Les Natchez

Chateaubriand · Chapitre 14 sur 16 · partie 4/9

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Les Natchez

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.

René sortit de chez son père le coeur serré, et présageant de nouveaux malheurs. Arrivé à sa cabane, il la trouva dévastée ; il s'assit sur une gerbe de roseaux séchés, dans un coin du foyer dont le vent avait dispersé les cendres. Pensif, il rappelait tristement ses chagrins dans sa mémoire, lorsqu'un nègre lui apporta une lettre de la part du père Souël : ce missionnaire était encore retenu pour quelques jours au fort Rosalie. La lettre venait de France ; elle était de la supérieure du couvent de... ; elle apprenait à René la mort de la soeur Amélie de la Miséricorde.

Cette nouvelle, reçue dans une solitude profonde, au milieu des débris de la cabane abandonnée de Céluta, réveilla au fond du coeur du malheureux jeune homme des souvenirs si poignants qu'il éprouva pendant quelques instants un véritable délire. Il se mit à courir à travers les bois comme un insensé. Le père Souël qui le rencontra, s'empressa d'aller chercher Chactas ; le sage vieillard et le grave religieux parvinrent un peu à calmer la douleur du frère d'Amélie. A force de prières, le sachem obtint de la bouche de l'infortuné un récit longtemps demandé en vain. René prit jour avec Chactas et le père Souël pour leur raconter les sentiments secrets de son âme, il donna le bras au sachem, qu'il conduisit, au lever de l'aurore, sous un sassafras, au bord du Meschacebé ; le missionnaire ne tarda pas à arriver au rendez−vous. Assis entre ces deux vieux amis, le frère d'Amélie leur révéla la mystérieuse douleur qui avait empoisonné son existence [Ici se trouvait le récit de René. Voyez l'épisode de René. (N.d.A.)] .

Quelques jours après cette confession déplorable, René fut mandé au conseil des Natchez : Chactas était parti pour la Géorgie ; le père Souël avait repris le chemin de sa mission.

 

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René trouva quelques sachems, presque tous parents d'Akansie, assemblés dans la cabane du jeune Soleil ; Ondouré était à leur tête ; il rayonnait de la joie du crime. Les vieillards, fumant leurs calumets dans un profond silence, reçurent le mari de Céluta avec un visage menaçant.

" Prends ces colliers, lui dit Ondouré d'un air moqueur ; va traiter avec les Illinois ; tu fus la cause de la guerre, beau prisonnier : sois l'instrument de la paix. "

Qu'importaient au frère d'Amélie ces insultes ? Qu'était−ce que ces peines communes auprès des chagrins qui rongeaient son coeur ? Il prit les colliers, et sortit en déclarant qu'il obéirait aux ordres des sachems.

Dans la disposition où se trouvait alors René, ce n'était pas sans un amer plaisir qu'il se voyait obligé à s'éloigner de Céluta : il la supposait au moment de revenir aux Natchez. Une course solitaire parmi les déserts convenait encore en ce moment au frère d'Amélie : il se pourrait du moins livrer à sa douleur sans être entendu des hommes. Il ne chercha point son frère, alors occupé de son mariage avec Mila : il était trop juste que, pour tant de courage et de sacrifices, Outougamiz jouît d'une lueur de félicité.

Il entrait dans les précautions d'Ondouré d'éloigner le guerrier blanc : il craignait que celui−ci, demeuré aux Natchez, ne démêlât quelque chose des trames ourdies. Le tuteur du Soleil désirait encore que Céluta, à son retour de la Nouvelle−Orléans, se trouvât seule, afin qu'elle pût être livrée sans défense aux persécutions d'un détestable amour. Ce chef avait calculé le temps que devait durer le voyage du frère d'Amélie : selon le calcul de la jalousie et de la vengeance, René ne pouvait revenir aux Natchez que quelques jours avant la catastrophe, assez tôt pour y être enveloppé, trop tard pour la prévenir.

Furieux d'avoir vu sa proie échapper à ses premiers pièges, Ondouré s'était abandonné à de nouvelles calomnies contre le fils adoptif de Chactas. Dans un conseil assemblé la nuit sur les décombres de la cabane d'Adario, le tuteur du Soleil avait dépeint René comme l'auteur de tous les maux de la nation. Remontant jusqu'au jour de l'arrivée de l'étranger aux Natchez, il avait rappelé les présages sinistres qui signalèrent cette arrivée, la disparition du serpent sacré, le meurtre des femelles de castor, la guerre contre les Illinois, suite de ce meurtre, et la mort du vieux Soleil, résultat de cette guerre. Ondouré chargeait ainsi l'innocence de ses propres iniquités.

Entrant dans la vie privée de son rival, le chef parla de la prétendue infidélité de René envers Céluta, du maléfice du baptême employé pour faire périr un enfant devenu odieux à un père criminel ; il parla du Manitou funeste donne à Outougamiz pour altérer la raison du naïf sauvage. Ondouré représenta les liaisons du frère d'Amélie et du capitaine d'Artaguette comme la première cause de toutes les trahisons et de toutes les violences des Français.

" Quant aux persécutions que cet homme semble essuyer de ses compatriotes, ajouta−t−il, ce n'est évidemment qu'un jeu entre des conspirateurs. Remarquez que René échappe toujours à ces persécutions apparentes : il n'a point été pris aux Natchez avec Adario. Sous le prétexte de délivrer ce sachem, il est allé rendre compte à la Nouvelle−Orléans de ce qui se passait au fort Rosalie. On a feint de juger le mari de Céluta, mais la preuve que ce n'était qu'un vain appareil déployé pour nous donner plus de confiance dans un traître, c'est que ce traître n'a point subi sa sentence, et qu'à la grande surprise des Français eux−mêmes il est revenu sain et sauf aux Natchez. Vous ne douterez pas un moment des pernicieuses intrigues de ce misérable si vous observez son inclination à errer seul dans les bois : il craint que sa conscience ne se montre sur son visage, et il se dérobe aux regards des hommes. "

Ondouré obtint un succès complet, le conseil fut convaincu : comment ne l'aurait−il pas été ? Quelle liaison dans les faits ! quelle vraisemblance dans les accusations ! Tout se transforme en crime : pas un sourire qui ne soit interprété, pas une démarche qui n'ait un but ! Les sentiments que René inspirent

Suite 151 deviennent des sujets de calomnie : s'il a sauvé Mila, c'est qu'il l'a séduite ; s'il a fait Outougamiz le modèle d'une amitié sublime, c'est qu'il a jeté un sort à ce simple jeune homme. Des rapports d'estime avec d'Artaguette sont une trahison ; un acte religieux est un infanticide ; un noble dévouement pour un sachem est une basse délation ; les persécutions, les souffrances même ne sont que des moyens de tromper, et si René cherche la solitude, c'est qu'il y va cacher des remords ou méditer des forfaits. Dieu tout−puissant ! quelle est la destinée de la créature lorsque le malheur s'attache à ses pas ! quelle lumière as−tu donnée aux mortels pour connaître la vérité ? quelle est la pierre de touche où l'innocence peut laisser sa marque d'or ?

Les sachems déclarèrent que René méritait la mort, et qu'il se fallait saisir du perfide. Ondouré loua le vertueux courroux des sachems, mais il soutint qu'il était prudent de ne sacrifier le principal coupable qu'avec les autres coupables, une mort prématurée et isolée pouvant faire avorter le plan général. Il proposa donc d'éloigner seulement René jusqu'au jour où le grand coup serait frappé. Le jongleur déclara que telle était la volonté des génies : le conseil adopta l'opinion d'Ondouré.

L'intégrité d'Adario avait elle−même été surprise : l'erreur dans laquelle il était fut la cause des regards farouches qu'il lança au frère d'Amélie lorsque celui−ci revint de la Nouvelle−Orléans. Si les Indiens rencontraient l'homme blanc dans les bois, ils se détournaient de lui comme d'un sacrilège. René, qui ne voyait rien, qui n'entendait rien, qui ne se souciait de rien, partit pour le pays des Illinois, ignorant que la sentence de mort dont les juges civilisés l'avaient menacé à la Nouvelle−Orléans avait été prononcée contre lui aux Natchez par des juges sauvages.

On voit quelquefois à la fin de l'automne une fleur tardive : elle sourit seule dans les campagnes et s'épanouit au milieu des feuilles séchées qui tombent de la cime des bois : ainsi les amours de Mila et d'Outougamiz répandaient un dernier charme sur des jours de désolation. Avant de demander la jeune fille en mariage, le frère de Céluta se conforma à la coutume Indienne, appelée l'épreuve du flambeau : éteindre le flambeau qu'on lui présente, c'est pour une vierge donner son consentement à un hymen projeté.

Outougamiz, tenant une torche odorante à la main, sortit au milieu de la nuit ; les brises agitaient les rayons d'or de l'étoile amoureuse, comme on raconte que les zéphyrs se jouaient à Paphos dans la chevelure embaumée de la mère des Grâces. Le jeune homme entrevoit le toit de sa maîtresse : des craintes et des espérances soulèvent son sein. Il s'approche, il relève l'écorce suspendue devant la porte de la cabane de Mila, et se trouve dans la partie même de cette cabane où l'Indienne dormait seule.

La jeune fille était couchée sur un lit de mousse. Un voile d'écorce de mûrier se roulait en écharpe autour d'elle ; ses bras nus reposaient croisés sur la tête, et ses mains avaient laissé tomber des fleurs.

Un pied tendu en arrière, le corps penché en avant, Outougamiz contemplait à la lueur de son flambeau la scène charmante. Agitée par les illusions d'un songe, Mila murmure quelques mots ; un sourire se répand sur ses lèvres. Outougamiz croit distinguer son nom dans des paroles à demi formées ; il s'incline au bord de la couche, prend une branche de jasmin des Florides échappée à la main de Mila, et réveille la fille des bois, en passant légèrement sur sa bouche virginale la fleur parfumée.

Mila s'éveille, fixe des regards effrayés sur son amant, sourit, reprend son air d'épouvante, sourit encore. " C'est moi ! s'écrie Outougamiz, moi, le frère de Céluta, le guerrier qui veut être ton époux. " Mila hésite, avance ses lèvres pour éteindre la torche de l'hymen, retire la tête avec précipitation, rapproche encore sa bouche du flambeau... La nuit s'étend dans la cabane.

Quelques instants de silence suivirent l'invasion des ombres. Outougamiz dit ensuite à Mila : " Je t'aime comme la lumière du soleil ; je veux être ton frère. "

" Et moi ta soeur " répondit Mila.

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" Tu deviendras mon épouse, continua l'ami de René : un petit guerrier te sourira ; tu baiseras ses yeux ; tu lui chanteras les exploits de ses pères ; tu lui apprendras à prononcer le nom d'Outougamiz. "

" Tu me fais pleurer, répondit Mila : moi, je t'accompagnerai dans les forêts, je porterai tes flèches et j'allumerai le bûcher de la nuit. "

La lune descendait alors à l'occident : un de ses rayons, pénétrant par la porte de la hutte, vint tomber sur le visage et sur le sein de Mila. La reine des nuits se montrait au milieu d'un cortège d'étoiles : quelques nuages étaient déployés autour d'elle, comme les rideaux de sa couche. Dans les bois régnait une sorte de douteuse obscurité, semblable à celle d'une âme qui s'entrouvre pour la première fois aux tendres passions de la vie. Le couple heureux tomba dans un recueillement d'esprit involontaire : on n'entendait plus que le bruit de la respiration tremblante de la jeune sauvage. Mais bientôt Mila :

" Il faut nous quitter ; l'oiseau de l'aube a commencé son premier chant ; retourne sans être aperçu à ta demeure. Si les guerriers te voyaient, ils diraient : " Outougamiz est faible ; les Illinois le prendront dans la bataille, car il fréquente la cabane des Indiennes. "

Outougamiz répondit : " Je serai la liane noire qui se détourne dans la forêt de tous les autres arbres et qui va chercher le sassafras, auquel elle veut uniquement s'attacher. "

Mila se couvrit la tête d'un manteau et dit : " Guerrier, je ne te vois plus. "

Outougamiz enterra le flambeau nuptial à la porte de la cabane, et s'enfonça dans les bois.

Le mariage fut célébré avec la pompe ordinaire chez les sauvages. Les deux époux souffraient de cet appareil, et se disaient : " Nous ne nous marions pas pour être heureux, puisque nos amis ne le sont pas. " Laissés seuls dans leur cabane nouvelle, ils y goûtèrent une joie digne de leur innocence. Ils pleurèrent aussi, comme ils en avaient fait le projet. Les larmes qui coulaient de leurs yeux descendaient jusqu'à leurs lèvres, et Mila disait en recevant les embrassements d'Outougamiz : " Ta bouche touche la mienne à travers les malheurs de René. "

Hélas ! le fidèle Indien allait verser bien d'autres pleurs ! Ce n'était pas assez pour le tuteur du soleil d'avoir perdu le frère d'Amélie auprès de la foule, de l'avoir fait condamner au conseil des vieillards, il le voulait frapper jusque dans le coeur d'un ami.

Le succès des complots d'Ondouré exigeait qu'Outougamiz assistât à la grande assemblée des sauvages, où le plan général devait être développé.

Si Outougamiz était absent de cette assemblée, il ne porterait point le joug du serment que l'on y devait prononcer, et il pourrait dans ce cas s'opposer au complot à l'instant de l'exécution.

Si Outougamiz ne croyait pas René coupable de trahison envers les Natchez, rien n'empêcherait le frère de Céluta aussitôt qu'il connaîtrait le secret de le confier au frère d'Amélie.

Il fallait donc, combinaison digne de l'enfer ! qu'Outougamiz fût enchaîné par un serment, et que, persuadé en même temps du crime de René, il se trouvât placé entre la nécessité de perdre son ami pour sauver sa patrie, ou de perdre sa patrie pour sauver son ami.

Le lendemain du mariage de l'héroïque ami et de la courageuse amie de René, le jour même où Mila, toute brillante de ses félicités, conversait avec Outougamiz sur une natte semée de fleurs, Ondouré entra dans la cabane.

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" Mauvais esprit ! s'écria Mila, que viens−tu faire ici ? viens−tu nous porter malheur ? "

Ondouré, affectant un sourire ironique, s'assit à terre, et dit :

" Outougamiz ! je viens t'offrir les voeux que je fais pour toi ; tu méritais d'être heureux. "

" Heureux ! repartit Outougamiz, et quel homme l'est plus que moi ? Où pourrais−tu rien trouver de comparable à ma femme et à mon ami ? "

" Je ne veux point détruire tes illusions, dit Ondouré d'un air attristé, mais si tu savais ce que toute la nation sait ! quel méchant Manitou t'a lié avec cette chair blanche ! "

" Tuteur du soleil ! répliqua Outougamiz rougissant, je te respecte ; mais ne calomnie pas mon ami : il vaudrait mieux pour toi que tu n'eusses jamais existé. "

Ondouré repartit : " Admirable jeune homme ! que n'as−tu trouvé une amitié digne de la tienne ! "

" Chef ! s'écria Outougamiz avec l'accent de l'impatience, tu me tourmentes comme le vent qui agite la flamme du bûcher ; qu'y a−t−il ? que veux−tu ? que cherches−tu ? "

" O patrie ! patrie ! " dit avec un soupir Ondouré.

Au mot de patrie, les yeux d'Outougamiz se troublent ; il se lève précipitamment de sa natte et s'approche d'Ondouré, qui s'était levé à son tour. La crainte de quelque affreux secret avait passé à travers le coeur du frère de Céluta.

" Qu'y a−t−il donc dans la patrie ? dit le noble sauvage. Faut−il prendre les armes ? Marchons : où sont les ennemis ? "

" Les ennemis ! dit Ondouré, ils sont dans nos entrailles ! Nous étions vendus, livrés comme des esclaves ; un traître... "

" Un traître ! nomme−le, s'écria Outougamiz d'une voix où mille sentiments contraires avaient mêlé leurs accents ; nomme−le ; mais prends garde à ce que tu vas dire. "

Ondouré observe Outougamiz, dont les mains tremblaient de colère ; il saisit le bras du jeune homme, pour prévenir le premier coup ; il s'écrie : " René ! "

" Tu mens ! réplique Outougamiz cherchant à dégager son bras : je t'arracherai ta langue infernale ; je ferai de toi un mémorable exemple. "

Mila se jette entre les deux guerriers. " Laisse vivre ce misérable ! dit−elle à Outougamiz ; chasse−le seulement de ta cabane. "

A la voix de Mila les transports d'Outougamiz s'apaisent.

" Tuteur du soleil ! dit−il, je le vois à présent, tu te voulais amuser de ma simplicité ; mais ne renouvelle pas ces jeux, cela me fait trop de mal. "

" Je te quitte, dit Ondouré ; bientôt tu me rendras plus de justice : interroge le prêtre du soleil et ton oncle Adario. " Ondouré sort de la cabane.

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Outougamiz veut paraître tranquille, il ne l'est plus ; il veut se reposer, et il ne sait comment les joncs de sa natte sont plus piquants que les épines de l'acacia. Il se relève, marche, s'assied de nouveau. Mila lui parle, et il ne l'entend pas. " Pourquoi, murmurait−il à voix basse, pourquoi ce chef a−t−il parlé ! J'étais si heureux ! "

" N'y pense plus, lui dit Mila ; les paroles du méchant sont comme le sable qu'un vent brûlant chasse au visage : il aveugle et fait pleurer le voyageur. " − " Tu as raison, Mila, s'écrie Outougamiz ; me voilà bien tranquille à présent. "

Infortuné ! le coup mortel est frappé : tu ne trouveras plus le repos ; ton sommeil, naguère léger comme ton innocence, se va charger de songes funestes ! Tel est le bonheur des hommes, un mot suffit pour le détruire. Douce confiance de l'âme, union intime et sacrée, adieu pour toujours ! Sainte amitié, elles sont passées, tes délices : tes tourments commencent ! finiront−ils jamais ?

" Mila, dit Outougamiz, je me sens malade, je veux aller voir le jongleur. "

" Le jongleur ! repartit Mila. Ne va pas voir cet homme−là. René t'aime, tu l'aimes ; il te doit suffire, comme tu me suffis. Si la colombe prête l'oreille à la voix de la corneille, celle−ci lui dira des choses qui la troubleront, parce qu'elle ne parle pas son langage. "

" Ce n'est pas pour parler de René que je veux voir le jongleur, dit Outougamiz ; je suis malade, il me guérira. "

Mila posa la main sur le coeur d'Outougamiz, et dit à son époux, en le regardant avec un demi−sourire : " Malade ! oui, bien malade, puisqu'un mensonge vient de sortir de tes lèvres. "

Outougamiz s'obstina à vouloir consulter le jongleur, qu'Ondouré lui avait exprès nommé dans ses révélations mystérieuses. " Va donc, dit Mila, pauvre abeille de la savane ; mais évite de te reposer sur la fleur empoisonnée de l'acota. "

L'homme ne peut être parfait ; aux qualités les plus héroïques Outougamiz mêlait une faiblesse : de la crainte de Dieu, crainte salutaire, sans laquelle il n'y a point de vertu, Outougamiz était descendu jusqu'à la plus aveugle crédulité. La simplicité de son caractère le rendait facile à tromper : un prêtre était pour le frère de Céluta un oracle ; et si ce ministre du Grand−Esprit parlait au nom de la patrie, de la patrie si chère aux sauvages, quel moyen pour Outougamiz d'échapper à ce double pouvoir de la terre et du ciel.

L'ami de René arrive à la porte de la cabane du jongleur : dans ce moment même Ondouré sortait de la demeure du prêtre, et, avec un regard qui disait tout, il laissa le passage libre à l'ami de René. Le jongleur, apercevant Outougamiz, se mit à tracer des cercles magiques : Outougamiz élève vers lui une voix suppliante.

" Qui parle ? s'écrie le prêtre d'un air égaré. Quel audacieux mortel trouble l'interprète des génies ? Fuyez, profane ! la patrie demande seule mes prières. O patrie ! tu nourrissais un monstre dans ton sein ! L'infâme étranger méditait ta ruine : par lui les femelles des castors ont été massacrées ; il trahissait Céluta ; il versait sur la tête de son enfant l'eau mortelle du maléfice ! Comme il trompait ce jeune et innocent Outougamiz ! Malheur à toi, époux de Mila ! si désormais tu ne te séparais de ce traître, si tu refusais de croire à ses crimes ! Les fantômes s'attacheraient à tes pas, et les os de tes aïeux s'agiteraient dans leur tombe. "

Le jongleur bondit hors de sa cabane, et se jeta dans une forêt où on l'entendit pousser des hurlements.

 

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Le frère de Céluta demeure anéanti : une sueur froide, qu'il croit sentir découler de son coeur et pénétrer à travers ses membres, l'inonde. Il faudrait avoir fait les prodiges d'amitié d'Outougamiz pour pouvoir peindre sa douleur : René un traître ! lui ! Qui l'ose ainsi calomnier ? Où est−il, le calomniateur, qu'Outougamiz le puisse dévorer ? Mais n'est−ce pas le prêtre du soleil, celui qui commerce avec les esprits ? celui qui parle au nom de la patrie ? Malheureux ! tu ne crois pas quand le ciel même t'ordonne de croire ? ... Non, cet ami n'est point coupable ; des monstres seuls ont élevé la voix contre lui. Le frère de Céluta vengera René aux yeux de la nation ; l'éloquence descendra sur les lèvres d'Outougamiz ; il s'exprimera mieux que Chactas ; il proposera de combattre les accusateurs... Je pars, je vole où m'appelle le Manitou d'or... Insensé ! n'entends−tu pas le cri des fantômes ? ne vois−tu pas se lever les os de tes pères, qui viennent témoigner des crimes de ton ami ?

Telle est la faible peinture des combats qui se passaient dans l'âme du frère de Céluta. Il quitte la cabane du jongleur ; lent et pâle, il se traîne sur la terre ; il croit ouïr des bruits dans l'air et l'herbe murmurer sous ses pas. Où va−t−il... ? Il l'ignore. Quelque chose de fatal le pousse involontairement vers Adario. Adario est son oncle ; Adario lui tient lieu de père ; Adario, en l'absence de Chactas, est le premier sachem de la nation ; enfin, Adario est le plus affligé des hommes. Le malheur est aussi une religion : il doit être consulté ; il rend des oracles : la voix de l'infortune est celle de la vérité. Voilà ce que se disait Outougamiz en allant chercher le rigide vieillard.

Le sachem avait vu tuer son fils à ses côtés et les flammes dévorer sa cabane ; le sachem avait étouffé son petit−fils de ses propres mains ; la femme du sachem était tombée dans l'émeute qui suivit l'affreux sacrifice : il ne restait de toute sa famille, à Adario, que la fille même dont il avait étranglé l'enfant. Renfermé, avec cette fille, dans les cachots du fort Rosalie, il avait dû terminer ses jours à un gibet : " Elève−moi bien haut, disait−il au bourreau qui le conduisait au supplice, afin que je puisse découvrir, en expirant, les arbres de ma patrie. " On sait pourquoi, comment, à quel prix et dans quel dessein Ondouré racheta la vie d'Adario.

Ce fut un grand spectacle que le retour de l'ami de Chactas aux Natchez. Le sachem ressemblait à un squelette échappé de la tombe : quelques cheveux gris, souillés de poussière, tombaient des deux côtés de sa tête chauve ; ses vêtements pendaient en lambeaux. Il cheminait en silence, les yeux baissés ; sa fille venait derrière lui, dans le même silence, comme la victime marche après le sacrificateur ; elle portait, attachés à ses épaules, un berceau vide et les langes désormais inutiles d'un nouveau−né.

Adario ne voulut point relever sa cabane : il établit sa demeure au milieu des bois. Sa fille suivait de loin son terrible père, n'osant lui parler, veillant sur ses jours, s'asseyant quand il s'asseyait, avançant quand il poursuivait sa route. Quelquefois le sachem contemplait les Français qui labouraient les champs de sa patrie : l'ange exterminateur n'aurait pas lancé des regards plus dévorants sur un monde dont le Dieu vivant aurait retiré sa main.

Après la délivrance d'Adario, Ondouré déroula aux yeux du vieillard le plan d'une grande vengeance. Il lui présenta pour but la liberté des Natchez et l'expulsion de la race des blancs de tous les rivages de l'Amérique ; il lui cacha les ressorts secrets, les sentiments honteux, les mystérieuses lâchetés qui faisaient mouvoir cette conspiration : Adario n'eût jamais emprunté le voile du crime pour couvrir un seul moment la vertu.

Le sachem assista au conseil secret convoqué la nuit par Ondouré ; il approuva ce que le tuteur du soleil exposa de ses desseins, savoir : la convocation des nations indiennes dans une assemblée générale, afin de prendre contre les étrangers une mesure commune ; il ratifia la condamnation de René, de René qu'il croyait coupable d'impiété et de trahison. Ces résolutions adoptées, les vieillards voulurent déterminer Adario à se livrer à ses occupations ordinaires.

 

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" Tant que je respirerai, dit le sachem, je n'aurai d'abri que la voûte du ciel. Comme défenseur de la patrie, je suis innocent ; comme père, je suis criminel. Je consens à vivre encore quelques jours pour mon pays ; mais Adario s'est réservé le droit de se punir lorsque les Natchez auront cessé d'avoir besoin de lui. "

C'était à ce coeur inflexible, c'était à l'homme le moins compatissant aux sentiments de la nature, à l'homme le plus aigri par le chagrin, que l'ami de René allait demander des conseils en sortant de l'audience du prêtre.

Outougamiz trouva le sachem à moitié nu, assis au bord d'un torrent sur la pointe d'un roc : il lui raconte les inspirations du jongleur. Adario fait à son neveu le tableau des prétendus crimes de René. " Tu me tues comme ton fils ! " s'écrie le frère de Céluta avec un accent dont le sachem même fut touché.

Jamais le malheur ne se grava si subitement et d'une manière plus énergique sur le front d'un homme que sur celui d'Outougamiz : plus le marbre est pur, plus l'inscription est profonde. L'infortuné s'éloigne d'Adario : il saisit la chaîne d'or, la regarde avec passion, la veut jeter dans le torrent, puis la presse contre son coeur, et la suspend de nouveau sur sa poitrine. Cependant Outougamiz ignorait le sort réservé à René : Adario avait peint l'homme blanc coupable, mais il n'avait pas voulu accabler entièrement son neveu ; il s'était abstenu de l'instruire de la sentence des sachems, sentence prononcée d'ailleurs sous le sceau du secret. Le souvenir de Mila vint, comme une brise rafraîchissante, soulager un peu le brûlant chagrin d'Outougamiz : le jeune époux songe que l'épouse nouvelle, qui porte encore sur sa tête la couronne du premier matin, est déjà demeurée veuve sous son toit ; il se détermine à chercher des consolations auprès de sa compagne.

Mila vole à lui : elle s'aperçoit qu'il chancelle ; elle le soutient en disant : " C'est la liane qui appuie maintenant le tulipier ! Eh bien, je te l'avais prédit ! assieds−toi, et repose ta tête sur mon sein. Que t'ont dit les méchants ? "

" Ils m'ont répété ce que m'avait dit Ondouré, répondit Outougamiz : Adario parle aussi comme le jongleur. "

" Quand ce serait Kitchimanitou lui−même, s'écria Mila, je soutiendrais qu'il fait un mensonge : moi ! je croirais aux calomnies répandues contre mon ami ! Celui qui t'a donné le Manitou d'or croirait−il le mal qu'on lui dirait de toi ? "

Cette question fit monter les larmes dans les yeux d'Outougamiz ; Mila pleurant à son tour : " Ah ! c'est un bon guerrier que le guerrier blanc ! ils le tueront, j'en suis sûre. "

" Ils le tueront ! reprit Outougamiz : qui t'a dit cela ? "

" Je le devine, répondit l'Indienne : si tu ne sauves René une troisième fois, ils le mettront dans le bocage de la mort. "

" Non, non ! s'écria Outougamiz, ou j'y dormirai près de lui. Que ne suis−je déjà au lieu de mon repos ! Tout est si agité à la surface de la terre ! tout est si calme, une longueur de flèche au−dessous ! Mais Mila, la patrie ! "

" La patrie ! repartit Mila ; et que me fait à moi la patrie si elle est injuste ! J'aime mieux un seul cheveu d'Outougamiz innocent que toutes les têtes grises des sachems pervertis. Qu'ai−je besoin d'une cabane aux Natchez ? J'en puis bâtir une dans un lieu où il n'y aura personne : j'emmènerai mon mari, et son ami avec moi, malgré vous tous, méchants. Voilà comme j'aurais parlé au jongleur. Il aurait fait des tours, tracé des cercles, bondi trois fois comme un orignal : j'aurais ri à sa face, joué, tourné, sauté comme lui et mieux

Suite 157 que lui. Il y a là un génie (et elle appuyait la main sur son coeur) qui n'obéit point aux noirs enchantements. "

" Comme tu me consoles ! comme tu parles bien ! s'écrie l'excellent sauvage ; tu me voudrais donc suivre dans le désert ? "

Mila le regarda, et lui dit : " C'est comme si le ruisseau disait à la fleur qu'il a détachée de son rivage et qu'il entraîne dans son cours : Fleur, veux−tu suivre mon onde ? La fleur répondrait : Non, je ne le veux pas ; et cependant les flots la pousseraient doucement devant eux. "

L'aimable Indienne avait préparé le repas du soir ; après avoir mouillé ses lèvres dans la coupe, elle retourna à ce lit nuptial non chanté qui ne tirait sa pompe que de sa simplicité et de la grâce des deux époux. Les jeunes bras de Mila bercèrent et calmèrent les chagrins d'Outougamiz, comme ces légères bandes de soie qui pressent et soulagent à la fois la blessure d'un guerrier.

Heures fugitives dérobées par l'amour à la douleur, que vous deviez promptement disparaître ! Déjà le conseil des sachems avait reçu les premiers colliers de ses messagers secrets : toutes les nuits Ondouré rassemblait quelques−uns des chefs dans les cavernes. Le gouverneur de la Louisiane, moins facile à tromper que le commandant du fort Rosalie, ne s'endormait point au milieu des périls : il regrettait d'avoir rendu la liberté au frère d'Amélie, et s'il ne fit pas arrêter Céluta, c'est qu'il se laissa fléchir aux larmes d'Adélaïde.

Lorsque Céluta apprit le départ de René, on essaya inutilement de la retenir à la Nouvelle−Orléans. En vain Adélaïde, Harlay, le général d'Artaguette (le capitaine avec le grenadier étaient retournés aux Natchez) lui représentèrent que ses forces ne suffiraient pas aux fatigues d'un si long voyage : elle conjura sa soeur et ses frères de la chair blanche, comme elle les appelait, de la laisser reprendre le chemin de son pays ; il fallut céder à ses ardentes prières, que traduisait la vieille mère de Jacques. Céluta embrassa avec émotion cette pauvre et vénérable matrone, son hôtesse dans la nuit funeste. " Mon frère et ma soeur, dit−elle à Harlay et à Adélaïde, souvenez−vous de Céluta quand vous serez au pays des blancs. J'espère vous retrouver quelque jour dans la contrée des âmes, si l'on permet l'entrée de la belle forêt que vous habiterez à de misérables Indiennes comme moi. "

La fille du gouverneur conduisit son amie jusqu'aux pirogues d'un grand parti de Pannis qui se préparaient à remonter le fleuve : là se renouvelèrent de tendres adieux. Céluta s'embarqua sur la flotte pannisienne. " Adieu, disait−elle à Adélaïde, qui pleurait assise au rivage ; que les bons génies vous rendent vos bienfaits ! Je ne vous reverrai plus sur la terre, où vous resterez longtemps après moi ; mais je tâcherai de faire le moins de mal que je pourrai dans mon rapide passage, afin de me rendre digne de votre souvenir. " Les pirogues s'éloignèrent.

Lorsque Céluta sortit de la ville des Français, son front était couvert de la pâleur des chagrins et d'une maladie cessant à peine. Sa fille, qui montrait déjà dans son regard quelque chose de la beauté et de la tristesse d'Amélie, sa fille, dont le jour natal n'avait point encore été éclairé deux fois par le soleil, semblait elle−même au moment d'expirer. Céluta la tenait à ses épaules dans des peaux blanches d'hermine : tel un cygne qui transporte ses petits, les place entre son cou flexible et ses ailes un peu soulevées ; les charmants passagers se jouent à demi cachés dans le duvet de leur mère.

L'âme entière de Céluta était partagée entre son enfant et son époux : que de maux déjà passés ! quels étaient ceux qui devaient naître encore ? Les pirogues avaient à peine remonté le Meschacebé pendant quelques heures, que les Pannis, par un de ces caprices si fréquents chez les sauvages, s'arrêtèrent sur la rive orientale du fleuve. Céluta descendit à terre avec ses conducteurs ; mais ceux−ci, par un autre caprice, se dispersèrent bientôt, les uns commençant une chasse, les autres se rembarquant sans bruit. Céluta s'était assoupie à l'écart derrière un rocher qui lui cachait le fleuve : la nuit était venue. Quand l'épouse de René se réveilla, elle était abandonnée.

Suite 158

L'insouciance indienne l'avait délaissée, le courage indien la soutint : elle était accoutumée à la solitude. Les ténèbres empêchaient les Pannis de voir la soeur d'Outougamiz, et le vent ne leur permettait pas d'entendre ses cris ; résignée, elle attendit le jour.

Lorsque l'aurore parut, Céluta sortit de l'abri du rocher. regardant les différents points du ciel, elle se dit : " Mon mari est de ce côté−là. "

Et ses pas se dirigèrent vers le septentrion. Elle n'eut pas même la pensée de retourner à la Nouvelle−Orléans. elle se trouvait plus en sûreté dans les bois que parmi les hommes. Pour sa nourriture elle comptait sur les fruits sauvages, et son sein suffirait au besoin de sa fille.

Tout le jour elle marcha, cueillant çà et là quelques baies dans les buissons.

A l'heure où la hulotte bleue commence à voltiger dans les forêts américaines, Céluta atteignit le sommet d'une colline ; elle se détermina à passer la nuit au pied d'un tamarin, dans le tronc caverneux duquel les Indiens allumaient quelquefois le feu du voyageur. Au midi on découvrait la ville des blancs, au couchant le Meschacebé, au nord de hautes falaises où s'élevait une croix.

Prenant dans ses bras la fille de l'homme des passions, Céluta lui présenta son sein, que l'enfant débile serrait à peine dans ses lèvres : un jardinier arrose une plante qui languit, mais elle continue de dépérir, car la terre ne l'a point reçue favorablement à sa naissance. Dans son effroi maternel, Céluta n'osait regarder le tendre nourrisson, de peur d'apercevoir les progrès du mal ; ses yeux, chargés de pleurs, erraient vaguement sur les objets d'alentour. Telles furent vos douleurs dans la solitude de Bersabée, malheureuse Agar, lorsque, détournant la vue d'Ismael, vous dites : " Je ne verrai point mourir mon enfant. " La nuit fut triste et froide.

Au lever du jour, après avoir fait un repas de pommes de mai et de racines de canneberge, la voyageuse, chargée de son trésor, reprit sa route. La monotonie du désert n'était interrompue que par la vue encore plus monotone de la croix. Cette croix était celle où René avait accompli un pèlerinage en descendant à la Nouvelle−Orléans ; Dieu seul savait ce qu'avait demandé en secret le fervent pèlerin. Une pierre encore tachée du sang de l'homme assassiné gisait près de l'arbre expiatoire ; un torrent s'écoulait à quelque distance.

La soeur d'Outougamiz s'assit sur la pierre du meurtre : elle prit involontairement dans sa main la branche de chêne que René avait déposée en ex−voto au pied du calvaire ; les regards de l'Indienne se fixaient sur le rameau desséché qu'elle balançait lentement, comme si elle eût trouvé une ressemblance de destinée entre elle et la branche flétrie. Céluta rêvait au bruit aride du vent dans le bois de la croix et dans la cime de quelques chardons qui perçaient les roches. Plusieurs fois elle crut entendre des voix, comme si les anges de la Croix et de la Mort eussent conversé invisiblement dans ce lieu.

L'épouse de René se hâta de quitter un monument de douleur, qu'elle supposait gardé par les esprits redoutables des Européens. Le large vallon qui terminait le plateau des bruyères la conduisit au bord d'un courant d'eau. Dans le fond de ce vallon s'élevaient de petits tertres couverts de tulipiers, de liquidambars, de cyprès, de magnolias, et autour desquels se repliait l'onde qui portait son tribut au Meschacebé. Du sein de la terre échauffée sortait le parfum de l'angélique et de différentes herbes odorantes.

Attirée et presque rassurée par le charme de cette solitude, Céluta s'assied sur la mousse et prépare le banquet maternel. Elle couche Amélie sur ses genoux et déroule l'une après l'autre les peaux d'hermine dont l'enfant était enveloppé. Quelques larmes, tombées des yeux de la mère, ranimèrent la fille souffrante, comme si cet enfant ne devait tenir la vie que de la douleur.

 

Suite 159

Quand Céluta eut prodigué à sa fille ses caresses et ses soins, elle chercha pour elle−même un peu de nourriture.

Les lieux où elle se trouvait avaient naguère été habités par une tribu indienne. On voyait encore dans un champ anciennement moissonné quelques rejets de maïs, et l'épi de ce blé−sauvageon était rempli d'une crème onctueuse : il servit au repas de Céluta.

Vers le baisser du soleil, la soeur d'Outougamiz se retira à l'entrée d'une grotte tapissée de jasmin des Florides et environnée de buissons d'azaléas. Dans cette grotte se vinrent réfugier une foule de nonpareilles, de cardinaux, d'oiseaux moqueurs, de perruches, de colibris qui brillaient comme des pierreries au feu du couchant.

La nuit se leva revêtue de cette beauté qu'elle n'a que dans les solitudes américaines. Le ciel étoilé était parsemé de nuages blancs semblables à de légers flocons d'écume ou à des troupeaux errants dans une plaine azurée. Toutes les bêtes de la création, les biches, les caribous, les bisons, les chevreuils, les orignaux, sortaient de leur retraite pour paître les savanes. Dans le lointain on entendait les chants extraordinaires des raines, dont les unes imitant le mugissement du boeuf laboureur, les autres le tintement d'une cloche champêtre, rappelaient les scènes rustiques de l'Europe civilisée, au milieu des tableaux agrestes de l'Amérique sauvage.

Les zéphyrs embaumés par les magnolias, les oiseaux cachés sous le feuillage, murmuraient d'harmonieuses plaintes, que Céluta prenait pour la voix des enfants à naître ; elle croyait voir les petits génies des ombres, et ceux qui président au silence des bois, descendre du firmament sur les rayons de la lune ; légers fantômes qui s'égaraient à travers les arbres et le long des ruisseaux. Alors elle adressait la parole à sa fille couchée sur ses genoux ; elle lui disait : " Si j'avais le malheur de te perdre à présent, que deviendrais−je ? Ah ! si ton père m'aimait encore, je t'aurais bientôt retrouvée ! Je découvrirais mon sein ; j'épierais ton âme errante avec les brises de l'aube, sur la tige humectée des fleurs, et mes lèvres te recueilleraient dans la rosée. Mais ton père s'éloigne de moi, et les âmes des enfants ne rentrent jamais dans le sein des mères qui ne sont point aimées. "

L'Indienne versait, en prononçant ces mots, des larmes religieuses, semblable à un délicieux ananas qui a perdu sa couronne, et dont le coeur exposé aux pluies se fond et s'écoule en eau.

Des pélicans, qui volaient au haut des airs, et dont le plumage couleur de rose réfléchissait les premiers feux de l'aurore, avertirent Céluta qu'il était temps de reprendre sa course. Elle dépouilla d'abord son enfant pour le baigner dans une fontaine où se désaltéraient, en allongeant la tête, des écureuils noirs accrochés à l'extrémité d'une liane flottante. La blanche et souffreteuse Amélie, couchée sur l'herbe, ressemblait à un narcisse abattu par l'orage, ou à un oiseau tombé de son nid avant d'avoir des ailes. Céluta enveloppa dans des mousses de cyprès plus fines que la soie sa fille purifiée ; elle n'oublia point de la parer avec des graines de différentes couleurs et des fleurs de divers parfums ; enfin, elle la renferma dans les peaux d'hermine, et la suspendit de nouveau à ses épaules par une tresse de chèvrefeuille : la pèlerine qui s'avance pieds nus dans les montagnes de Jérusalem porte ainsi les présents sacrés qu'elle doit offrir au saint tombeau.

La fille de Tabamica traversa sur un pont de liane la rivière qui lui fermait le chemin. Elle avait à peine marché une heure, qu'elle se trouva engagée au milieu d'un terrain coupé de flaques d'eau remplies de crocodiles. Tandis qu'elle hésite sur le parti qu'elle doit prendre, elle entend haleter derrière elle ; elle tourne la tête, et voit briller les yeux vitrés et sanglants d'un énorme reptile. Elle fuit, mais elle heurte du pied un autre monstre et tombe sur les écailles sonores. Le dragon rugit, Céluta se relève et ne sent plus le poids léger que portaient ses épaules. Elle jette un cri ; prête à être dévorée, elle n'est attentive qu'à ce qu'elle a perdu. Tout à coup les deux monstres, dont elle sentait déjà la brûlante haleine sur ses pieds, se détournent. ils se hâtent vers une autre proie. Que les regards d'une mère sont perçants ! ils découvrent parmi de hautes herbes

Suite 160 l'objet qui attire les affreux animaux ! Céluta s'élance, saisit son enfant, et ses pas, que n'aurait point alors devancés le vol de l'hirondelle, la portent au sommet d'un promontoire d'où l'oeil suit au loin les détours du Meschacebé.

Victoire d'une femme, qui dira ton orgueil et tes joies ? L'astre des nuits, qui vient de dissiper dans le ciel les nuages d'une tempête, paraît moins beau que la pâle Céluta, triomphante au désert. Amélie avait ignoré le péril ; elle ne s'était pas même réveillée dans son lit de mousse. sa parure conservait la fraîcheur et la symétrie. Chargée du berceau où l'innocence dormait sous des fleurs, Céluta avait accompli sa fuite, comme l'élégante Canéphore achevait sa course, sans déranger dans sa corbeille les guirlandes et les couronnes. Mais la frayeur, qui n'avait pu troubler l'enfant, avait exercé son pouvoir sur la mère ; le sein de Céluta s'était tari : ainsi, quand la terre est ébranlée par les secousses de l'Etna, disparaît une fontaine dans les champs de la Sicile, et l'agneau demande en vain l'eau salutaire à la source épuisée.

Que Céluta manquât de nourriture pour son enfant ; que son sein fût stérile, quand son coeur surabondait de tendresse, voilà ce que l'lndienne ne pouvait comprendre. Elle accusait sa faiblesse, elle se reprochait jusqu'à ses douleurs, jusqu'à l'excès de sa frayeur maternelle. Elle cherchait une cause à ce châtiment du Grand−Esprit : elle se demandait si elle avait cessé d'être fidèle à son époux, si elle avait aimé assez sa fille, si elle avait été injuste envers ses amis, si elle avait souhaité du mal à ses ennemis, si sa cabane, sa famille, sa tribu, son pays, les Manitous, les génies, n'avaient point eu à se plaindre d'elle. Les yeux levés vers le séjour du père nourricier des hommes, elle montrait au ciel son sein desséché, réclamant sa fécondité première, se plaignant d'une rigueur non méritée.

Tout à coup Amélie, déposée sur l'herbe, pousse un gémissement : elle sollicite le festin accoutumé ; ses mains suppliantes se tournent vers sa mère. Le désespoir s'empare de la soeur d'Outougamiz ; elle prend son enfant dans ses bras, le presse sur son sein avec des sanglots : que ne pouvait−elle l'abreuver de ses larmes ! du moins cette source était inépuisable.

Une inspiration funeste fait battre le coeur de la femme délaissée : Céluta se dit que le lait maternel n'était que le sang de son époux, que c'était René qui retirait à lui cette source de vie ; mais ne pouvait−elle pas elle−même s'ouvrir une veine et remplacer par son propre sang le sang qui se refusait aux lèvres de sa fille ?

Peut−être aurait−elle pris quelque résolution extrême si ses regards n'avaient aperçu des fumées qui montaient des deux côtés du Meschacebé et qui annonçaient l'habitation de l'homme. Cette vue rendit des forces à Céluta : l'Indienne n'était pas d'ailleurs tout à fait déterminée à mourir, car son époux vivait et vivait infortuné. Elle descendit donc du promontoire portant le cher et funeste gage de son amour ; mais le fleuve était plus éloigné qu'il ne lui avait paru, et lorsqu'elle arriva sur ses bords la nuit enveloppait le ciel.

La fumée des cabanes s'était perdue dans les ombres ; la lune, en se levant, versa sur les flots du Meschacebé moins de lumière que de mélancolie et de silence. Céluta cherchait des yeux quelque nacelle. Ses regards suivaient dans leur succession rapide les lames passagères qui tour à tour élevaient leur sommet brillant vers l'astre de la nuit. Elle aperçut un objet flottant.

Bientôt elle vit sortir du fleuve, à quelques pas d'elle, un jeune nègre presque entièrement nu ; une pagne lui ceignait les reins à la mode de son pays, et sa tête était ornée d'une couronne de plumes rouges. Il chantait à demi−voix quelque chose de doux dans sa langue ; il étendait les bras vers les eaux, et semblait adresser à un objet invisible des paroles passionnées. Céluta reconnut Imley, qui la reconnut à son tour ; il s'approcha d'elle en s'écriant : " Céluta ! ô redoutable Niang [Dieu du mal : l'Arimane des nègres. (N.d.A.)] ! Céluta ici ! "

 

Suite 161

Céluta répondit : " Je viens de la ville des Pleurs ; la biche des Natchez va perdre son faon que voilà, car son sein est tari. "

Alors Imley : " La biche des Natchez ne perdra point son faon ; nous trouverons une mère pour le nourrir. Céluta est belle comme une Fétiche bienfaisante. "

" Comment Imley est−il dans ce lieu ? " dit Céluta.

" Mon ancien maître, répondit Imley, après m'avoir battu parce que j'aimais ma liberté, m'a vendu à l'habitant des cases voisines. Venez avec moi, je vous donnerai du maïs et une femme noire de mes bois pour allaiter l'enfant rouge de vos forêts ; les blancs ne sauront rien de tout cela. "

Céluta se mit à suivre son guide.

" Et tu es toujours infortunée, pauvre Céluta ! disait en marchant l'Africain. Et moi aussi je suis bien malheureux le jour, mais la nuit ! ... " Imley posa un doigt sur sa bouche en signe de mystère.

" Et la nuit tu es moins à plaindre, dit Céluta ; moi je pleure toujours. "

" Céluta, reprit Imley, si tu savais ! elle est belle comme le palmier des sables ! Quand elle dit au sourire de venir visiter ses lèvres, ses dents ressemblent aux perles de la rosée dans les feuilles rouges du bétel. "

L'enfant de Cham arrêtant tout à coup Céluta et lui montrant le fleuve : " Vois−tu la cime argentée de ces copalmes, là−bas sur les eaux ? Vois−tu tout auprès les ombres de ces hêtres pourpres, presque aussi belles que celles du front de ma maîtresse ? Vois−tu les deux colonnes de ces papayas entre lesquelles apparaît la face de la lune, comme la tête de mon Izéphar entre ses deux bras levés pour me caresser ? Eh bien, ce sont les arbres d'une île. Ile de l'Amour, île d'Izéphar, les ondes ne cesseront de baigner tes rivages, les oiseaux d'enchanter tes bois et les brises d'y soupirer la volupté ! C'est là, Céluta ! ... Elle habite sur l'autre bord du Meschacebé ; moi j'ai ma case sur cette rive ; chaque nuit elle traverse à la nage le bras du fleuve pour se rendre dans l'île : son Imley s'y trouve toujours le premier. Je reçois Izéphar au moment où elle sort de l'onde ; je la cache dans mon sein ; je lui sers d'abri et de vêtement ; nos baisers sont plus lents que ceux des brises qui caressent les fleurs de l'aloès au déclin du jour ; deux beaux serpents noirs s'entrelacent moins étroitement : nous sommeillons au bord du fleuve en disputant de paresse avec ses ondes.

Souvent aussi nous parlons de la patrie : nous chantons Niang, Zanhar [Dieu du bien. (N.d.A.)] et les amours des lions. Je reprends toutes les nuits la parure que tu me vois, et que je portais quand j'étais libre sous les bananiers de Madinga. J'agite la force de ma main dans les airs ; il me semble que je lance encore la zagaye contre le tigre, ou que j'enfonce dans la gueule de la panthère mon bras entouré d'une écorce. Ces souvenirs remplissent mes yeux de larmes plus douces que celles du benjoin ou que la fumée de la pipe chargée d'encens. Alors je crois boire avec Izéphar le lait du coco sous l'arcade de figuiers ; je m'imagine errer avec ma gazelle à travers les forêts de girofliers, d'acajous et de sandals. Que tu es belle, ô mon Izéphar ! tu rends délicieux tout ce qui touche à tes charmes. Je voudrais dévorer les feuilles de ton lit, car ta couche est divine, ô fille de la Nuit ! divine comme le nid des hirondelles africaines, comme ce nid qu'on sert à la table de nos rois et que composent avec des débris de fleurs les aromates les plus précieux. "

Ainsi disait Imley ; il baisait l'air en feu autour de lui et chargeait l'éther brûlant d'aller trouver les lèvres de la femme aimée, par la route impatiente des désirs.

La petite Amélie vint alors à jeter un cri. Imley imposa ses deux mains sur la tête de la mère, et dit : " Vous êtes la femme des tribulations. "

Suite 162

A quoi Céluta répondit : " Je prie le Grand−Esprit qu'Izéphar ait des entrailles plus heureuses que les miennes. "

Enfant des peuples de Caïn, vous répliquâtes avec une grande vivacité : " J'aime Izéphar comme une perle, mais son sein ne portera jamais un esclave : l'éléphant m'a enseigné sa sagesse. "

En conversant de la sorte, l'épouse de René et son guide étaient arrivés aux cases des nègres de l'habitation. Les toits écrasés de ces cases se montraient entre de hauts tournesols. Imley et Céluta traversèrent des carrés d'ignames et de patates, que l'esclave africain cultive dans ses courts moments de loisir, pour sa subsistance et pour celle de sa famille. Un calme profond régnait dans ces lieux : sur cette terre étrangère, dans la couche de la servitude, le sommeil berçait ces exilés des illusions de la liberté et de la patrie. Imley dit à voix basse à Céluta : " Ils dorment, mes frères noirs ! les insensés ! ils prennent des forces, afin de travailler pour un maître. Moi... "

Continuer : partie 5 sur 9