, ils s’en foutent ! J'peux pas les saquer.
— Comment tu sais ça, toi ?
— Eh, j'ai mes sources, t'oublies à qui t'as affaire. — T'as des humains dans tes clients ? Ou c'est qu'un seul qui t'a raconté
ça ? C'est p'être un ermite, tu sais pas. Ou un humain de Sherval. Sont paumés ceux-là. Sont fauchés. Comme nous.
La conversation était incongrue, mais le sujet garda l’ailée en alerte. Avec un peu de chance et une intervention divine, si cela pouvait mener quelque part…
— Haha ! Même s’il vient de Sherval mon client, faut bien qu'ils revendent
mes produits, non ? Y a pas plus au courant qu'ces gars-là.
— Si tu le dis...
— Bon, c'est pas que je m'ennuie mais j'ai faim moi, soupira la femelle. Y
en a pas un pour me commander à boire ?
— À manger t'veux dire ?
— Leurs mousses noires, c'est de la nourriture, crois-moi. — T'en prends trois, frangin ?
— Toujours moi...
Célestine entendit une chaise bouger, puis elle put observer le shildil invité à passer commande. Elle réfléchit sans le quitter du regard. « Ainsi, même eux en ont entendu parler. Ce n’est donc plus un secret, si ça l’a été un jour. »
L’homme-lézard aux écailles bleutées passa sa commande. Son allure de combattant pouvait inquiéter, mais lorsqu’on apprenait à connaître son peuple venu des glaciers méridionaux, on ne les craignait plus. Ils étaient stupides et naïfs, aussi s’ils avaient eu vent des complications survenues à l’Académie, elle pouvait conclure que tout le continent était au courant.
Le shildil revint, les bras chargés de mousses. Dès qu’il fut installé, elle l’entendit s’exclamer :
— Vous avez vu l'ailée noire ? J’en avais jamais vu !
— Ouais, je croyais presque que c'était une légende. Comme c’est laid !
Mais j'aimerais bien savoir voler.
« Mais quel con ! »
— Qu'est-ce qu'elle peut bien faire là ?
Célestine commença à se sentir mal à l'aise. Elle avait beau dénigrer les shildils, elle n’apprécia pas d’être subitement le centre de leur attention. — Elle sait peut-être des choses, elle ?
L'ailée noire donna l’impression de s’intéresser à sa propre mousse. De toute façon, elle en avait assez appris. Si elle les ignorait, ils passeraient à d’autres sujets.
Quelle était cette information, ce « truc » qui ne se passait que chez les humains ? Ou s’agissait-il de foutaises, une invention des shildils apte à épicer leur vie insipide ? Les connaissant, il pouvait également s'agir d'un détail futile.
— Madame ?
Sursautant, l'ailée noire reprit brusquement conscience de son environnement. Devant elle, Gus la regardait avec inquiétude. Il avait la main posée sur la sienne. « Comment ose-t-il ! » Elle crissa des dents : — Votre main, Gus.
— Oh ! Veuillez m’excuser.
Il retira sa petite patte et, perturbé, la cacha sous la table. Célestine éprouva une fugace sensation de culpabilité. Elle leva les yeux au plafond. — Pardon, vous m’avez surprise, c’est tout. — C’est que j'ai entendu quelque chose qui pourrait vous intéresser.
Voulez-vous m’écouter ?
Célestine s’en réjouit. Non seulement cela lui permettait de se changer les idées, mais si elle pouvait aussi en tirer une information ou deux… — Je suis tout ouïe.
Le gnome redressa le dos, se repositionna sur sa chaise puis joignit ses mains devant son nez. « Ah, on sent la posture du professionnel. » — Les elfes ont une nouvelle conseillère. Je n'y aurais prêté aucune
attention si je n'avais pas entendu qu'elle leur mènerait la vie dure… grâce à des moyens assez particuliers. D'après ces nains, là-bas (Il les lui désigna discrètement par un geste du menton), elle peut deviner les véritables intentions des gens autour d’elle. Elle aurait trié les proches des reines sœurs dès sa prise de poste. Toute la cour royale a été purgée.
L’ailée ouvrit légèrement la bouche sous le coup de l’émotion. Avait-elle raison de se réjouir ? Il lui fallait vérifier :
— Elle peut deviner ? Vous pouvez préciser ? — Je ne fais que vous répéter ce que j’ai entendu. Je me suis dit, à tout
hasard... et si elle pouvait vous aider à trouver celui ou celle que vous cherchez ? Si elle peut sonder l'esprit des gens, elle possède peut-être des informations qui pourraient s’avérer utiles ?
— Vous n’avez pas idée !
Cette journée se révélait bénéfique, finalement ! Célestine sentit une douce chaleur inonder son ventre. Enfin ! Enfin, l’Unique se penchait sur elle et l’inondait de chance. Elle esquissa un sourire et l'offrit à Gus qui, passé l’instant de surprise, le lui rendit.
Elle devait absolument aborder ces nains ! Ils auraient sûrement plus d’informations à lui communiquer sur cette nouvelle conseillère. À cette fin, elle disposait d’un atout certain : sa bourse était toujours lourde. Elle était aussi au fait de l’amitié tordue entre les nains de Béral et les elfes de Malicinae, leurs voisins. Les mercenaires se feraient probablement un malin plaisir à lui raconter en détail les misères de la cour royale de Faecetin.
Célestine s’apprêta à quitter la table pour rejoindre celle des nains. Si elle pouvait leur soustraire une seule information, telle que la couleur de peau de la conseillère redoutée, elle aurait gagné sa journée.
Hélas pour elle, elle avait aussi attiré l’attention. — Eh ! Beauté, t’es libre cet après-midi ?
Venait-on de s’adresser à elle ? Célestine pivota, pour se retrouver nez à nez avec un harcek. Par réflexe, elle recula. La voix rauque de Gus s’éleva alors :
— Laissez-la tranquille !
Le harcek qui lui faisait face se détourna d’elle pour s’adresser au gnome. Son ton condescendant acheva d’énerver la jeune femme. — Cette blague ! Tu t’es regardé ? Y t’manque une case ?
« Un, deux… trois… cinq. » Cinq harceks, en tout, encerclaient les compagnons. Trois d’entre eux affichaient une mine féroce. Loin de rire à la remarque de leur semblable, leurs yeux lançaient des éclairs furieux. Célestine fronça les sourcils. Pourquoi cette fureur ? « Ce n’est quand même pas Gus qui les a mis dans un tel état ? » Autour d’eux, il semblait que personne d’autre n'avait remarqué leur échange. Elle respira profondément pour conserver un semblant de sang-froid, puis s'interposa. — Le meilleur conseil que je puisse vous donner, messieurs, est de tourner
vos pieds et d’aller voir ailleurs.
Ses ailes et ses poings la démangèrent davantage lorsque le premier harcek revint à la charge.
— Et sinon ? Tu ponds un œuf ?
« Mais ils sont fous ! » Le volcan grondait. Tremblant de rage, Célestine serra les dents.
— Si vous persistez, vous allez amèrement le regretter. Vous sauriez à quoi
vous en tenir si vous avez déjà croisé un ailé noir.
— Ben ouais, c'est vrai, t'as gagné la volaille. On n'en a jamais vu avant toi.
Tu sais pourquoi ? Parce que vous êtes des pleutres, à vous terrer dans vos montagnes. Et c'est bien dommage de s’cloîtrer comme ça, un vrai gâchis ! Tu sais pas c’qui est bon pour toi… rien qu’à voir ton nabot là. Tu veux tester un vrai, la volaille ? Puis toi aussi, le nabot ?
La lave montait, poussait le couvercle fragile qui s’opposait à son passage. Du coin de l’œil, Célestine nota la localisation des serveurs. Trop loin ! Tant pis pour l’auberge. Elle allait foncer dans le tas quand soudain, elle remarqua la grimace du gnome. Il était blême. À coup sûr, il appréhendait sa réaction. Elle se contraignit pour une ultime tentative de pourparlers.
— Je vous ordonne de dégager.
Elle sursauta lorsqu'un bras lui enlaça le tour de taille. « Désolée Gus. »
Le volcan explosa. Elle se leva et écarta ses ailes si violemment qu'elle envoya un harcek valdinguer contre un pilier. Il heurta la colonne avant de s'écraser au sol. Elle se tourna ensuite face aux quatre autres agresseurs et évalua la situation. Ils avaient la même taille, elle était plus légère, ils étaient plus nombreux, et pourtant, elle savait qu’elle les écraserait.
Autour d'elle, le silence s'était abattu. Elle essaya de ne pas penser aux témoins, focalisée sur ses cibles. Son sifflement évoqua celui d’un serpent. — Vous. Sortez. Maintenant.
Les harceks semblèrent plus déçus que terrifiés. Sans un regard pour leur semblable inconscient, trois d’entre eux détalèrent aussitôt. Elle ne les quitta cependant pas du regard, sur le qui-vive. « C’est trop facile… » Les ailes toujours déployées, elle respirait la puissance et se moquait de savoir qu’elle terrifiait tous les clients.
Lorsque le quatrième harcek, un vieux traînard, passa à ses côtés, elle le vit claquer sèchement l’arrière du crâne de Gus. Le front du gnome heurta la table dans un bruit sourd. Quand il la releva, l’une de ses arcades sourcilières saignait abondamment.
À ce moment précis, Célestine perdit le contrôle de son corps. Une force extérieure en prit possession, envahit chaque muscle, chaque pensée de la jeune femme. Puis elle inhiba totalement sa conscience, l’étouffa. Enfin, elle murmura à son oreille :
« Tue-le. »
Le regard flamboyant de l’ailée se porta sur le harcek. Il souriait tout en se dirigeant vers la sortie de l’auberge. Il ne pouvait plus respirer, il n’en avait pas le droit.
Elle arqua ses ailes pour se donner un élan et souleva la table devant elle. La retournant, elle la propulsa sur le harcek intrépide qui eut juste le temps de lever ses bras en un geste vain.
***
À des millions de pas de La termitière, un être éclata d’un rire intérieur puis retourna à ses occupations.
***
Seuls des orteils, toujours visibles, attestaient de la présence d'un harcek sous le meuble. Même le sang n'avait pu trouver de faille, à peine une mince traînée noire se faufilait sur le sol terreux.
Le temps était figé, le silence régnait dans l'immense pièce devenue étouffante.
Cible de plusieurs dizaines de regards horrifiés, Célestine sentit sa rage s'évanouir. Sa mystérieuse énergie l'abandonnait. Peu à peu, elle se sentait redevenir elle-même. Prenant conscience de ce qui venait de se passer, elle fixait, sans y croire, la table renversée. Sous l'impact, cette dernière avait enfoncé le sol, et la terre formait une étoile autour d'elle.
« Qu’est-ce qui m’a pris ?! » L'ailée était égarée. Pour la seconde fois de sa vie, en très peu de temps, elle avait perdu le contrôle de la situation. Et le résultat n’était pas digeste.
Pourtant, la table était bien là, sous ses yeux. Le pied crasseux, aux ongles longs et jaunâtres, était bien là, lui aussi. La mémoire de l’ailée était aussi nette que sa certitude de ne pas se reconnaître.
Quand soudain, brisant la léthargie ambiante, un chuchotement rauque atteignit son oreille.
— Bordel de bouse de kinou...
Sur ces mots, elle prit conscience de l’agitation ambiante. Se secouant, Célestine se rappela l'état du gnome et lui porta assistance. Ses doigts manquaient de précision, tout son corps tremblait. Malgré son choc, et celui qu’elle pouvait lire dans les yeux de Gus, elle put constater la superficialité de sa blessure et s'évertuer à arrêter l’hémorragie. Ainsi, elle évitait de penser à ce qui venait de se passer.
L'aubergiste, les traits sévères, les observait en roulant des yeux. Il était assis sur un tabouret en bois, et son ventre rebondi retombait outrageusement sur ses larges cuisses. Malgré la précarité de leur situation, Célestine ne put s’empêcher de le trouver écœurant.
Quelques minutes plus tôt, le graffin les avait isolés dans son bureau, où une immense maquette de navire, un douze canons, les dominait depuis un haut piédestal. L’ailée avait noté la vaine tentative d’intimidation de l'homme-girafe : en choisissant de s'asseoir sur un siège haut, il surplombait la jeune femme et surtout le gnome. « C’est ridicule, comme si Gus avait besoin de ça. » C’est que le coursier faisait peine à voir ! Un bandage démesuré lui encadrait la tête, et il contemplait tristement le vide.
L'ailée noire, de son côté, gardait un air méfiant et surtout, la tête haute. Malgré les événements, elle restait une cliente ! Tissae venait juste de les assommer avec un interminable exposé. De ce qu’elle en avait retenu, il tenait les rênes de son établissement depuis une cinquantaine d'années et en cinq décennies, il n'avait jamais eu à gérer un tel scandale. « Les clients se maîtrisent chez moi. » Pourtant, Célestine percevait son trouble. Il n’était pas sûr de lui, incapable de distinguer les fauteurs des victimes. Ses lèvres se relevèrent alors en un sourire narquois. « Pauvre baibur grassouillet, ça doit être un vrai casse-tête tout ça. »
Ses problèmes, elle s’en cognait. De nombreux clients pouvaient témoigner des insultes essuyées par les deux compagnons. Et puis, le gnome avait reçu un sacré coup !
Mais l’aubergiste était surtout préoccupé par les dégâts matériels. Une colonne fissurée et du mobilier irrécupérable. Et puis, que dire des coûts que le nettoyage allait engendrer ? Le sang ne partait pas facilement. Enfin, il leur avait mentionné sa réputation. Qu’est-ce qu’il allait bien pouvoir raconter à ses habitués, alors qu’une cliente venait d’en tuer un autre ? Quel effroyable spectacle ! N’aurait-elle pas pu simplement corriger ces vermines dans la rue ? Pourquoi un tel déluge ? Les ailés n'avaient-ils donc aucun respect pour les affaires des terrestres ? Tissae avait conclu sa tirade en soupirant bruyamment.
L’ancienne mage avait compris qu’il ne voulait pas les livrer à la justice bancale de la cité. Craignait-il les gardes, ou la réaction de sa cliente ? Son petit sourire s’effaça lorsque l’aubergiste reprit, visiblement mal à l’aise : — Je vous en prie, allons. Je veux seulement vous apporter mon aide.
Enfin, mettez-vous à ma place ! Je risque la fermeture de mon établissement, moi ! Et j’ai une famille !
Gnome et ailée restèrent silencieux. Confronté à un mur, le graffin se massa brièvement les tempes avant de poursuivre. Son désespoir sautait aux yeux.
— Et si vous commenciez par me dire ce que ces fripouilles vous ont
balancé à la figure ? Que je comprenne votre réaction, quoi ! Enfin, si vous imaginez que je peux vous laisser partir, et risquer une nouvelle scène de ce genre en ville... ou imaginez, si des clients colportent mon inaction ? J'aurais vite fait de terminer au bout d'une corde pour n'avoir pas déclaré l'incident !
Écrasé par le poids du silence, l'aubergiste leva les bras au ciel et haussa le ton.
— Mais enfin ! Réagissez bon sang ! Vous rendrez compte aux Dieux, vous
savez !
« Certainement pas à tes dieux païens » songea Célestine avant de parler pour la première fois.
— Je quitte la ville.
— Euh... vous dites ?
L'aubergiste, plein d'espoir, pinça ses lèvres minces. — Je pars, je quitte Bersch. Vous n'avez rien à craindre, je mets le pied en
dehors et je décolle. Je peux même partir depuis ma chambre si vous préférez. Vous n'entendrez plus jamais parler de moi.
— Mais... et votre petit ami ?
« Mon petit ami ? » Célestine faillit éclater de rire. — Lui ? Il est aussi innocent qu’inoffensif. Nous venons seulement de nous
rencontrer. Il ne sait rien de moi, ce qui ne l'a pas empêché de prendre ma défense. Il a de l'honneur, lui, voyez-vous.
« Et j’espère que ça te fera réfléchir. » Le graffin tomba dans le panneau, ses joues prirent une teinte cramoisie. Lorsqu’il ouvrit la bouche, elle le coupa :
— Laissez simplement le gnome en dehors de cette affaire. Il a encore à
faire ici, dans votre auberge.
À force de l’écouter parler, elle avait cerné la personnalité de l’aubergiste. En lui rappelant que La Termitière lui appartenait, elle avait misé un atout. Soulagée, elle vit son visage se détendre. « Les gens sont tellement prévisibles… »
— Je ne demande qu'à vous croire madame, mais que voulez-vous que je
raconte à mes clients ? Très probablement, ils vont déserter mon auberge et répandre des rumeurs. Je ne suis pas tiré d'affaire si je vous laisse partir comme ça, moi, vous comprenez ?
L'ailée enfonça ses ongles dans la ceinture de sa propre chaise afin de calmer son irritation. « J'en ai rien à faire de toi et ton auberge, gros tas. » Si elle avait été seule, sans la présence de Gus, elle aurait réglé cette affaire en un tour de main radical.
— Tissae, c’est ça ?
Le graffin confirma, ses yeux s’éclairèrent.
— Tissae, vous devez comprendre une chose. J'ai les moyens de vous
envoyer pâturer. Si je le voulais, je serais déjà partie et je vous aurais laissé mariner dans votre cuvette. Heureusement pour vous, j'ai non seulement un haut sens des responsabilités, mais j'ai également intérêt personnellement à étouffer l'incident. Alors, me voilà docilement assise devant vous, à cogiter pour régler nos problèmes communs. Oui, ces harceks nous ont menacés, vous l'avez deviné, félicitations. Mais je ne suis pas responsable de ma réaction. Alors, s'il vous plaît, maintenant bouclez-là. Votre larmoiement ne m'aide pas à réfléchir.
L’aubergiste bondit sur son tabouret. Son visage exprima toute une palette de grimaces exubérantes. Célestine aurait pu lui serrer son petit cou de baibur.
— Je vous suis mal, ailée... de quoi parlez-vous ? Pas responsable ? Les
harceks ne sont pas réputés pour leur intelligence. Si vous les avez provoqués, et je dis bien si, il n'est guère étonnant qu'ils vous aient menacés. Quoi qu’ils aient pu dire, ils n'auraient jamais eu le courage de mettre leurs paroles en application.
Célestine se souvint aussitôt de sa rencontre avec Gus. Les harceks s’apprêtaient à le poignarder. Tissae ne devait pas sortir souvent ! « Cela dit, à le regarder, ce n’est pas non plus une grosse surprise. » Elle exprima son agacement.
— Si vous le dites. Mais j'ai d'autres soucis en tête. — Eh bien ?
— Ils resteront dans ma tête.
— Madame, malgré tout le respect que je vous dois, non seulement vous ne
m'aidez pas à vous faire confiance, ni à vouloir vous aider, mais en plus je ne vois pas en quoi ma situation s'arrange. Ni la vôtre. Nous tournons en rond.
— Très bien, mettons les choses au clair. Gus ?
Le gnome cligna trois fois des yeux avant de tourner un regard ébahi vers elle. Il souffla plus qu'il ne murmura :
— Oui ?
— Pouvez-vous me jurer sur votre vie, que j'ai sauvée, que ce que je
m'apprête à dire restera dans cette pièce ?
— … bien sûr !
— Et vous Tissae ? Nous sommes entre gens respectables, sommes-nous
d'accord ?
— Cela ne dépend que de vous...
« Ce culot ! » Toutefois, le graffin cachait difficilement un intérêt renouvelé. Il ne savait probablement pas s'il devait se sentir exalté ou inquiet. Elle ricana intérieurement. Il devait s’agir de la journée la plus surprenante de sa vie pathétique. Elle le suspectait d’être capable de vendre un bras pour connaître son identité, or elle devait effacer la moindre trace de son passage sur Bersch si elle ne voulait pas que Harwyn repère son manège.
— Je vais être concise. Tout me laisse croire que le monde entier s'apprête à
sombrer dans le chaos. J'ai des indices, je compte bien les exploiter pour en apprendre plus. Vous n'avez besoin de connaître ni mon identité, ni mes motivations pour me croire. Il vaut mieux pour vous que je puisse
poursuivre sereinement mes recherches. Ce qu'il s'est passé, cela me dépasse autant que vous, mais je pense que tout est lié. Cet incident et la catastrophe qui nous pend au nez.
Son interlocuteur resta tout d'abord coi. Célestine avait joué une carte maîtresse. Mettre l'aubergiste dans la confidence, mais rester suffisamment large et évasive. Elle ne pouvait pas lui faire confiance, mais elle avait besoin de lui pour taire les événements survenus dans son établissement. Allait-il jouer le jeu ?
— Pourquoi... Comment pourrais-je vous croire ? C'est terrible ce que vous
avancez... sans preuve en plus.
Elle s’apprêtait à répondre, mais une voix rauque la devança. — Parce qu’elle m'a sauvé la vie il y a quelques jours. Des harceks s'en
étaient pris à moi pour de bêtes légumes. Ils ne sont pas aussi inoffensifs que vous voulez bien le penser. Elle n'avait aucun intérêt à perdre son temps pour me sauver la vie, j'ai été assez stupide pour circuler sans protection dans ce pays. Mais elle est quand même venue à mon secours ! Tenancier, vous devez la laisser tranquille. Elle arrangera votre situation comme elle pourra, en fonction des priorités qu'elle seule connaît.
Célestine cacha son sourire. « Si je m’étais attendue à ça ! » Elle ne reconnaissait pas son compagnon de route derrière le gnome autoritaire qui s'était exprimé.
— Euh...
Elle saisit l’opportunité au vol pour enfoncer le clou : — Tissae, laissez-moi parler à vos clients. Je vais faire de mon mieux.
Ensuite, je pars.
— Eh bien... vu sous cet angle... mais j'espère que vous n'aggraverez pas
mon cas.
— Je vous parie l'ensemble de ma bourse qu'elle va assurer !
Célestine, surprise par la conviction du gnome, lui accorda un triste sourire. Malgré sa pâleur et sa mine pathétique, le feu brûlait dans les yeux du coursier aux topinambours. En dépit de toutes les cachotteries qu'elle lui avait faites, et qu’il venait de découvrir, il la soutenait encore. Elle lui en fut reconnaissante. Tissae brisa leur connexion.
— Pff... De toute façon, ai-je le choix ?
Célestine, épaulée par la présence discrète de Gus, ignora la tension dégagée par l'aubergiste à ses côtés. Elle faisait face à l'ensemble des clients présents lors de l'incident, regroupés en demi-cercle autour d'elle. Si son hypothèse était avérée, le responsable de sa furie se tenait devant elle, noyé dans cette foule de curieux, d'admirateurs ou d'inquiets. Lorsque Tissae avait annoncé la prise de parole de l'ailée, demandant à l'assistance de se regrouper, elle avait tenté de percevoir des signes révélateurs. En vain. Elle s'efforçait désormais de se souvenir des visages qui la dévisageaient.
Finalement, pour ne pas éveiller plus de soupçons, elle éleva la voix. Les murmures se turent tout autour d’elle.
« Allez Célestine, un dernier effort et tu ne remettras plus jamais les pieds ici. »
— Mesdames, messieurs. Tout d'abord, permettez que je vous présente
toutes mes excuses pour la scène à laquelle vous venez d'assister, bien malgré vous. Sachez que je souhaiterais de tout cœur effacer ce souvenir de votre mémoire. Je comprends que vous soyez en colère, mais permettez que je m’explique.
Elle marqua alors une pause, s’attendit à recevoir des insultes relatives à sa nature d’ailée. Mais aucune voix ne s'éleva, seuls d'inaudibles chuchotements brisèrent son silence. « Bon, tant mieux. Plus vite j'en finis avec les formalités et plus vite je m'en vais. Ce qu'il ne faut pas faire pour étouffer ce bordel... » Elle reprit la parole : — Les cinq harceks que vous avez peut-être aperçus ce soir sont de
dangereux meurtriers. Leurs têtes sont mises à prix dans mon Royaume. Ils sont non seulement coupables de pillages par dizaines, mais également de massacres sur les bêtes qui vivent aux pieds de nos monts. Ce sont des fléaux sur les routes d'Âgairia depuis trop longtemps. J'ai été missionnée pour les retrouver et me charger de leur cas. Ces lâches ont appris la nouvelle de nos recherches et ont quitté nos frontières, mais je les ai poursuivis jusqu’ici. Qui sait de quoi ils étaient encore capables ?
Des hochements de tête confirmèrent son attente : ils mordaient à l’hameçon ! « Pauvres naïfs. » Elle n'avait qu'à tirer sur les cordes de la peur, et ils gobaient tout. La peur était un moteur efficace, il en avait toujours été ainsi. « Promettez de la sécurité, et tout le monde vous soutient. » Encouragée, l’ailée continua. — Je les ai retrouvés dans cette auberge. Je réfléchissais sur la meilleure
façon de les évacuer quand ils m'ont détectée. Ils sont alors venus me menacer, moi et le gnome avec lequel je partageais un verre. Je viens juste de le rencontrer ce matin, une âme curieuse qui voulait en savoir tant et tant sur mon peuple que j'ai oublié de me concentrer sur ma mission. J'ai baissé ma garde.
Elle hésita un instant. Devait-elle en profiter pour les rassurer sur son peuple ? Les persuader que leur isolement résultait de leur caractère solitaire, et non de mesquinerie ? Elle estima cependant qu'elle en avait assez dit. Du coin de l’œil, elle nota qu’elle perdait déjà l'intérêt de certains clients. Il était temps de conclure.
— Lorsque les harceks nous ont menacés, je me suis contrôlée pour
préserver votre quiétude. Mais mon calme leur a déplu. En partant, l'un d'eux a menacé de vous liquider, vous tous, pour me faire payer mon obstination à les retrouver. La suite, vous la connaissez, j’ai perdu le sens des convenances. Je suis sincèrement désolée pour le spectacle.
Une goutte de sueur perlait sur son front. « Quel beau discours, ma grande ! » Mais il lui en coûtait de jouer les héroïnes. Elle se tut alors et scruta son entourage. Ses efforts allaient-ils payer ? L’ailée ne perçut ni colère, ni désapprobation dans les regards, seulement des hochements de tête compréhensifs. Ces gens l’écœuraient. Leur naïveté écœurait. Mais au moins, leur stupidité lui servait. « Comme si vos vies m'intéressaient. » — Vous n'avez plus rien à craindre, je vais m'assurer que les harceks
survivants restent tranquilles.
Célestine se tourna alors vers le gnome. Gus devait être étonné, mais il le cachait efficacement. « Sacré Gus, que pense-t-il de moi et de mes mensonges ? Elle aurait donné cher pour savoir ce qu'il avait en tête. Approuvait-il son discours ? Essayait-il de ne pas rire ?
Tissae se plaça devant elle, lui coupant la vue sur la majorité des clients. — Et s’il vous reste le moindre doute quant à votre sécurité dans mon
auberge, je vous invite à me le faire savoir, que je vous rappelle les moyens infaillibles qui sauvegardent vos vies précieuses. Aujourd'hui, de dangereux criminels ont été mis hors-jeu, dans mon auberge ! Sans le moindre danger pour vous. Sur cette excellente nouvelle, j'offre une tournée générale afin de fêter l'événement.
« Finement mené ». Les moins anxieux des auditeurs répondirent en cœur à l'annonce du tenancier, d'autres sourirent simplement mais ne se dirigèrent pas moins vers le bar ou appelèrent les serveurs. Le propriétaire des lieux s'approcha de Célestine puis s'adressa à elle en murmurant si bas qu'elle dut tendre l’oreille.
— Vous vous en êtes bien sortie... mais je vous conseille d'éliminer les
quatre harceks au plus vite avant qu'ils ne démentent vos accusations. Je tiens à ce que les clients continuent de fréquenter mon établissement et la confiance est primordiale dans mon métier.
Même si elle brûlait de l’envoyer paître, Célestine ne pouvait réfuter la part de vérité contenue dans ces propos. Il lui restait une dernière mission à mener. Ensuite, elle pourrait partir ! « En espérant que je resterai maîtresse de mon corps quand je leur tomberai dessus… »
***
Gus errait seul. Les rayons de l'astre solaire décroissant n’illuminaient plus que la partie supérieure des bâtiments, et la douceur de l'après-midi laissait place à la fraîcheur nocturne. Les habitants commençaient à se faire rares dans les rues, les mendiants et les prostitués se préparaient pour la nuit tandis que les bars s’emplissaient de monde et de bruits.
Le gnome frémissait, à la fois de froid et d'inquiétude. Il n'était guère commode d’œuvrer à des objectifs désagréables et guère plus d’attendre que le couperet tombe. Il tentait de se consoler en songeant à la personne qui lui avait demandé son aide. L'ailée noire, cette femme mystérieuse, l'attirait tel un insecte vers la lumière pourtant mortelle d'un brasier. Elle aurait pu lui demander n'importe quoi, il refusait d’être lâche. Il l’avait assez été. Cependant, le temps commençait à lui paraître long, il avait hâte que sa quête se termine. Il pourrait enfin remplir son estomac et affronter son destin.
Plusieurs fois, le cœur du petit homme s'affola à la vue de silhouettes correspondant à leurs cibles. D'abord rassuré, il s'en retrouvait frustré. Frustré de ne pas avoir pu en finir une bonne fois pour toute ! Aussi, lorsque quatre silhouettes firent leur apparition dans une rue adjacente, il ne s'alarma pas immédiatement. « Encore une fausse alerte, sûrement. »
***
Au-dessus de lui, à une quinzaine de battements d'ailes du sol, Célestine ne quittait pas son compagnon du regard. Elle avait d’abord volé de manière à raser le voile de lumière car elle devait rester dans l'ombre. Le problème s'était volatilisé avec le coucher du soleil. Elle pouvait désormais se concentrer pleinement sur sa mission, ou plutôt ses missions, à savoir la sécurité du gnome et le repérage des harceks incriminés. Elle les espérait plus énervés qu'ébranlés par la fin brutale de leur camarade. Dans la seconde hypothèse, ils se terraient sûrement, et elle ne les retrouverait peut-être jamais.
Elle ne s'en voulait pas d'utiliser Gus pour les arrêter. Le coursier lui devait la vie, ne risquait rien et elle ne lui demandait qu'une seule chose : marcher. Il n'aurait pas à intervenir. L'ailée connaissait les qualités du gnome, plus courageux et déterminé qu'un géant des plaines protégeant sa progéniture. Elle pouvait compter sur lui pour servir d'appât. Ils avaient toute la nuit, même s'ils escomptaient tous deux en finir avant la renaissance du soleil. Une longue journée les attendait, Gus comme Célestine. Mais elle ne pouvait pas partir avant d'avoir effacé ses traces, elle en faisait une priorité. Ses objectifs à long terme dépendaient de sa capacité à rester discrète.
Finalement, les deux compagnons n'eurent pas à poursuivre plus longtemps leur errance. L'ailée noire avait repéré les silhouettes familières bien avant que les harceks ne découvrent le gnome. Elle garda son sang-froid, les laissa s'approcher de Gus sans les lâcher du regard. Elle nota leur aspect suffisant et hargneux, leur démarche déterminée et leur respiration rageuse. Une note de satisfaction lui saisit le cœur. « Ils ne fuiront pas. »
Gus venait de les apercevoir à son tour. Il ne se laissa pas décontenancer et joua le rôle qu'elle lui avait attribué. « Donne tout ce que tu as dans le ventre, petit gnome. »
— Vous ! Que faites-vous là ? Vous devriez être partis depuis longtemps !
Il mima parfaitement la terreur assimilée à la mauvaise surprise. — Tu croyais qu'on allait te laisser t'en tirer ? Après ce que ta sale garce a
fait à nos deux potes ? On réclame le prix du sang. Vos deux vies pour les deux que vous avez prises.
« Deux potes ? » Célestine fut surprise. Cette scène à l'auberge... ces harceks avaient-ils un lien avec la femelle tuée quelques jours plus tôt ? Voyant les harceks entourer Gus, jouer des biceps et afficher des sourires carnassiers, elle ne réfléchit pas plus longuement. Leurs regards ne trompaient pas. « Ils vont le tuer. » — Tu vas payer pour ce qu'elle a fait. On sait juste pas encore si on te tue
vite ou lentement. Mais y a moyen que tu veuilles plutôt mourir
rapidement, alors t’auras qu’à nous supplier.
Gus leva les bras en signe d’apaisement. Tombant sur les genoux, il n’attendit pas pour les supplier de l’épargner. L'ailée, pensive, réfléchit à la suite des opérations. Supporterait-elle de voler quatre vies supplémentaires ? Elle pouvait les épargner, mais elle devait s'assurer qu'ils ne puissent jamais contredire ses mensonges publiquement. — Pourquoi vous en prendre à moi ? minauda Gus. Ça ne vous avancera à
rien. Par contre, mon maître, un nain de Béral, est très très riche ! Si vous m'épargnez, il se montrera généreux !
Gus était un puits de ressources, l'ailée noire apprécia le bref délai de réflexion. Si elle avait encore été en possession de ses pouvoirs, elle aurait invoqué un spelium. Ces démons mauves et filiformes aux orbites démesurées frappaient leurs victimes de crises de folie suivies d'amnésie permanente. Les harceks ne se seraient même pas souvenus de leur propre identité, ça aurait été parfait !
— Un nain riche ? Ton maître ? Te laissant seul ou en compagnie d'une
ailée noire à Bersch ? Tu nous prends pour des crétins, sale gnome ?
— C'est la stricte vérité ! Je vous le jure ! Pitié !
Deux harceks semblèrent hésiter. Célestine voyait mal les traits de leur visage depuis les hauteurs, mais leur posture trahissait leur hésitation. Seulement, les deux autres s’exclamèrent :
— J’en ai marre de ces conneries ! — Pour Glanam !
« Ça va saigner ! »
Célestine mit ses pensées au placard et fusionna avec son instinct de chasseuse. Elle franchit plus rapidement les quinze battements d'ailes qui la séparaient de son compagnon que les harceks ne mirent de temps à supprimer les deux foulées restantes.
***
Gus ne ferma pas les yeux. Coi, il observa une nuée de plumes noires s'écraser sur l'individu qui lui faisait face. L'instant d'après, celui-ci décollait. Il alla s'écraser sur un second agresseur et ils boulèrent tous deux contre le mur d'un salon d'apothicaire. La scène n'avait nécessité que quatre petites secondes. « J’espère que les gens dorment… », songea le coursier en survolant du regard les fenêtres des maisons aux alentours.
Puis le gnome vit l'un des derniers harceks tenter de s'échapper, sur sa droite. Rattrapé par la nuée ténébreuse, il s'effondra dans un bruit d'os brisé. La rotule peut être ? Quand l'unique survivant fut à son tour happé par le cauchemar matérialisé, il disparut par la voie des airs. L’éloignement de l'ailée avec son fardeau réveilla le cerveau de Gus. « Par tous les Dieux, ne m'en faites jamais une ennemie ! »
Enfin, Célestine réapparut, seule, et se posa tranquillement à ses côtés. Il remarqua ses sourcils froncés, son air ennuyé. « Les ailés noirs n'ont pas démérité leur réputation... comment ne pas les craindre ? En fait, leur isolement a du bon. » Les iris de l'ailée se braquèrent sur lui, et il se tassa inconsciemment.
— Tu vas bien ?
Le gnome prit note du soudain tutoiement.
— Euh... oui, physiquement ça va. Mentalement, c'est une autre affaire. — Tu aurais préféré qu'ils s'en prennent à une gamine la prochaine fois ?
Les harceks ne sont déjà pas fondamentalement bons, mais ceux-là méritaient un trophée.
Ce discours ne plut guère à Gus. Il se surprit à lui répondre alors qu’il savait de quoi elle était capable :
— Si je peux me permettre, toutes les espèces ont leurs plaies à panser. Ils
ne font pas exceptions. Je ne sais pas si vous avez entendu, mais ils connaissaient les deux harceks que j'ai malencontreusement croisés lors de notre rencontre.
L’ailée croisa les bras, ce qui lui donna une allure nettement moins avenante.
— Bon, j'admets, ils méritaient une correction, pour un tas de raisons. Mais,
par les Dieux, madame, si je ne vous connaissais pas, j'aurais bien plus peur de vous !
Gus jura avoir vu un sourire naître sur les traits sévères de l'ailée. — Tu ne me connais pas, Gus, et tu ne connais pas les ailés. Par contre, je
peux te jurer que tu n’as rien à craindre de moi. Si j'apprends que tu as des ennuis, et si je le peux, je m’assurerai de t’en sortir.
Avait-il bien entendu ? Gus encaissa les paroles, incertain. Ils venaient seulement de se rencontrer ! « Je ne connais même pas son nom. Je ne sais rien d’elle, de ses motivations, de son histoire. » Pourtant, il songea la connaître assez pour pouvoir lui faire confiance. Ses actes avaient parlé pour elle. Elle le protégeait sans raison, depuis plusieurs jours, et c’était suffisant.
— Je ne te connais pas, tu as raison.
Elle arqua un sourcil. « Qu'est-ce qui me prend de la tutoyer ? » Tant pis, il s'était jeté à l'eau, autant aller jusqu'au bout de ses pensées. — Mais je ne pourrai jamais oublier tout ce que tu as fait pour moi. Malgré
ce que tu penses, je te connais quand même un peu, maintenant. Assez pour te confier ma vie. Et je t’en dois une ! Je ne pourrai jamais te sauver comme tu l’as fait pour moi, mais tu peux compter sur moi. J'ai d'autres ressources, et j'ai aussi mes petits secrets !
***
Les connexions neuronales de Célestine faisaient des étincelles. Elle n'aurait jamais imaginé qu'un jour, on puisse lui tenir un tel discours. Dans n'importe quel autre contexte, elle aurait raillé son interlocuteur aussi ouvertement que possible. Mais visiblement, elle avait entamé une nouvelle existence. Ce gnome avait éveillé des sentiments nouveaux, foutrement agréables, des sentiments auxquels elle avait pensé être imperméable.
« L'amitié ? Ou serait-ce un fichu esprit maternel ? »
En dépit de son obstination coutumière, elle ne lutta pas longtemps contre la réalité. Elle le voyait bien, son conflit interne se lisait sur son visage et Gus en étudiait chaque trait.
— Je n'ai pas l'habitude d'éprouver de l'attachement à l'égard d'autrui, Gus.
Même envers les miens. Et ça marche dans l'autre sens aussi. Mais j'accepte. Tu es beaucoup trop perspicace, de toute façon, pour que je puisse te cacher mon affection. Tu es une personne privilégiée, tu sais…
Elle était à la fois apaisée et gênée par ses révélations. Ses aïeuls devaient se retourner dans leurs tombes de glace. Leurs chemins se séparaient, et elle en était attristée. Attristée ! « Ça n'a vraiment aucun sens. Quel délire ! »
Gus, un sourire béat, la regardait. Il semblait avoir totalement oublié le sort des harceks. Célestine lui fut reconnaissante pour son silence.
Ils réunirent alors les harceks inconscients. Célestine précisa avoir déposé le quatrième en dehors de la ville, là où elle comptait emmener les trois autres corps étourdis. Elle énonça ensuite à Gus qu'elle leur laisserait un message sans équivoque afin de les dissuader de remettre un jour les pieds à Bersch ou de raconter leur mésaventure. Lorsque le coursier l'interrogea, elle lui offrit un sourire en coin :
— Tu n'approuverais sûrement pas. Séparons-nous en bons termes. Mais
fais-moi confiance, ils vivront, autant que je pourrais le permettre, et tu n'entendras plus parler d'eux.
Il n'insista pas, mais orienta la conversation sur un autre sujet. — Alors, tu ne restes pas pour la nuit ?
« Ah… j’avais oublié. » Célestine se baissa au niveau du gnome, plaça une main sur chacune de ses épaules, puis plongea ses yeux dans son regard noisette.
— J'ai assez traîné. Je ne regrette rien, j'ai fait ta connaissance, et je sais
maintenant qu'il existe quelque part une personne qui vaut la peine que je fasse des efforts sur le plan relationnel.
Le gnome rougit. Elle reprit :
— Mais j'ai pris du retard. Je ne peux toujours pas divulguer mes soucis,
mais crois-moi, je ne peux plus attendre. J'ai trop d'informations à ma disposition pour rester inactive, et je te les dois.
« Même si un sommeil réparateur dans un bon lit douillet m'aurait fait le plus grand bien. » L'ailée comptait terminer le travail avec les harceks puis voler de longues heures durant avant de songer à dormir. Elle fit la grimace. « La prochaine fois, ce sera dans un arbre ou une cavité peu accueillante… »
— Dans ce cas... bonne chance, mon amie.
Le soupir de Gus n’était pas feint. « Mon amie ? Il pousse un peu… » — Bonne route à toi, Gus.
— Puis-je au moins demander un prénom ?
Prise de court, Célestine le fixa intensément. Elle était peinée, et mesura les paroles qu'il s'agissait de prononcer.
— Pour le bien de tous, et le tien, non. Je le veux, mais je ne le peux.
Pardonne-moi. Puissé-je, un jour, rattraper mes manquements.
— Je l'espère bien !
Ils se sourirent mutuellement. « Si seulement. »
Puis elle étendit ses ailes, posa une main sur la chevelure fournie de son compagnon, et s'envola. À peine eut-elle fourni quelques battements d'ailes qu'elle se retourna vers lui :
— N'oublie-pas, si les nains, les gobelins, les harceks ou toute autre...
créature te posent problème, je serais là dès que je le pourrais.
— Mais je ne connais même pas ton nom. Comment te contacter ? — Ah… oui !
« Je pensais la réserver pour plus tard, mais tant pis… si je retrouve la télépathe, je n’en aurais pas besoin. » L'ailée saisit alors quelque chose dans l’une de ses poches. Lorsqu’elle sortit l’objet, elle l’observa. Sa plume maudite, la seule qu’elle possédait.
Elle l'avait fabriquée elle-même à l'Académie, plusieurs années auparavant. La plume était enchantée de manière que son possesseur puisse appeler celle dont elle était extraite. Elle. L'utilisation du sortilège devait être réfléchie. L'ailée sentirait l'appel et saurait où se diriger. Elle n’aurait aucune assurance sur la cause ou le bien-fondé de la demande du possesseur. Mais elle ne pouvait plus renoncer. Elle plaça la plume d'ébène dans les mains tendues du gnome étonné.
— C'est une plume spéciale. Ne l'utilise qu'en dernier recours. Si elle est en
contact avec ta peau et que tu m'appelles mentalement, je saurais où te trouver. Je sentirai ton appel. Je te fais confiance, comme tu le vois, tu possèdes un pouvoir sur ma vie.
— Madame...
Elle ne pouvait prolonger leurs adieux, surtout qu’elle n’avait jamais aimé ça. D'un coup d'ailes, elle se volatilisa dans la nuit, emportant les trois corps inertes avec une facilité déconcertante. Elle ne regarda pas un seul instant derrière elle.
Lorsqu’elle parvint à l’extérieur des remparts de la cité, Célestine retrouva le premier harcek. Elle ne savait pas combien de temps serait nécessaire avant qu'ils ne reprennent conscience mais quelle importance ? Avant de disparaître, elle termina son œuvre.
Lorsqu'un harcek grogna sous la douleur, elle l'assomma une nouvelle fois.
Puis elle s'arracha une plume et se servit du sang des harceks pour leur laisser un message implacable et sanglant.
Enfin, elle s'envola. Des mots pourpres ressortaient sur les bras des harceks assommés. « Oubliez cette journée, oubliez-moi, oubliez Bersch ou j'achève mon travail ».
Ils découvriraient son message en même temps que leurs langues arrachées, qu'elle avait glissées dans le creux de leurs mains.
***
En ville, d'immenses yeux noisette observaient les cieux noirs.
Gus devait prendre sur lui pour redonner de l'intérêt à sa propre mission. Il aurait donné cher pour rester auprès de l’ailée. Il ne connaissait pas son identité et pourtant… Elle le mettait dans un état bienfaiteur. Un état qu'il n'avait pas connu depuis près de vingt longues années. Pour la première fois depuis si longtemps, il s’était senti utile et regardé.
Il devait la retrouver prochainement, il ne pouvait en aller autrement. Il lui fallait simplement se libérer de ses obligations du moment.
Bien entendu, aucun amour charnel n’était possible entre lui et cette muse, il n’était pas naïf à ce point. Pour autant, son cœur était rempli d'amour, pas exactement celui d'un frère envers une sœur adorée, mais le sentiment s'y apparentait.
« Je suis ridicule. »
Un autre élément justifiait la nécessité de la revoir. Il devait réparer un tort. Il regrettait de toute son âme le silence qu’il avait dû s’imposer à son égard. La prochaine fois qu'il la verrait, il lui dirait la vérité, et tant pis pour les conséquences. Rien ne justifiait le mensonge né de ce qu'il lui avait tu. Il ne supportait pas non plus de porter le masque avec elle, le masque niais et simple du gnome qu'il devait être. Pour survivre.
Seuls les Dieux savaient, à part lui.
Glissant enfin la plume dans sa sacoche, le gnome soupira. Sa mission n’était pas terminée, or plus vite elle serait achevée, plus vite il pourrait passer à l’essentiel. Penser enfin à lui.
À elle.
Jetant un dernier coup d’œil à la plume, il remarqua également le petit objet scintillant situé tout contre elle. À eux deux, ces éléments constituaient ce qu'il avait de plus précieux au monde. Désormais.
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