Les Natchez
• Suite
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.
Le coeur de Mila tressaillit ; elle pressa involontairement le jongleur, qui la serra à son tour dans ses bras.
" Pas encore si tôt ? dit Mila, mais c'est... "
" La douzième nuit, pendant la lune des chasses, " dit le prêtre.
" Je croyais, répondit Mila, que c'était la treizième ? "
" Je sais mieux cela que toi, repartit le jongleur ; il y a douze roseaux dans la gerbe : nous en retirons un chaque nuit. "
" C'est fort bien imaginé, dit Mila, et René sera tué quand tu retireras le dernier ? " − " Oui, dit le prêtre ; et il sera tué le premier tous. "
Le prêtre voulut ravir un baiser à Mila, qui, au lieu de ses lèvres, lui présenta l'essence de feu. " J'aimerais mieux l'autre coupe, " dit le jongleur.
" Mais, reprit Mila, tu dis que René sera tué le premier de tous : on tuera donc d'autres chairs blanches ! " − " Eh, certainement ! dit le jongleur, riant de la simplicité de Mila ; cela sera d'autant plus admirable, qu'ils seront assemblés comme un troupeau de chevreuils pour regarder les grands jeux. "
" Oh ! comme j'y danserai avec toi ! s'écria Mila, appliquant, avec le dégoût de la nature, mais l'exaltation de l'amitié, un baiser sur le front du jongleur, je n'avais pas entendu parler de ces grands jeux ! J'aime tant les jeux ! "
" Toutes les nations qui ont juré le secret, dit le jongleur, se rendront aux Natchez. Outougamiz le Simple a juré comme les autres ; nous le forcerons de tuer son René. "
Suite 188
Mila se lève, s'arrache aux bras du prêtre, qui tombe et dont le front va frapper la terre. Cet homme eut une idée confuse de la faute qu'il venait de commettre ; mais, l'ivresse l'emportant, il s'endormit.
Mila cherche Céluta ; elle l'aperçoit seule assise à l'écart ; elle lui dit : " Tout est découvert ; les blancs seront massacrés aux grands jeux : ton mari périra le premier. "
L'épouse de René est prête à s'évanouir ; son amie la soutient : " Du courage, dit−elle ; il faut sauver René. Je cours au fort avertir Chépar. Toi, va chercher Outougamiz. "
" Arrête, s'écrie Céluta ; qu'as−tu dit ? avertir Chépar ! Malheureuse ! ton pays ! "
Ces mots retentissent dans le coeur de Mila ; immobile, elle fixe ses regards sur sa soeur, puis s'écrie : " Périsse la patrie qui a pu tramer un complot si odieux ! Ce n'est plus qu'un repaire d'assassins. Je cours les dénoncer. "
Céluta frémit : " Mila, dit−elle, songe à ta mère, à ton père, à moi, à Outougamiz. Ne vois−tu pas qu'en prévenant un massacre, tu ne le fais que changer en un meurtre beaucoup plus terrible pour toi ? "
Mila frémit ; elle n'avait pas aperçu cet autre péril ; mais tout à coup : " Je ne m'attendais pas, lorsqu'il s'agissait de la vie de René, que tu serais si calme ; que tu balancerais prudemment, comme un sachem, le bien et le mal. "
" Femme, reprit Céluta avec émotion, quel que soit ton coeur, tu ne m'apprendras pas à aimer ; mais ne crois pas non plus m'aveugler : je serai maintenant aussi malheureuse que mon frère et aussi discrète que lui. Je sais mourir de douleur : je ne sais pas perdre ma patrie. "
Mila embrasse Céluta. " Pardonne−moi, dit−elle, je suis trop au−dessous de toi pour te juger. "
Mila raconte à sa soeur comment elle a surpris la foi du jongleur. Céluta blâme doucement son amie : " On ne fait pas impunément ce qui n'est pas bien, lui dit−elle ; quand il n'y aurait que le tourment du secret que tu viens d'apprendre, secret dont tu réponds à présent devant ton pays, ne serais−tu pas déjà assez punie ? "
Mila et Céluta se déterminèrent à aller trouver Outougamiz : elles le rencontrèrent sur le bord du fleuve, loin de la chasse, à laquelle il n'avait pris aucune part. En voyant s'avancer les deux femmes, Outougamiz, pour la première fois, fut tenté de s'éloigner. Que pouvait−il leur dire ? N'était−il pas aussi malheureux qu'elles ? Céluta lui dit en l'abordant : " Ne nous fuis pas ; nous ne te demandons plus rien ; nous connaissons tes malheurs. Mon frère, je ne t'accuse plus ; je t'admire : tu es le génie de la vertu comme celui de l'amitié. " Outougamiz ne comprit pas sa soeur.
" Pleurons tous trois, dit Mila, nous savons tous trois le secret. "
" Vous savez le secret ! s'écrie d'une voix formidable le jeune Indien. Qui vous l'a dit ? Ce n'est pas moi ! je n'ai pas menti au Grand−Esprit ! je n'ai pas violé le serment des morts ! je n'ai pas tué la patrie ! " Et plein de l'effroi du parjure, il échappe aux bras dans lesquels il eût voulu mourir. Mila vole sur ses pas sans le pouvoir rejoindre. Céluta, abandonnée, se jette dans une pirogue avec des chasseurs qui repassaient le fleuve, et regagne sa cabane.
Un ami qui disparaît au moment d'un grand danger laisse un vide immense : Céluta appelle sa soeur en approchant de sa demeure ; aucune voix ne lui répond : Mila n'était point rentrée sous le toit fraternel. Céluta pénètre dans la cabane ; elle en parcourt les différents réduits, revient à la porte, regarde dans la
Suite 189 campagne et ne voit personne. Accablée de fatigue, elle s'assied près du foyer, tenant sa fille dans ses bras. Là, se livrant à ses pensées, elle est encore moins oppressée par le péril du moment que par le souvenir de la lettre de René. La soeur d'Outougamiz n'était point aimée, elle ne le serait jamais ! Et c'était celui qu'elle adorait, celui qu'elle cherchait à sauver aux dépens de ses jours, qui lui avait fait ce barbare aveu ! Céluta se trouvait tout à coup jetée hors de la vie : elle sentait qu'elle s'enfonçait dans une solitude, comme l'être mystérieux qui avait trop aimé René.
Le maukawis chanta le coucher du soleil, le pois parfumé de la Virginie éclata à la première veille de la nuit, la fin de la nuit fut annoncée par le cri de la cigogne, et l'amie de Céluta ne revint pas. L'aube ouvrit les barrières du ciel sans ramener la nymphe, sa compagne fidèle : couronnée de fleurs, Mila paraissait chaque matin comme la plus jeune des Heures ; précédant les pas de l'Aurore, elle semblait lui donner ou tenir d'elle ses charmes et sa fraîcheur.
Quand Céluta vit poindre le jour, ses alarmes augmentèrent : que pouvait être devenue sa soeur ? Une pensée se présente à l'esprit de la fille de Tabamica : en demeurant avec Céluta, Mila n'habitait point sa propre cabane ; la cabane de Mila était celle d'Outougamiz. N'était−il pas possible qu'Outougamiz eût voulu retourner à ses foyers, et que son épouse y fût rentrée avec lui ?
Céluta passa à son cou l'écharpe où était suspendu un léger berceau : elle place dans le berceau cet enfant voyageur qui souriait par−dessus l'épaule de sa mère. Elle sort, elle arrive bientôt au toit qui lui rappelle de si doux et de si tristes souvenirs ; c'était là qu'elle habitait, avec Outougamiz, lorsque René la vint visiter ; c'était par la porte entrouverte de cette cabane qu'elle avait aperçu l'étranger dans le buisson d'azaléa. Comme le coeur lui battit lorsque le guerrier blanc s'assit auprès d'elle ? Avec quelles délices elle prépara le festin du serment de l'amitié ! qu'ils sont déjà loin, ces jours qui virent naître un amour si tendre ! Doux enchantements du coeur, projets d'un bonheur sans terme et sans mesure, qu'êtes−vous devenus ? Cabane qui protégeâtes la jeunesse d'Outougamiz et de Céluta, serez−vous changée comme vos maîtres ? aurez−vous vieilli comme eux ?
Oui, cette cabane n'était plus la même ; depuis longtemps inhabitée, elle était vide et sans génies tutélaires : quelques petits oiseaux y faisaient leurs nids, et l'herbe croissait alentour.
Environnée d'assassins, abandonnée de tous ses amis, livrée sans défense à l'amour impur du tuteur du soleil, accablée du malheur et de l'indifférence de René, Céluta ne désirait plus qu'une tombe pour s'y reposer à jamais. Comme elle s'éloignait de la cabane, où elle n'avait trouvé personne, elle aperçut Adario, qui cheminait lentement, traînant ses lambeaux et s'appuyant sur le bras d'Outougamiz ; elle fut frappée de terreur en remarquant que Mila n'était pas avec eux. Le vieillard penchait vers la terre ; le poids du chagrin paternel avait enfin courbé ce front inflexible : Adario n'était plus qu'un mort resté quelques jours parmi les vivants, pour se venger.
Céluta s'avança vers lui. " Te voilà, ma fille, lui dit−il d'une voix pleine d'une douceur inaccoutumée ; j'allais chez toi, mais puisque nous sommes auprès de la cabane de ton frère, arrêtons−nous là. Le vieux chasseur commence à trouver la course un peu longue ; il se repose partout où il rencontre un abri. "
Touchée du changement du vieillard, et attendrie par sa bonté, Céluta entra avec son frère et son oncle dans la cabane déserte. Ils furent obligés de s'asseoir sur le sol humide : " C'est ma couche de tous les jours, dit Adario, il faut que je m'habitue à la terre. "
Incertain, pour la première fois de sa vie, le sachem avait l'air de rassembler ses pensées, de chercher ses paroles. Outougamiz, se réveillant comme d'un songe, et reconnaissant le lieu où il était, dit en secouant la tête : " Adario, tu n'es pas prudent de m'avoir amené ici : tu veux que je tue René, et c'est ici même que je lui ai juré une amitié éternelle. J'ai juré depuis, il est vrai, que je le tuerais ; mais, dis−moi, auquel des deux
Suite 190 serments dois−je être fidèle ? N'est−ce pas au premier ? "
" C'est à ta patrie que tu as fait le dernier, répliqua Adario, et tu l'as prononcé sur les os de tes aïeux. "
" Sur des ossements apportés par le jongleur, répondit Outougamiz ; mais étaient−ce ceux de mes ancêtres ? J'ai voulu connaître la vérité. Je suis allé cette nuit sur la tombe de mon père ; je me suis couché sur le gazon. j'ai prêté l'oreille : mon père était dans sa tombe, car je l'entendais creuser avec ses mains pour venir vers moi. La couche de poussière entre nous deux n'était pas plus épaisse qu'une feuille de platane. Je sentais mon coeur refroidir à mesure que le coeur du mort s'approchait de ma poitrine ; il me communiquait ses glaces. J'étais calme et heureux : c'était comme le sommeil. "
" Insensé ! s'écria Adario, ton amitié t'égare. "
" Pour ce mot−là, dit Outougamiz, ne le prononce jamais, Adario ; tu n'entends rien à l'amitié. Si tu voulais appeler encore mon père en témoignage contre moi, tu te tromperais, car il a reçu mon serment d'amitié dans cette cabane, ainsi que cette femme que tu ne daignes seulement pas regarder, et qui pleure... Je vois René ; il vient réclamer, en ce lieu même, le serment que je lui ai fait. Le Manitou d'or s'agite sur ma poitrine : non, mon ami ! non, mon frère ! je ne renie point mon serment ! Approche, que je le renouvelle entre tes mains, entre celle de ma soeur : Je te jure... "
" Impie ! s'écrie Adario, lui portant une main ridée à la bouche : crains que la terre ne te dévore comme l'onde a englouti Mila. "
" Mila ! " dirent à la fois le frère et la soeur.
" Oui, Mila, répète Adario d'une voix inspirée : elle a su le secret, et elle a péri ! "
Outougamiz reste pétrifié ; Céluta inonde la terre de ses larmes. Adario, un bras levé entre son neveu et sa nièce, semble encore proférer le mot qui vient de les anéantir : elle a péri !
Outougamiz se lève, prend sa soeur par la main, la contraint de se lever, la regarde quelque temps en silence, et lui dit : " Il ne sera plus aimé. René ! le seul coeur qui t'aimât encore, le seul qui te voulût sauver, le seul qui protestât de ton innocence, a cessé de battre ; car ma soeur et moi nous doutons ; nous sommes sans force, nous ne savons nous décider ni pour la patrie ni pour l'amitié. Céluta, j'ai perdu ma femme, tu as perdu ta compagne, celle qui t'a suivie à la cité des blancs, qui t'a soignée dans mon absence, qui t'a soutenue dans l'absence de cet autre que nous allons tuer. Mila morte ! René mort ! sa petite fille va bientôt mourir ! Chactas, qui s'en va aussi ! Céluta, resterons−nous seuls ? "
Céluta ne pouvait répondre. Outougamiz se tourne vers Adario, toujours assis à terre. Il lève son casse−tête, et dit : " Qui a tué Mila ? "
" Athaensic, répond froidement Adario ; l'esprit de malheur l'a saisie : elle s'est elle−même précipitée dans le fleuve. "
" Si je savais, reprit le jeune sauvage les dents serrées, qu'un homme eût porté la main sur Mila, fût−il mon propre père... Et puis j'irais trouver Chépar et me mettre à la tête des chairs blanches. "
Adario, se levant indigné, et secouant ses lambeaux : " J'ai cru, infâme, que tu n'en voulais qu'à mes cheveux blancs ; je te les livrais avec joie afin de t'engager à garder le secret, à sauver la patrie. Je me disais : Il lui faut une libation de sang pour satisfaire au premier serment qu'il a fait ; qu'il la puise à mes veines ! Mais que l'ombre même de la pensée de trahir ton pays ait pu passer dans ton lâche coeur ! ...
Suite 191 Retire−toi, scélérat ! je te vais livrer aux sachems, qui te voulaient faire périr avec ta soeur lorsqu'ils ont appris l'indiscrétion du prêtre. J'avais juré de votre vertu, je m'étais engagé pour elle ; je venais demander à Céluta le serment du secret : vous êtes deux traîtres, et je vous abandonne. "
Adario fait un mouvement pour se retirer ; Céluta l'arrête. " Désespérez de moi, lui dit−elle, mais non pas d'Outougamiz. "
" Et pourquoi, dit celui−ci, veux−tu qu'il espère de moi ? Oui, je sauverai mon ami, si l'on ne me prévient par ma mort. "
" Allons, dit Adario, épouse fidèle, ami généreux, révélez le secret à René ! livrez ensuite votre pays aux étrangers, mais, dignes enfants, songez qu'avant cette victoire il faut avoir incendié nos cabanes, il faut avoir égorgé vos proches et vos amis, il faut avoir arraché un à un les cheveux de la tête d'Adario, il faut avoir fait de son crâne la coupe du festin de René. "
Pendant ce discours affreux, Céluta et Outougamiz ressemblaient à deux spectres. Adario s'approche de sa nièce. " Ma Céluta, lui dit−il, faut−il qu'Adario tombe à tes pieds ? parle, et tu le verras à tes genoux, celui qui n'a jamais fléchi devant personne. Mon enfant ! René doit mourir quelque jour, puisqu'il est homme ; mais ta patrie, si tu le veux, ta patrie peut être immortelle. Ta cousine ! ma pauvre fille, n'a−t−elle pas perdu son fils unique, et ne sais−tu pas par quelle main ? N'ai−je pas arraché ma postérité, pour qu'elle ne poussât pas des racines dans une terre esclave ? Regarde−moi, et ose dire qu'il ne m'en a rien coûté ! ose dire que mes entrailles déchirées ne saignent plus, que la plaie que je leur ai faite est guérie ! S'il reste des enfants libres aux Natchez, Céluta, ils te devront leur liberté ; ils te souriront dans les bras de leur mère ; les bénédictions t'accompagneront quand tu traverseras les villages de ta patrie ; les sachems se rangeront avec respect sur ton passage ; ils s'écrieront : Faites place à Céluta ! Ces moissons florissantes, c'est toi qui les auras semées ; ces cris de joie et d'amour, c'est toi qui les exciteras. Qu'est−ce que le sacrifice et une passion, que le temps doit éteindre, auprès de ces plaisirs puisés dans la plus grande des vertus ? Peux−tu balancer ? peux−tu consentir à n'être qu'une femme vulgaire dans ta passion, qu'une femme criminelle dans ta conduite, quand tu peux te donner en exemple à l'univers ? " Outougamiz avait écouté dans un sombre silence ; Céluta paraissait suspendue entre la mort et la vie. " Que veux−tu de moi ? " dit−elle d'une voix tremblante. − " Un serment pareil à celui de ton frère, répond Adario : jure entre mes mains que tu garderas le secret. que tu ne le révéleras pas au coupable qui le divulguerait, à un homme dont tu ne possèdes pas même l'amour, et qui te trahissait comme la patrie. "
Ces mots entrèrent profondément dans le coeur de Céluta ; mais la noble créature, s'élevant au−dessus de son malheur, répondit : " Pourquoi supposes−tu que je ne possède pas le coeur de mon époux ? crois−tu par là me déterminer à l'immoler à ma tendresse méconnue ? Si René ne m'aime pas, c'est que je ne suis pas digne de lui ; c'est une raison de plus de le sauver, et, par mon dévouement, de mériter son amour. "
Elle s'arrête, car ses larmes, qu'elle avait retenues, et qui coulaient intérieurement, l'étouffaient : " Adario, reprit−elle, tu es ingrat : René, à la cité des blancs, proposa sa tête pour la tienne... "
" Ne crois pas ce mensonge, dit Adario en l'interrompant ; cette scène était arrangée entre nos ennemis pour nous inspirer plus de confiance dans un traître. "
" Malheureux René ! s'écria Céluta, quel fatal génie fait méconnaître jusqu'à ta vertu ! "
" Céluta, dit Adario, le temps s'écoule. Les jeux vont être proclamés ; es−tu amie ou ennemie ? Déclare−toi ; range−toi du côté des blancs, ou jure le secret. "
Suite 192
La soeur d'Outougamiz regarde autour d'elle ; elle croit entendre des voix lamentables sortir des bocages de la mort ; la fille de René gémit dans son berceau. Apres quelques moments de silence : " Voici l'arrêt, " dit Céluta. Adario et Outougamiz écoutent.
" Mon frère a pu jurer, parce qu'il ne savait pas à quoi l'engageait son serment : moi, qui connais d'avance les conséquences de ce serment, je serais une femme dénaturée si je le prononçais. Je ne jurerai donc point, mais pour te consoler, Adario, sache que si ma vertu ne me fait garder le secret, tous les serments de la terre seraient inutiles. "
En prononçant ces mots, Céluta parut transfigurée et rayonnante : " C'est assez ! s'écrie Adario pressant sur son sein la main de cette femme, je suis satisfait, les sachems le seront. Tu viens de faire un serment plus redoutable que celui que je te demandais. "
Adario retourne au conseil des sachems, et Outougamiz prête encore au vieillard l'appui de son bras. Céluta reprend le chemin de la cabane de René : son âme était comme un abîme où les chagrins divers roulaient confondus.
La plaie la plus récente devint peu à peu la plus vive : lorsque l'épouse de René, descendue au fond de son coeur, commença à débrouiller le chaos de ses souffrances, celle que lui causait la perte de Mila se fit cruellement sentir. Céluta se représentait tout ce que valait sa soeur : quelle inépuisable gaieté avec un coeur profondément sensible ! L'oiseau chantait moins bien que Mila, et elle aimait mieux. Les peines mêmes qu'elle donnait étaient mêlées de plaisir, et elle donnait tant de plaisir sans mélange de peines ! Ces cheveux charmants sont maintenant souillés dans les limons du fleuve ! cette bouche, que l'amour semblait entrouvrir, est remplie de sable ! Cette femme qui était tout âme il y a quelques heures, cette femme que la vie animait de toute sa mobilité ; maintenant froide, fixée à jamais dans les bras de la mort ! Qu'elle a été vite oubliée, la tendre amie qui n'existait que pour ses amis ! Sa famille n'y pense déjà plus ; Outougamiz même a été entraîné ailleurs : personne ne rendra les honneurs funèbres à la jeune, à l'innocente, à la courageuse Mila.
Ces réflexions, auxquelles s'abandonnait Céluta en retournant à sa cabane, la firent changer de route ; elle chemina vers le fleuve pour y chercher le corps de son amie. Céluta avait injustement accusé son frère ; Outougamiz n'avait point oublié Mila. Après avoir reconduit Adario, il descendit au rivage du Meschacebé : il regarda d'abord passer l'eau et côtoya ensuite le fleuve, attentif à chaque objet que le courant entraînait ; il crut ouïr un murmure : " Est−ce toi qui parles, Mila ? dit−il ; es−tu maintenant une vague légère, une brise habitante des roseaux ? Te joues−tu, poisson d'or et d'azur, à travers les forêts de corail ? Mobile hirondelle, traces−tu des cercles à la surface du fleuve ? Sous ta robe de plume, d'écaille ou de cristal, ton coeur aime encore et plaint René. "
Un jeune magnolia, que le Meschacebé avait environné dans sa dernière inondation, fixa longtemps les regards d'Outougamiz : il lui semblait voir Mila debout dans l'onde.
Outougamiz s'assit sur la rive : " Pourquoi, dit−il, Mila, ne me réponds−tu pas, toi qui parlais si bien ? Quand tu pleurais René, tes yeux étaient comme deux perles au fond d'une source ; ton sein, mouillé de larmes, était comme le duvet blanc du jonc sur lequel le vent a fait jaillir quelques gouttes d'eau. Tu étais tout mon esprit : à présent, que je suis seul, je ne saurai comment enlever mon ami aux sachems : puis tu étais si sûre de son innocence ! "
Mila, avant de disparaître, avait dit au frère et à la soeur qu'ils cherchaient des moyens extraordinaires de sauver René, tandis qu'il y en avait un tout naturel, auquel ils ne songeaient pas : c'était d'aller au−devant du guerrier blanc, de le retenir loin des Natchez autant de jours qu'il serait nécessaire pour le soustraire au péril. Mila avait ajouté que si René résistait, ils l'attacheraient au pied d'un arbre ; car elle mêlait toujours les raisons de l'enfance aux inspirations de l'amour et aux conseils d'une sagesse prématurée. Outougamiz, au
Suite 193 bord du fleuve, se souvint du dernier conseil de Mila. " Tu as raison, " s'écria−t−il. Il jette au loin tout ce qui peut retarder la rapidité de sa course, et, trompant la vigilance des Allouez attachés à ses pas, il vole comme une flèche lancée par la main du chasseur.
A peine avait−il quitté le fleuve, que Céluta parut sur le rivage. Elle s'arrêtait à chaque pas, regardait parmi les roseaux, s'avançait sur la dernière pointe des promontoires, cherchait, comme on cherche un trésor, la dépouille de sa jeune amie ; elle ne trouva rien. " Le Meschacebé est aussi contre nous, " dit−elle ; et elle retourna à sa cabane, épuisée de fatigue et de douleur.
Revenu de son ivresse, le jongleur avait conservé le sentiment confus de son indiscrétion : il courut en faire l'aveu au tuteur du soleil. Ondouré, après s'être emporté contre le prêtre, se hâta de rassembler le conseil. Il déclara qu'il était très probable que Mila, instruite du secret, l'aurait révélé à Céluta ; il annonça en même temps aux sachems qu'il n'y avait plus rien à craindre de Mila, car déjà elle n'existait plus. Adario s'opposa à tout arrêt de sang contre sa nièce, et s'engagea à obtenir d'elle un serment qu'elle tiendrait aussi religieusement qu'Outougamiz. Les vieillards cédèrent au désir d'Adario ; il fut pourtant résolu que si le frère et la soeur laissaient échapper la moindre parole, on les immolerait à la sûreté de tous.
On mit aussi en délibération la mort immédiate de René, en cas qu'il revînt avant le jour du massacre ; mais Adario fit remarquer que si l'on frappait ce traître isolément on alarmerait les blancs ses complices ; qu'on s'exposerait surtout aux effets du désespoir d'Outougamiz et de Céluta, lorsque ce désespoir pourrait encore nuire à l'exécution générale du complot. On trouva donc plus prudent de laisser les choses telles qu'elles étaient, et de ne faire aucun mouvement.
Il ne manquait aux succès des plans d'Ondouré que la mort de Chactas, et les divers messagers commençaient à apporter la nouvelle de cette perte irréparable. Quant à la profanation de Céluta dans les bras d'un monstre, Ondouré se croyait déjà sûr de sa proie. Ces ressorts si compliqués, ces plans si tortueux, cette double intrigue dans le conseil aux Natchez et dans le conseil au fort Rosalie, cette trame si laborieusement ourdie et néanmoins si fragile, tout avait été imaginé et conduit par Ondouré, afin de satisfaire une passion criminelle et d'atteindre, par le triomphe de l'amour, au plus haut degré de l'ambition. Mais l'excès de l'orgueil et de la joie fut encore au moment de perdre Ondouré : il ne put s'empêcher d'aller insulter sa victime. Délivré de la présence de Mila, il osa paraître dans la solitude sacrée de Céluta ; il osa prononcer des paroles de tendresse à la plus misérable des femmes, à celle dont presque tous les malheurs étaient son ouvrage. Ondouré oubliait que la jalousie comptait ses pas, et qu'il pouvait être puni par la passion même cause première de tous ses crimes.
Or, des hérauts allaient publiant l'ouverture des grands jeux et la durée de ces jeux, qui devait être de douze jours. Tout était en mouvement parmi les Natchez et dans la colonie ; car les Français, avides de plaisirs, même dans les bois, se promettaient d'assister à une fête pour eux si funeste. Le commandant, invité, regardant désormais les Natchez comme les sujets du roi de France, accordait toute sa protection à cette pompe nationale. Il avait reçu plusieurs fois des avis salutaires, mais Febriano et les autres créatures d'Ondouré maintenaient Chépar dans son aveuglement ; la fête même contribuait à le rassurer. " Des gens qui conspirent, disait−il, ne jouent pas à la balle et aux osselets. " Il y a un bon sens vulgaire qui perd les hommes communs.
De toutes parts des groupes, joyeusement assemblés, riaient, chantaient et dansaient en attendant l'ouverture des jeux. Les Chicassaws, les Yazous, les Miamis, tous les peuples entrés dans la conspiration, arrivaient au grand village. Là était campée une famille dont les femmes, encore chargées de bagages, déposaient à terre leur fardeau ou suspendaient aux arbres le berceau de leurs enfants ; ici des Indiens allumaient le feu de leur camp et préparaient leur repas. Plus loin, des voyageurs lavaient leurs pieds dans un ruisseau, ou se délassaient étendus sur l'herbe. Au détour d'un bois paraissait une tribu qui s'avançait, couverte de poussière, dans l'ordre de marche : les oiseaux s'envolaient, les chevreuils s'enfuyaient ou
Suite 194 s'arrêtaient curieusement sur les collines à regarder ce rassemblement d'hommes. Les colons, quittant leurs habitations, venaient jouir des préparatifs des jeux : ils ignoraient quelle couronne était promise aux vainqueurs.
La gerbe de roseaux avait été déposée dans le temple d'Athaensic, sous l'autel de ce génie des vengeances. Un jongleur veillait à sa garde. Le premier roseau devait être retiré par trois sorcières dans la nuit qui suivrait l'ouverture des jeux : partout où des colonies européennes étaient établies, même chose devait s'accomplir.
Un rayon d'espoir se glissait au fond du coeur de Céluta. René n'arrivait pas : encore quatorze jours d'absence, et il échappait à sa destinée. Quelque accident l'aurait−il retenu ? Outougamiz l'aurait−il rencontré ? car Céluta ne doutait point que son frère, qu'on avait vu passer dans les bois, n'eût volé au−devant de son ami. Se laissant aller un moment à ces rêves de bonheur qui nous poursuivent jusqu'au sein de l'infortune, l'Indienne oubliait et les périls de chaque heure, et les torts que pouvait avoir René : elle s'élevait en pensée au séjour des anges, tandis qu'elle était attachée à la terre, semblable au palmier qui réjouit sa tête dans la rosée du ciel, mais dont le pied s'enfonce dans un sable aride.
Les espérances de Céluta auraient été des craintes pour Ondouré, s'il n'avait su que le frère d'Amélie revenait après avoir échoué dans ses négociations, ce qui rendait l'auteur de la guerre avec les Illinois plus suspect que jamais aux Natchez. Ondouré savait encore qu'Outougamiz n'avait point rencontré René : les Allouez envoyés sur les traces du jeune sauvage ne laissaient rien ignorer au tuteur du soleil. Le bruit du prochain retour de René se répandit bientôt au grand village, et, en dissipant la dernière illusion de Céluta, acheva d'accabler cette femme déjà trop malheureuse.
Le jour de l'ouverture des jeux était enfin arrivé. A quelque distance du grand village s'étendait une vallée tout environnée de bois qui croissaient en amphithéâtre sur les collines, et qui formaient les entours de cette belle salle bâtie des mains de la nature : là devaient se célébrer les jeux ; le jeu de la balle et ensuite celui des osselets. La fête commença au lever du soleil.
Le grand−prêtre s'avançait à la tête des joueurs : il tenait en main une crosse peinte en bleu, ornée de banderoles, de joncs et de queues d'oiseaux ; des jongleurs, couronnés de lierre, suivaient le grand−prêtre. Venait ensuite Ondouré, conduisant son pupille, le jeune soleil, âgé de huit ans : la femme−chef, le front pâle, accompagnait son fils. Derrière elle, rangés deux à deux, paraissaient les vieillards des Chicassaws, des Yazous et des autres alliés. Une bande nombreuse de musiciens avec des conques, des fifres et des tambourins escortait les sachems. Les jeunes guerriers demi−nus, et armés de raquettes, se pressaient pêle−mêle sur les pas de leurs pères. Une foule immense, composée d'enfants, de femmes, de colons, de soldats, de nègres, remplissait les bois de l'amphithéâtre. Chépar lui−même était là, entouré de ses officiers. Toutes les cabanes étaient désertes : la douleur seule était restée au foyer de René.
Les joueurs descendus dans l'arène, le grand−prêtre frappe des mains, et l'hymne des jeux est entonné en choeur. La première acclamation de cinq ou six peuples réunis fut étonnante : Céluta l'entendit sous son toit abandonné ; c'était la voix de la mort appelant le frère d'Amélie.
Choeur général.
" Est−ce l'aile de l'oiseau qui fend l'air ? est−ce la flèche qui siffle à mon oreille ? Non, c'est la balle qui fuit devant la raquette. O mon oeil ! sois attentif à la balle, ou je t'arracherai. Que dirait la raquette si elle restait veuve de la balle qu'elle aime ? "
Les jeunes guerriers.
Suite 195
" Empruntons les pieds du chevreuil pour marier la raquette à la balle. "
Un prêtre.
" Les femmes étaient nées d'abord sans la moitié de leurs grâces : un jour le génie de l'Amour jouait à la balle dans les bois du ciel ; la balle va frapper à la poitrine la plus jeune des épouses du génie ; brisé par le coup, le globe se transforme en un double sein dont la bouche d'un nouveau−né fit éclore le dernier charme. "
Un guerrier.
" La balle est un jeu noble et viril ; mais qui pourrait chanter les osselets ? C'est aux osselets que l'on gagne les richesses, c'est aux osselets qu'on obtient une tendre épouse. "
Les sachems.
" C'est aux osselets qu'on perd la raison ; c'est aux osselets qu'on vend sa liberté. "
Les jongleurs.
" Deux parts ont été faites de nos destinées : l'une bonne, l'autre mauvaise. Le Grand−Esprit mit la première dans un osselet blanc, la seconde dans un osselet noir. Chaque homme en naissant, avant qu'il ait les yeux ouverts, prend son osselet dans la main du Grand−Esprit. "
Les sachems.
" Qu'importe que l'osselet de notre destinée soit noir ou blanc ? Nous jouons dans la vie assis sur une tombe : à peine avons−nous tiré notre osselet heureux ou fatal, la Mort, qui marque la partie, nous le redemande. "
Les joueurs se séparent en deux bandes ; les Natchez d'un côté, les Chicassaws de l'autre. A un signal donné, le plus adroit des guerriers natchez, placé à son poteau, frappe d'un coup de raquette la balle qui fuit, comme le plomb sort du tube enflammé des chasseurs ; un Chicassaws la reçoit et la renvoie avec la même rapidité. Elle est repoussée vers les Chicassaws, qui la reprennent de nouveau. Un mouvement général commence ; la balle est chassée et rechassée : tantôt elle vole horizontalement, et vous verriez les joueurs se baisser tour à tour comme des épis sous le passage d'une brise ; tantôt elle est lancée au ciel à perte de vue : tous les yeux sont levés pour la découvrir dans les airs, toutes les mains tendues pour la recevoir dans sa chute. Soudain des guerriers se jettent à l'écart, se groupent, s'entremêlent, se déploient, se rassemblent encore ; la balle saute à petits bonds sur leurs raquettes jusqu'au moment où un bras vigoureux, la dégageant du conflit, la reporte au centre de l'arène. Les cris d'espérance ou de crainte, les applaudissements et les risées, le bruit de la course, le sifflement de la balle, les coups de raquette, la voix des marqueurs, les ronflements de la conque, font retentir les bois.
Au milieu de ce bruit et de ce mouvement les âmes étaient diversement occupées : les Français jouissaient en pleine confiance de ce spectacle, tandis que les conjurés comptaient leurs victimes. Il n'y avait rien de plus affreux que ces plaisirs qui couvraient le massacre de toute une colonie. Que d'hommes ont pris pour un jour de fête celui qui devait leur apporter la mort !
Les jeux furent suspendus pour le festin, servi à l'ombre d'une futaie d'érables, au bord d'un courant d'eau ; ils recommencèrent ensuite : on ne savait de quel côté se déciderait la victoire, dont le prix était réglé à mille peaux de bêtes sauvages. Tout à coup le spectacle est interrompu ; les sachems se lèvent, la foule se porte vers la colline du nord ; on entend répéter ces mots : " Voici notre père, voici Chactas ! Hélas ! il est
Suite 196 mourant ! Outougamiz vient d'annoncer son arrivée. "
En effet, Outougamiz, qui n'avait pas rejoint René, avait rencontré le sachem, que portait une troupe de jeunes Chéroquois. La réputation de Chactas était telle, que le commandant français lui−même suivit la multitude pour aller au−devant du vieillard. La foule poussait des cris d'amour sur le passage de l'homme vénérable, mais les yeux étaient remplis de larmes, car on voyait que Chactas n'avait plus que quelques heures à vivre : son visage toujours serein annonçait l'extrême fatigue et la décrépitude ; sa voix était si faible, qu'on avait de la peine à l'entendre. Cependant le sachem répondait avec sa bonté et son calme ordinaires à ceux qui lui adressaient la parole. Un jeune guerrier remarquant que les cheveux argentés du vieillard avaient encore blanchi : " C'est vrai, mon enfant, dit Chactas ; j'ai pris ma parure d'hiver, et je vais m'enfermer dans la caverne. " Un sachem du parti d'Ondouré lui parlait des jeux et de la paix de la patrie ; il répondit :
" L'eau est paisible au−dessus de la cataracte ; elle n'est troublée qu'au−dessous. "
Outougamiz, qui marchait auprès du lit de feuillage sur lequel les Chéroquois portaient Chactas, passait d'un profond abattement à une incompréhensible joie : " Ah ! disait−il tout haut, c'est ainsi que j'ai vu porter René quand je l'aimais, et que je ne le voulais pas tuer, avant que Mila m'eût quitté pour toujours. "
Ces deux noms frappèrent l'oreille de Chactas. " Mon excellent Outougamiz, lui dit−il, tu parles de René et de Mila ; et Céluta, où est−elle ? où sont mes chers enfants, pour que je les embrasse avant de mourir ? "
" Chêne protecteur ! s'écria Outougamiz, nous allons tous nous mettre à l'abri sous ton ombre, excepté Mila, qui s'est fait une couche au fond des eaux. " − " Héroïque et bon jeune homme, dit Chactas, je crains que le chêne ne soit tombé avant qu'il t'ait pu garantir de l'orage. " Chactas demanda où était Adario ; on lui dit qu'il habitait les forêts.
Ondouré, à ce triomphe de la vertu, éprouvait de mortelles inquiétudes. L'arrivée inattendue et la prolongation de la vie de Chactas semblaient déranger les projets du conspirateur. Il craignait que le sachem ne découvrît ses trames, et qu'un entretien secret d'un moment avec Céluta et Outougamiz ne détruisit l'oeuvre de deux années. Désirant séparer le plus tôt possible Outougamiz de Chactas, Ondouré eut l'imprudence de s'avancer jusqu'à la couche du vieillard, pour le supplier de se livrer au repos. Chactas, le reconnaissant à la voix, lui dit :
" O le plus faux des hommes ! tu n'as donc pas encore appris à rougir ? "
" Courage, Chactas ! s'écria Outougamiz ; tu parles tout comme Mila ! " Ondouré, balbutiant, avait perdu son effronterie accoutumée.
" Mes enfants ! dit Chactas, élevant la voix et s'adressant à la foule qu'il entendait autour de lui, mais qu'il ne voyait pas, voilà un des plus dangereux scélérats que la terre ait produits. C'est notre faiblesse qui fait sa tyrannie ; il y a longtemps que j'ai deviné les secrets de ce traître. "
Ces paroles violentes dans la bouche d'un vieillard si modéré et si sage produisirent un effet extraordinaire. Ondouré se crut perdu. Outougamiz encourageait le tumulte : " Allez chercher Céluta, s'écriait−il ; voici que tout est arrangé : René est sauvé ! Je ne le tuerai pas ! Quel dommage que Mila soit morte ! "
Quelques sachems restés fidèles à Chactas racontaient qu'Ondouré était vraisemblablement le meurtrier du vieux soleil ; qu'il avait séduit la femme−chef ; qu'il s'était emparé de l'autorité par violence ; qu'il méditait dans ce moment même d'autres forfaits. Les sauvages étrangers paraissaient troublés. Le
Suite 197 commandant français commençait à s'étonner de ce mot de complot redit de toutes parts. La destinée d'Ondouré ne semblait plus tenir qu'à un fil, lorsque les prêtres et les sachems du parti du traître répétèrent l'histoire du maléfice jeté par un magicien de la chair blanche sur Outougamiz et sur le vénérable Chactas. Les absurdités religieuses employées précédemment dans des occasions pareilles eurent leur succès accoutumé ; la foule superstitieuse les crut de préférence à la vérité. Chactas fut porté à sa cabane. Chépar retourna au fort, toujours disposé par Febriano à se confier à Ondouré et à soupçonner le frère d'Amélie. Le soleil étant couché, les sauvages remirent au lendemain la continuation des jeux.
Mais l'orage conjuré pour un moment menaçait d'éclater de nouveau. Chactas, à peine déposé dans sa cabane, avait demandé la convocation d'un conseil, désirant s'entretenir avec les sachems avant d'expirer. Il était impossible aux conjurés de se refuser au dernier voeu de l'illustre vieillard sans se rendre suspects et odieux à la nation. Ondouré s'empressa de chercher Adario et de lui parler de Chactas, dont la tête, disait−il, était affaiblie par les approches de la mort. Adario, regardant de travers le sauvage : " Il te convient bien, misérable guerrier, de t'exprimer de la sorte sur le plus grand des sachems et sur l'ami d'Adario ! Ote−toi de devant mes yeux, si tu ne veux que je punisse tes paroles insensées. "
Ces deux vieillards étaient le désespoir d'Ondouré : Chactas ne connaissait point les desseins du scélérat, et les aurait renversés s'il les eût connus ; Adario méprisait le tuteur du soleil, et l'aurait poignardé s'il avait pu croire que par le massacre des blancs il aspirait à la tyrannie. Les sachems s'empressèrent de tenir le conseil dans la cabane de Chactas ; Adario s'y rendit le premier.
Outougamiz était allé trouver sa soeur. Assise à ses foyers solitaires, et descendue dans son propre coeur, Céluta y avait remué pour ainsi dire tous ses chagrins ; elle les en avait tirés l'un après l'autre : sa fille, Mila, Outougamiz, René, s'étaient tour à tour présentés à ses craintes et à ses regrets ; elle n'avait oublié de pleurer que sur elle. Les grandes douleurs abrègent le temps comme les grandes joies, et les larmes qui coulent avec abondance emportent rapidement les heures dans leur cours. Céluta ignorait l'interruption des jeux, le retour de son frère et l'arrivée de Chactas. Outougamiz se précipite dans la cabane, et s'écrie :
" Me voici ! le voilà ! Chactas, Chactas lui−même ! Je l'ai trouvé au lieu de René ; il est arrivé ! Nous serons tous sauvés ! Ah ! si Mila n'était pas morte ! Elle s'est trop pressée ! Allons ! prends ton manteau et ta fille, allons vite voir Chactas. Il est peut−être mort à présent, mais nous n'en sommes pas moins sauvés. "
A ces paroles inintelligibles pour tout autre que pour Céluta, I'lndienne éleva son coeur vers le Grand−Esprit, et se hâta de chercher son manteau. Outougamiz lui ordonnait d'aller vite, prétendait l'aider, et ne faisait que retarder ses apprêts. Quand le frère et la soeur sortirent de la cabane, la nuit atteignait le milieu de son cours. Dans ce moment même les trois vieilles femmes attachées au culte d'Athaensic entraient dans le temple, et en présence du chef des prêtres brûlaient un des roseaux de la gerbe : on aurait dit des Parques coupant le premier fil de la vie de René.
Outougamiz et Céluta arrivèrent à la cabane de Chactas : le conseil n'était pas fini, et les Allouez placés alentour les empêchèrent d'approcher. On n'a jamais su ce qui se passa dans ce conseil assemblé au bord du lit funèbre de Chactas, et présidé par la vertu mourante. Les gardes les plus voisins de la porte saisirent seulement quelques mots lorsque les voix s'élevaient au milieu d'une discussion animée. Une fois Chactas répondit à Adario :
" Je crois aimer la patrie autant que toi, mais je l'aime moins que la vertu. "
Quelque temps après il dit : " J'ignore ce que vous prétendez ; mais quiconque est obligé de cacher ses actions ne fait rien d'agréable au Grand−Esprit. "
Suite 198
On entendit ensuite la femme−chef discourir d'un ton passionné sans pouvoir recueillir ses paroles. Chactas dit après elle :
" Vous le voyez, cette femme est en proie aux remords, elle ne dit pas tout, mais sa conscience lui pèse : pourquoi son complice, l'infâme Ondouré, n'est−il pas ici ? "
Sur une observation qu'on lui faisait sans doute, Chactas repartit :
" Je le sais : les jeunes guerriers doivent préférer les conseils d'Adario aux miens ; la jeunesse aime les brasiers qui se font sentir à une grande distance, et qui la forcent à reculer. Elle dédaigne ces feux mourants dont il se faut approcher pour recueillir une chaleur prête à s'éteindre. "
Adario répliqua quelque chose.
" Mon vieil ami, répondit Chactas, nous avons parcouru ensemble un long chemin. Je vous aime et vais vous attendre. Ne calomniez pas René : pardonnez−lui l'excès dans le bien, et ni vous ni moi ne vaudrons mieux que lui. " Ici le trouble parut régner dans le conseil : les sachems parlaient ensemble ; la voix de Chactas ramena le silence ; il disait :
" Qu'entends−je ? il y a eu une assemblée générale des Natchez au rocher du lac ! Mila s'est précipitée dans le fleuve ! René est absent, et on l'accuse sans l'entendre ! Céluta est plongée dans la douleur ! Outougamiz paraît insensé ! Akansie se repent ! Les jeux proclamés semblent cacher quelque résolution funeste. On m'a éloigné, et mon retour jette de la confusion parmi vous ! ... Grand−Esprit ! tu me rappelles à toi avant que j'aie pu pénétrer ces mystères ! que ta volonté soit faite : prends dans ta main puissante ce qui échappe à ma faible main. Adieu ! chère patrie, je dois à mon âme le dernier moment qui me reste. Ici finissent entre moi et les hommes les scènes de la vie. Sachems, vous me donnez mon congé en me cachant vos secrets : je vais apprendre ceux de l'éternité. "
Après ces paroles, on n'entendit plus rien. Les sachems sortirent bientôt en silence, les yeux baissés et chargés de pleurs : ainsi de vieux chênes laissent tomber de leurs feuilles flétries les gouttes de rosée qu'y déposa une belle nuit. L'aube blanchissait l'horizon, et la femme−chef envoya chercher le tuteur du soleil.
Outougamiz et Céluta entrèrent alors dans la cabane de Chactas. Le vieillard éprouvait dans ce moment une défaillance. Il avait prié, avant son évanouissement, qu'on le portât au pied d'un arbre, et qu'on lui tournât le visage vers l'orient, pour mourir. Quand il reprit ses sens, il reconnut à la voix Outougamiz et Céluta, mais il ne leur put parler.
Adario n'était point sorti de la cabane avec les autres sachems ; il y était resté afin de faire exécuter la dernière volonté de son ami. Chactas fut porté sous un tulipier planté au sommet d'un tertre d'où l'on découvrait le fleuve et tout le désert.
L'aurore entrouvrait le ciel ; à mesure que la terre accomplissait sa révolution d'occident en orient, il sortait de dessous l'horizon des zones de pourpre et de rose, magnifiques rubans déroulés de leur cylindre. Du fond des bois s'élevaient les vapeurs matinales ; elles se changeaient en fumée d'or, en atteignant les régions éclairées par la lumière du jour. Les oiseaux moqueurs chantaient ; les colibris voltigeaient sur la tige des anémones sauvages, tandis que les cigognes montaient au haut des airs pour découvrir le soleil. Les cabanes des Indiens, dispersées sur les collines et dans les vallées, se peignaient des rayons du levant jusqu'aux bocages de la mort, tout riait dans la solitude.
Outougamiz et Céluta se tenaient à genoux à quelque distance de l'arbre sous lequel le sachem rendait le dernier soupir. Un peu plus loin, Adario debout, les bras croisés, le vêtement déchiré, le poil hérissé, regardait
Suite 199 mourir son ami : Chactas était assis et appuyé contre le tronc du tulipier : la brise se jouait dans sa chevelure blanchie, et le reflet des roses de l'aurore colorait son front pâlissant.
Faisant un dernier effort, le sachem tira de son sein un crucifix que lui avait donné Fénelon. " Atala, dit−il d'une voix ranimée, que je meure dans ta religion ! que j'accomplisse ma promesse au père Aubry ! Je n'ai point été purifié par l'eau sainte, mais je demande au ciel le baptême de désir. Vertueux chef de la prière, qui remis dans mes mains ce signe de mon salut, viens me chercher aux portes du ciel. Je donnerai peu de peine à la mort ; une partie de son ouvrage est déjà faite ; elle n'aura point à clore mes paupières comme celles des autres hommes : je vais au contraire ouvrir à la clarté divine des yeux fermés depuis longtemps à la lumière terrestre. "
Chactas exhala la vertu avec son dernier soupir : l'arbre parfumé des forêts américaines embaume l'air quand le temps ou l'orage l'ont renversé sur son sol natal. Outougamiz et Céluta, ayant vu le sachem s'affaisser, se levèrent, s'approchèrent du tulipier et embrassèrent les pieds déjà glacés du vieillard : ils perdaient en lui leur dernière espérance. Adario s'éloigna sans prononcer un mot, comme le voyageur qui va bientôt rejoindre son compagnon parti quelques heures avant lui.
Les sauvages étaient déjà rassemblés dans la vallée des Bois pour recommencer la partie de balle, lorsque la nouvelle du trépas de Chactas se répandit parmi la foule. On disait de toutes parts : " La gloire des Natchez est éteinte ! Chactas, le grand sachem, n'est plus ! " Les jeux furent interrompus de nouveau ; la douleur était universelle. Quelques tribus indiennes, frappées de ce deuil qui venait se mêler à des fêtes, commencèrent à craindre la colère du ciel ; elles plièrent leurs tentes de peaux, et reprirent le chemin de leur pays.
Tout menaçait de ruine encore une fois les desseins d'Ondouré ; ses messagers secrets avaient perdu les traces du frère d'Amélie ; le conseil rassemblé autour de Chactas avait montré de l'hésitation ; la femme−chef, qui s'était presque dénoncée, ne voulait plus qu'une entrevue avec son complice pour céder ou pour résister aux remords. Au fort Rosalie, Chépar, malgré son aveuglement, ne se pouvait empêcher de réfléchir sur les avis que lui transmettaient chaque jour le père Souël, le gouverneur général de la Louisiane et même le capitaine d'Artaguette ; avis que paraissait confirmer la désertion d'un grand nombre de nègres réfugiés dans les bois. Le ciel semblait enfin se déclarer pour l'innocence.
Les plus vieux parents de Chactas vinrent enlever son corps : la cérémonie funèbre fut fixée au lendemain à la troisième heure du jour. Céluta, comme femme du fils adoptif de Chactas, Outougamiz, comme frère de ce fils absent, furent prévenus qu'ils seraient des fonctions d'usage ; ils reçurent l'ordre de s'y préparer.
Céluta passa sa solitaire journée à déplorer dans sa cabane la nouvelle perte qu'elle venait de faire. Ce retour continuel à un foyer désert, où elle ne trouvait personne pour la consoler, remplissait son imagination de terreur et son âme de tristesse. Où étaient René, Mila, Chactas, ces parents, ces amis, qui la soutenaient autrefois ? Adario n'habitait plus que les lieux sauvages ; Outougamiz, chargé de sa propre douleur, jouissait à peine de sa raison. Dans la foule, aucun signe de pitié et de bienveillance ; partout des visages ennemis ou des sentiments pires que la haine.
René cependant ne paraissait point, bien que son retour fût annoncé ; et dans cette absence prolongée Céluta entrevoyait une lueur d'espérance. Le malheur est religieux ; la solitude appelle la prière : Céluta pria donc. Tantôt elle demandait des conseils au Grand−Esprit des Indiens, tantôt elle s'adressait au Grand−Esprit des blancs : elle présentait à celui−ci l'innocente Amélie, que l'eau du baptême avait rendue chrétienne, et qui pouvait invoquer mieux que sa mère le Dieu de René. Une idée frappe tout à coup Céluta, elle se lève, elle s'écrie : " Manitou protecteur de René, est−ce toi qui m'inspires ? "
Suite 200
Céluta s'efforce de calmer sa première émotion, afin de mieux réfléchir à son dessein : plus elle l'examine, plus elle le trouve propice ; elle n'attend plus que la nuit pour l'exécuter.
Les ombres régnaient sur la terre, la lune n'était point dans le ciel ; on distinguait seulement les grandes masses des bois et des rochers qui se dessinaient sur le fond bleu du firmament comme des découpures noires. Céluta sort de sa cabane avec une petite lumière enfoncée dans un noeud de roseau ; elle portait en outre des cordons de lin sauvage et un rouleau d'étoffe de mûrier. Plus légère qu'une ombre, elle vole à la caverne des Reliques ; elle y descend sans crainte ; elle se pare des débris de la mort qu'elle attache autour d'elle et sur son front, comme une jeune fille ornerait sa tête et son sein pour plaire dans l'éclat d'une fête. Elle s'enveloppe ensuite du long voile de mûrier blanc, et sous ce voile elle cache sa lampe de roseau.