Les Mohicans de Paris 5

Alexandre Dumas · Chapitre 18 sur 57

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Les Mohicans de Paris 5

Le départ.

CCXLVI

 

 

Continuons à relater ce départ de l’Empereur pour Rochefort qui, au lieu de nous éloigner de notre sujet, nous en rapproche. Tandis que se faisaient les préparatifs du départ de l’empereur, une scène s’accomplissait dont les suites pouvaient devenir plus graves.

Un de ceux qui avaient vu avec le plus de douleur Napoléon se débattre, irrésolu, sous la main de Dieu, à l’Élysée d’abord, à la Malmaison ensuite, était notre ancienne connaissance, M. Sarranti, qui, en ce moment, expie sous les verrous et bientôt peut-être va payer de sa vie son dévouement obstiné à l’empereur.

Depuis le retour de Napoléon, il n’avait cessé de faire respectueusement observer à son ancien général qu’avec un pays comme la France, rien

 

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n’était jamais perdu ; les maréchaux étaient oublieux, les ministres étaient ingrats, le sénat était infâme ; mais le peuple, mais l’armée restaient fidèles.

Il fallait tout rejeter loin de soi, répétait M. Sarranti, et en appeler, dans ce grand duel, au peuple et à l’armée.

Or, le 29 juin au matin, arriva un événement qui parut donner pleinement raison au rude et inflexible conseiller.

Vers six heures du matin, tous les proscrits de la Malmaison – ceux qui habitaient ce château étaient déjà des proscrits ! –, tous les proscrits de la Malmaison furent réveillés par les cris furieux de « Vive l’empereur ! À bas les Bourbons ! À bas les traîtres ! »

Chacun se demandait ce que voulaient dire ces cris, qu’on n’avait point entendus depuis le jour où, sous les fenêtres de l’Élysée, deux régiments de tirailleurs de la garde, enrôlés volontaires pris parmi les ouvriers du faubourg Saint-Antoine, étaient venus défiler dans le jardin en demandant à grands cris que l’empereur se mît à leur tête et

 

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les conduisît à l’ennemi.

M. Sarranti, seul, semblait être au courant de ce qui se passait. Il était debout, tout habillé, et dans la chambre qui précédait celle de l’empereur.

Avant même que celui-ci eût appelé pour savoir quel était ce bruit, il entra.

Ses premiers regards se portèrent sur le lit : le lit était vide. L’empereur était dans sa bibliothèque, attenante à la chambre ; assis devant la fenêtre, les pieds sur l’appui de la croisée, il lisait Montaigne. En entendant des pas :

– Qu’est-ce ? demanda-t-il sans se détourner.

– Sire, lui dit une voix connue, entendez-vous ?

– Quoi ?

– Les cris de « Vive l’empereur ! À bas les Bourbons ! À bas les traîtres ! »

L’empereur sourit tristement.

– Eh bien, après, mon cher Sarranti ? dit-il.

 

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– Eh bien, sire, c’est la division Brayer qui revient de la Vendée, et qui est arrêtée devant la grille du château.

– Après ? continua l’empereur du même ton, avec le même calme ou plutôt avec la même indifférence.

– Après, sire ?... Ces braves ne veulent pas aller plus loin ; ils ont déclaré qu’il fallait qu’on leur rendît leur empereur, ou que, si leurs chefs ne consentaient pas à être leurs interprètes auprès de vous, ils allaient eux-mêmes venir prendre Votre Majesté et la mettre à leur tête.

– Après ? reprit encore Napoléon.

Sarranti étouffa un soupir ; il connaissait l’empereur : ce n’était plus de l’indifférence, c’était du découragement.

– Eh bien, sire, dit M. Sarranti, le général Brayer est là et demande à entrer pour mettre aux pieds de Votre Majesté le vœu de ses soldats.

– Qu’il entre ! dit l’empereur en se levant et en posant son livre tout ouvert sur la fenêtre, comme un homme qui ne fait qu’interrompre une lecture

 

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qui l’intéresse.

Le général Brayer entra.

– Sire, dit-il en s’inclinant respectueusement devant Napoléon, nous venons, ma division et moi, nous mettre aux ordres de Votre Majesté.

– Vous venez trop tard, général.

– Ce n’est point notre faute, sire ; dans l’espérance d’arriver à temps pour défendre Paris, nous avons fait dix, douze, et jusqu’à quinze lieues par jour.

– Général, dit Napoléon, j’ai abdiqué.

– Comme empereur, sire : pas comme général.

Un éclair passa dans les yeux de Napoléon.

– Je leur ai offert mon épée, et ils l’ont refusée, dit-il.

– Ils l’ont refusée !... Qui cela, sire ?... Excusez-moi si j’interroge Votre Majesté.

– Lucien, mon frère.

– Sire, le prince Lucien, votre frère, n’a pas oublié qu’il était, le 1er brumaire, président du conseil des Cinq-Cents.

 

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– Sire, insista M. Sarranti, faites-y bien attention, la voix de ces dix mille hommes qui sont sous vos fenêtres et qui crient : « Vive l’empereur ! » c’est le cri du peuple, c’est le dernier effort de la France ; c’est plus, c’est la dernière faveur de la fortune... Sire, au nom de la France, au nom de votre gloire...

– La France est ingrate, murmura Napoléon.

– Pas de blasphème, sire ! une mère n’est jamais ingrate.

– Mon fils est à Vienne.

– Votre Majesté en sait le chemin.

– Ma gloire est morte dans les plaines de Waterloo.

– Sire, rappelez-vous ce que vous disiez à l’Italie en 1796 : « La République est comme le soleil ; aveugle ou fou qui nierait sa clarté ! »

– Sire, songez que j’ai là dix mille hommes de troupes fraîches, enthousiastes, et qui n’ont point encore combattu, ajouta le général Brayer.

L’empereur resta un instant pensif.

 

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– Faites appeler mon frère Jérôme, dit-il.

Un instant après, le plus jeune des frères de l’empereur, celui-là seul qui lui était resté fidèle, celui qui, rayé de la liste des souverains, avait combattu comme soldat, entra, pâle encore des deux blessures qu’il avait reçues, l’une aux Quatre-Bras, l’autre à la ferme du Goumont, et des fatigues qu’il avait prises à soutenir la retraite de l’armée.

L’empereur lui tendit la main ; puis, brusquement et sans préambule :

– Jérôme, dit-il, qu’as-tu remis aux mains du maréchal Soult ?

– Les premier, deuxième et sixième corps, sire.

– Réorganisés ?

– Complètement.

– Combien d’hommes ?

– Trente-huit ou quarante mille hommes.

– Et vous dites, vous, général ?... continua l’empereur en se tournant vers Brayer.

 

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– Dix mille.

– Et quarante-deux mille aux mains du maréchal Grouchy ; quarante-deux mille hommes de troupes fraîches, ajouta Jérôme.

– Tentateurs ! murmura Napoléon.

– Sire ! sire ! s’écria Sarranti en joignant les mains, vous êtes sur la voie de votre salut... En avant ! en avant !

– C’est bien, je te remercie, Jérôme ; ne t’éloigne pas, peut-être aurai-je besoin de toi. – Général, attendez mes ordres à Rueil.

– Toi, Sarranti, mets-toi à cette table, et écris.

L’ex-roi et le général sortirent en s’inclinant, tous deux le cœur plein d’espérance.

M. Sarranti resta seul avec l’empereur. Il était déjà assis, tenait la plume et attendait.

– Écrivez, dit Napoléon.

Puis, distrait :

– « À la commission de gouvernement... »

– Sire, dit Sarranti en jetant la plume, je n’écrirai pas à ces gens-là.

 

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– Comment, tu n’écriras pas à ces gens-là ?

– Non, sire.

– Pourquoi ?

– Parce que tous ces gens-là sont les ennemis mortels de Votre Majesté.

– Ils tiennent tout de moi.

– Raison de plus, sire ; il y a des bienfaits si grands, qu’on ne peut les payer que par l’ingratitude.

– Écris, te dis-je.

M. Sarranti se leva, salua, et déposa la plume sur la table.

– Eh bien ? demanda l’empereur.

– Sire, nous n’en sommes plus au temps où les vaincus se faisaient tuer par un esclave ; écrire à la commission de gouvernement, c’est vous tuer aussi sûrement que si je vous enfonçais un couteau dans la poitrine.

Puis, comme l’empereur ne répondait pas :

– Sire ! sire ! dit Sarranti, c’est l’épée qu’il faut prendre, et non la plume ; c’est à la nation

 

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qu’il faut en appeler, et non à des hommes qui, je vous le répète, sont vos ennemis : qu’ils apprennent que vous venez de battre les ennemis au moment où ils vous croiront sur la route de Rochefort.

L’empereur connaissait son compatriote, il savait que rien ne le ferait fléchir, pas même un ordre de lui.

– C’est bien, dit-il ; envoyez-moi le général Becker !

Sarranti sortit ; le général Becker entra.

– Général, dit Napoléon, je vous annonce que j’ai différé mon départ de quelques heures, afin de vous envoyer à Paris pour soumettre de nouvelles propositions au gouvernement.

– De nouvelles propositions, sire ? fit le général étonné.

– Oui, dit l’empereur, je demande à reprendre le commandement de l’armée au nom de Napoléon II.

– Sire, dit le général, oserai-je vous faire respectueusement observer qu’un pareil message

 

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serait mieux rempli par un officier de la maison impériale que par un membre de la Chambre et un commissaire du gouvernement dont les instructions se bornent à accompagner Votre Majesté !

– Général, reprit l’empereur, j’ai toute confiance en votre loyauté, et c’est à cause de cela que je vous charge de cette mission, vous préférablement à tout autre.

– Sire, puisque mon dévouement peut être utile à Votre Majesté, répondit le général, je n’hésite pas à lui obéir ; mais je voudrais avoir des instructions écrites.

– Asseyez-vous là, général, et écrivez.

Le général s’assit à la place que venait de quitter Sarranti et prit la plume déposée par lui. L’empereur dicta, et le général écrivit :

 

« À la commission de gouvernement,

« Messieurs,

« La situation de la France, les vœux des patriotes et les cris des soldats réclament ma

 

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présence pour sauver la patrie. Ce n’est plus comme empereur que je réclame le commandement, c’est comme général.

« Quatre-vingt mille hommes se réunissent sous Paris : c’est trente mille de plus que je n’en ai jamais eu sous la main dans la campagne de 1814, et cependant j’ai lutté trois mois contre les grandes armées de la Russie, de l’Autriche et de la Prusse, et la France serait sortie victorieuse de la lutte sans la capitulation de Paris ; c’est enfin quarante-cinq mille hommes de plus que je n’en avais lorsque je franchis les Alpes et conquis l’Italie.

« Après avoir repoussé l’ennemi, j’engage ma parole de soldat de me rendre aux États-Unis pour y accomplir ma destinée.

« NAPOLÉON. »

 

Le général Becker ne tenta pas la moindre observation ; comme soldat, il comprenait que tout cela était possible.

Il partit.

 

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Napoléon attendit avec anxiété ; c’était la première fois, peut-être, que les muscles de son visage trahissaient l’agitation de son âme.

Avec l’activité de son immense génie, il avait déjà tout réparé, tout reconstruit ; il dictait une paix, sinon glorieuse, du moins honorable, et accomplissait la parole donnée ; il quittait la France, non plus comme un fugitif, mais comme un sauveur.

Pendant deux heures, il caressa ce rêve radieux !

Son œil plongeait sur l’avenue par laquelle devait revenir le général, son oreille écoutait chaque bruit. Par instants, son regard s’arrêtait avec complaisance sur son épée, jetée en travers des bras d’un fauteuil ; il comprenait enfin que c’était là son véritable sceptre.

Tout pouvait donc se réparer : l’arrivée de Blücher, l’absence de Grouchy ! Ce grand rêve de 1814, d’une bataille qui, sous les murs de Paris, anéantirait l’armée ennemie, ce grand rêve pouvait se réaliser ! Sans doute, ces hommes auxquels il s’adressait le comprendraient comme

 

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lui ; comme lui, d’un côté de la balance, ils mettraient l’honneur de la France, de l’autre, son abjection, et ils n’hésiteraient pas.

Quelque chose comme un éclair passa devant les yeux de Napoléon ébloui : c’était le reflet du soleil dans les vitres d’une voiture.

La voiture s’arrêta ; un homme en descendit : c’était le général Becker.

Napoléon passa une main sur son front, appuya l’autre sur sa poitrine. Ne fallait-il pas qu’il redevînt de marbre ?

Le général entra.

– Eh bien ? demanda vivement l’empereur.

Le général Becker s’inclina sans répondre en présentant un papier.

– Sire, dit le général Becker, en abordant Votre Majesté avec l’air affligé qu’elle peut lire sur mon visage, je crois lui faire pressentir que je n’ai pas réussi dans ma mission.

L’empereur déploya lentement le papier et lut :

 

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« Le gouvernement provisoire ne peut accepter les propositions que lui fait le général Bonaparte, et n’a plus qu’un conseil à lui donner : c’est de partir sans délai, attendu que les Prussiens marchent sur Versailles.

« Duc D’OTRANTE. »

 

L’empereur lut ces lignes sans qu’une seule fibre de son visage trahît son émotion ; puis, d’une voix parfaitement calme :

– Donnez des ordres pour ce départ, général, dit-il, et, lorsqu’ils seront exécutés, venez me prévenir. Le même jour, et comme sonnaient cinq heures de l’après-midi, l’empereur quittait la Malmaison.

Au marchepied de sa voiture, il retrouva Sarranti, qui lui offrait pour appui un bras qui ne pliait jamais.

– À propos, demanda Napoléon en posant la main sur ce bras, a-t-on prévenu le général Brayer qu’il pouvait continuer sa route vers

 

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Paris ?

– Non, sire, dit Sarranti, et il est temps encore.

Napoléon secoua la tête.

– Ah ! sire, murmura le Corse, vous n’avez plus foi dans la France !

– Si fait, répondit Napoléon ; mais je n’ai plus foi dans mon génie.

Et il monta dans la voiture, dont la portière se referma sur lui. Les chevaux partirent au galop. Il s’agissait d’arriver à Versailles avant les Prussiens.

 

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