Les Mohicans de Paris 5

Alexandre Dumas · Chapitre 34 sur 57

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Les Mohicans de Paris 5

Vive l’ampleur !

CCLXII

 

 

Expliquons maintenant comment manquait le cadavre qu’étaient venus chercher inutilement, dans le parc de Viry, Salvator et M. Jackal.

On se rappellera que Salvator, en sortant de chez ce dernier, avait rencontré – quoique la rigueur du temps ne nécessitât point encore une pareille précaution – un individu engoncé dans une énorme houppelande dont le collet semblait destiné à lui servir de masque.

Cet homme, auquel Salvator n’avait prêté qu’une médiocre attention, avait monté l’escalier derrière lui et s’était fait annoncer sous le nom bien connu de M. Gérard.

C’était M. Gérard, en effet.

À voir la précipitation avec laquelle il avait

 

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arpenté la cour et s’était engagé sous la voûte qui conduisait au cabinet du chef de la police secrète, à examiner le soin minutieux avec lequel il baissait vers la terre la partie de sa figure que laissait à découvert la solution de continuité existant entre son chapeau et le collet de sa redingote, un observateur n’eût pas manqué de tourner la tête avec dégoût en reconnaissant dans cet homme un mouchard dans toute l’acception du mot.

Comme nous l’avons dit, on annonça M. Gérard.

La porte du cabinet de M. Jackal s’ouvrit, et le visiteur s’y engouffra.

– Ah ! ah ! dit M. Jackal, c’est l’honnête M. Gérard ! Venez, mon cher monsieur, venez !

– Je vous dérange peut-être ? demanda M. Gérard.

– Comment donc ! vous, me déranger ? Jamais !

– Vous êtes trop bon, monsieur, fit M. Gérard.

– Il y a plus, j’allais vous envoyer chercher...

 

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Vous, me déranger, par exemple ! vous mon féal, mon héros, mon favori ? Allons, allons, monsieur Gérard, vous ne me dites pas cela sérieusement.

– Il m’avait semblé que vous étiez debout ?

– Oui, certainement ; je viens de reconduire un de vos amis.

– Un de mes amis... Lequel ?

– M. Salvator.

– Je ne le connais pas, dit M. Gérard étonné.

– Oui ; mais lui vous connaît, j’en ai peur du moins.

– Et j’ai cru que vous alliez sortir.

– Si bien que vous espériez esquiver notre petite causerie, ingrat !

– Monsieur Jackal !...

– Voyons, posez votre chapeau ; vous avez toujours l’air d’avoir envie de fuir... Là, bien... Et maintenant asseyez-vous. Où diable trouveriez-vous, cher monsieur Gérard, un plus joyeux compagnon, un plus aimable boute-en-train que moi ? Ingrat ! Sans compter que, tandis que vous

 

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veillez sur le roi, je veille sur vous, moi. Oui, j’allais sortir, en effet ; mais vous voilà, je reste... Sortir ! ah bien, oui ! je sacrifierais mes affaires personnelles les plus intéressantes pour avoir la joie de causer un moment avec vous. Eh bien, que me conterez-vous de nouveau, honnête monsieur Gérard ?

– Peu de chose, monsieur.

– Tant pis, tant pis.

M. Gérard secoua la tête à la manière d’un homme qui dit : « La conspiration ne donne pas. »

– Mais encore ? demanda M. Jackal.

– On a dû hier vous amener un homme que j’ai fait arrêter dans le café de Foy.

– Qu’y faisait-il ?

– Une propagande napoléonienne démesurée.

– Contez-moi cela, cher monsieur Gérard.

– Imaginez-vous...

– D’abord, son nom ?

– Je l’ignore, monsieur... Vous comprenez

 

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qu’il eût été imprudent à moi d’aller le lui demander.

– Son signalement ?

– Mais c’était un homme grand, fort, vigoureux, vêtu d’une longue redingote bleue boutonnée jusqu’au menton, avec un ruban rouge à sa boutonnière.

– Quelque officier en retraite.

– C’est ce que je me suis dit, surtout en voyant son chapeau à larges bords enfoncé sur sa tête et résolument penché sur l’oreille.

– Pas mal, monsieur Gérard, pas mal, pour un commençant, murmura M. Jackal ; vous verrez que nous ferons quelque chose de vous. Continuez.

– Il entra au café, et, sa tournure m’ayant paru suspecte, je le suivis.

– Bien, monsieur Gérard, bien !

– Il s’installa à une table et demanda une demi-tasse de café et un carafon d’eau-de-vie, en disant tout haut : « Je ne puis boire mon café qu’au gloria, moi ; j’aime le gloria ! »

 

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Et il regarda autour de lui comme pour voir si personne ne lui répondrait.

– Et personne ne lui répondit ?

– Personne... Alors, pensant qu’il n’en avait pas dit assez : « Vive le gloria ! » continua-t-il.

– Diable ! diable ! diable ! fit M. Jackal, voilà qui est passablement séditieux. « Vive le gloria ! » c’est comme si l’on disait : Vive la gloire !

– C’est justement ce que j’ai pensé, et, comme, sous le gouvernement paternel qui nous régit, il n’y a aucun motif de crier : « Vive la gloire ! » cet homme me devint tout à fait suspect.

– Très bien !... brigand de la Loire...

– Je m’installai à la table en face de la sienne, résolu à tenir mes oreilles et mes yeux tout grands ouverts.

– Bravo, monsieur Gérard !

– Il demanda un journal...

– Lequel ?

 

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– Ah ! je ne sais.

– Voilà une faute, monsieur Gérard.

– Je crois que c’était le Constitutionnel.

– C’était le Constitutionnel.

– Vous croyez ?

– J’en suis sûr.

– Si vous en êtes sûr, monsieur Jackal...

– Il demanda le Constitutionnel... Continuez.

– Il demanda le Constitutionnel ; mais je vis bien que c’était par pure forfanterie ; car, soit hasard, soit dédain, il le tint constamment à l’envers, jusqu’au moment où l’un de ses amis entra dans le café.

– À quoi vîtes-vous que c’était un de ses amis, monsieur Gérard ?

– À ce qu’il était vêtu exactement comme lui des pieds à la tête ; seulement, il était infiniment plus râpé.

– Retour du Champ-d’Asile... Continuez, monsieur Gérard ; c’était son ami, je n’en doute plus.

 

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– La chose est d’autant moins douteuse que celui qui venait d’entrer alla droit à celui qui était assis et lui présenta la main.

« – Bonjour, dit le premier d’un ton rude.

« – Bonjour, répondit le second du même ton. Tu as fait un héritage ?

« – Moi ?

« – Oui, toi.

« – Pourquoi cela ?

« – Parbleu ! te voilà tout flambant neuf.

« – C’est mon épouse qui m’a équipé ainsi pour ma fête.

« – J’ai cru qu’on avait reçu la paye ?

« – Non, et il faudra, je crois, que nous continuions à faire encore, pendant quelque temps, crédit à notre correspondant de Vienne. »

– Le duc de Reichstadt, fit M. Jackal.

– C’est ce que je me suis dit, répliqua M. Gérard.

« – Tu sais, continua le premier militaire, que

 

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le susdit correspondant de Vienne a failli venir à Paris.

« – Je le sais, répondit l’autre, mais il a été empêché.

« – Ce qui est différé n’est pas perdu. »

– Hum ! hum ! monsieur Gérard, que disiez-vous donc, pas grand-chose ? mais je trouve que c’est déjà beaucoup, ce que vous avez dit là, et, quand il n’y en aurait pas davantage...

– Il y a davantage, monsieur.

– Bon ! poursuivez, poursuivez, monsieur Gérard.

Et, en signe de satisfaction, M. Jackal tira sa tabatière et se bourra le nez de tabac.

M. Gérard reprit :

– Le premier venu continua :

« – Une belle redingote, ma foi !

« Et il passait sa main sur le drap.

« – Très belle, répondit orgueilleusement le second.

 

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« – Un poil magnifique.

« – De l’elbeuf, tout simplement.

« – Un peu large, peut-être.

« – De quoi, un peu large ?

« – Je dis : ta redingote, je la trouve un peu large, pour un soldat...

– Ce qui prouve bien, observa M. Jackal, que c’était un militaire, et que vous ne vous étiez pas trompé, monsieur Gérard.

– « Pourquoi un peu large ? répondit l’officier. Les habits ne sauraient jamais être trop larges : je suis pour toutes les grandes choses ; j’aime tout ce qui est large, moi. “Vive l’empereur !”

– Vive l’empereur ! Comment, vive l’empereur ! à propos d’une redingote !

– Je sais bien que cela n’a pas grand rapport, répliqua M. Gérard un peu embarrassé ; mais j’ai entendu : « Vive l’empereur ! »

M. Jackal aspira bruyamment une seconde prise.

– Mettons qu’il ait crié : « Vive l’empereur ! »

 

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dit-il.

– Oui, mettons cela, dit M. Gérard, que la discussion embarrassait visiblement. Vous comprenez bien qu’en entendant pousser ce cri séditieux, qui fit retourner plusieurs personnes, je suis sorti du café ?

– Je comprends.

– À la porte, je trouvai deux agents ; je leur signalai mon homme et je ne m’éloignai que lorsque je les vis lui mettre la main sur le collet.

– Bravo, monsieur Gérard ! mais, c’est étonnant, je n’ai point vu votre homme, et il ne m’a pas été fait de rapport.

– Je vous affirme pourtant que l’homme a été arrêté, monsieur Jackal.

M. Jackal sonna. L’huissier parut.

– Faites appeler Gibassier, dit M. Jackal.

L’huissier sortit.

Cinq minutes s’écoulèrent, pendant lesquelles M. Jackal fouilla tous les dossiers de son bureau.

– Je ne vois rien, dit-il, absolument rien !

 

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L’huissier entra.

– Eh bien ? demanda M. Jackal.

– M. Gibassier attend.

– Qu’il entre.

– Il dit que vous n’êtes pas seul.

– C’est juste... M. Gibassier est comme vous, monsieur Gérard, un homme modeste et qui n’aime pas à être vu ; si on l’en croyait, il en serait de lui comme de la violette ; il ne se révélerait que par son parfum... Passez dans cette chambre, M. Gérard.

M. Gérard, qui, en effet, ne se souciait pas plus d’être vu que M. Gibassier, passa promptement dans la chambre voisine, dont il referma avec soin la porte sur lui.

– Entrez, Gibassier ! cria M. Jackal ; je suis seul.

Gibassier entra, le visage souriant, comme toujours.

– Qu’est-ce à dire, Gibassier ! fit M. Jackal, il se fait des captures importantes et je n’en sais

 

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rien !

Gibassier tendit le cou et ouvrit les yeux comme un homme qui dit : « Expliquez-vous. »

– Hier, continua M. Jackal, on a arrêté un homme qui avait crié : « Vive l’empereur ! »

– Où cela, monsieur Jackal ?

– Au café de Foy, monsieur Gibassier.

– Au café de Foy ! Ce n’était pas « Vive l’empereur ! » que cet homme avait crié.

– Qu’avait-il donc crié ?

– C’était « Vive l’ampleur ! »

– Vous vous trompez, monsieur Gibassier.

– Me permettez-vous d’affirmer que je suis sûr de ce que j’avance ?

– Et comment pouvez-vous être sûr de cela ?

– C’était moi, dit Gibassier.

M. Jackal releva ses lunettes et regarda Gibassier avec un de ces sourires silencieux qui lui étaient habituels.

– Voilà ce que c’est, dit enfin M. Jackal, que

 

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d’avoir double police ! Il ne faut plus qu’une pareille mystification se représente.

Et, allant à la porte de la chambre où s’était enfermé M. Gérard :

– Hé ! monsieur Gérard, dit-il, vous pouvez rentrer !

– Vous êtes donc seul ? demanda M. Gérard à travers la porte.

– Seul ou à peu près, répliqua M. Jackal.

M. Gérard rentra avec sa timidité habituelle. Aussi, en apercevant Gibassier, fit-il un pas en arrière.

– Oh ! dit-il, qu’est-ce là ?

– Monsieur ?

– Oui, monsieur.

– Vous le reconnaissez ?

– Je crois bien !

Puis, se penchant à l’oreille de M. Jackal :

– C’est mon officier du café de Foy.

M. Jackal prit M. Gérard par la main.

 

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– Mon cher monsieur Gérard, dit-il, je vous présente M. Gibassier, mon sous-chef de brigade.

Puis, s’adressant à Gibassier :

– Mon cher Gibassier, continua-t-il, je vous présente M. Gérard, un de nos agents les plus dévoués.

– Gérard ? fit Gibassier.

– Oui, l’honnête M. Gérard, de Vanves, celui que vous savez.

Gibassier s’inclina avec un certain air de respect et sortit presque à reculons.

– Comment, celui que vous savez ? demanda M. Gérard en pâlissant. M. Gibassier sait donc ?

– Tout, mon cher monsieur Gérard !

L’assassin devint livide.

– Mais que cela ne vous inquiète aucunement, dit M. Jackal ; Gibassier est un autre moi-même.

– Oh ! monsieur, balbutia l’espion, pourquoi m’avez-vous présenté à cet homme ?

– D’abord, parce qu’il est bon de se connaître quand on est engagé dans le même régiment.

 

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Puis, avec une voix dont chaque syllabe s’enfonça jusqu’au fond du cœur de M. Gérard :

– Ensuite, ajouta M. Jackal, n’est-il pas important qu’il vous connaisse, pour vous faire relâcher dans le cas où quelque maladroit vous arrêterait à votre tour ?

À l’idée qu’il pouvait être arrêté, M. Gérard tomba dans le fauteuil à la Voltaire de M. Jackal.

Mais M. Jackal n’était point susceptible ; il laissa M. Gérard sur son trône et s’assit en face de lui sur une simple chaise.

 

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