Les Mohicans de Paris 5

Alexandre Dumas · Chapitre 16 sur 57

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Les Mohicans de Paris 5

La lune de miel.

CCXLIV

 

 

La lune de miel du capitaine Herbel dura juste le temps que dura la paix d’Amiens ; nous nous trompons : elle dura quelques jours de plus.

Dix historiens pour un vous diront, si vous prenez la peine de les interroger, comment fut rompu le traité de 1802 : moi seul puis vous raconter comment se termina la lune de miel de notre digne capitaine.

Tant que la paix avait duré, tout avait été à merveille dans le ménage d’Herbel. Il adorait sa femme, douce et aimante comme un ange ; il adorait son fils, qu’il prétendait – et cela peut-être avec raison – être le plus bel enfant non seulement de Saint-Malo, mais encore de toute la Bretagne, et même de la France. Bref, il était l’homme le plus heureux du monde, et, s’il n’y

 

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avait pas eu la guerre, cet état de quiétude eût certainement duré pendant des mois, pendant des années, toujours peut-être, sans qu’un seul nuage ternît la sérénité de son ciel.

Mais l’orage s’amassait du côté de l’Angleterre. Le gouvernement anglais avait fait la paix comme contraint et forcé ; il avait fallu, pour en arriver là, que la coalition de l’empereur Paul Ier avec la Prusse, le Danemark et la Suède renversât le ministère de Pitt, et fit nommer l’orateur Addington premier lord de l’Échiquier. Par malheur, cette paix n’existait qu’à la surface ; l’assassinat de Paul I er fit tomber la pierre principale de la voûte ; les Anglais se plaignirent que la France évacuait trop lentement Rome, Naples et l’île d’Elbe ; la France se plaignait que l’Angleterre n’évacuât pas du tout Malte et l’Égypte. Bonaparte, afin d’être prêt à tout événement, préparait une expédition pour Saint-Dominique. Le baromètre politique marquait une guerre imminente.

Depuis que cette expédition, quoique en projet encore, avait rendu aux ports de France

 

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l’agitation fébrile qui précède les guerres maritimes, le capitaine Herbel était devenu, lui aussi, fiévreux et agité. La vie de famille n’avait jamais été le fait de ce tempérament aventureux : c’était pour lui une de ces îles de fleurs de l’Océan où un marin peut faire une relâche plus ou moins longue, mais voilà tout. Le véritable élément du capitaine, c’était la mer : la mer, qui l’avait pris au rivage, le réclamait comme une maîtresse jalouse réclame son amant, et l’attirait malgré lui ; de joyeux qu’il avait été jusque-là, son visage était devenu triste ; il s’informait, à chaque bâtiment pêcheur, du jour où les hostilités recommenceraient ; il passait des journées entières sur la falaise la plus élevée, les yeux perdus dans la double immensité du ciel et des flots.

Thérèse, qui semblait voir en lui et par lui, s’aperçut de ce changement d’état, et, longtemps, ne sut à quoi l’attribuer. Cette bizarre humeur, cette sombre taciturnité, étaient si loin des habitudes de son mari, qu’elle s’en effraya, mais sans lui en parler.

 

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Elle comprenait, cependant, qu’il lui faudrait tôt ou tard avoir une explication, quand, une nuit, elle fut réveillée en sursaut par les mouvements furieux que faisait le capitaine et les cris étranges qu’il poussait.

Il rêvait qu’il était en pleine bataille, et hurlait de toute la force de ses poumons :

– Sus ! sus aux Anglais, mes enfants, à l’abordage, et vive la République ! Le combat fut rude ; cependant, au bout de quelques secondes, il finit, sans doute comme celui du Cid, faute de combattants.

Le capitaine, qui s’était soulevé à demi, retomba la tête sur l’oreiller en criant :

– Amène le pavillon, chien d’Anglais ! Victoire ! victoire !

Et il rentra dans le paisible sommeil d’un vainqueur.

Dès lors, tout fut expliqué à la pauvre Thérèse.

– Ainsi, murmura-t-elle – car son sommeil, à elle, s’évanouissait au rêve de son mari –, il vient, sans le savoir, de me dire la cause de ses

 

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mauvaises heures. Pauvre Pierre ! c’est par amour pour moi qu’il reste enchaîné ici, prisonnier dans la maison, frappant sa tête aux barreaux comme un lion en cage... Hélas ! je comprends, cette vie paisible n’est pas faite pour toi, mon pauvre Pierre ! À toi, il te faut l’espace, l’air libre du ciel au-dessus de ta tête, la mer sous tes pieds ; il te faut les grandes tempêtes et les grandes batailles, les colères des hommes et les colères de Dieu. Je n’avais rien vu, rien compris, rien deviné, je t’aimais ! Pardonne-moi, mon cher Pierre !

Et Thérèse attendit le matin dans une anxiété mortelle. Puis, le jour venu :

– Pierre, dit-elle d’une voix qu’elle essaya de rendre ferme, Pierre, tu t’ennuies ici.

– Moi ! répondit Pierre.

– Oui.

– N’en crois rien.

– Pierre, tu n’as jamais menti ; reste, même avec moi, franc et loyal comme un marin.

Pierre balbutia.

– Ton oisiveté te perd, mon ami, continua

 

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Thérèse.

– Ton amour me ravit, répondit Pierre.

– Il faut partir, Pierre ; nous allons avoir la guerre.

– Oui, en effet, tout le monde dit cela.

– Et toi, mon bien cher, tu as commencé les hostilités.

– Que veux-tu dire ? demanda Pierre étonné.

Thérèse lui raconta son rêve de la nuit précédente.

– Ah ! oui, dit Pierre, quant à cela, c’est possible, toute ma nuit n’a été qu’un long rêve et un combat acharné.

– Et à la passion que tu mettais dans cette lutte, tout imaginaire qu’elle était, j’ai compris que le temps de notre vie tranquille était passé ; que ta vie véritable, à toi, c’était là où il y avait des périls à braver et de la gloire à acquérir ; aussi j’ai pris une grande résolution, mon ami.

– Laquelle ?

– C’est de t’encourager à prendre la mer le

 

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plus tôt possible.

– Toi, chère Thérèse du bon Dieu ?

– Moi, Pierre ; la Providence nous a dévolu deux tâches différentes, mon ami : je t’ai attendu sept ans et j’ai été heureuse de t’attendre ; tu es venu et tu as fait de moi pendant deux ans la femme la plus heureuse de la terre. Tu vas repartir, Pierre, et j’attendrai de nouveau ton retour ; mais, cette fois, j’attendrai près de notre enfant, et l’attente me sera plus facile. J’ai bien des choses à lui apprendre, au cher enfant, pour accomplir près de lui mon œuvre de mère. Je lui parlerai de toi, je lui raconterai tes combats, dont le bruit viendra jusqu’à nous. Puis, tous les jours, nous monterons sur la falaise avec l’espoir de voir ton bâtiment blanchir à l’horizon. Alors, mon ami, nous accomplirons tous deux, devant le Seigneur, le devoir qui nous est imposé. Homme, tu défendras ton pays ; femme, j’élèverai notre enfant ; et le Seigneur nous bénira.

Pierre n’était pas un amoureux bien démonstratif ; mais, à ces dernières paroles, il crut voir le front de sa femme resplendir comme

 

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celui de la Vierge de Plancoët, et il tomba à ses pieds.

– Tu me promets donc de ne pas trop souffrir de mon absence, femme ? lui demanda-t-il.

– Ne pas souffrir, Pierre, répondit Thérèse, ce serait ne pas t’aimer ! Je souffrirai donc ; mais je me souviendrai que tu es heureux, et ton bonheur me causera plus de joie que ton absence ne m’aura causé de peine.

Pierre se jeta dans les bras de sa femme ; puis, s’élançant hors de la maison, il courut dans les rues de Saint-Malo, appelant tous ses anciens matelots par leurs noms, et chargeant son ami Pierre Berthaut de rallier tous ceux qu’il rencontrerait sur la route ou chez eux.

Et, huit jours après, radoubée à fond, repeinte à neuf, avec son ancien équipage bien connu, augmenté d’une vingtaine d’hommes, avec ses vingt-quatre caronades de dix-huit et ses deux pièces de trente-six, la Belle-Thérèse sortait du port de Saint-Malo pour revoir ces parages indiens où Pierre Herbel avait commencé cette redoutable réputation de corsaire qui balançait

 

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celle de son ami et compatriote Surcouf.

Partie le 6 mai 1802, dès le 8 du même mois, la Belle-Thérèse prenait, après une lutte de dix heures, un négrier portant seize caronades de douze.

Le 15, elle capturait un bâtiment portugais de dix-huit canons et de soixante-dix hommes d’équipage.

Le 25, elle amarrait un trois-mâts de commerce, pavillon hollandais, chargé de cinq mille balles de riz et de cinq cents tonneaux de sucre.

Le 15 juin, pendant une nuit pareille à celle où nous avons vu le capitaine Herbel anéantir la Calypso, elle désemparait un trois-mâts anglais qui passait, sinon sous le commandement, du moins sous la conduire de Pierre Berthaut, élevé momentanément au grade de lieutenant.

Enfin, au commencement de juillet, après dix-huit combats et quinze prises, la Belle-Thérèse jetait l’ancre à l’île de France, d’où elle ne revint, chargée de butin de toute sorte, qu’en 1805, c’est-

 

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à-dire après la bataille d’Austerlitz.

Thérèse avait tenu parole à son mari : tous les jours, elle était montée sur la falaise avec son enfant, déjà âgé de plus de trois ans ; de sorte que, du moment où les objets devinrent perceptibles, Pierre Herbel put reconnaître sur la falaise une femme et un enfant qui lui faisaient des signes de bienvenue.

Thérèse avait reconnu le brick de son mari longtemps avant que celui-ci eût pu, non seulement la reconnaître, mais même la distinguer.

 

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