Les Mohicans de Paris 5

Alexandre Dumas · Chapitre 23 sur 57

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Les Mohicans de Paris 5

Chagrins de cœur mêlés d’argent.

CCLI

 

 

Quelle était cette résolution que Pétrus venait de prendre ?

Peut-être allons-nous la trouver dans l’une des deux lettres qu’il avait écrites.

Commençons par celle qui était adressée au boulevard des Invalides.

 

« Ma bien-aimée Régina,

« Excusez-moi si je quitte Paris pour quelques jours sans avoir vue, sans vous avoir rien dit, ni par lettre, ni de vive voix, de ce départ ; un événement inattendu, mais qui n’a rien d’inquiétant, je vous l’affirme, me force à accompagner mon père à Saint-Malo.

« Laissez-moi vous dire, pour vous rassurer

 

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complètement, que ce que j’ai orgueilleusement qualifié d’événement est tout simplement une affaire d’intérêt.

« Seulement, cette affaire d’intérêt concerne – permettez-moi ce blasphème et pardonnez-moi de l’avoir dit ! – cette affaire d’intérêt concerne la personne que j’aime le plus après vous : mon père.

« Je dis cela bien bas, Régina, de peur que Dieu ne m’entende et ne me punisse de vous aimer plus que celui qui devrait avoir mon premier amour.

« Si vous avez autant besoin de me dire que vous m’aimez que j’ai besoin de me l’entendre dire, et si vous voulez, non pas me faire oublier, mais me faire supporter votre absence par une de ces lettres dans lesquelles vous savez si bien m’envoyer une portion de votre âme, écrivez-moi, poste restante, à Saint-Malo, mais pas plus tard qu’aujourd’hui ou demain. Je ne compte rester absent que le temps absolument nécessaire au voyage et à l’affaire qui m’appelle là-bas, c’est-à-dire six jours en tout.

 

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« Faites qu’à mon retour je trouve une lettre de vous qui m’attende. Oh ! j’en aurai bien besoin, je vous le jure !

« Au revoir, ma bien-aimée Régina ! mon corps seul vous quitte ; mais mon cœur, mon âme, ma pensée, tout ce qui aime en moi enfin reste auprès de vous.

« PÉTRUS. »

 

Maintenant, voici ce qu’il disait à Salvator :

 

« Mon ami,

« Avec le même aveuglement et la même obéissance que vous auriez pour une dernière recommandation de votre père mourant, faites, je vous prie, ce que je vais vous dire.

« Au reçu de ma lettre, prenez un commissaire-priseur et venez chez moi. Faites faire l’inventaire de mes chevaux, de mes armes, de ma voiture, de mes tableaux, de mes meubles, de mes tapis, de tout ce que je possède enfin ; gardez-moi seulement ce qui est nécessaire au

 

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strict besoin de la vie.

« L’inventaire dressé, faites estimer chaque chose.

« Puis faites faire des affiches, et annoncez dans les journaux – ceci est, je crois, de la compétence de Jean Robert –, annoncez la vente d’un mobilier d’artiste.

« Fixez-en le jour au dimanche 16 courant afin que les amateurs aient le temps de visiter les objets sur place.

« Tâchez que le commissaire-priseur auquel vous vous adresserez ait l’habitude d’estimer et de vendre des objets d’art.

« Il me faut de mon mobilier trente-cinq ou quarante mille francs.

« À vous, mon cher Salvator.

« Ex imo corde, PETRUS.

« P.S. – Payez mon domestique et congédiez-le. »

 

Pétrus connaissait Salvator : il savait qu’à son

 

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retour toute chose serait faite comme il le désirait.

En effet, lorsqu’il revint, le sixième jour après son départ, il trouva l’affiche sur la porte et une procession de curieux montant et descendant son escalier.

Cette vue lui serra le cœur.

Il n’eut pas le courage de rester dans son atelier. Un petit corridor conduisait directement du palier à sa chambre ; il entra dans sa chambre, s’y enferma, s’assit avec un profond soupir, et laissa tomber sa tête dans ses mains.

Pétrus était satisfait de lui-même et fier de la résolution qu’il avait prise ; mais cette résolution, il ne l’avait pas prise sans lutte et sans brisement.

On devine ce qu’il était allé faire là-bas, et quelles étaient les intentions de son retour.

Là-bas, il était allé pour empêcher que la ferme de ce bon et excellent père, ce dernier débris qui restait de la fortune du capitaine, ne sortît de ses mains ; il était allé assurer un abri aux derniers jours de celui à qui il devait le jour.

 

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C’était là chose facile à faire, et elle s’était faite sans même que le vieillard s’en doutât : le notaire avait déchiré l’acte factice, et Pétrus avait dit adieu à son père, appelé près du lit de son ami mourant.

Puis il était arrivé à Paris pour accomplir la seconde partie et, disons-le, la partie la plus difficile, et surtout la plus douloureuse de sa résolution : Pétrus s’était décidé à vendre, comme nous l’avons vu, chevaux, voiture, meubles, tableaux, potiches du Japon, bahuts de Flandre, armes et tapis, pour payer ses dettes ; puis, ses dettes payées, à se remettre au travail comme un écolier en loge pour le grand prix de Rome.

Certes, en renonçant à ses folles dépenses, et surtout en employant à ce travail le temps qu’il perdait, non pas même à voir, mais à essayer de voir Régina, Pétrus était bien sûr de ramener sa vie à une meilleure situation comme art et comme argent. Ce serait lui, alors, qui pourrait venir en aide à son père, et non plus son père qui serait obligé de se dépouiller jusqu’au dernier lambeau pour nourrir le luxe insensé de son fils.

 

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Sans doute, tout cela, c’était la logique, c’était la droiture, c’était la raison ! mais il n’y a rien de si dur et de si difficile à suivre que la raison, la droiture et la logique. Voilà pourquoi, la plupart du temps, on ne les suit pas. En effet, vendre tout ce charmant luxe des yeux, dont on s’était fait une si douce habitude, pour se retrouver entre quatre murailles nues, était-ce donc une chose qui se pût faire de gaieté de cœur ? Non, c’était une situation navrante, et l’on n’en pouvait sortir que par un chagrin poignant.

La pauvreté en elle-même n’effrayait nullement Pétrus. Sobre par nature, économe pour lui, il eût grandement, ou plutôt il avait grandement vécu avec cinq francs par jour. N’eût été Régina, il ne se fût nullement soucié d’être riche. N’avait-il pas dans le cœur les trois grandes richesses de la création : la richesse du talent, de la jeunesse et de l’amour ?

Mais c’était précisément sur son amour, c’est-à-dire sur l’âme de son âme, qu’allait directement et peut-être mortellement peser sa pauvreté.

Hélas ! la femme qui se jetterait au feu pour

 

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nous plaire, qui risquerait sa vie et sa réputation pour venir, comme Juliette, donner à son Roméo, attendant sous le balcon du jardin, un nocturne et

furtif baiser1, cette femme, souvent, ne laisserait pas tomber sa main aristocratique dans une main mal gantée.

Et puis, allez donc suivre à pied, dans la boue de la rue, la voiture de la femme que vous aimez ; allez donc attendre son passage à pied, sur le revers d’une des allées du Bois, quand vous l’avez croisée, la veille encore, monté sur un magnifique cheval sortant des écuries de Drake ou de Crémieux !

En outre, la pauvreté attriste, elle déteint en quelque sorte sur les visages les plus frais et les plus robustes. Le front du pauvre garde l’empreinte des soucis de la veille et de l’insomnie de la nuit.

C’est naïf, c’est enfantin, c’est ridicule aux yeux du philosophe, ce que nous allons dire, mais cette douloureuse pensée de ne pouvoir désormais arriver dans son coupé ou dans son

1 Shakespearem Roméo et Juliette, acte II, sc. II.

 

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tilbury à la soirée où Régina était venue, elle, dans sa calèche ; de ne plus pouvoir la croiser à cheval sur les boulevards extérieurs, où il l’avait rencontrée pour la première fois, ou dans des allées du bois de Boulogne, qui la voyaient passer tous les jours, cette pensée, en dépit de tous les philosophes de la terre, remplissait de tristesse le cœur de Pétrus. À la vérité, les philosophes ne comprennent pas l’amour, et la preuve, c’est que, dès qu’ils sont amoureux, il ne sont plus philosophes.

Comment, ensuite, faire une figure convenable dans les salons du faubourg Saint-Germain : ces salons si épineux aux gentilshommes pauvres, et où il était reçu, lui, Pétrus, à titre non pas d’homme de talent, mais de gentilhomme de vieille noblesse ? Le faubourg Saint-Germain ne pardonne à un gentilhomme d’avoir du talent qu’à condition qu’il ne vivra pas de son talent.

Sans doute, Pétrus, outre le boulevard où il rencontrait Régina, outre le Bois où il la croisait, pouvait encore parfois la voir chez elle ; mais les rencontres dans le monde étaient le prétexte de

 

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ces visites-là, et puis, chez elle, outre que Pétrus ne pouvait la voir fréquemment, il la voyait rarement seule : c’était tantôt M. de Lamothe-Houdon, tantôt la marquise de la Tournelle, Abeille toujours, M. Rappt quelquefois ; M. Rappt, qui le regardait d’un air renfrogné et qui, à chaque rencontre, semblait lui dire du regard : « Je sais que vous êtes mon ennemi mortel ; je sais que vous aimez ma femme ; mais tenez-vous bien, je vous surveille tous les deux. »

– Oui, pardieu ! oui, votre ennemi intime ! oui, votre ennemi mortel, l’ennemi du mal, monsieur Rappt.

Eh bien, tous les bénéfices de la fortune, toutes les jouissances du luxe, tous les avantages de la richesse, Pétrus les avait eus pendant six mois, et, tout à coup, il fallait y renoncer.

Nous le répétons, la situation était navrante. Ô Pauvreté, Pauvreté ! que de cœurs près d’éclore tu as moissonnées ! que de fleurs de l’âme écloses tu as fait tomber sous ta faux et dispersées au vent ! car, Pauvreté, sombre déesse, tu as le souffle et la faux de la mort !

 

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Il est vrai que Régina n’était pas une femme ordinaire. – Peut-être...

Vous savez ce qui arrive au voyageur perdu dans les catacombes, au voyageur qui, écrasé de fatigue, assis sur une pierre creuse, sur un ancien tombeau, le front couvert de sueur, regarde et écoute avec angoisse s’il ne verra pas une lumière, s’il n’entendra pas un bruit : il entrevoit une lueur, il perçoit un son, il se lève : « Peut-être ! » dit-il.

Il en était ainsi de Pétrus : il venait de voir briller une lueur dans le souterrain sombre.

– Peut-être !... avait-il dit à son tour. Plus de fausse honte ! La première fois que je la verrai, je lui raconterai tout, et mes sottes vanités, et mes richesses d’emprunt. Plus de faux orgueil ! une seule vanité, une seule gloire : travailler pour elle, et mettre mes succès à ses pieds. Elle n’est point une femme ordinaire – et peut-être... peut-être qu’elle m’en aimera mieux.

Ô belle jeunesse, à travers laquelle l’espérance passe comme le rayon de soleil à travers le cristal ! ô charmant oiseau qui chante la douleur

 

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quand il ne peut plus chanter la joie !

Sans doute Pétrus se dit-il, à l’appui de cette résolution, beaucoup d’autres choses que nous ne répéterons pas ici. Disons seulement que, tout en causant ainsi avec lui-même, il quitta ses habits de voyage, prit un élégant costume du matin, et se rhabilla à la hâte.

Puis, sans rentrer dans son atelier où il entendait craquer les bottes et s’entrechoquer le dialogue des visiteurs, il descendit l’escalier, mit la clef de sa chambre chez le concierge, qui, en échange, lui tendit un petit billet que Pétrus, à la première inspection, reconnut pour être de l’écriture de son oncle.

Celui-ci l’invitait à dîner pour le jour même où il serait de retour à Paris. En effet, le général désirait savoir sans doute si la leçon avait profité.

Pétrus chargea le concierge d’aller, à l’instant même, à l’hôtel de Courtenay, annoncer à son oncle qu’il était de retour et qu’il aurait l’honneur d’aller lui demander de ses nouvelles à six heures précises.

 

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