Les Natchez

Chateaubriand · Chapitre 14 sur 16 · partie 2/9

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Les Natchez

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.

Instruit du sort qu'on lui prépare, Adario refuse de fuir : il déploie une natte, s'assied à terre. Fatigué des cris qu'il entend : " Indigne famille ! dit−il d'une voix terrible, que me conseillez−vous ? Moi ! me cacher devant des brigands ! donner un tel exemple à la jeunesse ! Chactas, j'attendais d'autres sentiments d'un des pères de la patrie. "

" De quelle utilité peut être à la patrie votre captivité ou votre mort ? répondit Chactas ; en vous retirant, au contraire, dès demain peut−être nous pourrons nous défendre contre les oppresseurs de notre liberté : mais aujourd'hui le temps nous manque : je ne sais quelle main perfide a écarté la plupart des jeunes guerriers. "

" Non, dit Adario, je ne me retirerai point ; je vous laisse le soin de me venger. "

Adario se lève et prend ses armes : sa famille n'ose s'opposer à son dessein. Le sachem se rassied : un profond silence règne autour de lui.

On entend au dehors les pas d'une troupe de concessionnaires conduits par Febriano. A la gauche du sachem était son fils, derrière lui sa vieille épouse et sa jeune fille, mère d'un enfant qu'elle tenait dans ses bras ; devant lui Chactas, appuyé sur un bâton blanc.

Febriano entre, déploie un ordre, et commande à Adario de le suivre.

" Oui, je vais te suivre, répond le sachem ; je vois que tu m'as reconnu ; je t'ai fait assez peur le jour de la bataille pour que tu te souviennes de moi. "

Adario s'élance de sa natte ; et appuie le bout d'un javelot sur la poitrine de Febriano. Chactas, dont les regards ne dirigent plus les mains tremblantes, cherche en vain, dans la nuit qui l'environne, à détourner les coups et à faire entendre des paroles pacifiques. Le renégat recule, et sa troupe avance. Des cris s'échappent de la multitude remplissant les lieux d'alentour. Les femmes éplorées se suspendent aux fusils des concessionnaires Une voix s'élève, la bande armée tire : le fils d'Adario tombé mort à ses côtés. Le sachem se défend quelque temps derrière le corps de son fils ; Chactas, renversé, est foulé aux pieds. Une épaisse fumée monte dans les airs ; la cabane est en flammes : tout fuit. Lié des mains de Febriano, Adario est conduit avec sa femme, sa fille et son petit−fils au fort Rosalie. D'autres sicaires du complice d'Ondouré, envoyés à la demeure de René, n'avaient trouvé que le silence et la solitude.

Les habitants de la colonie accoururent en foule sur le passage des prisonniers. Ceux−ci auraient inspiré une pitié profonde s'il ne suffisait pas d'être malheureux parmi les hommes pour en être haï et persécuté. D'Artaguette, qui avait refusé de conduire des soldats aux Natchez, subissait lui−même une captivité militaire, et ne pouvait plus être d'aucun secours à la famille enchaînée.

Le conseil de Chépar s'étant assemblé, Febriano déclara qu'Adario s'était armé, qu'il avait méprisé les ordres du roi, et qu'on avait été obligé de l'enlever de vive force. Deux avis furent ouverts : le premier, de transporter le rebelle aux îles ; le second, de le vendre, avec sa famille, au fort Rosalie. Ce dernier avis l'emporta. Le commandant choisit le parti le plus violent comme le plus capable de frapper les Natchez d'une épouvante salutaire : l'imprudence et la dureté paraissent souvent aux esprits étroits de l'habileté et du courage. Il fut donc résolu qu'Adario, sa femme et ses enfants, seraient à l'instant même vendus, et employés aux travaux de la colonie.

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Ondouré passa secrètement quelques heures au fort Rosalie : Febriano l'informa du jugement rendu par le conseil ; le sauvage s'en réjouit, ainsi que du meurtre du fils d'Adario et de l'incendie de la cabane. Il regrettait seulement de n'avoir pu abattre du premier coup sa principale victime, mais il s'en consolait dans la pensée que René n'avait échappé à son sort que pour peu de temps.

L'Indien espérait trouver la rage des Natchez à son comble, et les esprits disposés à tout entreprendre : il ne se trompait pas. Revenu du fort Rosalie, il se rendit au lieu où Chactas, après l'enlèvement d'Adario, avait rassemblé les tribus : c'était au bord du bois, dans l'endroit où Mila s'était endormie sur tes genoux de René.

le chef parut avec un front triste au milieu de l'assemblée. Tous les yeux se tournèrent vers lui. Les jeunes guerriers, à peine de retour d'une longue chasse, s'écrièrent : " Tuteur du Soleil, que nous conseillez−vous ? "

" Mon opinion, répondit modestement le rusé sauvage, est celle des sachems. "

Les sachems louèrent cette modération, excepté Chactas, qui découvrit l'hypocrite.

" Que la femme−chef s'explique, " dit−on de toutes parts.

" O malheureux Natchez ! dit Akansie, subjuguée et criminelle, on conspire ! " Et elle se tut.

" Il la faut forcer de parler ! " fut le cri de la foule, Alors Ondouré :

" Remarquez, ô guerriers ! que le fils adoptif de Chactas, que l'on représentait comme une des victimes désignées par Chépar, a pourtant été soustrait à la trahison de nos ennemis, tandis qu'Adario est dans les fers. Sachems et guerriers, avez−vous quelque confiance en moi ? "

" Oui, oui ! " répétèrent mille voix. Celle de Chactas, dans ce moment de passion, ne fut point écoutée.

" Voulez−vous faire, reprit Ondouré, ce que j'ordonnerai pour votre salut ? "

" Parlez, nous vous obéirons, " s'écria de nouveau l'assemblée.

" Eh bien ! dit Ondouré, rentrez dans vos cabanes ; ne montrez aucun ressentiment, ayez l'air soumis, supportez de nouvelles injustices, et je vous promets... Mais il n'est pas temps de parler. Je découvrirai au grand−prêtre ce qu'Athaensic m'a inspiré. Oui, Natchez, Athaensic m'est apparue dans la vallée ! ses yeux étaient deux flammes ; ses cheveux flottaient dans les airs comme les rayons du soleil à travers les nuages de la tempête, tout son corps était quelque chose d'immense et d'indéfinissable : on ne pouvait la voir sans ressentir les terreurs de la mort. " Délivre la patrie, m'a−t−elle dit ; concerte toute chose avec le serviteur de mes autels. (...) " Alors l'esprit m'a révélé ce que je devais d'abord apprendre au seul jongleur : ce sont des mystères redoutables. "

L'assemblée frémit Le grand−prêtre s'écria : " N'en doutons point, Athaensic a remis sa puissance à Ondouré. Guerriers, le tuteur du Soleil vous commande par ma voix de vous séparer. Retirez−vous, et reposez−vous sur le ciel du soin de votre vengeance. "

A ces mots les sauvages se dispersèrent, pleins d'une horreur religieuse qu'augmentaient l'ombre et le calme des forêts.

 

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Ondouré ne désirait point armer dans ce moment les Natchez contre les Français : ils n'étaient pas assez forts pour triompher, et tout se serait réduit à une action aussi peu décisive que la première. Ce n'était pas d'ailleurs un combat ouvert et loyal que voulait le sauvage ; il prétendait porter un coup plus sûr, mais plus ténébreux. Or, tout n'était pas préparé, et le jour où le complot pouvait éclater avec succès était encore loin.

L'amant dédaigné de Céluta avait fait de l'absence de son rival un nouveau moyen de calomnie : non content de perdre René dans l'opinion des Natchez, il le faisait chercher de toutes parts pour le livrer aux Français. Avec un dessein bien différent, Céluta s'était empressée de suivre les traces de son époux, mais elle avait en vain interrogé les rochers et les bruyères. Elle sortait de sa cabane, elle y revenait, dans la crainte que René n'y fût rentré par un autre chemin : quelquefois elle songeait à se rendre au fort Rosalie, se figurant que l'objet de sa tendresse y avait déjà été conduit ; quelquefois elle s'asseyait au carrefour d'un bois, et ses regards s'enfonçaient dans les divers sentiers qui se déroulaient sous l'ombrage ; elle n'osait appeler René, de peur de le trahir par les sons mêmes de sa voix. Amélie ne quittait point les bras maternels, et Céluta retrouvait des forces en pleurant sur ce cher témoin de sa douleur.

Outougamiz, toujours inspiré quand il s'agissait des périls de son ami, avait été plus heureux que sa soeur ; depuis longtemps il s'était aperçu que le frère d'Amélie aimait à diriger ses pas vers une colline qui bordait le Meschacebé, et dans le flanc de laquelle s'ouvrait une grotte funèbre : il commença ses recherches de ce côté. Un autre instinct conduisit Mila au même lieu : la colombe au loin transportée trouve, à travers les champs de l'air, le chemin qui la ramène à sa compagne.

Les deux fidèles messagers se rencontrèrent à l'entrée de la grotte. " Qui t'amène ici ? " dit Mila à Outougamiz.

" Mon génie, répondit le sauvage ; et il montrait la chaîne d'or. Et toi, Mila, qui t'a conduite de ce côté ? "

" Je n'en sais rien, répliqua l'Indienne ; quelque chose qui est peut−être la femme de ton génie. Tu verras que nous avons deviné, et que le guerrier blanc est ici. "

En effet, ils aperçurent René assis en face du fleuve, sous la voûte de la caverne : on voyait auprès de lui un livre, des fruits, du maïs et des armes. Cette caverne était un lieu redouté des Natchez : ils y avaient déposé une partie des os de leurs pères. On racontait qu'un esprit de la tombe veillait jour et nuit à cette demeure.

" Oh ! s'écria Mila, j'aurais bien peur si le guerrier blanc n'était ici. "

Etonné de l'apparition de son frère et de la jeune Indienne, René crut qu'ils s'étaient donné rendez−vous dans ce sanctuaire propre à recevoir un serment ; et comme il appelait leur union de tous ses voeux, il fut charmé de cette rencontre.

Outougamiz et Mila ne dirent rien au frère d'Amélie du véritable objet de leur descente à la grotte : tant les coeurs naïfs deviennent intelligents quand il s'agit de ce qu'ils aiment ! Ils comprirent que s'ils révélaient à René les périls dont il était menacé, loin de pouvoir l'arrêter, il échapperait à leur tendresse. Le couple ingénu laissa donc l'homme blanc croire ce qu'il voudrait croire, et ne songea qu'à le retenir dans cette retraite par le charme d'un entretien amical.

Le frère de Céluta ignorait ce qui s'était passé aux Natchez : il supposait qu'Adario se serait éloigné avec Chactas, jusqu'au moment où les enfants du Soleil pourraient venger leur injure. Outougamiz eût désiré calmer les inquiétudes de sa soeur, mais il ne voulait pas quitter René ; il espérait que Mila trouverait quelque prétexte pour quitter la grotte et pour aller rassurer la femme infortunée.

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" Mon sublime frère, dit René au jeune sauvage avec un sourire qui rarement déridait son front, accours−tu encore pour me délivrer ? Pourquoi ces armes ? Je n'ai aucun danger à craindre : je ne suis qu'avec les morts, et tu sais qu'ils sont mes amis. Et vous, petite Mila, que cherchez−vous ? La vie sans doute ? elle n'est pas ici, et vous ne pourriez la rendre à cette foule poudreuse qui peut−être ne consentirait pas à la reprendre. "

Le religieux Outougamiz gardait le silence ; Mila tremblait, et dans sa frayeur se serrait fortement contre Outougamiz. Un faible rayon du jour, en pénétrant dans la caverne, ne servait qu'à en redoubler l'horreur : les ossements blanchis reflétaient une lumière fantastique ; on eût cru voir remuer et s'animer l'immobile et l'insensible dépouille des hommes. Le fleuve roulait ses ondes à l'entrée de la grotte, et des herbes flétries pendantes à la voûte frémissaient au souffle du vent.

Mila, en voulant s'avancer vers René, ébranla un tas d'ossements qui roulèrent sur elle. " J'en mourrai ! j'en mourrai ! " s'écria Mila : c'était comme quelque chose de si singulier !

" Ma jeune amie, dit le frère d'Amélie, rassurez−vous. " − " Je te jure, répliqua l'Indienne, que cela a parlé. "

" Parlé ! " dit Outougamiz.

René sourit, fit asseoir Mila auprès de lui, et prenant la main de l'enfant :

" Oui, dit−il, cela a parlé : les tombeaux nous disent que dans leur sein finissent nos douleurs et nos joies ; qu'après nous être agités un moment sur la terre, nous passons au repos éternel. Mila est charmante, son coeur palpite de toutes les sortes d'amour ; mon admirable frère est tout âme : encore quelques soupirs sur la terre (et Dieu veuille qu'ils soient de bonheur), le coeur de Mila se glacera pour jamais, et les cendres de l'homme à qui l'amitié fit faire des prodiges seront confondues avec la poussière de celui qui n'a jamais aimé. "

René s'interrompit, appuya son front sur sa main, et regarda couler le fleuve.

" Parle encore, dit Mila : c'est si triste et pourtant si doux, ce que tu dis ! "

René, ramenant ses regards dans l'intérieur de la caverne et les fixant sur un squelette, dit tout à coup : " Mila, pourrais−tu m'apprendre son nom ? "

" Son nom ! répéta l'Indienne épouvantée, je ne le sais pas : ces morts se ressemblent tous. "

" Tu me fais voir ce que je n'aurais jamais vu seul, dit Outougamiz ; est−ce que les morts sont si peu de chose ? "

" La nature de l'homme est l'oubli et la petitesse, répondit le frère d'Amélie ; il vit et meurt ignoré. Dis−moi, Outougamiz, entends−tu l'herbe croître dans cette tête que j'approche de ton oreille ? Non sans doute. Eh bien, les pensées qui y végétaient autrefois ne faisaient pas plus de bruit à l'oreille de Dieu. L'existence coule à l'entrée du souterrain de la mort, comme le Meschacebé à l'entrée de cette caverne : les bords de l'étroite ouverture nous empêchent d'étendre nos regards au−dessus et au−dessous sur le fleuve de la vie ; nous voyons seulement passer devant nous une petite portion des hommes voyageant du berceau à la tombe dans leur succession rapide, sans que nous puissions découvrir où ils vont et d'où ils viennent. "

" Je conçois ton idée, s'écria Mila. Si je disais à mon voisin, placé dans une autre caverne, au−dessus de celle où nous sommes : Voisin, as−tu vu passer ce flot qui était si brillant (je suppose une jeune fille) ? Il

Suite 128 me répondrait peut−être : J'ai vu passer un flot troublé, car il s'est élevé de l'orage entre ma caverne et la tienne "

" Admirablement, Mila ! dit René oui ! tels nous paraissons en fuyant sur la terre ; notre éclat, notre bonheur, ne vont pas loin, et le flot de notre vie se ternit avant de disparaître. "

" Voilà que tu m'enhardis, s'écria Mila. J'avais tant de peur en entrant dans la grotte ! Maintenant je pourrais toucher ce que je n'osais d'abord regarder. " La main de Mila prit la tête de mort que René n'avait pas replacée avec les autres. Elle en vit sortir des fourmis.

" La vie dans la mort, dit René : c'est par ce côté que le tombeau nous ouvre une vue immense. Dans ce cerveau qui contenait autrefois un monde intellectuel habite un monde qui a aussi son mouvement et son intelligence ; ces fourmis périront à leur tour. Que renaîtra−t−il de leur grain de poussière ? "

René cessa de parler. Animée par le premier essai de son esprit, Mila dit à Outougamiz :

" Je songeais que si j'allais t'épouser et que tu vinsses à mourir comme ceux qui sont ici, je serais si triste que je mourrais aussi. "

" Je t'assure que je ne mourrai pas, dit vivement Outougamiz : si tu veux m'épouser, je te promets de vivre. "

" Oui, dit Mila, belle promesse ! Avec ton amitié pour le guerrier blanc, tu me garderais bien ta parole ! "

Mila, qui avait oublié de rejeter la relique qu'elle tenait de la main de René, échauffait contre son sein l'effigie pale et glacée : les beaux cheveux de la jeune fille ombrageaient en tombant le front chauve de la mort. Avec ses joues colorées, ses lèvres vermeilles, les grâces de son adolescence, Mila ressemblait à ces roses de l'églantier qui croissent dans les cimetières champêtres et qui penchent leurs têtes sur la tombe.

Les grandes émotions, nées du spectacle de la grotte funèbre, l'ardente amitié du frère de Céluta pour René, avaient pu seules éloigner un moment de la pensée d'Outougamiz le souvenir du péril qui environnait ses parents et sa patrie : l'Indien fit un léger signe à Mila, qui comprit ce signe, et s'écria : " Qu'il y a longtemps que je suis ici ! Comme je vais être grondée ! " Et elle s'enfuit, non pour aller trouver sa mère, mais pour aller apprendre à Céluta que le guerrier blanc était en sûreté. Le frère de Céluta demeura auprès du frère d'Amélie ; feignant un peu de lassitude et de souffrance, il déclara qu'il se voulait reposer dans la grotte : c'était le moyen d'y retenir son ami.

Tandis qu'ils étaient renfermés dans ce tabernacle des morts, des scènes de deuil affligeaient le fort Rosalie.

Si Chactas, au lieu d'Adario, se fût trouvé prisonnier, il eût par de sages discours, consolé ses amis : mais Adario, muet et sévère, ne savait point faire parler avec grâce son coeur sur ses lèvres ; il songeait peu à sa famille, encore moins à lui−même ; toutes ses pensées, toutes ses douleurs étaient réservées à son pays.

Pour subir l'arrêt du conseil et pour être vendu à l'enchère, il avait été conduit sur la place publique, où la foule était assemblée. Sa femme et sa fille, qui portait son jeune fils dans ses bras, le suivaient en pleurant. Le sachem se tourna brusquement vers elles, et leur montra de la main les cabanes de la patrie : les deux femmes étouffèrent leurs sanglots. Un large cercle se forma autour de la famille indienne : les principaux marchands qui faisaient la traite des nègres et des Indiens s'avancèrent. On commença par dépouiller les esclaves. L'épouse et la fille d'Adario, cachant leur nudité de leurs mains, se pressaient honteuses et

Suite 129 tremblantes contre le vieillard, dont le corps était tout couvert d'anciennes cicatrices et tout meurtri de nouveaux coups.

Les traitants, écartant les bras chastes des Indiennes, livraient ces femmes à des regards encore plus odieux que ceux de l'avarice. Des femmes blanches, instruites dans l'abominable trafic, prononçaient sur la valeur des effets à vendre.

" Ce vieillard, disait un colon en frappant le sachem de son bambou, ne vaut pas une pièce d'or : il est mutilé de la main gauche ; il est criblé de blessures ; il est plus que sexagénaire ; il n'a pas trois années à servir. "

" D'ailleurs, disait un autre colon, qui cherchait à ravaler l'objet de l'encan pour l'obtenir à bas prix, ces sauvages sont des brutes qui ne valent pas le quart d'un nègre : ils aiment mieux se laisser mourir que de travailler pour un maître. Quand on en sauve un sur dix, on est bien heureux. "

Discutant de la sorte, on tâtait les épaules, les flancs, les bras d'Adario. " Touche−moi, misérable, disait l'Indien, je suis d'une autre espèce que toi ! "

" Je n'ai point vu de plus insolent vieillard, " s'écria un des courtiers de chair humaine ; et il rompit sa gaule de frêne sur la tête du sachem.

On fit ensuite des remarques sur les femmes : la mère était vieille, affaiblie par le chagrin ; elle n'aurait plus d'enfants. La fille valait un peu mieux, mais elle était délicate, et les premiers six mois de travail la tueraient. L'enfant, qu'on arracha tout nu à la mère, fut à son tour examiné : il avait les membres gros ; il promettait de grandir : " Oui, dit un brocanteur, mais c'est un capital avancé sans rentrée certaine ; il faut nourrir cela en attendant. "

La mère suivait, avec des yeux où se peignait la plus tendre sollicitude, les mouvements qu'on faisait faire à son fils ; elle craignait qu'on ne l'en séparât pour toujours. Une fois l'enfant, trop serré, poussa un cri ; l'Indienne s'élança pour reprendre le fruit de ses entrailles ; on la repoussa à coups de fouet : elle tomba, toute sanglante, la face contre terre, ce qui fit rire aux éclats l'assemblée. On lui rejeta pourtant son fils, dont les membres étaient à moitié disloqués. Elle le prit, l'essuya avec ses cheveux et le cacha dans son sein. Le marché fut conclu : on rendit les vêtements à la famille.

Adario s'attendait à être brûlé ; quand il sut qu'il était esclave, sa constance pensa l'abandonner : ses yeux cherchaient un poignard, mais on lui avait enlevé tout moyen de s'affranchir. Un soupir, ou plutôt un sourd rugissement s'échappa du fond de la poitrine du sachem lorsqu'on le conduisit aux cases des nègres, en attendant le jour du travail. Là, avec sa famille, Adario vit danser et chanter autour de lui ces Africains qui célébraient la bienvenue d'un Américain, enchaîné avec eux par des Européens sur le sol où il était né. Dans ce troupeau d'hommes se trouvait le nègre Imley, accusé de vouloir soulever ses compagnons de servitude : on ne l'avait pu convaincre de ce crime ou de cette vertu ; il en avait été quitte pour cinquante coups de fouet. Il serra secrètement la main d'Adario.

Cette même nuit, qui plaçait ce sachem au rang des esclaves, apportait de nouveaux chagrins à Outougamiz : il ne pouvait plus prolonger l'erreur du frère d'Amélie, ni le retenir sous un vain prétexte dans la grotte funèbre : il se détermina donc à rompre le silence.

" Tu m'as fait faire, dit−il à René, le premier mensonge de ma vie. Je ne suis point malade, et Mila ne m'avait pas donné de rendez−vous ici. Son bon génie, qui ne ressemble cependant pas au mien, lui avait découvert ta retraite, et nous étions accourus pour t'obliger à te cacher. "

 

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" Me cacher ! dit René, tu sais que ce n'est guère ma coutume. "

" C'est bien pour cela, répondit Outougamiz, que j'ai menti. Je savais que je te fâcherais si je te proposais de rester dans la caverne ; pourtant Chactas t'ordonnait d'y rester. "

Outougamiz fit à sa manière le récit de ce qui s'était passé aux Natchez, ajoutant qu'Adario aurait certainement pris le parti de se retirer, afin de mieux se préparer à combattre.

" Je n'en crois rien, dit René se levant et saisissant ses armes ; mais allons défendre Céluta, qui ignore où je suis et qui doit être dans une vive inquiétude. "

" Et pourquoi donc, reprit Outougamiz, Mila nous a−t−elle quittés ? Elle a plus d'esprit que toi et que moi, et elle vole comme un oiseau. " René voulut sortir de la grotte ; Outougamiz se jette au−devant de lui. " Il n'y a pas encore assez longtemps que le soleil est couché, dit le jeune sauvage ; attends quelques moments de plus. Tu sais que c'est la nuit que je te délivre. "

Ce mot arrêta le frère d'Amélie, qui pressa Outougamiz dans ses bras.

Ils ouïrent alors dans les eaux du fleuve le bruit d'une pirogue ; cette pirogue aborde presque aussitôt à la grotte : elle était conduite par le grenadier Jacques et par d'Artaguette lui−même. Le capitaine saute sur le rocher, et dit à René :

" Vous êtes découvert ; Ondouré vous a fait suivre ; il vient d'indiquer au commandant le lieu de votre retraite. Instruit, par le hasard, de cette nouvelle, j'ai forcé mes arrêts pendant la nuit ; je me suis jeté dans cette pirogue avec Jacques ; grâce au ciel, nous arrivons les premiers ! Mais fuyez ; il y a des vivres dans l'embarcation ; traversez le fleuve, vous serez en sûreté sur l'autre bord. Ne balancez pas ! Adario n'a pas voulu se retirer, il a été pris avec sa famille : son fils a été tué à ses côtés ; le sachem lui−même, conduit au fort, a été vendu comme esclave. Nous tâcherons de réparer le mal : vous ne feriez que l'aggraver en tombant entre les mains de nos ennemis. "

L'étonnement et l'indignation soulevaient la poitrine de René : " Capitaine, dit−il, tandis qu'on égorge mes amis, ce n'est pas sans doute sérieusement que vous me proposez la fuite. Adario esclave ! son fils massacré ! Et ma femme et ma fille, que sont−elles devenues ? Courons les défendre ; soulevons la nation ; délivrons la terre généreuse qui m'a donné l'hospitalité ! ... "

" Nous prendrons soin de votre femme, de votre fille, de Chactas, de tous vos amis, dit d'Artaguette en interrompant René ; mais vous les perdrez dans ce moment si vous vous obstinez à vous montrer. Partez, encore une fois ; épargnez−moi le malheur de vous voir saisir sous mes yeux. Songez que vous exposez ce brave grenadier. "

" Quelle vie que la mienne ! " s'écria René avec l'accent du désespoir ; puis tout à coup : " Eh bien, généreux d'Artaguette, je ne vous exposerai point, je n'exposerai point ce brave grenadier, je ne compromettrai point, comme vous me le dites, ma femme, ma fille, Chactas et mes amis ; mais ne me comptez pas ébranler dans la résolution que je viens de prendre. Je ne suis point un scélérat, obligé de me cacher le jour dans les cavernes, la nuit dans les forêts, J'accepte votre pirogue, je pars, je descends à la Nouvelle−Orléans, je me présente au gouverneur, je demande quel est mon crime, je propose ma tête pour celle d'Adario : j'obtiendrai sa grâce ou je périrai. "

Le capitaine, en admirant la résolution de René, tâcha de le dissuader de la suivre : " Vos ennemis, lui dit−il, sont de petits hommes : ils ne sentiront ni votre mérite ni le prix de votre action. Etranger, inconnu, sans protecteurs, vous ne réussirez pas, vous ne parviendrez même pas à vous faire entendre. Je ne le vous

Suite 131 puis cacher : d'après les calomnies répandues contre vous, d'après la puissance de vos calomniateurs, la rigueur de l'autorité militaire dans une colonie nouvelle peut vous être funeste. "

" Tant mieux ! répondit brusquement le frère d'Amélie ; le fardeau est trop pesant, et je suis las. Je vous recommande Céluta, sa fille, ma seconde Amélie ! ... Chactas, mon second père ! ... " Puis, se tournant vers Outougamiz, qui n'avait rien compris à leur langage français, il lui dit en natchez :

" Mon ami, je vais faire un voyage ; quand nous reverrons−nous ? qui le sait ? peut−être dans un lieu où nous aurons plus de bonheur : il n'y a rien sur la terre qui soit digne de ta vertu. "

" Tu peux partir, si tu veux, répond Outougamiz, mais tu sais bien que je vais te suivre et te retrouver. Je vais aller chercher Mila, qui a plus d'esprit que moi ; j'apprendrai par elle ce que tu ne me dis pas. "

On entendit le bruit des armes. " Je ne cherche plus à vous retenir, dit le capitaine. J'écrirai pour vous à mon frère le général et à mon ami le conseiller Harlay. " D'Artaguette ordonne au grenadier de sortir de la pirogue ; il y fait entrer René ; celui−ci, repoussant le rivage avec un aviron, est entraîné par le cours du fleuve.

Febriano ne trouva plus le frère d'Amélie ; il rencontra seulement le capitaine d'Artaguette et le grenadier ; il ne douta point que René ne dût son salut à leur dévouement : il y a des hommes qu'on peut toujours accuser d'avoir fait le bien, comme il y en a d'autres qu'on peut toujours soupçonner d'avoir fait le mal. D'Artaguette jeta un regard de mépris à Febriano, qui n'y répondit que par un geste menaçant adressé à Jacques. Outougamiz, en voyant s'éloigner le frère d'Amélie, s'était dit : " Je le suivrais bien à la nage ; mais il faut que je consulte Mila. " Et il était allé consulter Mila.

On peut juger du soulagement de Céluta quand, après de longues heures d'attente, elle vit accourir sa jeune amie, dont le visage riant annonçait de loin que le guerrier blanc était en sûreté. " Céluta, s'écria Mila toute haletante, tu aurais été assise trois lunes de suite à pleurer que tu n'aurais rien trouvé. Moi, j'ai été tout droit, sans qu'on me le dît, à la grotte où était mon libérateur ; Outougamiz y arrivait en même temps que moi. Grand−Esprit ! j'aurais eu tant de peur si je n'avais eu tant de plaisir ! Imagine−toi que ton frère garde ton mari dans la grotte où ils parlent comme deux aigles. "

Céluta comprit sur−le−champ que René était dans la caverne funèbre avec Outougamiz. Elle embrassa la petite Indienne, lui disant : " Charmante enfant, tu me fais à présent autant de bien que tu m'as fait de mal. "

" Je t'ai fait du mal ! repartit Mila. Comment ? Est−ce que tu ne veux pas que j'épouse ton frère Outougamiz le Simple ? Nous venons pourtant de nous promettre de nous marier dans la grande caverne. " Et Mila fuit de nouveau, disant : " Je reviens, je reviens ; mais il faut que je m'aille montrer à ma mère. "

Céluta remplit une corbeille de gâteaux et de fruits, suspendit sa fille à ses épaules, et, appuyée sur un roseau, s'avança vers la grotte des Ancêtres. Il était plus de minuit lorsqu'elle y arriva : elle ne se put défendre d'une secrète terreur, à l'abord de ce lieu redoutable. Elle s'arrête, écoute : aucun bruit ne frappe son oreille ; elle nomme à voix basse Outougamiz, n'osant nommer René : aucune voix ne répond à sa voix.

" Ils dorment peut−être, " se dit−elle, et elle pénètre dans le souterrain ; elle marche sur des os roulants, répétant à chaque pas ces mots : " Etes−vous là ? " Ses accents s'évanouissent dans le silence de la mort. L'Indienne se sent prête à défaillir ; elle promène ses regards dans les ombres de ce tombeau ; nul être vivant n'y respire.

 

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Céluta sort épouvantée : elle gravit la rive escarpée, jette les yeux sur le fleuve et sur les campagnes à peine visibles à la lueur des étoiles ; elle appelle René et Outougamiz, se tait, recommence ses cris, les suspend encore, s'épuise en courses inutiles, et ne se résout à reprendre le chemin de sa cabane que quand elle aperçoit les premières teintes du jour.

La fille de Tabamica traversait le grand village, abandonné par la plupart des Indiens depuis l'enlèvement d'Adario ; elle entend marcher derrière elle ; elle tourne la tête, et aperçoit son frère. " Où est ton ami ? " s'écrie−t−elle. " Il est parti, répond Outougamiz, il ne reviendra peut−être jamais ; mais qu'est−ce que cela fait, puisque je vais le rejoindre ? Je ne sais pas où il est allé, mais Mila me le dira. " Mila, échappée à sa mère, arrive dans ce moment. Elle voit Céluta en pleurs et Outougamiz avec cet air inspiré qu'il avait lorsque l'amitié faisait palpiter son coeur.

Elle apprend le sujet de leurs nouvelles alarmes : " Vous voilà bien embarrassés pour rien, leur dit−elle ; allons au fort Rosalie ; l'autre bon guerrier blanc nous apprendra où est mon libérateur.

Elle ouvrit la corbeille que portait Céluta, distribua les fruits et les gâteaux, en prit sa part, et se mit à descendre vers la colonie, se faisant suivre du frère et de la soeur.

Le soleil éclairait alors une scène affreuse. Adario avait été reçu avec des chants et des danses par les hommes noirs, compagnons de sa servitude : la nuit s'écoula dans cette joie des chaînes. Au lever du jour, le chef de l'atelier conduisit le sachem au champ du travail avec un troupeau de boeufs et de nègres. Des soldats campaient sur les défrichements.

La captivé d'Adario et de sa famille était un exemple dont le commandant prétendait effrayer ce qu'il appelait les mutins. On avait appris que la nuit s'était passée tranquillement aux Natchez, et l'on ignorait que cette tranquillité était l'effet des complots mêmes d'Ondouré. Chépar crut les Indiens abattus, et, pour achever de dompter leur esprit d'indépendance, il leur voulut montrer le plus fameux de leurs vieillards, après Chactas, réduit à la condition d'esclave. L'ordre fut donné de laisser approcher les sauvages, mais sans armes, s'ils se présentaient au champ du travail.

Le commandeur des nègres, un fouet à la main, fit un signe à Adario, et lui prescrivit de sarcler les herbes dans une plantation de maïs : le sachem ne daigna pas même jeter un regard sur le pâtre d'hommes. Mais déjà la femme du sachem, et sa fille, qui portait son enfant sur ses épaules, étaient courbées sur un sillon : " Que faites−vous ? " leur cria Adario d'une voix terrible. Elles se relevèrent ; le fouet les contraignit de se courber de nouveau. Adario recevait les coups qui s'adressaient à lui, et qui lui enlevaient des lambeaux de chair, comme si son corps eût été le tronc d'un chêne.

Dans ce moment on vit venir un vieillard aveugle conduit par un enfant ; c'était Chactas : malgré la délibération du conseil et l'opposition d'Ondouré, Chactas s'était présenté seul avec le calumet de paix à la porte du fort Rosalie. Chépar avait refusé de recevoir le sachem, qui s'était fait mener alors au champ du travail. Chactas était si respecté, même des Européens, que le commandeur ne crut pas devoir l'empêcher d'approcher de son ami. Les deux vieillards demeurèrent quelque temps serrés dans les bras l'un de l'autre : " Adario, dit Chactas, j'ai aussi porté des fers. "

" Tu ne voyais pas les arbres de la patrie, " reprit Adario.

" Tu reprendras bientôt ta liberté, dit Chactas : nous périrons tous, ou tu seras délivré "

" Peu importe, répliqua Adario : mes mains sont désormais déshonorées. Après tout, je n'ai qu'un jour à vivre ; mais cet enfant que tu vois, le fils du fils que les brigands ont tué hier à mes côtés ! cet enfant ! toute une vie esclave ! "

Suite 133

" Vieillards, c'est assez, s'écria le commandeur, séparez−vous. "

" Attends du moins, répondit Adario, que Chactas ait embrassé mon dernier enfant. Ma fille, apporte−moi mon petit−fils : que je le dépose dans les bras de mon vieil ami ; que cet ami libre lui donne une bénédiction qui n'appartient plus à ces mains enchaînées. "

La fille d'Adario remet en tremblant l'enfant à son aïeul : Adario le prend, le baise tendrement, l'élève vers le ciel, le reporte de nouveau à sa bouche paternelle, penche sa tête sur le visage de l'enfant, qui sourit ; le sachem presse le nourrisson sur son sein, fait un pas à l'écart comme pour verser des larmes sur le dernier−né de sa race ; et reste quelques moments immobile.

Adario se retourne : il tient par un pied l'enfant étranglé ! Il le lance au milieu des Français. " Le premier est mort libre, s'écrie−t−il, j'ai délivré le second : le voilà ! "

Des clameurs confuses s'élèvent : " O crime ! " disaient les uns. " O vertu ! " disaient les autres. Les sauvages présents à ce spectacle, bien qu'ils eussent déposé leurs armes, selon les ordres, se précipitent sur les soldats ; une rude mêlée s'engage, les Indiens sont repoussés. Adario est plongé dans les cachots du fort ; sa fille seule est avec lui, sa fille qui ne nourrit plus l'enfant ravi à son sein : par la main paternelle ! La vieille épouse d'Adario, frappée d'un glaive inconnu au milieu de l'émeute, était allée rejoindre dans la tombe son fils et son petit−fils.

Tout était possible désormais à l'ambition et aux crimes d'Ondouré ; l'indignation des Natchez ne connaissait plus de bornes ; il les pouvait faire entrer dans tous les desseins par lesquels il avait promis de les venger. Il ne s'agissait plus que de calmer une tempête trop violemment excitée, et dont Ondouré n'était pas encore prêt à recueillir les ravages. Il fallait atteindre René, échappé aux premiers complots ; il fallait parvenir, au milieu du massacre des Français, à immoler le frère d'Amélie, à ravir Céluta et à monter enfin au rang suprême, en rétablissant l'ancien pouvoir des Soleils : telles étaient les noires pensées que le chef indien roulait dans son âme.

Le frère d'Amélie avait à peine perdu de vue le pays des Natchez, que se contentant de gouverner la pirogue avec un aviron placé en arrière, il s'était abandonné au cours des flots. La beauté des rivages, le premier éclat du printemps dans les forêts ne faisaient point diversion à sa tristesse.

Il traça quelques lignes au crayon sur des tablettes :

" Me voici seul. Nature qui m'environnez, mon coeur vous idolâtrait autrefois : serais−je devenu insensible à vos charmes ? Le malheur m'a touché ; sa main m'a flétri.

Qu'ai−je gagné en venant sur ces bords, Insensé ! ne te devais−tu pas apercevoir que ton coeur ferait ton tourment, quels que fussent les lieux habités par toi ?

Rêveries de ma jeunesse, pourquoi renaissez−vous dans mon souvenir ? Toi seule, ô mon Amélie ! tu as pris le parti que tu devais prendre ! Du moins, si tu pleures, c'est dans les abris du port : je gémis sur les vagues, au milieu de la tempête. "

En approchant de la Nouvelle−Orléans, René vit une croix plantée par des missionnaires sur de hautes collines, dans l'endroit où l'on avait trouvé le corps d'un homme assassiné. Il aborde au rivage, attache sa pirogue sous un peuplier et accomplit un pèlerinage à la croix ; il ne devait point être exaucé, car il allait demander, non le pardon de ses fautes, mais la rémission de ces souffrances que Dieu impose à tous les hommes. Arrivé au pied du calvaire, il s'y prosterne :

 

Suite 134

" O toi qui as voulu laisser sur la terre l'instrument de ton supplice comme un monument de ta charité et de l'iniquité du méchant ! divin Voyageur ici−bas, donne−moi la force nécessaire pour continuer ma route. J'ai à traverser encore des pays brûlés par le soleil ; j'ai faim de ta manne, ô Seigneur ! car les hommes ne m'ont vendu qu'un pain amer. Rappelle−moi vite à la patrie céleste : je n'ai pas ta résignation pour boire la lie du calice ; mes os sont fatigués, mes pieds sont usés à force de marcher : aucun hôte n'a voulu recevoir l'étranger, les portes ont été fermées contre moi. " René dépose au pied de la croix une branche de chêne en ex−voto. Il descend les collines, rentre dans sa pirogue, et bientôt découvre la capitale de la Louisiane. Il passe au milieu des vaisseaux à l'ancre ou amarrés le long des quais. Comme il traversait un labyrinthe de câbles, il fut hélé du bord d'une frégate à laquelle était dévolue la police du port. On lui cria en français avec un porte−voix : " De quelle nation indienne êtes−vous ? " Il répondit : " Natchez. " On ordonne au frère d'Amélie d'aborder la frégate.

Le capitaine, étonné de rencontrer un Français sous l'habit d'un Indien, lui demanda ses passeports : René n'en avait point. Questionné sur l'objet de son voyage, il déclara ne pouvoir s'en ouvrir qu'au gouverneur. Sa pirogue étant visitée, on y découvrit les tablettes dont les pages crayonnées parurent inintelligibles et suspectes. René fut consigné à bord de la frégate et un officier expédié à terre : celui−ci était chargé d'apprendre au gouverneur qu'on avait arrêté un Français déguisé en sauvage ; que les réponses de cet homme était embarrassées et ses manières extraordinaires. Le capitaine ajoutait, dans sa lettre, que l'étranger refusait de dire son nom, et qu'il demandait à parler au gouverneur ; l'officier portait aussi les tablettes trouvées dans la pirogue.

L'alarme était vive à la Nouvelle−Orléans : depuis le combat livré aux Natchez, et dans lequel ces sauvages avaient montré tant d'habileté et de valeur, on n'avait cessé d'être inquiet. Le commandant du fort Rosalie faisait incessamment partir des courriers chargés de rapports formidables sur l'indocilité des Indiens. Les divers chefs se trouvaient nommés dans ses dépêches : c'étaient ceux que Febriano, à l'instigation d'Ondouré, prenait soin de dénoncer au crédule Chépar. Adario, Chactas même, et René surtout, étaient représentés comme les auteurs d'une conspiration permanente, comme des hommes qui, voulant la rupture des traités et la continuation de la guerre, s'opposaient à l'établissement des concessionnaires. Un dernier messager annonçait la capture d'Adario, et faisait craindre un mouvement parmi les sauvages.

Si Ondouré accablait René de ses calomnies, Febriano lui prêtait ses crimes : le peuple racontait que le frère d'Amélie avait marché sur un crucifix, qu'il avait vendu son âme au démon, qu'il passait sa vie dans les forêts avec une femme indienne abandonnée à la magie, qu'ayant été tué dans une bataille contre les Illinois, un sauvage, nécromancien comme lui, lui avait rendu la vie : élévation du génie, dévouement de l'amour, prodiges de l'amitié et de la vertu, vous serez toujours incompréhensibles aux hommes.

Le gouverneur, à la lecture de la lettre du capitaine, ne douta pas que l'étranger ne fût cet homme inconnu, naturalisé Natchez : il ordonna de le conduire devant lui. Le bruit se répandit aussitôt dans la ville que le fameux chef français des Natchez était fait prisonnier : les rues furent obstruées d'une foule superstitieuse, et les fenêtres bordées de spectateurs. Au milieu de ce tumulte, René, escorté d'un détachement de soldats de marine, débarque à la cale du port ; des cris de Vive le roi ! retentissent, comme si l'on eût remporté quelque victoire. Cependant l'étonnement fut extrême lorsque, au lieu du personnage attendu, on ne vit qu'un beau jeune homme dont la démarche était noble sans fierté, et qui n'avait sur le front ni insolence ni remords.

Le gouverneur reçut René dans une galerie où se trouvaient réunis les officiers, les magistrats et les principaux habitants de la ville. Adélaïde, fille du gouverneur, avait aussi voulu voir celui qu'elle connaissait par les récits du capitaine d'Artaguette, et dont elle venait de lire les tablettes avec un mélange d'intérêt et d'étonnement. Lorsque René parut, il se fit un profond silence. Il s'avança vers le gouverneur et lui dit : " Je vous étais venu chercher. La fortune, pour la première fois de ma vie, m'a été favorable : elle m'amène devant vous plus tôt que je ne l'aurais espéré. "

Suite 135

La contenance, les regards, la voix de l'étranger, surprirent l'assemblée ; on ne pouvait retrouver en lui le vagabond sans éducation et sans naissance que dénonçait la renommée. Le gouverneur, d'un caractère froid et réservé, fut lui−même frappé de l'air de noblesse du frère d'Amélie : il y avait dans René quelque chose de dominateur, qui s'emparait fortement de l'âme. Adélaïde paraissait tout agitée ; mais son père, loin d'être mieux disposé en faveur de l'inconnu, le regarda dès lors comme infiniment plus dangereux que l'homme vulgaire dont parlaient les dépêches du fort Rosalie.

" Puisque vous m'étiez venu chercher, dit le gouverneur, vous aviez sans doute quelque chose à me dire : quel est votre nom ?

" René, " répondit le frère d'Amélie.

" Tout le monde l'avait supposé, répliqua le gouverneur. Vous êtes Français et naturalisé Natchez ? Eh bien, que me voulez−vous ? " " Puisque savez déjà qui je suis, répondit René, vous aurez sans doute aussi deviné le sujet qui m'amène. Adopté par Chactas, illustre et sage vieillard de la nation des Natchez, j'ai été témoin de toutes les injustices dont on s'est rendu coupable envers ce peuple. Un vil ramas d'hommes enlevés à la corruption de l'Europe a dépouillé de ses terres une nation indépendante. On a troublé cette nation dans ses fêtes, on l'a blessée dans ses moeurs, contrariée dans ses habitudes. Tant de calamités l'ont enfin soulevée ; mais avant de prendre les armes elle vous a demandé, et elle a espéré de vous justice : trompée dans son attente, de sanglants combats ont eu lieu. Quand on a vu que l'on ne pouvait dompter les Natchez à force ouverte, on a eu recours à des trêves mal observées par les chefs de la colonie. Il y a peu de jours que le commandant du fort Rosalie s'est porté aux derniers outrages ; j'ai été désigné avec Adario, frère du père de ma femme, comme une des premières victimes. On a saisi le sachem, on l'a vendu publiquement : j'ignore les malheurs qui ont pu suivre cette monstrueuse violence. Je me suis venu remettre en vos mains, et me proposer en échange pour Adario.

Je n'entrerai point dans des justifications que je dédaigne, ne sachant d'ailleurs de quoi on m'accuse : le soupçon des hommes est déjà une présomption d'innocence. Je viens seulement vous déclarer que s'il y a quelque conspirateur parmi les Natchez, c'est moi, car je me suis toujours opposé à vos oppressions. Comme Français je vous puis paraître coupable ; comme homme je suis innocent. Exercez donc sur moi votre rigueur, mais souffrez que je vous le demande : Pouvez−vous punir Adario d'avoir défendu son pays ? Revenez à des sentiments plus équitables, brisez les fers d'un généreux sauvage dont tout le crime est d'avoir aimé sa patrie. Si vous m'ôtez la liberté et si vous la rendez au sachem, vous satisferez à la fois la justice et la prudence. Qu'on ne dise pas qu'on nous peut retenir tous deux : en brisant les fers d'Adario, vous disposerez en votre faveur les Indiens qui révèrent ce vieillard, et qui ne vous pardonneraient jamais son esclavage ; en portant sur moi vos vengeances, vous n'armerez pas un bras contre vous ; personne, pas même moi, ne réclamera contre la balle qui me percera la poitrine. "

On ne saurait décrire l'effet que ce discours produisit sur l'assemblés. Adélaïde versait des larmes : appuyée sur le dos du fauteuil de son père, elle avait écouté avidement les paroles du frère d'Amélie ; on voyait se répéter sur le visage de cette jeune femme tous les mouvements de crainte ou d'espérance que le prisonnier faisait éprouver à son coeur.

" Avez−vous porté les armes contre les Français ? " dit le gouverneur.

" Je ne me suis point trouvé au combat des Natchez, répondit René, j'étais alors dans les rangs des guerriers qui marchaient contre les Illinois ; mais si j'avais été au grand village, je n'aurais pas hésité à combattre pour ma nouvelle patrie... Le gouverneur se leva, et dit : " C'est au conseil de guerre à prononcer. " Il ordonna de déposer l'étranger à la prison militaire.

 

Suite 136

René fut conduit à la prison, et le lendemain transféré de la prison au conseil. On lui avait nommé un défenseur, mais il refusa de s'entretenir avec lui, et ne le voulut pas même voir. Ce défenseur, Pierre de Harlay, ami du capitaine d'Artaguette, était au moment d'épouser Adélaïde ; il partageait avec la fille du gouverneur l'attrait qu'elle se sentait pour René : le refus même que celui−ci avait fait de l'entendre ne le rendit que plus ardent dans la cause d'un homme ressemblant si peu aux autres hommes.

La salle du conseil était remplie de tout ce qu'il y avait de plus puissant dans la colonie. Les militaires chargés de l'instruction du procès firent à René les questions d'usage ; quelques lettres du commandant du fort Rosalie furent produites contre lui. On lui demanda ce que signifiaient les phrases écrites sur ses tablettes, si ce nom d'Amélie n'était point un nom emprunté et cachant quelque mystère ; l'infortuné jeune homme pâlit. Une joie cruelle s'était glissée au fond de son coeur : se sentir innocent et être condamné par la loi était, dans la nature des idées de René, une espèce de triomphe sur l'ordre social. Il ne répondit que par un sourire de mépris aux accusations de trahison : il fit l'éloge le plus touchant de Céluta, dont on avait prononcé le nom. Il répéta qu'il était venu uniquement pour solliciter la délivrance d'Adario, oncle de sa femme, et qu'on pouvait au reste faire de lui tout ce qu'il plairait à Dieu.

Harlay se leva :

" Mon client, dit−il, n'a pas plus voulu s'expliquer avec moi qu'avec ses juges ; il a refusé de se défendre ; mais n'est−il pas aisé de trouver dans ses courtes réponses quelques mots qui jettent de la lumière sur un complot infâme ? Avec quelle vivacité il a parlé de l'Indienne unie à son sort ! Et quelle est cette femme ? C'est cette Céluta, connue de toute la colonie pour avoir arraché aux flammes un de nos plus braves officiers. Ne serait−il pas possible que la beauté de cette généreuse sauvage eût allumé des passions qui poursuivent aujourd'hui leur vengeance sur la tête d'un innocent ? Je n'avance point ceci sur de simples conjectures. Cette nuit même j'ai examiné tous les papiers ; j'ai fait des recherches, et je me suis procuré la lettre que je vais lire au conseil. "

Ici Pierre de Harlay lut une lettre datée du fort Rosalie : cette lettre était écrite par le grenadier Jacques à sa mère, qui demeurait à la Nouvelle−Orléans. Le soldat exprimait, dans toute la franchise militaire, son admiration pour son capitaine d'Artaguette, son estime pour René, sa compassion pour Céluta, son mépris pour Febriano et pour Ondouré.

" Cette lettre, s'écria le défenseur de René, porte un caractère d'honnêteté et de vérité auquel on ne se peut méprendre. La justice doit−elle aller si vite ? N'est−il pas de son devoir d'entendre les témoins en faveur de l'accusé ? Je sais qu'une commission militaire juge sans appel et sommairement, mais cette procédure rapide n'exclut pas l'équité. Je ne veux pour preuve de l'innocence de l'accusé que la démarche qui le livre aujourd'hui au glaive des lois. Quoi ! vous accepteriez cette tête qu'il est venu vous offrir pour la tête d'un vieillard ? Il est aisé de persécuter un homme sans amis et sans protecteurs ; il est aisé de lui prodiguer les épithètes de vagabond et de traître : la seule présence de mon client a déjà donné un démenti à ces basses calomnies. Enfin, quand on s'obstinerait dans une accusation qui ne porte que sur des faits dénués de preuve, je soutiens que René n'est plus Français et qu'il ne vous appartient pas de le juger.

J'ignore quels motifs ont pu porter l'homme qui comparait aujourd'hui devant vous à quitter la France ; mais que l'on ait le droit de changer de patrie, c'est ce que l'on ne saurait contester. Des tyrans m'auront enchaîné, des ennemis m'auront persécuté, j'aurai été trompé dans mes affections, et il ne me serait pas permis d'aller chercher ailleurs la liberté, le repos et l'oubli de l'amitié trahie ! La nature serait donc plus généreuse que les hommes, elle qui ouvre ses déserts à l'infortuné, elle qui ne lui dit pas : " Tu habiteras telle forêt ou telle autre, " mais qui lui dit : " Choisis les abris les plus convenables aux dispositions de ton âme. " Soutiendriez−vous que les sauvages de la Louisiane sont sujets du roi de France ? Abandonnez cette odieuse prétention. Assez longtemps ont été opprimés ces peuples qui jouissaient du bonheur et de l'indépendance, avant que nous eussions introduit la servitude et la corruption dans leur terre natale. Soldats−juges, vous

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