Les Natchez
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.
Lorsque Céluta rencontra les deux amis au bord de la fontaine. il y avait déjà plusieurs jours qu'elle était errante dans les bois. Une fièvre ardente l'avait saisie à la nouvelle de la captivité de René : le départ subit d'Outougamiz redoubla les maux de l'infortunée, car elle devina que son frère avait volé à la délivrance de son ami. Or, cette seconde victime n'aurait−elle pas été immolée à la rage des Illinois ?
La fille de Tabamica s'était obstinée à demeurer seule dans sa cabane. Un jour, couchée sur la natte de douleur, elle vit entrer Ondouré. Le succès de cet homme avait enflé son orgueil ; ses vices s'étaient augmentés de toute l'espérance de ses passions. Sûr maintenant d'Akansie, qui connaissait son crime et qui en profitait, Ondouré se croyait déjà maître du pouvoir absolu, sous le nom de tuteur du jeune Soleil : il songeait à rétablir l'ancienne tyrannie, et, après avoir trompé les Français, il se flattait de trouver quelque moyen de les perdre.
Une seule chose menaçait l'ambition du sauvage, c'était un sentiment plus fort que cette ambition même, c'était l'amour toujours croissant qu'il ressentait pour Céluta : la vanité blessée, la soif de la vengeance, la fougue des sens, avaient transformé cet amour en une sorte de frénésie, dont les accès pouvaient réveiller la jalousie de la femme−chef.
Dans la première exaltation de son triomphe, Ondouré accourut donc à la demeure de la soeur d'Outougamiz. Il s'avança vers la couche où languissait la vierge solitaire " Céluta, dit−il, réveille−toi ! " Et il lui secouait rudement la main. " Réveille−toi, voici Ondouré : n'es−tu pas trop heureuse qu'un guerrier comme moi veuille bien encore te choisir pour maîtresse, toi rose fanée par le misérable blanc dont les Manitous nous ont délivrés ? "
Céluta essaye de repousser le barbare. " Comme elle est charmante dans sa folie ! s'écrie Ondouré ; que son teint est animé ! que ses cheveux sont beaux ! " Et le sauvage veut prodiguer des caresses à sa victime.
Dans ce moment, Akansie, que l'instinct jaloux égarait souvent autour de la cabane de sa rivale, paraît sur le seuil de la porte. Alors Céluta : " O mère du Soleil ! secourez−moi. " Ondouré laisse échapper sa proie : confondu, honteux, balbutiant, il suit Akansie, qui s'éloigne les yeux sanglants, l'âme agitée par les furies.
Les parentes de Céluta, qui l'avaient voulu garder dans l'absence de son frère, reviennent offrir leur secours à leur amie : elles voient le désordre de sa couche. Céluta leur tait ses nouveaux chagrins ; elle affecte de sourire, elle prétend qu'elle se sent soulagée : on la croit, on se retire. Libre des soins qui l'importunent, la fille de Tabamica sort au milieu de la nuit, s'enfonce dans les forêts, et va sur le chemin du pays des Illinois attendre des protecteurs qu'elle rencontre, protecteurs qu'elle supposait perdus sans retour, alors même qu'elle les cherchait encore.
Qui sauvera les trois infortunés ? Céluta seule conserve un peu de force ; mais a−t−elle le temps de voler jusqu'au village des Natchez ? René et Outougamiz n'auront−ils point expiré avant qu'elle revienne ? Elle pose doucement la tête de René sur la mousse, et se lève : la Providence aura pitié de tant de malheurs. Des guerriers se montrent vers la forêt. Qui sont−ils ? N'importe ! Dans ce moment Céluta implorerait le secours même d'Ondouré.
" Qui que vous soyez, s'écrie−t−elle en s'avançant vers les guerriers, venez rendre la vie à René et à mon frère ! "
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Des soldats et des jeunes officiers du fort Rosalie accompagnaient le capitaine d'Artaguette à la source même où reposaient les deux amis, source dont les eaux avaient la vertu de cicatriser les blessures. D'Artaguette reconnaît à la voix l'Indienne qu'il n'aurait pas reconnue à ses traits, tant ils étaient altérés. " Est−ce vous, ma soeur, ma libératrice ? " s'écrie à son tour le capitaine.
Céluta vole à lui, verse des pleurs de douleur et de joie, saisit la main de son frère adoptif, la porte avec ardeur à ses lèvres, cherche à entraîner d'Artaguette vers la fontaine, en répétant le nom d'Outougamiz et de René : la troupe se hâte sur les pas de Céluta.
Bientôt on découvre deux hommes, ou plutôt deux spectres, l'un couché, l'autre debout, mais près de tomber ; on les environne. " Chasseurs, dit Outougamiz, je puis mourir à présent, prenez soin de mon ami ! " et il s'affaissa sur le gazon.
On croyait dans la colonie, comme aux Natchez, que René avait été brûlé par les Illinois. Les secours sont prodigués aux deux mourants : ce fut Céluta qui offrit les premiers aliments à son frère et à l'ami de son frère. D'Artaguette essayait de soutenir l'un et l'autre d'un bras encore mal assuré. Jacques, le grenadier attaché au généreux capitaine, est envoyé aux Natchez pour annoncer le retour miraculeux. Les guerriers et les femmes accourent les sachems les suivent. Déjà les Français avaient entrelacé des branches d'arbres sur lesquelles étaient déposés séparément les deux amis. Huit jeunes officiers portaient tour à tour les couches sacrées, comme ils auraient porté les trophées de l'honneur. Auprès de ces lits de feuillages marchaient Céluta, pleine d'un bonheur qu'elle n'osait croire, et d'Artaguette, dont le front pale annonçait qu'il manquait encore du sang à un noble coeur.
Ce fut dans cet ordre que la foule des Natchez rencontra la pompe triomphale de l'amitié, élevée par les mains de la vaillance. Les bois retentirent d'acclamations prolongées ; on se presse, on veut savoir jusqu'aux moindres circonstances d'une délivrance dont Outougamiz parle à peine, et que René ne peut encore raconter. Les jeunes gens serraient la main d'Outougamiz et se juraient les uns aux autres une amitié pareille dans l'adversité. Les sachems disaient à Adario et à Chactas qu'ils avaient d'illustres enfants : " C'est vrai, " répondaient les deux vieillards. Adario même était attendri.
Les femmes et les enfants caressaient Céluta ; Mila la voulait porter, bien qu'elle se sentit un peu triste au milieu de la joie. Dans l'effusion générale des coeurs, les militaires français avaient leur part des éloges. D'Artaguette disait à Céluta : " Ma soeur, votre frère soutient bien son rôle de libérateur. " René, qui entendit ces mots, murmura d'une voix mourante : " Vous ne savez rien ; Outougamiz ne vous apprendra pas ce qu'il a fait : c'est moi qui vous le dirai, si je vis. " Tous les yeux versaient aussi des larmes sur les jeunes Indiens qui s'étaient immolés au triomphe de l'amitié.
Ondouré et Akansie seuls n'étaient pas présents à cette scène : les méchants fuient comme un supplice le spectacle de la vertu récompensée. René fut déposé chez son père Chactas, mais Adario voulut qu'on portât son neveu Outougamiz et sa nièce Céluta à sa cabane, afin de prendre soin lui−même de ce couple qu'il reconnaissait digne de son sang.
Ondouré avait apaisé Akansie par ces mensonges, par ces serments et ces caresses que la passion trompée ne croit plus, mais auxquels elle se laisse aller comme à sa dernière ressource. Quand on a fait un pas dans le crime, on se persuade qu'il est impossible de reculer, et l'on s'abandonne à la fatalité du mal : la femme−chef se voyait forcée de servir les projets d'un scélérat, d'élever Ondouré jusqu'à elle pour se justifier de s'être abaissée jusqu'à lui. Le retour de René avait rallumé dans le coeur d'Ondouré les flammes de la jalousie ; déçu dans sa vengeance, il lui devenait plus que jamais nécessaire d'atteindre au rang suprême pour exécuter, comme souverain, le crime qu'il avait manqué comme sujet. Il alarme la femme−chef : " Il est possible, lui dit−il, que René m'ait vu lancer la flèche ; le seul moyen de dominer tous les périls est de s'élever au−dessus de tous les pouvoirs. Que je sois tuteur de votre fils ; que l'ancienne garde des Allouez
Suite 114 soit rétablie, et je vous réponds de tout. " Akansie ne pouvait plus rien refuser ; elle avait livré sa vertu.
L'Indien, afin de mieux réussir dans ses desseins, s'adressa d'abord aux Français.
Traité rudement par Chépar, Febriano avait repris peu à peu, à force d'humiliations, son ascendant sur le vieux militaire : la bassesse se sert des affronts qu'elle reçoit comme d'un marchepied pour s'élever. Mais le renégat sentait que son crédit était affaibli s'il ne parvenait à détruire par quelque service éclatant la fâcheuse impression qu'avaient laissée ses premiers conseils. Le gouverneur de la Louisiane avait témoigné son mécontentement au commandant du fort Rosalie, et dans la lettre où il lui annonçait l'envoi de troupes nouvelles, il l'invitait à réparer une imprudence dont souffrait la colonie.
Febriano épiait donc l'occasion de regagner sa puissance, au moment où Ondouré cherchait le moyen de satisfaire son ambition. Ces deux traîtres, jadis compagnons de débauche, par une conformité de passions avaient conçu l'un et l'autre une haine violente contre René. L'homme sauvage alla trouver l'homme policé ; il lui parla de la mort du Soleil : " Dans les changements prêts à s'opérer aux Natchez, lui dit−il, si le commandant des Français me veut seconder, je lui ferai obtenir les concessions, objets de tant de troubles et de malheurs. "
Ravi d'une proposition qui le rendait important en le rendant utile, Febriano court avertir Chépar : celui−ci consent à recevoir Ondouré au milieu de la nuit, sur un des ravelins du fort.
" Sachem des Français, dit Ondouré en l'abordant, je ne sais ce que vous méditez. De nouveaux guerriers vous sont arrivés : peut−être est−ce votre dessein de lever encore une fois la hache contre nous. Au lieu de vous engager dans cette route incertaine, je puis vous mener à votre but par une voie plus sûre. Depuis longtemps je suis l'ami des Français ; employez votre autorité à me faire élever à la place qui me rendra tuteur du jeune Soleil. Je m'engage alors à vous faire céder les terres que vous réclamez, et dont vos députés et les nôtres doivent régler les limites. Dans deux jours la nomination de l'édile aura lieu. Que l'on envoie par vos ordres des présents aux jeunes guerriers, aux matrones et aux prêtres, et je l'emporterai sur mes compétiteurs. "
Flatté d'entendre parler de sa puissance, regardant comme un grand coup de politique de mettre Ondouré, qu'il croyait l'ami de la France, à la tête des Natchez, espérant surtout réparer sa faute par l'obtention des terres dont on lui fait la promesse, Chépar se précipite dans le projet d'Ondouré : il charge Febriano de la distribution des présents.
Ondouré retourne auprès d'Akansie, qu'il s'étonne de trouver abattue : il en est du crime comme de ces boissons amères que l'habitude seule rend supportables. " Il ne s'agit plus d'hésiter, s'écrie Ondouré : voulez−vous commander avec moi, ou voulez−vous rester esclave sous un sachem de votre famille ? Songez qu'il y va de votre vie et de la mienne : si nous ne sommes pas assez forts pour proscrire nos ennemis, nous serons proscrits par eux. Tôt ou tard quelque voix accusatrice révélera le secret de la mort du Soleil, et au lieu de monter au pouvoir, nous serons traînés au supplice. Allez donc ; parlez aux matrones, obtenez leurs voix ; je cours m'assurer de celle des jeunes guerriers. Outougamiz, qui balance seul mon crédit auprès d'eux, Outougamiz, encore trop faible, ne peut sortir de sa cabane. Que le jongleur dévoué à nos intérêts fasse s'expliquer les génies, et nous triompherons de la résistance de Chactas et d'Adario. "
L'assemblée générale de la nation étant convoquée pour procéder au choix de l'édile, Chactas proposa d'élever René, son fils adoptif, à cette place importante ; mais le jongleur déclara que l'étranger, coupable à la fois de la disparition du serpent sacré, de la mort des femelles de castor et de la guerre dans laquelle le vieux Soleil avait péri, était réprouvé du Grand−Esprit.
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Le frère d'Amélie rejeté, Adario présenta son neveu Outougamiz, qui venait de faire éclater tant de vertu et de vaillance : Outougamiz fut écarté à cause de la simplicité de sa vertu. Chactas et Adario ne voulaient pas pour eux−mêmes une charge dont leur âge ne leur permettait plus l'exercice.
Akansie désigna à son tour Ondouré : ce nom fit rougir les hommes qui conservaient encore quelque pudeur. Chactas repoussa de toute la dignité de son éloquence un guerrier dont il osa peindre les vices. Adario, qui sentait le tyran dans Ondouré, menaça de le poignarder s'il attentait jamais à la liberté de la patrie ; mais les présents de Febriano avaient produit leur effet : les matrones enchantées par des parures, les jeunes guerriers séduits par des armes, un assez bon nombre de sachems, à qui l'ambition ôtait la prudence, soutinrent le candidat de la femme−chef. Les Manitous consultés approuvèrent l'élection d'Ondouré. Ainsi l'éducation d'un enfant qui devait un jour commander à des peuples fut remise à des mains oppressives et souillées : le champ empoisonné de Gomorrhe fait mourir la plante qu'on lui confie, ou n'emporte que des arbres dont les fruits sont remplis de cendre.
Cependant les blessures de René se fermaient ; des simples connus des sauvages rétablissaient ses forces avec une étonnante rapidité. Il n'avait qu'un moyen de payer à Outougamiz la dette d'un amitié sublime, c'était d'épouser Céluta. Le sacrifice était grand : tout lien pesait au frère d'Amélie ; aucune passion ne pouvait entrer dans son coeur, mais il crut qu'il se devait immoler à la reconnaissance ; du moins ce n'était pas à ses yeux démentir sa destinée, que de trouver un malheur dans un devoir.
Il fit part de sa résolution à Chactas : Chactas demanda la main de Céluta à Adario ; Outougamiz fut rempli de joie en apprenant que son ami allait devenir son frère. Céluta, rougissant, accorda son consentement avec cette grâce modeste qui respirait en elle ; mais elle éprouvait quelque chose de plus que ce plaisir mêlé de frayeur qu'éprouve la jeune vierge prête à passer dans les bras d'un époux. Malgré l'amour qui entraînait vers René la fille de Tabamica, malgré la félicité dont elle se faisait l'image, elle était frappée d'une tristesse involontaire ; un secret pressentiment serrait son coeur : René lui inspirait une terreur dont elle ne se pouvait défendre ; elle sentait qu'elle allait tomber dans le sein de cet homme comme on tombe dans un abîme.
Les parents ayant approuvé le mariage, Chactas dit à René : " Bâtis ta cabane, portes y le collier pour charger les fardeaux et le bois pour allumer le feu ; chasse pendant six nuits ; à la septième, Céluta te suivra à tes foyers. "
René établit sa demeure dans une petite vallée, qu'arrosait une rivière tributaire du Meschacebé. Quand l'ouvrage fut fini, on découvrait de la porte de la nouvelle cabane les prairies du vallon entrecoupées d'arbustes à fleurs ; une forêt, vieille comme la terre, couvrait les collines, et dans l'épaisseur de cette forêt tombait un torrent.
Des danses et des jeux signalèrent le jour du mariage. Placés au milieu d'un cercle de leurs parents, René et Céluta furent instruits de leurs devoirs : on conduisit ensuite les époux au toit qu'ils devaient habiter.
L'aurore les trouva sur le seuil de la cabane : Céluta, un bras jeté autour du cou de René, s'appuyait sur le jeune homme. Les yeux de l'Indienne, avec une expression de respect et de tendresse, cherchaient ceux de son époux. D'un coeur religieux et reconnaissant, elle offrait sa félicité au maître de la nature comme un don qu'elle tenait de lui : la rosée de la nuit remonte, au lever du soleil, vers le ciel d'où elle est descendue.
Les regards distraits du frère d'Amélie se promenaient sur la solitude : son bonheur ressemblait à du repentir. René avait désiré un désert, une femme et la liberté : il possédait tout cela, et quelque chose gâtait cette possession. Il aurait béni la main qui du même coup l'eût débarrassé de son malheur passé et de sa félicite présente, si toutefois c'était une félicité.
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Il essaya de réaliser ses anciennes chimères : quelle femme était plus belle que Céluta ? Il l'emmena au fond des forêts, et promena son indépendance de solitude en solitude ; mais quand il avait pressé sa jeune épouse contre son sein, au milieu des précipices, quand il l'avait égarée dans la région des nuages, il ne rencontrait point les délices qu'il avait rêvées.
Le vide qui s'était formé au fond de son âme ne pouvait plus être comblé. René avait été atteint d'un arrêt du ciel, qui faisait à la fois son supplice et son génie : René troublait tout par sa présence : les passions sortaient de lui et n'y pouvaient rentrer il pesait sur la terre qu'il foulait avec impatience et qui le portait à regret.
Si l'impitoyable Ondouré avait pénétré dans le coeur du frère d'Amélie, s'il en avait connu toute la misère, s'il avait vu les alarmes de Céluta et l'espèce d'épouvante que lui inspirait son mari, l'union du couple infortuné n'aurait point fait sentir au sauvage les tourments qu'il éprouva lorsque la renommée lui apprit la nouvelle de cette union. Qu'importait à Ondouré d'avoir satisfait son ambition ? Céluta échappait à son amour ! René n'était point encore immolé à sa jalousie ! Les succès du détestable Indien lui coûtaient cher : il était obligé de subir la tendresse d'une femme odieuse ; il avait fait à Chépar des promesses qu'il ne pouvait ni ne voulait remplir. Comment perdre ces étrangers du fort Rosalie qui étaient devenus ses maîtres puisqu'ils possédaient une partie de son secret ? comment sacrifier ce rival, que les mauvais génies avaient envoyé aux Natchez pour le désespoir d'Ondouré ?
Plusieurs projets s'offrirent d'abord à la pensée de l'édile, mais les uns n'étaient pas assez sûrs, les autres n'enveloppaient pas assez de victimes. Le dégoût de l'état de nature, le désir de posséder les jouissances de la vie sociale, augmentaient le trouble des esprits d'Ondouré : il dévorait des regards tout ce qu'il apercevait dans les habitations des blancs ; on le voyait errer à travers les villages, l'air farouche, l'oeil en feu, les lèvres agitées d'un mouvement convulsif.
Un jour qu'il promenait ainsi ses noires rêveries, il arrive à la cabane de René ; le frère d'Amélie parcourait alors les déserts avec Céluta. Mille passions, mille souvenirs accompagnés de mille desseins funestes, agitent le coeur d'Ondouré. Il fait d'abord à pas lents le tour de la hutte ; bientôt il heurte à la porte, l'ouvre et jette des regards sinistres dans l'intérieur du lieu. Il y pénètre, s'assied au foyer solitaire, comme ces génies du mal attachés à chaque homme, et qui, selon les Indiens, se plaisent à fréquenter les demeures abandonnées. Des lits de joncs, des armes européennes, quelques voiles de femme, un berceau, présent de la famille de Céluta, tout ce qui frappe la vue d'Ondouré accroît son supplice : " C'est donc ici qu'ils ont été heureux ! " murmure−t−il à voix basse. Son imagination s'égare ; il se lève, disperse les roseaux des couches et brise les armes dont il jette au loin les éclats. Les parures de Céluta appellent ensuite sa rage : il les soulève d'une main tremblante, les approche de sa bouche comme pour les couvrir de baisers, puis les déchire avec fureur. Déjà ses bras se levaient sur le berceau, lorsqu'il les laisse tout à coup retomber à ses côtés ; sa tête se penche sur sa poitrine, son front se couvre d'un nuage sombre ; le sauvage paraît travaillé par la conception douloureuse d'un crime.
C'en est fait ! les destinées de Céluta, les destinées du frère d'Amélie, les destinées des Français sont fixées ! Ondouré pousse un profond soupir, et souriant comme Satan à. ses perversités : " Je te remercie, dit−il, ô Athaensic ! tu m'as bien inspiré ! Génie de cette cabane, je te remercie ! tu m'as conduit ici pour me découvrir les moyens d'accomplir mes vengeances, d'atteindre à la fois le but de mes desseins divers. Oui, vous périrez, ennemis d'Ondouré ! et toi, Céluta ! ... " Il ne se révèle à lui−même toute l'horreur et toute l'étendue de son projet que par un cri qu'il pousse en sortant de la cabane ; ce cri fut entendu des Français et des Natchez ; les premiers en frissonnèrent ; les seconds prévirent la ruine de leur patrie.
Lorsque René revint de ses courses, il fut frappé du désordre de sa cabane, sans en pouvoir pénétrer la cause : nourrie dans la religion des Indiens, Céluta tira de ce désordre un présage funeste. Elle n'avait point rapporté le bonheur de son pèlerinage au désert : René était pour elle inexplicable ; elle avait cependant
Suite 117 aperçu quelque chose de mystérieux au fond du coeur de l'homme auquel elle était unie ; mais cet homme ne lui avait point révélé ses secrets, il ne les avait racontés à personne. Après son retour à sa cabane, René sembla devenir plus sombre et moins affectueux : la timide Céluta n'osait l'interroger ; elle ne tarda pas à prendre pour de la lassitude ou de l'inconstance ce qui n'était que l'effet du malheur et d'un caractère impénétrable. Le hasard vint donner quelque apparence de réalité aux premiers soupçons de la soeur d'Outougamiz.
René traversait un jour une cyprière, lorsqu'il entendit des cris dans un endroit écarté : il court à ces cris. Il aperçoit entre les arbres une Indienne se débattant contre un Européen. A l'apparition d'un témoin, le ravisseur s'enfuit. Le frère d'Amélie avait reconnu Febriano et Mila. " Ah ! s'écria l'adolescente en se jetant dans ses bras, si tu avais voulu m'épouser, tu n'aurais pas été obligé de venir à mon secours. Que je te remercie, pourtant ! J'ai eu si grand−peur lorsque l'homme noir m'a surprise, que j'ai fermé les yeux de toutes mes forces, dans la crainte de le voir. " René sourit ; il rassura la jeune sauvage, et lui promit de la reconduire chez son père. Il l'aida d'abord à laver son visage meurtri. Mila lui dit alors : " Que ta main est douce ! c'est tout comme celle de ma mère ! Les méchants ! ils racontent tant de mal de toi, et tu es si bon ! " Quand il se fallut quitter, Mila trouva que le chemin était si court ! Elle fondit en larmes, et s'échappa en disant : " Je ne suis qu'une linotte bleue, je ne sais point chanter pour le chasseur blanc. " Le frère d'Amélie reprit le chemin de sa cabane, et ne songea plus à cette aventure.
Elle fut bientôt connue d'Ondouré ; elle lui fournit l'occasion d'ajouter une calomnie de plus à toutes celles qu'il inventait pour assouvir sa haine ; il se félicita de pouvoir faire partager à Céluta ces tourments de jalousie qu'il avait connus par elle. La rencontre de René et de Mila fut représentée à la chaste soeur d'Outougamiz comme l'infidélité de l'homme qu'elle aimait. Céluta pleura, et cacha ses larmes.
Cependant Céluta était mère ; l'épouse féconde n'assurait−elle pas les droits de l'amante ? Lorsque René eut la certitude que sa femme portait un enfant dans son sein, il s'approcha d'elle avec un saint respect ; il la pressa doucement de peur de la blesser : " Femme, lui dit−il, le ciel a béni tes entrailles ! "
Céluta répondit : " Je n'ai pas osé faire des voeux avant vous pour l'enfant que le Grand−Esprit m'a donné. Je ne suis que votre servante : mon devoir est de nourrir votre fils ou votre fille, je tâcherai d'y être fidèle. "
Le front du frère d'Amélie s'obscurcit. " Nourrir mon fils ou ma fille ! dit−il avec un sourire amer : sera−t−il plus heureux que moi ? sera−t−elle plus heureuse que ma soeur ? Qui aurait dit que j'eusse donné la vie à un homme ? " Il sortit, laissant Céluta dans une inexprimable douleur.
Ondouré poursuivait ses projets : malgré l'autorité d'Adario et de Chactas, il avait rétabli dans toute leur puissance les Allouez, gardes dévoués au despotisme des anciens Soleils ; il avait dépêché des messagers, avec des ordres secrets, pour toutes les nations indiennes. Plus que jamais il trompait le commandant du fort Rosalie à l'aide de fausses confidences : il lui faisait dire par Febriano que sans l'opposition d'Adario, de Chactas et de René il serait entièrement maître du conseil des Natchez ; que ces trois ennemis du nom français l'empêchaient de tenir sa promesse. Ondouré invitait Chépar à les enlever quand il lui en donnerait le signal. Par cette politique, il avait le dessein de livrer ses adversaires aux étrangers et de soulever les Natchez contre ces mêmes étrangers, lorsque ceux−ci se seraient portés à quelque violence contre deux sachems idoles de la patrie.
Il fallait néanmoins ne rien précipiter ; il fallait que toutes les forces des Indiens fussent secrètement rassemblées, afin de frapper sûrement le dernier coup. Il était en même temps aussi difficile de modérer ces éléments de discorde que de les faire agir de concert. Les trêves, sans cesse renouvelées, suspendaient à peine des hostilités toujours prêtes à renaître : les Français et les Natchez s'exerçaient aux armes, en cultivant ensemble les champs où ils se devaient exterminer.
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Plusieurs mois étaient nécessaires à Ondouré pour l'exécution de son vaste plan. Chépar, de son côté, n'avait point encore reçu tous les secours qu'il attendait. Une paix forcée par la position des chefs régnait donc dans la colonie ; les Indiens, en attendant l'avenir, s'occupaient de leurs travaux et de leurs fêtes.
Mila, ayant des liens de famille avec Céluta, vint remercier celui qu'elle appelait son libérateur. Elle lui apporta une gerbe de maïs qui ressemblait à une quenouille chargée de laine dorée : " Voilà, lui dit−elle, tout ce que je te puis donner, car je ne suis pas riche. " René accepta l'offrande.
Céluta sentit ses yeux se remplir de larmes, mais elle reçut sa jeune parente avec son inaltérable douceur ; elle caressa même avec bonté l'aimable enfant, qui lui demanda si elle assisterait à la moisson de la folle−avoine [Sorte de riz qui croît dans les rivières. (N.d.A.)]. Céluta lui dit qu'elle s'y trouverait. Mila sortit pleine de joie, en voyant René tenir encore dans sa main la gerbe de mais.
Depuis le jour où le capitaine d'Artaguette avait ramené aux Natchez les infortunés amis, il était allé à la Nouvelle−Orléans voir son frère, le général Diron d'Artaguette, et le jeune conseiller Harlay, qui devait épouser Adélaïde, fille du gouverneur de la Louisiane. Il revint au fort Rosalie la veille de la moisson annoncée par Mila. Il avait appris le mariage du frère d'Amélie avec Céluta : la reconnaissance que le capitaine devait à cette belle sauvage, le tendre penchant qui l'entraînait vers elle, l'estime qu'il sentait pour René, le conduisirent à la cabane des nouveaux époux. Il trouva la famille réunie prête à partir pour la moisson : Chactas, Adario, Célula, René, Outougamiz, rétabli dans toute sa force, Outougamiz qui avait oublié ce qu'il avait fait et qui fuyait lorsque René racontait les prodiges de sa délivrance.
D'Artaguette fut reçu avec la plus touchante hospitalité par Céluta qui l'appelait son frère. Outougamiz lui dit : " Céluta t'a sauvé, tu as sauvé mon ami : je t'aime, et si nos nations combattent encore, ma hache se détournera de toi. " René proposa au capitaine d'assister à la fête de la moisson : " Très volontiers, " répondit d'Artaguette. Ses regards ne se pouvaient détacher de Céluta, dont une secrète langueur augmentait la beauté.
On s'embarque dans des canots, sur la rivière qui coulait au bas de la colline où la cabane de René était bâtie. On remonte le courant pour arriver au lieu de la moisson. Les chênes−saules dont la rivière était bordée y répandaient l'ombre ; les pirogues s'ouvraient un chemin à travers les plantes qui couvraient de feuilles et de fleurs la surface de l'eau. Par intervalles, l'oeil pénétrait la profondeur des flots roulant sur des sables d'or, ou sur des lits veloutés d'une mousse verdoyante. Des martins−pêcheurs se reposaient sur des branches pendantes au−dessus de l'onde, ou fuyaient devant les canots, en rasant le bord de la rivière.
On arrive au lieu désigné : c'était une baie où la folle−avoine croissait en abondance. Ce blé, que la Providence a semé en Amérique pour le besoin des sauvages, prend racine dans les eaux ; son grain est de la nature du riz ; il donne une nourriture douce et bienfaisante.
A la vue du champ merveilleux, les Natchez poussèrent des cris, et les rameurs, redoublant d'efforts, lancèrent leur pirogue au milieu des moissons flottantes. Des milliers d'oiseaux s'enlevèrent, et, après avoir joui des bienfaits de la nature, cédèrent leur place aux hommes.
En un instant les nacelles furent cachées dans la hauteur et l'épaisseur des épis. Les voix qui sortaient du labyrinthe mobile ajoutaient à la magie de la scène. Des cordes de bouleau furent distribuées aux moissonneurs ; avec ces cordes ils saisissaient les tiges de la folle−avoine, qu'ils liaient en gerbe ; puis, inclinant cette gerbe sur le bord de la pirogue, ils la frappaient avec un fléau léger ; le grain mûr tombait dans le fond du canot. Le bruit des fléaux qui battaient les gerbes, le murmure de l'eau, les rires et les joyeux propos des sauvages, animaient cette scène, moitié marine, moitié rustique.
Le champ était moissonné : la lune se leva pour éclairer le retour de la flotte ; sa lumière descendait sur la rivière, entre les saules à peine frémissants. De jeunes Indiens et de jeunes Indiennes suivaient les canots à
Suite 119 la nage, comme des sirènes ou des tritons ; l'air s'embaumait de l'odeur de la moisson nouvelle mêlée aux émanations des arbres et des fleurs. La pirogue du grand−chef était à la tête de la flotte, et un prêtre, debout à la poupe de cette pirogue, redisait le chant consacré à l'astre des voyageurs :
" Salut, épouse du Soleil ! tu n'as pas toujours été heureuse ! Lorsque, contrainte par Athaensic de quitter le lit nuptial, tu sors des portes du matin, tes bras arrondis, étendus vers l'orient, appellent inutilement ton époux.
Ce sont encore ces beaux bras que tu entrouvres lorsque tu te retournes vers l'occident, et que la cruelle Athaensic force à son tour le Soleil à fuir devant toi.
Depuis ton hymen infortuné, la mélancolie est devenue ta compagne ; elle ne te quitte jamais, soit que tu te plaises à errer à travers les nuages, soit qu'immobile dans le ciel, tu tiennes tes yeux fixés sur les bois, soit que, penchée au bord des ondes du Meschacebé, tu t'abandonnes à la rêverie, soit que tes pas s'égarent avec les fantômes le long des pâles bruyères.
Mais, ô Lune ! que tu es belle dans ta tristesse ! L'Ourse étoilée s'éclipse devant tes charmes, tes regards veloutent l'azur du ciel ; ils rendent les nues diaphanes ; ils font briller les fleuves comme des serpents ; ils argentent la cime des arbres, ils couvrent de blancheur le sommet et des montagnes ; ils changent en une mer de lait les vapeurs de la vallée.
C'est ta lumière, ô Lune ! qui donne de grandes pensées aux sachems ; c'est ta lumière qui remplit le coeur d'un amant du souvenir de sa maîtresse ; à ta clarté, la mère veille au berceau de son fils ; à ta clarté, les guerriers marchent aux ennemis de la patrie ; à ta clarté, les chasseurs tendent des pièges aux hôtes des forêts ; et maintenant à ta clarté, chargés des dons du Grand−Esprit, nous allons revoir nos heureuses cabanes. "
Ainsi chantait le prêtre : à chaque strophe, la conque mêlait ses sons au choeur général des Natchez ; un recueillement religieux avait saisi Céluta, René, d'Artaguette, Outougamiz, Adario et le vieux Chactas : le pressentiment d'un avenir malheureux s'était emparé de leur coeur. La tristesse est au fond des joies de l'homme : la nature attache une douleur à tous ses plaisirs, et quand elle ne nous peut refuser le bonheur, par un dernier artifice elle y mêle la crainte de le perdre. Une voix vint arracher les amis à leurs graves réflexions : cette voix semblait sortir de l'eau ; elle disait : " Mon libérateur, me voici. " René, d'Artaguette, Outougamiz, Chactas, Adario, Céluta, regardent dans le fleuve, et ils aperçoivent Mila qui nageait auprès du canot. Enveloppée d'un voile, elle ne montrait au−dessus de l'eau que ses épaules demi−nues et sa tête humide ; quelques épis de folle−avoine, capricieusement tressés, ornaient son front. Sa figure riante brillait à la clarté de la lune, au milieu de l'ébène de ses cheveux ; des filets d'argent coulaient le long de ses joues : on eût pris la petite Indienne pour une naïade qui avait dérobé la couronne de Cérès.
" Outougamiz, disait−elle, viens donc te baigner avec moi ; pour le guerrier blanc, ton frère, j'en aurais peur. "
Outougamiz saute par−dessus le bord de la pirogue. Mila se mit à nager de concert avec lui. Tantôt elle se balançait lentement le visage tourné vers le ciel ; vous eussiez cru qu'elle dormait sur les vagues ; tantôt, frappant de son pied l'onde élastique, elle glissait rapidement dans le fleuve. Quelquefois, s'élevant à demi, elle avait l'air de se tenir debout ; quelquefois ses bras écartaient l'onde avec grâce : dans cette position elle tournait un peu la tête, et l'extrémité de ses pieds se montrait à la surface des flots. Son sein, légèrement enflé à l'oeil, sous le voile liquide, paraissait enfermé dans un globe de cristal ; elle traçait, par ses mouvements, une multitude de cercles qui, se poussant les uns les autres, s'étendaient au loin : Mila s'ébattait au milieu de ces ondulations brillantes, comme un cygne qui baigne son cou et ses ailes.
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La langueur des attitudes de Mila aurait pu faire croire qu'elle cherchait des voluptés cachées dans ces ondes mystérieuses ; mais le calme de sa voix et la simplicité de ses paroles ne décelaient que la plus tranquille innocence. Il en était ainsi des caprices de l'élégante Indienne avec Outougamiz : elle passait à son cou un bras humide, elle approchait son visage si près du sien, qu'elle lui faisait sentir à la fois la fraîcheur de ses joues et la chaleur de ses lèvres. Liant ses pieds aux pieds de son compagnon de bain, elle n'était séparée de lui que par l'onde, dont la molle résistance rendait encore ses entrelacements plus doux : " N'était−ce pas ainsi, disait−elle, que tu étais couché avec René sur le lit de roseaux, au fond du marais ? " Il ne fallait chercher dans ces jeux que ceux d'un enfant plein de charme ; et si quelque chose d'inconnu se mêlait aux pensées de Mila, ce n'était point à Outougamiz que s'adressaient ces pensées.
Tant de grâces n'avaient point échappé à la fille de Tabamica ; moins René y avait paru sensible, plus elle craignit une délicatesse affectée. Rentrée dans sa demeure, elle se trouva mal : bien que son sein maternel n'eût encore compté que sept fois le retour de l'astre témoin des plaisirs de Mila, Céluta sentit que l'enfant de René se hâterait d'arriver à la triste lumière des cieux, afin de partager les destinées de son père.
Le frère d'Amélie avait passé la nuit dans les bois : au lever du soleil il ne retrouva Céluta ni dans la cabane, ni à la fontaine, ni au champ des fleurs. Il apprit bientôt que, pressée pendant la nuit par les douleurs, son épouse s'était retirée à la hutte que lui avaient bâtie les matrones, selon l'usage, et qu'elle resterait dans cette hutte un nombre de jours plus ou moins long, selon le sexe de l'enfant.
Céluta pensa perdre la vie en la donnant à une fille que l'on porta à son père, et qu'en versant des pleurs il nomma Amélie. Cette seconde Amélie paraissait au moment d'expirer : René se vit obligé de verser l'eau du baptême sur la tête de l'enfant en péril ; l'enfant poussa un cri. Le baptême, parmi les sauvages, était regardé comme un maléfice : Ondouré accusa le guerrier blanc d'avoir voulu faire mourir sa fille, par dégoût pour Céluta et par amour pour une autre femme. Ainsi s'accomplissait le sort de René : tout lui devenait fatal, même le bonheur.
L'enfant vécut, et les jours de retraite expirèrent : Céluta revint à son toit, où l'attendaient ses parents. Les vêtements de la jeune mère étaient nouveaux : elle ne devait rien porter de ce qui lui avait servi autrefois : son enfant était suspendu à sa mamelle, Lorsqu'elle mit le pied sur le seuil de sa cabane, ses yeux, jusque alors baissés avec modestie, se levèrent sur René, qui lui tendait les bras pour recevoir son enfant : tout ce que la passion d'une amante, tout ce que la dignité d'une épouse, tout ce que la tendresse d'une mère, tout ce que la soumission d'une esclave, tout ce que la douleur d'une femme peuvent jamais réunir de plus touchant, fut exprimé par le regard de Céluta. " Je ne vous ai donné qu'une fille, dit−elle ; pardonnez à la stérilité de mon sein : je ne suis pas heureuse. "
René prit son enfant, l'éleva vers le ciel, et le remit dans les bras de sa mère. Tous les parents bénirent la fille de Céluta : Outougamiz lui suspendit un moment au cou le Manitou d'or, et sembla la consacrer ainsi au malheur.
Chez les sauvages, ce sont les parents maternels qui imposent les noms aux nouveau−nés. Selon la religion de ces peuples, le père donne l'âme à l'enfant, la mère ne lui donne que le corps : on suppose d'après cela que la famille de la femme connaît seule le nom que le corps doit porter. René, s'obstinant à appeler sa fille Amélie, blessa de plus en plus les moeurs des Indiens.
Depuis qu'il était père, sa tristesse était singulièrement augmentée. Il passait des jours entiers au fond des forêts. Quand il revenait chez lui, il prenait sa fille sur ses genoux, la regardait avec un mélange de tendresse et de désespoir, et tout à coup la remettait dans son berceau comme si elle lui faisait horreur. Céluta détournait la tête et cachait ses larmes, attribuant le mouvement de René à un sentiment de haine pour elle.
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Si René, rentrant au milieu de la nuit, adressait des mots de bonté à Céluta, c'était avec peine qu'elle parvenait à dissimuler l'altération de sa voix ; si René s'approchait de son épouse pendant le jour, elle lui laissait adroitement sa fille dans les bras et s'éloignait de lui ; si René montrait quelque inquiétude de la santé chancelante de la soeur d'Outougamiz, celle−ci en attribuait le dérangement à la naissance d'Amélie. Elle disait alors des choses si touchantes en s'efforçant de prendre un air serein, que son trouble paraissait davantage à travers ce calme de la vertu résignée.
Mila se retrouvait partout sur les pas du frère d'Amélie ; elle venait souvent à la cabane, où Céluta l'accueillait toujours avec douceur.
" Si tu étais ma mère, disait Mila à l'épouse affligée, je serais toujours avec toi ; j'entendrais le guerrier blanc te parler de l'amitié de ton frère et te raconter des histoires de son pays. Nous préparerions ensemble la couche du guerrier blanc ; et puis, quand il dormirait, je rafraîchirais son sommeil avec un éventail de plumes. "
Mila terminait ordinairement ses discours en se jetant dans les bras de Céluta ; c'était chercher la tranquillité au sein de l'orage, la fraîcheur au milieu des feux du midi. La jeune Indienne obtenait un regard de pitié des yeux dont elle faisait couler les larmes ; elle sollicitait l'amitié d'un coeur qu'elle venait de poignarder.
La mère de Mila, impatiente de ces courses, avait menacé sa fille de lui jeter de l'eau au visage, châtiment qu'infligent à leurs enfants les matrones indiennes. Mila avait répondu qu'elle mettrait le feu à la cabane de sa mère ; les parents en avaient ri, et Mila avait continué de chercher René.
Un soir celui−ci était assis au bord d'un de ces lacs que l'on trouve partout dans les forêts du Nouveau−Monde. Quelques baumiers isolés bordaient le rivage ; le pélican, le cou reployé, le bec reposant comme une faux sur sa poitrine, se tenait immobile à la pointe d'un rocher ; les dindes sauvages élevaient leur voix rauque du haut des magnolias ; les flots du lac, unis comme un miroir, répétaient les feux du soleil couchant.
Mila survint. " Me voici ! dit−elle ; je suis tout étonnée, je t'assure : j'avais peur d'être grondée "
" Et pourquoi vous gronder ? " dit René.
" Je ne sais, " répondit Mila en s'asseyant et s'appuyant sur les genoux du guerrier blanc.
" N'auriez−vous point quelque secret ? " répliqua René.
" Grand−Esprit ! s'écria Mila, est−ce que j'aurais un secret, J'ai beau penser, je ne me souviens de rien. "
Mila posa ses deux petites mains sur le genou de René, inclina la tête sur ses mains, et se mit à rêver en regardant le lac. René souffrait de cette attitude, mais il n'avait pas le courage de repousser cette enfant. Il s'aperçut, au bout de quelque temps, que Mila s'était endormie.
Age de candeur, qui ne connais aucun péril ! âge de confiance, que tu passes vite ! " Quel bonheur pour toi, Mila ! murmura sourdement René, si tu dormais ici ton dernier sommeil ! "
" Que dis−tu ? s'écria Mila tirée de son assoupissement. Pourquoi m'as−tu réveillée ? Je faisais un si beau rêve ! "
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" Vous feriez mieux, dit René, de me chanter une chanson, plutôt que de dormir ainsi comme un enfant. "
" C'est bien vrai, dit Mila ; attends, que je me réveille. " Et elle frotta ses yeux humides de sommeil et de larmes.
" Je me souviens, reprit−elle, d'une chanson de Céluta. O Céluta ! comme elle est heureuse ! comme elle mérite de l'être ! C'est ta femme, n'est−ce pas ? "
Mila se prit à chanter ; elle avait dans la voix une douceur mêlée d'innocence et de volupté. Elle ne put chanter longtemps ; elle brouilla tous ses souvenirs, et pleura de dépit de ne pouvoir redire la chanson de Céluta.
La mère de Mila, qui la suivait la trouva assise aux genoux de René ; elle la frappa avec une touffe de lilas qu'elle tenait à la main, et Mila s'échappa en jetant des feuilles à sa mère. L'imprudente colère de la matrone révéla la course de sa fille ; le bruit s'en répandit de toutes parts. Mila elle−même s'empressa de dire à Céluta qu'elle avait dormi sur les genoux du guerrier au bord du lac. Céluta n'avait pas besoin de ce qu'elle prenait pour une nouvelle preuve du malheur qui l'avait frappée.
Le frère d'Amélie connaissait trop les passions pour ne pas apercevoir ce qui naissait au fond du coeur de Mila ; il devint plus sévère avec elle : cette rigueur effraya la gentille sauvage. Ses sentiments repoussés se replièrent sur tout ce qui aimait René, sur Céluta, sur Outougamiz, qui avait délivré le guerrier blanc avec tant de courage et qui avait si bien nagé dans le fleuve. Mila rencontrait souvent Outougamiz dans les cabanes : la naïveté héroïque du jeune homme plaisait à la naïveté malicieuse de la jeune fille.
" Tu as sauvé ton ami du cadre de feu, disait un jour Mila à Outougamiz. C'est bien beau ! j'aurais voulu être là. " − " Tu m'aurais beaucoup gêné, répondit le frère de Céluta, parce que tu aurais eu faim ; et que t'aurais−je donné à manger ? "
" C'est vrai, répliqua l'Indienne ; mais si j'avais été avec toi, j'aurais pris la tête de ton ami dans mes deux mains, j'aurais réchauffé ses yeux avec mes lèvres ; et pour voir si son coeur battait encore, j'aurais mis ma main sur son coeur. " Et Mila portait la main au coeur d'Outougamiz.
" Ne fais pas cela, dit le sauvage. Est−ce que tu serais devenue amoureuse ? " − " Non, certainement, s'écria l'Indienne étonnée : mais je le demanderai à Céluta. "
L'âme de la jeunesse en prenant son essor essaye de tous les sentiments, goûte, comme l'enfant, à toutes les coupes, douces ou amères, et n'apprend à s'y connaître que par l'expérience. Attirée d'abord par René, Mila trouva bientôt en lui quelque chose de trop loin d'elle. Le coeur d'Outougamiz était le coeur qui convenait à celui de Mila ; leur sympathie une fois déclarée promettait d'être durable, et cette sympathie allait naître.
Hélas ! ces simples et gracieuses amours, qui auraient dû couler sous un ciel tranquille, se formaient au moment des orages ! Malheureux, ô vous qui commencez à vivre quand les révolutions éclatent ! Amour, amitié, repos, ces biens qui composent le bonheur des autres hommes vous manqueront ; vous n'aurez le temps ni d'aimer ni d'être aimés. Dans l'âge où tout est illusion, l'affreuse vérité vous poursuivra ; dans l'âge où tout est espérance, vous n'en nourrirez aucune : il vous faudra briser d'avance les liens de la vie, de peur de multiplier des noeuds qui si tôt doivent se rompre !
René, vivant en lui−même, et comme hors du monde qui l'environnait, voyait à peine ce qui se passait autour de lui ; il ne faisait rien pour détruire des calomnies qu'il ignorait, ou qu'il aurait méprisées s'il les eût
Suite 123 connues ; calomnies qui n'en allaient pas moins accumuler sur sa tête des malheurs publics et des chagrins domestiques. Se renfermant au sein de ses douleurs et de ses rêveries, dans cette espèce de solitude morale il devenait de plus on plus farouche et sauvage : impatient de tout joug, importuné de tout devoir, les soins qu'on lui rendait lui pesaient : on le fatiguait en l'aimant. Il ne se plaisait qu'à errer à l'aventure ; il ne disait jamais ce qu'il devenait, où il allait ; lui−même ne le savait pas. Etait−il agité de remords ou de passions, cachait−il des vices ou des vertus ? C'est ce qu'on ne pouvait dire. Il était possible de tout croire de lui, hors la vérité.
Assise à la porte de sa cabane, Céluta attendait son mari des journées entières. Elle ne l'accusait point, elle n'accusait qu'elle−même : elle se reprochait de n'avoir ni assez de beauté ni assez de tendresse. Dans la générosité de son amour, elle allait jusqu'à croire qu'elle pourrait devenir l'amie de toute autre femme maîtresse du coeur de René ; mais quand elle portait son enfant à son sein, elle ne pouvait s'empêcher de le baigner de larmes. Lorsque le frère d'Amélie revenait, Céluta apprêtait le repas ; elle ne prononçait que des paroles de douceur, elle ne craignait que de se rendre importune ; elle ébauchait un sourire qui expirait à ses lèvres ; et lorsque, jetant des regards furtifs sur René, elle le voyait pâle et agité, elle aurait donné toute sa vie pour lui rendre un moment de repos.
Chactas essayait quelquefois d'apaiser par sa tranquille raison les troubles de l'âme du frère d'Amélie ; mais il ne lui pouvait arracher son secret. " Qu'as−tu ? lui disait−il. Tu voulais la solitude ; ne te suffit−elle plus ? Avais−tu pensé que ton coeur était inépuisable ? Les sources coulent−elles toujours ? "
" Mais qui empêche, répondait René, quand on s'aperçoit de la fuite du bonheur, de clore la vie ? Pourquoi des amis inséparables n'arrivent−ils pas ensemble dans le monde où les félicités ne passent plus ? "
" Je n'attache pas plus de prix que toi à la vie, répliquait le sachem expérimenté : vous mourez, et vous êtes oublié ; vous vivez, et votre existence n'occupe pas plus de place que votre mémoire. Qu'importent nos joies ou nos douleurs dans la nature ? Mais pourquoi t'occuper toi−même de ce qui dure si peu ? Tu as déjà rempli parmi nous les devoirs d'un homme envers ta patrie adoptive : il t'en reste d'autres à accomplir. Peut−être n'attendras−tu pas longtemps ce que tu désires. "
Les paroles de la vieillesse sont des oracles : tout en effet commençait à précipiter la catastrophe aux Natchez. Les messagers d'Ondouré étaient revenus avec des paroles favorables de la part des nations indiennes. Le commandant français, qui avait reçu de nouveaux soldats, n'avait pas besoin d'être excité secrètement, comme il l'était par Febriano, pour exercer des violences contre René, Chactas et Adario. Chépar pressait Ondouré de tenir ses promesses relativement au partage des terres ; Ondouré répondait qu'il les mettrait à exécution aussitôt qu'on l'aurait débarrassé de ses adversaires.
Les calomnies répandues par Ondouré, à l'aide du jongleur, avaient produit tout leur effet contre le frère d'Amélie : pour les Natchez, l'impie René était le complice secret des mauvais desseins des Français ; pour les Français, le traître René était l'ennemi de son ancienne patrie.
La famille de Chactas, au milieu de laquelle Mila passait maintenant ses jours, prenait un matin son repas accoutumé dans la cabane de Céluta, lorsqu'elle vit entrer le grenadier Jacques : il était chargé d'un billet du capitaine d'Artaguette, adressé au fils adoptif de Chactas, ou, dans son absence, au vénérable sachem lui−même. Ce billet informait René de l'ordre qui venait d'être donné de l'arrêter avec Adario. " Vous n'avez pas un moment à perdre pour vous dérober à vos ennemis, mandait le capitaine au frère d'Amélie. Vous êtes dénoncé comme ayant porté les armes contre la France ; un conseil de guerre est déjà nommé afin de vous juger. Adario, qu'on retiendra prisonnier tant que les terres ne seront pas concédées, répondra de la conduite des Natchez. On n'ose encore toucher à la tête de Chactas. "
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A cette lecture, Céluta fut saisie d'un tremblement ; pour la première fois elle bénit l'absence de René ; depuis deux jours il n'avait point paru. Céluta, Mila et Outougamiz convinrent de courir dans les bois, de chercher le frère d'Amélie, et de le tenir éloigné des cabanes ; Chactas, avec le reste de la famille, se hâta de se rendre chez Adario.