Les Mohicans de Paris 5
La chanson de la joie.
CCLII
Nous n’avons dit ni pourquoi s’habillait Pétrus, ni où il allait ; mais le lecteur l’aura déjà deviné.
Pétrus était descendu de sa chambre avec les ailes d’un oiseau. Il avait fait une pose chez le concierge pour ce que nous avons dit ; il avait, par habitude, demandé si l’on avait pour lui d’autres lettres que celles de son oncle, avait machinalement jeté les yeux sur les trois ou quatre lettres qu’on lui avait présentées, et, ne trouvant sur aucune d’elles l’écriture qu’il cherchait, il les avait repoussées, avait pris dans sa poche une petite lettre à l’écriture fine, à l’enveloppe délicate et parfumée, l’avait approchée de ses lèvres, et avait enjambé le seuil de la porte.
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C’était la lettre de Régina reçue à Saint-Malo.
Les deux jeunes gens s’écrivaient tous les jours : les lettres de Pétrus étaient adressées à la bonne Manon, les lettres de Régina étaient adressées à Pétrus lui-même.
Régina avait puisé dans sa position exceptionnelle une certaine force qui adoucissait la séparation des deux jeunes gens.
Cependant, Pétrus avait été le premier à lui dire de ne pas lui écrire pendant son absence : une lettre égarée, une lettre volée les perdrait tous les deux.
Le jeune homme enfermait les lettres de Régina dans une espèce de petit coffre-fort en fer admirablement travaillé et qui était lui-même scellé dans un bahut.
Il va sans dire que le bahut était excepté de la vente qui devait avoir lieu : ce bahut était sacré. Pétrus, avec cette religion de l’amour que l’on a pour certains objets, lorsqu’on aime véritablement, eût regardé comme un sacrilège de le vendre.
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Si l’homme restait de vingt ans à cinquante dans le même appartement, meublé des mêmes meubles, il pourrait, avec ces meubles, refaire dans les moindres détails l’histoire de sa vie ; par malheur, l’homme éprouve de temps en temps la nécessité de changer d’appartement, et le besoin de renouveler son mobilier.
Disons que la clef du coffre en question ne quittait jamais Pétrus : il la portait à son cou, suspendue avec une chaîne d’or ; puis le serrurier qui l’avait réparée avait affirmé à Pétrus que le plus habile rossignoliste perdrait son temps à la crocheter.
Pétrus n’avait donc aucune inquiétude de ce côté.
Seulement, comme les rois de France attendent sur les marches du caveau de Saint-Denis que leur successeur vienne les remplacer, une lettre de Régina attendait toujours, sur le cœur de Pétrus, qu’une autre lettre vînt prendre sa place. Alors l’ancienne lettre allait rejoindre ses sœurs dans le coffre de fer, qui, lorsque Pétrus était à Paris, s’ouvrait régulièrement chaque jour
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pour recevoir un nouveau dépôt, c’est-à-dire la lettre reçue la veille.
La lettre baisée et remise dans sa poche, Pétrus sauta lestement par-dessus le seuil de la porte et s’élança dans la rue Notre-Dame-des-Champs, puis, par la rue de Chevreuse, il gagna le boulevard extérieur.
Avons-nous besoin maintenant d’indiquer le but de sa course ?
Pétrus, lancé du même pas gymnastique, suivit le boulevard des Invalides, et ne s’arrêta que quelques pas avant d’arriver à la grille derrière laquelle était situé l’hôtel du maréchal de Lamothe-Houdan.
Après avoir inspecté le boulevard et s’être assuré qu’il était désert, ou à peu près, Pétrus se hasarda à passer devant la grille.
Il ne vit rien et il ne lui parut pas qu’il eût vu ; aussi revint-il sur ses pas, et, s’accoudant à un énorme tilleul, leva-t-il les yeux sur les fenêtres de Régina.
Hélas ! le soleil dardait en plein dans les
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fenêtres et les persiennes étaient fermées ; mais il était bien sûr que, avant que le soir fût venu, l’une ou l’autre de ces persiennes se soulèverait et laisserait voir la blanche amie dont il était séparé depuis une éternité.
Cependant, le flot des réflexions vint battre son esprit.
Que faisait-elle en ce moment ? était-elle chez elle ? pensait-elle à lui juste à cette heure où il était près d’elle ?
Si désert que soit d’ordinaire le boulevard des Invalides, il y passe de temps en temps un voyageur égaré.
Un de ces voyageurs vint du côté de Pétrus.
Pétrus quitta son arbre et se mit en mouvement.
Il connaissait depuis longtemps les marches et les contremarches qu’il fallait faire pour dérouter les regards des passants ou les inquisitions des voisins.
Il reprit son pas gymnastique, croisa le voyageur, marchant avec la rapidité d’un homme
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extraordinairement affairé et ayant hâte d’arriver le plus tôt possible au but de sa course.
Quelquefois il était impossible à Régina de se montrer tout à fait et de se livrer à cette télégraphie expressive inventée par les amants longtemps avant que les gouvernements eussent eu l’idée d’en faire un moyen de correspondance politique ; mais, alors, elle se doutait bien que Pétrus était là ; elle laissait flotter un bout d’écharpe, passer une boucle de cheveux ; elle laissait tomber ou son éventail ou son mouchoir par les interstices de la jalousie – quelquefois une fleur.
Oh ! Pétrus était bien heureux quand c’était une fleur ; car cela voulait dire : « Reviens ce soir, cher Pétrus ! j’ai l’espoir que nous pourrons nous voir quelques instants. »
D’autres fois, il n’apercevait ni écharpe, ni cheveux, ni mouchoir, ni éventail, ni fleur ; mais, sans voir Régina, il parvenait à entendre sa voix : c’était un ordre qu’elle donnait à quelque domestique ; c’était le bruit d’un baiser qui retentissait sur le front de la petite Abeille, et qui
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avait son écho – écho délicieux – dans le cœur du jeune homme.
Mais les meilleures heures de Pétrus étaient les heures du soir et les heures de la nuit, même quand il n’avait pas l’espérance de voir Régina.
Que la jeune femme eût ou non laissé tomber cette fleur qui, en tombant, indiquait un rendez-vous, dès que l’obscurité était venue, Pétrus allait s’adosser à son arbre. Il avait son arbre de prédilection, d’où il voyait mieux, où il était moins vu.
Là, les yeux vaguement fixés sur toute la façade de la maison, il se perdait en de délicieuses rêveries, en de ravissantes contemplations. – Régina ne soupçonnait même pas sa présence, car, bien certainement, si elle eût cru que Pétrus était là, elle eût trouvé moyen d’ouvrir sa fenêtre et de lui envoyer, sur le rayon de la lune ou le scintillement d’une étoile, le baiser qu’il avait si bien mérité.
Mais non, ces nuits-là où rien ne lui était promis, Pétrus ne demandait pas même un baiser, pas même un mot, pas même un regard.
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Puis, quand il la revoyait, il se gardait bien de lui dire : « Toutes mes heures de songe, ô ma bien-aimée Régina ! je viens les passer près de vous. » Non, il eût craint d’éveiller dans le cœur de la jeune femme les tendresses assoupies pendant son chaste sommeil.
Il gardait donc pour lui le doux secret de ces promenades nocturnes, heureux de sa veille à l’heure où Régina dormait, à la façon dont sont heureuses les mères pendant le sommeil de leur enfant.
Dieu seul sait, et Dieu seul pourrait dire les joies sans mélange – car la pauvre langue humaine est bien pauvre pour exprimer les félicités intimes –, Dieu seul pourrait dire les joies sans mélange, les pures émotions qui caressent les cœurs de vingt-cinq ans pendant ces heures de rêveries silencieuses et de contemplations muettes passées sous les fenêtres d’une femme bien-aimée. Alors le ciel, l’air, la terre, appartiennent à l’amant ; non seulement le monde qu’il foule aux pieds, mais tous les mondes qui roulent au-dessus de sa tête sont à lui.
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Dégagée des haillons de la matière, son âme, comme une blanche étoile, rayonne dans un pur éther entre les hommes et Dieu.
Mais, il faut le dire, le temps est court pendant lequel les anges prêtent leurs ailes blanches à l’âme amoureuse, et il vient trop vite un moment où, si elle se hasarde à reprendre son vol, le poids du corps, appesanti par les années, la fait retomber brisée sur la terre.
Il va sans dire que Pétrus, chassé par son passant, était revenu dès que le passant eut passé.
Son âme planait au ciel avec des ailes d’ange.
Et, cependant, pas le moindre mouvement ne faisait osciller les persiennes rigides. Les secondes, les minutes, les heures s’écoulaient ; sans doute, Pétrus était venu trop tard, Régina était partie.
Mais n’importe ! présente ou absente, Pétrus lui parlait ; il lui racontait la longue élégie de ses malheurs. Comment ! insensé qu’il était, il avait cru que, pour lui plaire, il fallait paraître autre chose que ce qu’il était, afficher le luxe de la
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richesse, et non le luxe du génie ; et, dans son imagination, Régina riait, l’écoutait, haussait les épaules, l’appelait enfant ! passait sa main fine et blanche dans les boucles fauves de ses cheveux, le regardait avec ses beaux yeux étincelants, lui disait : « Encore ! encore ! » de sorte que lui, se raillant lui-même, racontait tout, jusqu’à la visite de son père, jusqu’à l’histoire de la ferme ; et Régina ne riait plus, ne raillait plus ; Régina pleurait et elle lui disait, tout en pleurant : « Travaille, mon Pétrus, et sois un homme de génie. Je regarderai, je te le promets, la main qui tient le pinceau et non le gant qui couvrira cette main. Travaille, et, ne te rencontrant point au Bois sur ton arabe gris pommelé, à la queue et à la crinière noires, qui a l’œil et les pieds de la gazelle, qu’il semble destiné à poursuivre, je me dirai : « Mon Van Dyck travaille et prépare sa moisson de gloire pour l’exposition prochaine. Travaille, mon Pétrus bien-aimé, et sois un homme de génie ! »
Et Pétrus en était là de ses rêveries, quand il entendit le bruit d’une voiture qui venait du côté des Invalides.
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Il se retourna : c’était Régina qui rentrait avec la marquise de la Tournelle et le maréchal de Lamothe-Houdon.
Pétrus s’éloigna une seconde fois d’arbre en arbre, de façon, s’il était vu, à n’être reconnu que de Régina.
Encore n’osa-t-il tourner la tête.
Il entendit le bruit criard de la grille qui s’ouvrait et se refermait, le cri de la clef colossale tournant dans la serrure. Seulement alors, il se retourna : la calèche était rentrée. Cinq heures et demie sonnaient aux Invalides. On dînait chez son oncle à six heures précises : il avait encore vingt minutes, à peu près. Il ne perdit pas de temps et alla se remettre en observation. Mais il se disait à lui-même que Régina pourrait ainsi, aussitôt rentrée, monter à sa chambre et se mettre à sa persienne ; il lui fallait quelques minutes, une occasion, un prétexte ; l’avait-elle même vu ? On se rappelle que Pétrus n’avait point osé tourner la tête.
Les trois quarts sonnèrent à l’horloge des Invalides.
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Comme vibrait encore dans l’air le dernier frémissement du timbre, la persienne s’écarta et donna passage d’abord à la blonde tête d’Abeille.
Mais Abeille était toujours le précurseur de Régina, comme saint Jean de Jésus ; derrière et au-dessus de la tête de l’enfant, se montra celle de la jeune femme.
Son premier regard dit à Pétrus qu’elle savait qu’il était là. Depuis combien de temps y était-il ? Voilà ce que Pétrus avait complètement oublié, voilà ce qu’il n’aurait pas su dire.
Quant à Régina, elle disait bien clairement des yeux : « Ce n’est pas ma faute, on m’a emmenée ; je ne voulais pas sortir, je savais que tu viendrais, je t’attendais. Pardonne-moi, je n’ai pas pu venir plus tôt ; mais me voilà... »
Puis Régina souriait comme pour dire encore : « Sois tranquille, mon bien-aimé, je te tiendrai compte du temps que tu as perdu à m’attendre, je te garde une surprise. »
Pétrus joignit les mains.
Quelle était cette surprise ?
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Régina souriait toujours.
Pétrus ne songeait plus que le temps s’écoulait, que son oncle l’attendait à dîner, et que son oncle, comme Louis XIV, entrait en fureur quand il avait failli attendre.
Enfin, Régina prit une rose qui s’estompait au milieu des cheveux blonds de la petite Abeille ; elle leva la rose à la hauteur de ses lèvres, la laissa tomber en jetant un baiser au vent, et referma la persienne.
Pétrus poussa un cri de joie : il verrait Régina pendant la nuit !
Puis, la persienne fermée, des millions de baisers rendus en échange du baiser envoyé, il songea à son oncle, tira sa montre, et regarda l’heure.
Il était six heures moins cinq minutes !
Pétrus s’élança dans la rue Plumet, bondissant comme un daim à son premier lancer.
Pour un coureur de profession, il y avait dix minutes de chemin de l’hôtel de Lamothe-Houdon à l’hôtel Courtenay : Pétrus n’en mit que
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sept.
Le général Herbel avait eu la courtoisie d’attendre son neveu deux minutes ; mais, de guerre lasse, il venait de se mettre à table quand retentirent les deux coups de cloche annonçant que le convive attardé arrivait.
Le général avait à moitié mangé sa bisque aux écrevisses.
À l’aspect du retardataire, ses sourcils se froncèrent démesurément, et, d’une façon si olympienne, que l’Autrichien Franz, qui aimait fort Pétrus, fit tout bas, dans sa langue maternelle, une prière à son intention.
Mais le visage du général reprit sa sérénité ordinaire à l’aspect pitoyable de son neveu.
Pétrus ruisselait de sueur.
– Par ma foi ! dit le général, tu aurais bien dû rester un instant à égoutter dans l’antichambre, garçon : tu vas tremper ta chaise.
Pétrus accepta gaiement la boutade de son oncle.
Le général pouvait vomir contre lui toutes les
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flammes de l’enfer : Pétrus avait le paradis dans le cœur.
Il prit la main de son oncle, la baisa, et alla s’asseoir en face de lui.
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