Les Mohicans de Paris 5

Alexandre Dumas · Chapitre 12 sur 57

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Les Mohicans de Paris 5

Où l’on donne une fête à Pitcaërn, et cela au moment où il l’attend le moins.

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Où l’on donne une fête à Pitcaërn, et cela au

moment où il l’attend le moins.

 

Nos cinq fugitifs passèrent une heure dans les angoisses les plus cruelles ; enfin, une ligne grisâtre raya l’horizon oriental ; c’est ce que l’on appelle l’aurore en Angleterre.

Presque en même temps, une vive lueur, suivie d’une détonation qui courut sur les flots et alla se briser aux rivages, apparut aux flancs d’un majestueux trois-ponts qui, pareil à une forteresse mouvante, gardait l’entrée du port.

C’était le signal pour le sloop de déraper.

Il n’en demanda pas une seconde permission.

On hissa le pavillon de la Grande-Bretagne, et l’on passa à portée de pistolet du vaisseau amiral.

En passant, Herbel, debout sur le bastingage et

 

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agitant son chapeau, cria de toute la force de ses poumons :

– Hourra pour le roi Georges !

L’ordinaire, à bord du sloop, n’était pas luxueux ; cependant les repas des cinq prisonniers, comparés à ceux des pontons, étaient de véritables festins.

Rendons-leur cette justice, qu’à chacun de ces festins, on faisait participer le malheureux Pitcaërn. Avec le danger, la rigueur avait cessé pour lui : on l’avait débâillonné et délié, et Pierre Herbel avait recommencé à son endroit le cours

d’histoire kymrique 1 qu’il avait fait à ses compagnons. Pitcaërn avait compris, mais n’avait pas été consolé ; seulement, il se promettait de se défier dorénavant de ceux qui lui parleraient la langue gaélique.

Chaque fois que l’on avait un navire en vue, on forçait Pitcaërn à descendre dans l’entrepont. – On avait très souvent des navires en vue. –

1 Idiome celtique parlé dans le pays de Galles, qui a trois dialectes principaux : le gallois parlé en pays de Galles, le cornique de la Cornouaille, et l’armoricain ou bas-breton.

 

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Mais le bâtiment était de construction anglaise ; il naviguait sous une voilure essentiellement britannique ; il portait à sa corne les trois léopards d’Angleterre, le lion d’Écosse, la lyre d’Irlande, et même les trois fleurs de lis de France, qui n’en disparurent que vingt ans plus tard. Il était impossible de présumer qu’une coquille de noix française se hasardât ainsi au milieu des croiseurs anglais, et nul n’avait l’idée de voir cinq prisonniers regagnant la France dans ces cinq matelots si tranquillement couchés sur le pont, et chargeant le vent et les voiles de faire leur besogne.

On avait, en effet, vent arrière, et l’on n’avait besoin de s’occuper de rien.

Le lendemain au matin, c’est-à-dire vingt-quatre heures après la sortie du port de Portsmouth, on eut connaissance du cap de la Hogue.

Il s’agissait de serrer le vent pour ne pas le doubler, sinon on tombait dans l’archipel des îles d’Aurigny, de Guernesey de Serck et de Jersey, propriété de l’Angleterre depuis Henri Ier, et

 

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gardiennes incommodes de nos côtes.

On serra le vent, et l’on fila droit sur Beaumont.

Il serait difficile d’exprimer les sensations qui envahirent le cœur des prisonniers quand, après avoir entrevu la terre de France comme un brouillard, ils la virent se profiler d’une façon plus solide avec ses collines, ses ports, ses criques, ses anfractuosités de terrain.

Puis, quand ils virent se dessiner des maisons blanches avec leurs panaches de fumée, ils étaient absorbés dans cette contemplation à ce point, qu’ils avait oublié de mettre à bas le pavillon anglais.

Un boulet de canon, qui fit jaillir l’eau à cent brasses du sloop, les tira de leur extase.

– Eh bien, s’écrièrent les Français étonnés, que font-ils donc ? Ils tirent sur nous !

– Eh ! non, morbleu ! ce n’est pas sur nous qu’ils tirent, dit Herbel, c’est sur ce chiffon bleu.

Et il amena rapidement le pavillon ; mais il était trop tard, la Belle-Sophie était signalée.

 

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D’ailleurs, à défaut de pavillon, son allure toute britannique l’eût dénoncée.

Il y a, dans la marine, ce qu’il y a dans la population : lâchez la plus charmante Anglaise, eût-elle été élevée en France, au milieu d’un groupe de Françaises, et vous reconnaîtrez l’Anglaise à sa marche.

Le sloop avait donc été doublement reconnu, reconnu à son pavillon et à sa tournure. Il en résulta que Herbel eut beau amener le pavillon, un second boulet suivit le premier, et frappa si près de la Belle-Sophie, qu’il fit rejaillir l’eau jusque sur le pont.

– Ah çà ! dit le Parisien, décidément, ils ne reconnaissent donc pas les amis ?

– Que faire ? dirent les autres.

– Avancer, répondit Herbel ; il n’y a probablement point de pavillon français à bord du sloop, et il nous en arrivera autant à chaque port où nous nous présenterons.

– Bon ! dit le Parisien, on trouvera bien une nappe, une serviette, un devant de chemise.

 

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– Oui, dit Herbel ; mais, en attendant, nous sommes signalés, n’est-ce pas ? nous sommes signalés comme Anglais... Et, tenez, voici une corvette qui appareille à notre intention. Dans dix minutes, elle nous donnera la chasse. Si nous acceptons la chasse, nous serons rejoints et coulés dans une heure ; car le moyen de leur faire comprendre, si nous sommes en chasse, que nous sommes Français ! En avant donc, mes enfants, et vive la France !

Un cri unanime de « Vive la France ! » retentit, et l’on continua de gouverner droit sur Beaumont.

Un instant, le feu cessa. On eût dit que les canonniers se faisaient cette réflexion que ce sloop tout seul n’avait pas grande chance d’opérer son débarquement sur la côte française.

Mais, au bout de quelques minutes, une nouvelle bordée, mieux dirigée cette fois, brisa une vergue et écorna le bordage de la Belle-Sophie.

– Allons ! dit Herbel, il n’y a plus à hésiter ; mettez un chiffon blanc quelconque à la pointe

 

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d’une gaffe, et faites signe que nous voulons parlementer.

On fit ce que demandait Herbel.

Mais, soit que l’on ne vît pas le chiffon blanc, soit qu’on ne crût pas au parlementage, le feu continua. Pendant ce temps, Pierre Herbel s’était déshabillé.

– Que diable fais-tu ? dit le Parisien ; vas-tu leur montrer ton derrière ? Ce n’est pas un pavillon, cela.

– Non, dit Herbel, mais je vais leur dire qui nous sommes.

Et, en même temps, piquant une tête du haut du bastingage, il disparut dans la mer, mais pour reparaître vingt pas plus loin.

Il se dirigea en nageant droit sur le port.

De son côté, le sloop mit en panne, en signe qu’il n’avait nullement intention de s’éloigner de la côte.

À la vue de cet homme qui se jetait à l’eau, de ce bâtiment qui se livrait lui-même, le feu cessa ; puis on vit bientôt une embarcation qui venait au-

 

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devant du nageur.

Le contremaître qui commandait cette embarcation était justement un Malouin.

Par un hasard que la circonstance seule rendait étonnant, Pierre Herbel avait pris ses premières leçons de cabotage sous le vieux loup de mer.

Tout en nageant, il le reconnut et l’appela par son nom. Le marin leva la tête, mit la main sur ses yeux, et, abandonnant le gouvernail pour courir à la proue :

– Que Dieu me damne, dit-il, si ce n’est pas Pierre Herbel qui vient à nous !

– Fi donc, père Berthaut, cria Herbel, c’est un juron anglais que vous venez de me jeter là, et ce n’est pas ainsi qu’on accueille un compatriote et surtout un élève. – Bonjour, père Berthaut ! comment se porte votre femme ? comment se portent vos enfants ?

Et, s’accrochant à la barque :

– Oui, par Notre-Dame de Saint-Brieuc, je suis Pierre Herbel, dit-il, et je reviens de loin, je vous en réponds !

 

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Et, tout ruisselant, il se jeta dans les bras du contremaître.

Le sloop était si près de l’embarcation, que les quatre compagnons d’Hebel purent voir cette embrassade filiale.

– Vive la France ! crièrent-ils d’une seule voix.

Le cri arriva jusqu’au canot.

– Vive la France ! répondirent les marins qui venaient de recueillir Herbel.

– Ah çà ! dit le père Berthaut, c’en est donc encore, des amis ?

– Je crois bien ! vous allez en juger.

Herbel fit signe au sloop d’arriver.

Les fugitifs ne se le firent point dire à deux fois. En un clin d’œil, le petit bâtiment se couvrit de voiles et s’avança vers le port, cette fois, non plus au bruit de la mousqueterie, mais aux cris de « Vive le roi ! vive la France ! »

Toute la population de Beaumont était sur la jetée.

 

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Les cinq fugitifs abordèrent.

Pierre Herbel baisa le terre, cette mère commune, comme eût fait un ancien Romain. Les autres se jetèrent dans les bras des premiers venus. Qu’importaient les premiers venus ? n’étaient-ce pas des frères ?

– Le Parisien s’adressait particulièrement à ses sœurs.

Pendant ce temps, le pauvre Pitcaërn regardait fort tristement cette joie universelle.

– Eh ! dit le vieux Berthaut, qu’est-ce donc que ce cormoran-là, qui ne se mêle pas à la fête ?

– C’est, dit en riant Pierre Herbel, l’Anglais qui nous a prêté son bâtiment.

– Prêté ! dit Berthaut ; un Anglais vous a prêté son bâtiment ? Mais qu’il vienne donc, et que nous le couronnions de roses.

Herbel arrêta Berthaut, qui, dans son enthousiasme, voulait serrer Pitcaërn contre son cœur.

– Tout beau ! dit Hebel, il nous l’a prêté comme nous prêtons Jersey au roi Georges – de

 

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force.

– Oh ! alors, c’est autre chose, dit Berthaut. Ah ! non seulement tu te sauves, mais encore, en te sauvant, tu fais des prisonniers ! C’est affaire à toi ! Un beau marin et un joli sloop, ma foi ! le sloop vaut vingt-cinq mille livres comme un liard : cinq mille francs chacun.

– Pitcaërn n’est point prisonnier, dit Herbel.

– Comment, Pitcaërn n’est point prisonnier ?

– Non, et son sloop ne sera pas vendu.

– Pourquoi cela ?

– Parce que Pitcaërn est tombé dans le piège ; parce qu’il parle breton et qu’il a bon cœur : double raison pour que nous le traitions en compatriote.

Puis, faisant signe à l’Anglais :

– Viens ici, Pitcaërn, dit-il en bas breton au Gallois.

Pitcaërn n’avait rien de mieux à faire que d’obéir, et il obéit, mais tristement et à contrecœur, et en boudant comme un bouledogue

 

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qui vient de trouver son maître.

– Çà, dit Herbel, que tous ceux qui sont bas Bretons viennent ici.

Il se fit un grand cercle.

– Mes amis, dit Herbel en leur présentant Pitcaërn, voici un compatriote à qui il s’agit de donner un bon dîner aujourd’hui, attendu qu’il retourne demain en Angleterre.

– Bravo ! crièrent tous les marins en tendant la main à Pitcaërn.

Pitcaërn n’y comprenait rien ; il se croyait débarqué dans quelque coin de la principauté de Galles qui lui était inconnu.

Tout le monde parlait gallois.

Herbel lui raconta ce qui se passait et ce qui avait été décidé de lui et de son sloop.

Le pauvre diable n’y voulait pas croire.

Nous n’essaierons pas de donner une idée du festin dont les cinq prisonniers et le brave Pitcaërn furent les héros. On passa la soirée à table, la nuit en danse. Le lendemain, convives,

 

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danseurs et danseuses, reconduisirent Pitcaërn à la Belle-Sophie, qu’il trouva ravitaillée comme jamais elle ne l’avait été ; puis on l’aida à hisser ses voiles et à lever l’ancre ; puis, enfin, comme le vent était bon, il sortit majestueusement du port au cri de « Vivent les Bretons ! vivent les Gallois ! »

Et, comme le temps fut beau ce jour-là et le lendemain, il y a tout lieu de croire que le brave Pitcaërn et la Belle-Sophie abordèrent heureusement en Angleterre, et que le récit de cette aventure fait encore aujourd’hui l’étonnement des habitants de la ville de Pembroke.

 

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