Les Mohicans de Paris 5

Alexandre Dumas · Chapitre 4 sur 57

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Les Mohicans de Paris 5

Ce à quoi pensent d’habitude trois cœurs de vingt-cinq ans.

CCXXXII

 

Ce à quoi pensent d’habitude trois

cœurs de vingt-cinq ans.

 

Abandonnons momentanément toute la partie de notre récit qui se rapporte à Justin, à Mina, au général le Bastard, à Dominique, à M. Sarranti, à M. Jackal et à M. Gérard, et, faisant volte-face, entrons dans l’atelier de ce Mohican de l’art que nous connaissons sous le nom de Pétrus.

C’était le lendemain ou le surlendemain de la visite de M. Jackal à M. Gérard – car on comprendra qu’il nous est impossible, à un jour près, de renseigner positivement nos lecteurs : nous suivons l’ordre chronologique des événements, voilà tout. – Il était dix heures et demie du matin. Pétrus, Ludovic et Jean Robert étaient assis : Pétrus dans une bergère, Ludovic sur un fauteuil Rubens, Jean Robert dans un

 

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immense voltaire. Chacun d’eux avait à la portée de sa main une tasse de thé plus ou moins vide, et, dans le milieu de l’atelier, une table encore servie indiquait que le thé était employé, comme digestif, à la suite d’un déjeuner substantiel.

Un manuscrit écrit en lignes inégales – en vers par conséquent –, dont les cinq actes séparés gisaient confusément à terre, à la droite de Jean Robert, prouvait que le poète venait de faire une lecture et avait, les uns après les autres, jeté les cinq actes à terre. Le cinquième, depuis dix minutes à peu près, était allé rejoindre ses compagnons.

Ces cinq actes avaient pour titre : Guelfes et Gibelins.

Avant de les aller lire au directeur du théâtre de la Porte-Saint-Martin, pour lequel il espérait obtenir l’autorisation de jouer une pièce en vers, Jean Robert avait lu son drame à ses deux amis.

La pièce avait eu un immense succès de lecture auprès de Ludovic et de Pétrus. Artistes tous deux, ils avaient pris un intérêt profond à cette sombre figure de Dante encore jeune,

 

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maniant l’épée avant de manier la plume, et qui se déroulait merveilleusement au milieu des grandes luttes de l’art, de l’amour et de la guerre ; amoureux tous deux, ils avaient écouté cette œuvre d’un autre amoureux avec les oreilles de leur cœur, Ludovic songeant à son amour en bouton, Pétrus respirant son amour en fleur.

La douce voix de Béatrix avait retenti à leurs oreilles, et tous trois, après s’être fraternellement embrassés, s’étaient assis et méditaient silencieusement : Jean Robert rêvait à Béatrix de Marande : Pétrus, à Béatrix de la Mothe-Houdon, et Ludovic à Béatrix Rose-de-Noël.

Béatrix n’est point une femme, c’est une étoile.

Le propre des œuvres grandes et fortes est de faire rêver les âmes grandes et fortes ; seulement, selon leurs dispositions, elles font rêver, les uns du passé, les autres du présent, les autres de l’avenir.

Jean Robert rompit le premier le silence.

– D’abord, dit-il, merci de tout ce que vous

 

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venez de me dire de bon. Je ne sais, Pétrus, s’il en est pour toi d’un tableau comme il en est pour moi d’un drame : lorsque je rêve un drame, que le sujet se dessine, que les scènes se coordonnent, que les actes s’échafaudent dans ma tête, tous mes amis me diraient que mon drame est mauvais, que je n’en croirais pas un mot. Lorsqu’il est fait, que j’ai passé trois mois à le composer, un mois à l’écrire, il faut que tous mes amis me disent qu’il est bien pour que j’y croie.

– Eh bien, dit Pétrus, il en est justement de mes tableaux comme toi de tes drames : sur la toile blanche, ce sont des Raphaël, des Rubens, des Van Dyck, des Murillo, des Velasquez ; sur la toile barbouillée, ce sont des Pétrus, c’est-à-dire des croûtes que leur auteur estime médiocrement. Que veux-tu, mon cher ! c’est la différence qu’il y a entre l’idéal et la réalité.

– Moi, dit Ludovic, ce que je trouve adorable dans ton drame, vois-tu, c’est la figure de Béatrix.

– Vraiment ! dit Jean Robert en souriant.

– Quel âge lui donnes-tu ? C’est une enfant.

 

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– Je lui donne quatorze ans, quoique l’histoire dise qu’elle est morte à dix.

– L’histoire est une sotte, dit Ludovic, et, cette fois, elle a menti comme toujours : une enfant de dix ans n’eût pas creusé un sillon si lumineux dans le cœur de Dante. Je suis de ton avis, Jean Robert : Béatrix devait avoir au moins quatorze ans ; c’est l’âge de Juliette, c’est l’âge auquel on aime, c’est l’âge où l’on peut commencer à être aimée.

– Mon cher Ludovic, dit Jean Robert, veux-tu que je te dise une chose ?

– Laquelle ? répondit Ludovic.

– C’est que je m’attendais que toi, homme positif, homme de science, esprit matérialiste enfin, ce qui te frapperait le plus dans mon drame, c’est l’étude de l’Italie au XIII e siècle, c’est la vérité des mœurs, c’est l’exposition de la politique florentine. Pas du tout ! Voilà que, ce qui t’intrigue, c’est l’amour de Dante pour une enfant ; voilà que, ce que tu suis, c’est le développement de cet amour et l’influence qu’il a sur la vie de mon héros ; voilà que, ce qui

 

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t’intéresse, c’est la catastrophe qui enlève Béatrix à Dante. Je ne te reconnais plus, Ludovic ! est-ce que tu serais amoureux, par hasard ?

Ludovic rougit jusqu’au blanc des yeux.

– Ah ! par ma foi, s’écria Pétrus, il l’est ! regarde plutôt.

Ludovic se prit à rire.

– Eh bien, dit-il, quand je le serais, lequel de vous deux m’en ferait un reproche ?

– Ce ne serait pas moi, dit Pétrus, au contraire.

– Et moi donc ! dit Jean Robert.

– Seulement, je te dirai, mon cher Ludovic, reprit Pétrus, que c’est mal d’avoir un secret pour des gens qui n’ont point de secret pour toi.

– Eh ! mon Dieu ! dit Ludovic, le secret, si secret il y a, j’ai à peine eu le temps de me le confier à moi-même ; comment voulez-vous que je vous l’aie confié, à vous autres ?

– À la bonne heure ! voilà qui t’excuse, dit Pétrus.

– Puis, enfin, c’est peut-être quelqu’un qu’il

 

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ne peut pas nommer, dit Jean Robert.

– À nous ? fit Pétrus. La nommer à nous, ce n’est pas la nommer.

– Et puis, dit Ludovic, je vous jure que je ne suis pas encore bien sûr de quelle façon j’aime celle que j’aime, si c’est comme une sœur ou comme une maîtresse.

– Bon ! s’écria Jean Robert, c’est comme cela que débutent toutes les grandes passions.

– Allons, dit Pétrus, avoue tout simplement, mon cher, que tu es amoureux fou.

– C’est possible, répondit Ludovic, et surtout, dans ce moment-ci : ta peinture, Pétrus, m’a ouvert les yeux ; tes vers, Jean Robert, m’ont ouvert les oreilles, et je ne serais pas étonné, demain, que je prisse un pinceau pour essayer de faire son portrait, ou une plume pour lui faire un madrigal. Eh ! mon Dieu ! c’est l’éternelle histoire de l’amour, que l’on prend pour une fable, pour une légende, pour un roman, tant qu’on ne la lit pas avec des regards amoureux. Qu’est-ce que la philosophie ? qu’est-ce que

 

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l’art ? qu’est-ce que la science ? Même à côté de l’amour, la science, la philosophie et l’art ne sont que des formes du beau, du vrai, du grand ; or, le beau, le vrai, le grand, c’est l’amour !

– Eh bien, à la bonne heure ! dit Jean Robert, quand on y mord, c’est comme cela qu’il faut y mordre.

– Et peut-on savoir, demanda Pétrus, quel est le rayon de soleil qui t’a fait sortir de ta chrysalide, beau papillon ?

– Eh ! oui, sans doute, vous le saurez, mes amis ; mais le nom, mais l’image, mais la personne elle-même sont encore enfermés dans les plus mystérieux arcanes de mon cœur ; le secret me suffit encore. Eh ! mon Dieu ! soyez tranquilles, il y a un moment où mon secret ira de lui-même frapper à votre cœur et vous demandera l’hospitalité.

Les deux amis sourirent et tendirent la main à Ludovic. Puis Jean Robert se pencha, ramassa les cinq actes et les roula. En ce moment, le domestique de Pétrus entra, annonçant que le général Herbel était en bas.

 

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– Qu’il monte donc vite, ce cher oncle ! cria Pétrus en se précipitant vers la porte.

– Monsieur le comte, dit le domestique, est entré dans les écuries, en me disant de ne pas déranger monsieur...

– Pétrus... dirent les deux jeunes gens, prenant leur chapeau et s’apprêtant à sortir.

– Mais non, mais non, dit Pétrus, mon oncle aime généralement la jeunesse, et il vous aime tous deux en particulier.

– C’est possible, dit Ludovic, et je lui en suis parfaitement reconnaissant ; mais il est onze heures et demie, et Jean Robert lit sa pièce à midi à la Porte Saint-Martin.

– Bon pour Jean Robert, dit Pétrus ; mais toi, tu n’as aucunement besoin de t’en aller à cette heure-ci.

– Je te demande des millions de pardons, cher ami ; ton atelier est charmant, vaste, suffisamment aéré pour des gens amoureux depuis six mois ou un an, mais, pour un homme amoureux depuis trois jours, il est inhabitable.

 

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Par ainsi1, adieu, cher ami ! je vais me promener dans les bois, tandis que le loup n’y est pas.

– Allons, viens, Cupidon, dit Jean Robert en prenant le bras de Ludovic.

– Adieu donc, très chers ! dit Pétrus avec une légère nuance de tristesse.

– Qu’as-tu donc ? demanda Jean Robert, qui, moins préoccupé que Ludovic, remarqua cette détresse.

– Moi ?... Rien.

– Si fait !

– Rien de positif, du moins.

– Voyons, dis-nous cela.

– Que veux-tu que je te dise ? À cette annonce de la visite de mon oncle, il me semble qu’il a passé quelque chose de menaçant dans l’air. Il me vient voir si rarement, ce cher oncle, que j’éprouve toujours une certaine inquiétude quand on me l’annonce.

 

1 « En conséquence. Cette locution a vieilli, et n’est restée que dans l’usage du peuple. » (Littré.)

 

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– Diable ! fit Ludovic, s’il en est ainsi, je reste, je te servirai de paratonnerre.

– Non... mon véritable paratonnerre, cher ami, c’est l’affection réelle que mon oncle me porte. Ma crainte est absurde, et mes pressentiments n’ont pas le sens commun.

– D’ailleurs, à ce soir, ou demain au plus tard, dit Ludovic.

– Et moi, plus tôt encore, probablement : je reviendrai te dire le résultat de ma lecture.

Les deux jeunes gens prirent congé de Pétrus, et, en arrivant à la porte, Jean Robert monta dans son tilbury, offrant à Ludovic de le jeter où bon lui semblerait ; mais le jeune docteur refusa, disant qu’il avait besoin d’aller à pied.

Et, en effet, tandis que Jean Robert tournait par la place de l’Observatoire, Ludovic suivait les boulevards jusqu’à la barrière d’Enfer, et s’en allait songeant dans les bois de Verrière, où nous le laisserons seul, puisqu’il semble, en ce moment, rechercher tout particulièrement la solitude.

 

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