Les Natchez
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.
Suite 175 cesse. Ils nous détruisent encore plus par leurs vices que par leurs armes ; ils nous dévorent en s'approchant de nous : nous ne pouvons respirer l'air qu'ils respirent ; nous ne pouvons vivre sur le même sol. Les blancs, en avançant et en abattant nos bois, nous chassent devant eux comme un troupeau de chevreuils sans asile. La terre manquera bientôt à notre fuite, et le dernier des Indiens sera massacré dans la dernière de ses forêts.
" Donnez un grand soleil de pierre rouge pour le malheur des Natchez. "
Le jongleur jette une pierre en forme de soleil au centre du conseil.
Ondouré se rassied : les sauvages frappent leurs casse−têtes en signe d'applaudissements.
Le chef natchez, voyant les esprits préparés à tout entendre, crut qu'il était temps de dévoiler le secret. Il se lève de nouveau, et, reprenant la parole, il fait observer d'abord qu'un coup soudainement frappé est le seul moyen de délivrer les Indiens ; qu'attaquer les blancs à force ouverte, c'était s'exposer à une destruction certaine, puisque ceux−ci étaient sûrs de triompher par la supériorité de leurs armes ; que le crime étant prouvé, peu importait la manière de le punir ; que se laisser arrêter par une pitié pusillanime, c'était sacrifier la liberté des générations à venir aux petites considérations d'un moment. " Voici donc, dit−il, ce que les Natchez vous proposent. "
Le silence redouble dans l'assemblée ; Outougamiz sent sa peau se coller à ses os.
" Dans tous les lieux où il se trouve des blancs, il faut que les Indiens paraissent leurs amis et même leurs esclaves. Une nuit, les chairs rouges se lèveront à la fois, et extermineront leurs ennemis. Les esclaves noirs nous aideront dans notre vengeance, qui sera la leur ; deux races seront délivrées du même coup : les Indiens chez lesquels il n'y a point d'étrangers se réuniront à leurs frères opprimés pour accomplir la justice.
" Le moment de cette justice sera fixé à l'époque des grands jeux chez les nations. Ces jeux offriront le prétexte naturel des rassemblements ; mais comme il est essentiel que le coup soit frappé partout la même nuit, on formera des gerbes de roseaux contenant autant de roseaux qu'il y aura de jours à compter du jour de l'ouverture des jeux au jour de l'exécution : les jongleurs seront chargés de la garde de ces gerbes ; chaque nuit ils retireront un roseau et le brûleront, de sorte que le dernier roseau brûlé sera la dernière heure des blancs. Jetez un poignard. "
Le jongleur jette un poignard aux pieds des guerriers.
Ici se brisent les paroles d'Ondouré, de même que se rompent quelquefois ces chaînes de fer qui attachent les prisonniers dans les cachots : libre d'une attention pénible, le conseil commence à s'agiter. Un murmure d'horreur, d'étonnement, de blâme, d'approbation, circule dans les rangs de l'assemblée, grossit et bientôt éclate en mille clameurs. Les sauvages montés sur les pins abattus n'étaient éclairés, dans la profondeur de la nuit, qu'à la lueur des flammes du bûcher. On les eût pris, à travers les branches et les troncs des arbres pour un peuple répandu parmi les ruines et les colonnes d'une ville embrasée. Tous voulaient parler à la fois ; on se menaçait ; on levait les massues ; le cri de guerre, poussé de la cime du roc, se perdait sur les flots du lac, où le bûcher du conseil se reflétait comme un phare sinistre.
Les jongleurs, courant çà et là, agitant des baguettes, maniant des serpents, au lieu de rétablir la paix, ne faisaient qu'augmenter le désordre. On venait de mettre aux prises les principes les plus chers aux hommes : la liberté de tout temps, la morale de toute éternité. Ondouré avait conçu le crime et les détails du crime, le plan et les moyens d'exécution, avec la férocité d'un tigre et la ruse d'un serpent. Cependant le calme peu à peu se rétablit. Outougamiz, qui veut élever la voix, est sévèrement réprimandé par les sachems ; c'était aux Iroquois à se faire entendre. Le chef de cette nation s'étant levé, on prête une oreille attentive et inquiète à l'opinion d'un peuple si célèbre.
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L'orateur répéta d'abord, selon l'usage, le discours entier d'Ondouré, dont chaque division lui était soufflée par un des six sachems chargés des bûchettes de la mémoire. Ensuite, répondant à ce discours, il dit :
" Ce que le chef des Natchez a proposé est grand, mais est−il juste ? Chactas, mon vieil ami, n'est pas là−dedans ; j'y vois Adario : les yeux de Chactas sont tombés comme deux étoiles, sous un ciel qui annonce l'orage. J'ai dit.
Nous ne sommes point les amis des blancs ; depuis deux cents neiges nous les combattons ; mais une injustice justifie−t−elle un meurtre ? Deviendrons−nous, en nous vengeant, semblables aux chairs blanches ? l'Iroquois est un chêne qui oppose la dureté de son bois à la hache qui le veut couper ; mais il ne laisse point tomber ses branches pour écraser celui qui le frappe. On n'est pas libre parce qu'on se dit libre : la première pierre de la cabane de la liberté est la vertu. J'ai dit.
" L'Iroquois avait cru qu'il s'agissait de s'associer pour lever la hache [Déclarer la guerre. (N.d.A.)] ; veut−on chanter la guerre à l'étranger, l'Iroquois se met à votre tête. Marchons, volons. L'Iroquois rugit comme un ours, il fend les flots des chairs blanches, il brise les têtes avec sa massue, il crie : " Suivez−moi au fort des blancs. " Il s'élance dans le fossé ; de son corps il vous fait un pont comme une liane pour passer sur le fleuve de sang, pour rendre la liberté aux chairs rouges. Voilà l'Iroquois, mais l'Iroquois n'est pas une fouine ; il ne suce pas le sang de l'oiseau qui dort. J'ai dit. "
L'orateur en prononçant la dernière partie de son discours imitait à chaque parole l'objet dont il empruntait l'image. Il disait : " Marchons, " et il marchait ; " volons, " et il étendait les bras. Il rugissait comme un ours, il frappait les pins avec son casse−tête, il montait à l'escalade ; il se jetait en arc comme un pont.
Des acclamations, les unes de joie, les autres de rage, ébranlent le bois sacré. Outougamiz s'écriait : " Voilà l'Iroquois, voilà Chactas, voilà moi, voilà René, voilà Céluta, voilà Mila ! "
Ondouré paraissait consterné : de ses desseins avortés il ne lui restait que le crime. Un Chicassaws, prenant impétueusement la parole, rompit l'ordre de la délibération, et rendit l'espérance au tuteur du soleil.
" Quoi ! dit ce Chicassaws, est−ce bien un Iroquois que nous venons d'entendre ? Le peuple qui devrait nous soutenir dans une guerre sacrée nous abandonne ! Si ces orgueilleux cyprès, qui portaient jadis leur tête dans le ciel, sont devenus des lierres rampants, qu'ils se laissent fouler aux pieds du chasseur étranger ! Quant au Chicassaws, déterminé à délivrer la patrie, il adopte le plan des Natchez. "
Ces paroles furent vivement ressenties par les Iroquois, qui donnèrent aux Chicassaws le nom de daims fugitifs et de furets cruels. Les Chicassaws répliquèrent en appelant les Iroquois oiseaux parleurs et loups changés en dogues apprivoisés. Toutes ces nations, se divisant, semblaient prêtes à se charger sur la pointe du roc, à se précipiter dans le lac avec l'eau du torrent et les débris du bûcher, lorsque les jongleurs parvinrent à obtenir un moment de silence. Le grand−prêtre des Natchez, du milieu des branches d'un pin dont il tient le tronc embrasse, s'écrie :
" Par Michabou, génie des eaux, dont vous troublez ici l'empire cessez vos discordes funestes ! Aucune nation présente à cette assemblée n'est obligée de suivre l'opinion d'une autre nation : tout ce qu'elle a promis, c'est le secret, et elle ne peut le dévoiler sans périr subitement. Trois opinions divisent le conseil : la première rejette le plan des Natchez, la seconde l'adopte, la troisième veut garder la neutralité. Eh bien ! que chaque peuple suive l'opinion à laquelle il se range, cela n'empêchera pas ceux qui veulent une vengeance éclatante de l'accomplir. Quand nos frères demeurés en paix sur leurs nattes verront nos succès, peut−être se détermineront−ils à nous imiter. "
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La sagesse du jongleur fut louée et son avis adopté. Alors se fit la séparation dans l'assemblée : les Indiens du nord et de l'est, les Iroquois à leur tête, se déclarèrent opposants au projet des Natchez ; les peuples de l'ouest, les Mexicains, les Sioux, les Pannis, dirent qu'ils ne blâmaient ni ne désapprouvaient le projet, mais qu'ils voulaient vivre en paix ; les peuples du midi, et ceux qui, en remontant vers le septentrion, habitaient les rives du Meschacebé, les Chicassaws, les Yazous, les Miamis, entrèrent dans la conjuration. Mais tous ces peuples, quelles que fussent leurs diverses opinions, avaient juré sur la cendre des morts qu'ils garderaient un secret inviolable et tous déclarèrent de nouveau, avec cette foi indienne rarement démentie qu'ils seraient fidèles à leur serment.
" Le voilà donc décidé, le sort des blancs aux Natchez ! " s'écria Ondouré dans un transport de joie, en voyant le nombre considérable des nations du midi engagées dans le complot.
Jusque alors un rayon d'espérance avait soutenu le malheureux Outougamiz. mais quand un tiers de l'assemblée se fut déclaré pour le projet du tuteur du soleil, l'ami de René se sentit comme un homme dont le Créateur a détourné sa face. Il s'avance, ou plutôt il se traîne au milieu de l'assemblée : les uns, selon leur position, le voyaient comme une ombre noire sur la flamme du bûcher ; les autres l'apercevaient comme le génie de la douleur, à travers le voile mobile de la flamme.
" Eh bien ! dit−il d'une voix concentrée, mais qu'on entendait dans l'immense silence de la terre et du ciel, il faut que je tue mon ami ! C'est moi, sans doute, Ondouré, que tu chargeras de porter le coup de poignard. Nations, vous avez surpris ma foi ; hélas ! elle n'était pas difficile à surprendre ! Je suis simple ; mais ce que vous ne surprendrez pas, c'est l'amitié d'Outougamiz. Il se taira, car il a prêté le serment du secret, mais quand vous serez prêts à frapper, Outougamiz, avec le Manitou d'or que voici, sera debout devant René. Forgez le fer bien long : pour atteindre le coeur de mon ami, il faut que ce fer passe par le mien. "
Le jeune homme se tut : ses yeux étaient levés vers le firmament ; c'était l'ange de l'Amitié redemandant sa céleste patrie. Les sachems écoutaient pleins de pensées ; ils entrevoyaient un secret qu'ils croyaient important de connaître ; ils commandaient le silence au conseil : les prodiges de l'amitié d'Outougamiz, connus de toute la solitude, faisaient l'admiration des jeunes sauvages.
Le frère de Céluta ramenant ses regards sur l'assemblée : " Guerriers, pourquoi êtes−vous muets ? Enseignez−moi donc ce qu'il faut que je dise à ma soeur et à ma femme, lorsqu'elles viendront au−devant de moi. Que dirai−je à René lui−même ? Lui dirai−je : " Chevreuil, que j'avais trouvé dans le marais des Illinois, viens que je rouvre la blessure que ma main avait fermée ? "
Outougamiz, portant tout à coup ses deux mains à sa poitrine : " Je t'arracherai bien de mon sein, affreux secret ! s'écria−t−il. Os de mes pères, vous avez beau vous soulever et marcher devant moi, je parlerai. Oui, je parlerai ; je ne serai point un assassin ! René, écoute, entends−tu ? ... Voilà tout ce qui s'est passé au conseil ; ne va pas le répéter ! Mais, René, n'es−tu pas coupable ? ... Ah ! Dieu ! j'ai parlé, j'ai violé mes serments, j'ai trahi la patrie ! " Outougamiz défaillit devant le bûcher ; si les guerriers voisins ne l'eussent retenu, il tombait dans la flamme. On le couche à l'écart sur des branches.
Cet évanouissement donna le temps au jongleur et à Ondouré de répéter ce qu'ils avaient déjà dit de la frénésie d'Outougamiz, causée par un maléfice. Impatientes de partir, les nations se levèrent, et l'on oublia le frère de Céluta.
Les tribus qui avaient adopté le plan des Natchez reçurent du jongleur les gerbes funéraires : dans chaque gerbe il y avait douze roseaux. L'époque des grands jeux, qui duraient douze jours commençait le dix−huitième jour de la lune des chasses ; c'était ce jour−là même que les jongleurs, chez les différentes nations conjurées, devaient brûler le premier roseau ; les autres roseaux, successivement retirés pendant onze nuits, annonceraient le massacre avec l'épuisement de la gerbe.
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Les Indiens commencèrent à descendre le sentier étroit et dangereux qui conduisait au bas du rocher. Lorsqu'ils arrivèrent au rivage le jour éclairait l'horizon, mais il était sombre ; et le soleil, enveloppé dans les nuages d'une tempête, s'était levé sans aurore. Les Indiens se rembarquèrent dans leurs canots, se dirigeant vers tous les points de l'horizon : la flotte, bientôt dispersée, s'évanouit dans l'immensité du lac. Le jongleur et Ondouré abandonnèrent les derniers le rocher du conseil. Ils invitèrent Outougamiz, qui avait repris ses sens, à les suivre ; l'ami de René, les regardant avec horreur, leur répondit que jamais il ne se trouverait dans la société de deux pareils méchants. ils le quittèrent sans insister davantage. Qu'importait à Ondouré qu'Outougamiz se précipitât ou non du haut du rocher ? Outougamiz était lié par un serment qu'il ne romprait sans doute jamais ; mais si, dans son désespoir, il attentait à sa vie, le secret de la tombe paraissait encore plus sûr à Ondouré que celui de la vertu.
Outougamiz demeure assis sur la pointe du rocher, en face du lac, à l'endroit où le torrent, quittant la terre, s'élançait dans l'abîme ; la grandeur des sentiments que ce spectacle inspirait s'alliait avec la grandeur d'une amitié sublime et malheureuse. Les flots du lac, poussés par le vent, mordaient leurs rivages, dont ils emportaient les débris : partout des déserts autour de cette mer intérieure, elle−même solitude vaste et profonde ; partout l'absence des hommes et la présence de Dieu dans ses oeuvres.
Le coude appuyé sur son genou, la tête posée dans sa main, les pieds pendants sur l'abîme, ayant derrière lui le bois du conseil, naguère si animé, maintenant rendu à la solitude, Outougamiz fut longtemps à fixer ses résolutions : il se détermina à vivre. Si les blancs allaient découvrir le complot, qui défendrait la patrie, qui défendrait Céluta, qui défendrait Mila, dont le sein porte peut−être le fils d'Outougamiz ? On ne peut pas révéler le secret à René, puisque René est peut−être coupable, comme l'affirment les sachems : mais n'y a−t−il pas quelque moyen de sauver l'homme blanc ? Chactas reviendra, Chactas sera initié au mystère : la sagesse de ce sachem ne peut−elle prévenir tant de malheurs ? Si Outougamiz se précipite dans le lac, sa mort sera inutile à René : celui−ci n'en périra pas moins ; Outougamiz en prolongeant sa vie peut trouver une occasion inespérée de mettre à l'abri les jours de son ami. Ah ! si l'on pouvait faire savoir le secret à Mila, qui a tant d'esprit, elle aurait bientôt tout arrangé ! Qui sait aussi si l'innocence de René ne sera pas découverte ? Alors, quel bonheur ! comme les obstacles s'aplaniraient, comme on passerait du désespoir au comble de la joie !
Outougamiz, après avoir roulé toutes ces pensées dans son âme, se lève : " Vivons, dit−il, ne laissons pas à Céluta le poids de tous les maux ; ne nous reposons pas lâchement dans la tombe. Adieu, bois du sang ! adieu, rocher de malédiction : puisse Athaensic te prendre pour son autel ! "
Outougamiz se précipite par l'étroit sentier, laissant au bûcher du conseil quelques cendres qui fumaient encore ; image de ce qui reste des vains projets des hommes.
Le frère de Céluta marcha tout le jour et une partie de la nuit suivante : des Sioux, qu'il rencontra, le portèrent, dans leur canot, de fleuve en fleuve, jusqu'au pays des Illinois : ceux−ci, craignant une nouvelle invasion des Natchez, s'étaient retirés à deux cents lieues plus haut, vers l'occident. Outougamiz, reprenant sa route par terre, traversa les champs témoins des prodiges de son amitié. Le poteau où René devait être brûlé était encore debout : Outougamiz embrassa ce monument sacré. Il descendit aux marais, et visita la racine sur laquelle il avait tenu son ami dans ses bras ; il retrouva les roseaux séchés dont il couvrait pendant la nuit l'objet de sa tendresse ; il ramassa quelques plumes des oiseaux dont il avait nourri son frère. Il dit : " Belles plumes, si jamais je suis heureux, je vous attacherai avec des fils d'or, et je vous porterai autour de mon front les jours de fête. Auriez−vous jamais cru que je tuerais mon ami ? "
Cet homme excellent cherchait à puiser dans ses souvenirs de nouvelles forces, pour qu'elles devinssent égales aux périls de René ; il se retrempait, pour ainsi dire, dans ses malheurs passés pour s'endurcir contre son malheur présent ; il s'excitait à l'amitié par son propre exemple, tandis qu'il s'accusait naïvement d'être changé, et d'avoir juré la mort de René.
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Suivant ainsi son amitié à la trace, l'Indien arrive jusqu'aux Natchez : là commencèrent ces douleurs qui ne devaient plus finir. René était−il revenu ? Comment soutenir sa première entrevue ? Que dire aux deux femmes affligées ?
René n'était point encore aux Natchez. Ondouré seul et le jongleur avaient devancé de deux aurores le retour du malheureux Outougamiz. Les jours de Céluta et de Mila s'étaient écoulés dans la plus profonde retraite. Par l'habitude de souffrir et par la longueur du temps l'épouse de René était tombée dans une tristesse profonde : la tristesse est le relâchement de la douleur ; sorte d'intermission de la fièvre de l'âme, qui conduit à la guérison ou à la mort. Il n'y avait plus que les yeux de Céluta à sourire ; sa bouche ne le pouvait plus.
" Tu me sembles un peu calme, " disait Mila.
" Oui, lui répondait sa soeur, je suis faite à présent à la mauvaise nourriture : mon coeur s'alimente du chagrin qu'il repoussait avant d'y être accoutumé. "
La nuit qui précéda l'arrivée d'Outougamiz, les deux Indiennes veillèrent plus tard que de coutume : elles s'occupaient de René, inépuisable sujet de leurs entretiens. Lorsqu'elles furent couchées sur la natte, elles continuèrent de parler, et, faisant au milieu de leur adversité des projets de bonheur, elles s'endormirent avec l'espérance : l'enfant malade s'assoupit avec le hochet qu'on lui a donné dans son berceau.
A leur réveil Mila et Céluta trouvèrent debout devant elles Outougamiz pâle, défait, les yeux fixes, la bouche entrouverte. Elles s'élancent de leur couche : " Mon frère ! " − " Mon mari ! " dirent−elles à la fois. " Qu'y a−t−il ? René est−il mort ? Allez−vous mourir ? "
" C'en est fait, répond l'Indien sans changer d'attitude, plus d'épouse, plus de soeur ! "
" René est mort ! " s'écrie Céluta.
" Que dis−tu ! repartit Outougamiz avec une joie sauvage, René est mort ? Kitchimanitou soit béni ! "
" Ciel ! dit Céluta, tu désires la mort de ton ami ! De quel malheur est−il donc menacé ? "
" Nous sommes tous perdus ! " murmure Outougamiz d'une voix sombre. Se dégageant des bras de sa femme et de sa soeur, il se précipite hors de la cabane : Mila et Céluta le suivent. Elles sont arrêtées tout à coup par Ondouré. " Avez−vous vu Outougamiz ? " leur dit−il d'un air alarmé. " Oui, répondent−elles ensemble ; il est hors de ses sens, nous volons après lui. " " Que vous a−t−il dit ? " reprit le tuteur du soleil. " Il nous a dit que nous étions tous perdus, " répliqua Céluta.
" Ne le croyez pas, dit le chef rassuré, tout va bien au contraire ; mais Outougamiz est malade : je vais chercher Adario. "
Comme Ondouré s'éloignait, Outougamiz, par un autre sentier, se rapprochait de la cabane : il marchait lentement, les bras croisés. Les deux femmes, qui s'avançaient vers lui, l'entendaient parler seul ; il disait : " Manitou d'or, tu m'as privé de la raison : dis−moi donc maintenant ce qu'il faut faire. "
Mila et Céluta saisissent l'infortuné par ses vêtements.
" Que voulez−vous de moi ? s'écrie−t−il, Oui, je le jure, j'aimerai René en dépit de vous ; je me ris des vers du sépulcre qui déjà dévorent mes chairs vivantes. Je frapperai mon ami sans doute ; mais je baiserai sa blessure, je sucerai son sang, et quand il sera mort, je m'attacherai à son cadavre, jusqu'à ce que la corruption
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Les deux Indiennes éplorées embrassaient les genoux d'Outougamiz : il les reconnaît. " C'est nous, dit Mila, parle ! "
Outougamiz lui met la main sur la bouche : " Qu'as−tu dit ? on ne parle plus, à moins que ce ne soit comme une tombe : tout vient à présent des morts. Il y a un secret. "
" Un secret ! repartit vivement Mila, un secret pour tes amis ! de quoi s'agit−il donc ? de notre vie ? de celle de René ? "
Alors Outougamiz : " Arrache−moi le coeur, " dit−il à Mila en lui présentant son sein, où la jeune épouse applique ses lèvres de flamme.
" Ne déchirez pas ainsi mes entrailles, dit Céluta : parle, mon cher Outougamiz ; viens te reposer avec nous dans ta cabane. "
Une voix foudroyante interrompit cette scène. " As−tu parlé ? disait cette voix ; la terre a−t−elle tremblé sous tes pas ? "
" Non, je n'ai pas parlé, répondit Outougamiz en se tournant vers Adario, que conduisait Ondouré ; mais ne croyez plus trouver en moi le docile Outougamiz : homme de fer, allez porter votre vertu parmi les ours du Labrador ; buvez avec délices le sang de vos enfants ; quant à moi, je ne boirai que celui que vous ferez entrer de force dans ma bouche ; je vous en rejetterai une partie au visage, et je vous couvrirai d'une tache que la mort n'effacera pas "
Adario fut terrassé. " Que me reproches−tu ? dit−il à son neveu. Mes enfants ? ... Barbare, cent fois plus barbare que moi ! "
Il n'en fallait pas tant pour abattre le ressentiment d'Outougamiz. " Pardonne, dit−il au vieillard ; oui, j'ai été cruel ; Outougamiz pourtant ne l'est pas ! je suis indigne de ton amitié, mais laisse−moi la mienne ; laisse−moi mourir ; console, après moi, ces deux femmes. Je t'en avertis, je succomberai, je parlerai : je n'ai pas la force d'aller jusqu'au bout. "
" Nous consoler ! dit Céluta ; est−ce là l'homme qui console ? Jusque ici je me suis tue, j'ai écouté, j'ai deviné, il s'agit de la mort de René. Allons, Outougamiz, couronne ton ouvrage, égorge celui que tu as délivré ! Sa voix mourante te remerciera encore de ce que tu as fait pour lui ; il cherchera ta main ensanglantée pour la porter à sa bouche ; ses yeux ne te voient déjà plus, mais ils te cherchent encore ; ils se tournent vers toi avec son coeur expirant. "
" L'entends−tu, Adario ? dit Outougamiz. Résiste, si tu le peux ! "
Outougamiz saisit Céluta, et, dans les étreintes les plus tendres, il se sent tenté de l'étouffer.
" Femmes, s'écrie Adario, retirez−vous avec vos larmes. "
" Oui, oui ! dit Mila, prends ce ton menaçant ; mais sache que nous sauverons René, malgré toi, malgré la patrie : il faut que cette dernière périsse de ma propre main ; j'incendierai les cabanes. "
" Vile ikouessen [Courtisane. (N.d.A.)], s'écria le vieillard, si jamais tu oses te présenter devant moi avec ta langue maudite, tu n'échapperas pas à ma colère. "
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" Tu m'appelles ikouessen ! dit Mila ; de qui ? de mon libérateur ? Tu as raison : je ne serais pas ce que je suis, si je n'avais dormi sur ses genoux ! "
" Quitte ces femmes, dit le vieillard à son neveu ; ce n'est pas le moment de pleurer et de gémir. Viens avec les sachems qui nous attendent. " Outougamiz se laissa entraîner par Adario et par Ondouré.
Mila et Céluta, voyant leurs premiers efforts inutiles, cherchèrent d'autres moyens de découvrir le secret d'Outougamiz. Par les mots énigmatiques du jeune guerrier, elles savaient qu'il y avait un mystère, et par sa douleur elles devinaient que ce mystère enveloppait le frère d'Amélie. Dans cette pensée, avec toute l'activité de l'amitié fraternelle et de l'amour conjugal, elles suspendirent leurs plaintes ; elles convinrent de se séparer, d'aller chacune de son côté errer à l'entrée des cavernes où s'assemblait le conseil. Elles espéraient surprendre quelques paroles intuitives de leur destinée.
Dès le soir même, Céluta se rendit à la Grotte des Rochers, et Mila à la Caverne des Reliques.
En approchant de celle−ci, le souvenir des instants passés dans ces mêmes lieux se présenta vivement au coeur de Mila. Les sachems n'étaient pas dans la caverne ; Mila n'entendit rien : la Mort ne raconte point son secret. Céluta n'avait pas été plus heureuse ; les deux soeurs rentrèrent non instruites, mais non découragées, se promettant de recommencer leurs courses.
Outougamiz fut plusieurs jours sans paraître : Adario l'avait emmené dans le souterrain où s'assemblaient les chefs des conjurés et où l'on s'efforçait, par les tableaux les plus pathétiques de la patrie opprimée, par les plus grossiers mensonges sur René, par toute l'autorité du grand−prêtre, de lutter contre la force de l'amitié. Lorsque le frère de Céluta voulut sortir, les gardes du soleil eurent ordre de le suivre de loin ; des sachems et Adario lui−même marchaient à quelque distance sur ses traces.
Il se rendit à la cabane de René ; Céluta était absente ; Mila, solitaire, attendait le retour de son amie. En voyant entrer Outougamiz, elle lui sourit d'un air de tendresse et de surprise. Mila avait quelque chose de charmant ; on aurait passé ses jours à la voir sourire. " Je croyais, dit−elle à son mari, que tu m'avais abandonnée. Où es−tu donc allé ? Je ne t'avais pas revu depuis le jour où tu es revenu du désert. " Elle fit signe à Outougamiz de s'asseoir sur la natte. Outougamiz répondit qu'il était resté avec les sachems, et, plein d'une joie triste en entendant Mila lui parler avec tant de douceur, il s'assit auprès d'elle.
Mila suspendit ses bras au cou du jeune sauvage : " Tu es infortuné, lui dit−elle, et moi, je suis malheureuse. Après une si longue absence, pourquoi n'es−tu pas venu plus tôt me consoler ? Tu n'as plus ta raison ; j'ai à peine la mienne. Retirons−nous dans les forêts : je serai ton guide, tu marcheras appuyé sur moi, comme l'aveugle conduit par l'aveugle. Je porterai les fruits à ta bouche, j'essuierai tes larmes, je préparerai ta couche, tu reposeras ta tête sur mes genoux lorsque tu la sentiras pesante ; tu me diras alors le secret. René viendra nous trouver, et il pleurera avec nous. "
" Qu'il ne pleure pas ! dit Outougamiz ; s'il pleure, je parlerai. Je veux qu'il me promette de ne pas m'aimer, afin que je tienne mon serment. S'il dit qu'il m'aime, je le tuerai, parce que je trahirais mon pays. "
Mila crut qu'elle allait découvrir quelque chose, mais toutes ses grâces et toutes ses séductions furent inutiles. Ses caresses, dont une seule aurait suffi à tant d'autres hommes pour leur faire vendre la destinée du monde, échouèrent contre la gravité de la douleur et contre la foi du serment. Mila trouva dans son mari une résistance à laquelle elle ne s'était pas attendue ; elle ignorait à quel point Outougamiz était passionné pour la patrie, quel empire la religion avait sur lui, quelle force ajoutait à sa vertueuse résistance l'idée que René était coupable, et que ce blanc pourrait apprendre le secret aux autres blancs si le secret lui était révélé. Céluta, qui ressemblait davantage à son frère et qui le connaissait mieux, avait désespéré dès le premier moment de lui faire dire ce qu'il croyait devoir taire ; elle l'admirait en versant des larmes.
Suite 182
La saison déclinait vers l'automne ; saison mélancolique où l'oiseau de passage qui s'envole, la verdure qui se flétrit, la feuille qui tombe, la chaleur qui s'éteint, le jour qui s'abrège, la nuit qui s'étend, et la glace qui vient couronner cette longue nuit, rappellent la destinée de l'homme. Les grands jeux devaient être bientôt proclamés : le jour du massacre approchait. Aucune nouvelle de René ne parvenait à Céluta ; l'Indienne ne savait plus si elle devait craindre ou désirer le retour du voyageur. Un matin elle vit entrer dans sa cabane le religieux d'une mission lointaine. Ce n'était pas un prêtre d'autant de science que le père Souël, ni d'un zèle à provoquer le martyre, mais c'était un homme charitable et doux. Il ne se mêlait jamais de ce qui ne le regardait pas, et ne cherchait à convertir les âmes au Seigneur que par l'exemple d'une bonne vie. Il portait la robe et la barbe d'un capucin, sans orgueil et sans humilité ; il trouvait tout simple que son ordre eût conservé les usages et les habits d'autrefois, comme il lui semblait tout naturel que ces usages et ces habits eussent changé.
Céluta s'avança au−devant du missionnaire : " Chef de la prière, lui dit−elle, tu m'honores de venir à ma hutte ; mais le maître n'est pas ici, et je crains qu'une femme ne te reçoive pas aussi bien que tu le mérites. " Le Père lui répondit en s'inclinant : " Je ne vous aurais pas importunée de ma visite, si le capitaine d'Artaguette ne m'eût ordonné de vous apporter une lettre de votre mari. "
Céluta rougit d'espérance et de crainte ; elle prit la lettre que le missionnaire lui présentait, et la pressa sur son coeur.
Mila, qui était avec sa soeur dans la cabane, et qui tenait la petite Amélie sur ses genoux, ne voulait pas qu'on se donnât le temps de servir la cassine au religieux, impatiente qu'elle était d'entendre l'explication du collier. Céluta, plus hospitalière, prépara le léger repas.
Tandis qu'elle s'occupait de ce soin, le religieux, voyant la fille de René dans les bras de Mila, la bénit, et demanda si cette petite était chrétienne. L'enfant ne paraissait point effrayée, et souriait au vieux solitaire. Celui−ci, interrogé par les deux soeurs, fit, les larmes aux yeux, l'éloge du capitaine d'Artaguette et du brave grenadier Jacques. Céluta apprit avec peine que son frère blanc, fixé à un poste éloigné, était souffrant depuis plusieurs mois.
Mila dit au missionnaire : " Chef de la barbe, n'as−tu jamais été repoussé des huttes ? " − " Mon bâton, répondit le Père, est toujours derrière la porte. " Céluta servit la cassine. Quand cela fut fait, elle tira la lettre qu'elle avait mise dans son sein, et pria le Père de la traduire.
Inexplicable contradiction du coeur humain ! Cette femme qui la veille s'alarmait du silence de son mari désirait presque maintenant la continuation de ce silence. Que contenait la lettre ? annonçait−elle le retour prochain de René ? jetait−elle quelque lumière sur le secret d'Outougamiz ? dissiperait−elle ou confirmerait−elle les soupçons qui s'étaient élevés contre René ? Assises devant le missionnaire, les deux soeurs fixant les yeux sur ses lèvres écoutaient des sons qui n'étaient pas encore produits. Le Père ouvre la lettre, prend sa barbe dans sa main gauche, élève de sa main droite le papier à la hauteur de ses yeux, et parcourt en silence la première page. A mesure qu'il avançait dans la lecture, on voyoit l'étonnement se peindre sur son visage. Céluta était comme le prisonnier de guerre assis sur le trépied avant d'être livré aux flammes ; Mila, perdant toute patience, s'écria : " Explique−nous donc le collier : est−ce que tu ne le comprends pas ? " Le Père traduisit en natchez ce qui suit :
Lettre de René à Céluta.
Au désert, la trente−deuxième neige de ma naissance.
" Je comptais vous attendre aux Natchez ; j'ai été obligé de partir subitement sur un ordre des sachems. J'ignore quelle sera l'issue de mon voyage : il se peut faire que je ne vous revoie plus. J'ai dû vous paraître si
Suite 183 bizarre, que je serais fâché de quitter la vie sans m'être justifié auprès de vous.
" J'ai reçu de l'Europe, à mon retour de la Nouvelle−Orléans, une lettre qui m'a appris l'accomplissement de mes destinées : j'ai raconté mon histoire à Chactas et au père Souël : la sagesse et la religion doivent seules la connaître.
" Un grand malheur m'a frappé dans ma première jeunesse ; ce malheur m'a fait tel que vous m'avez vu. J'ai été aimé, trop aimé : l'ange qui m'environna de sa tendresse mystérieuse ferma pour jamais, sans les tarir, les sources de mon existence. Tout amour me fit horreur : un modèle de femme était devant moi, dont rien ne pouvait approcher ; intérieurement consumé de passions, par un contraste inexplicable je suis demeuré glacé sous la main du malheur.
" Céluta, il y a des existences si rudes qu'elles semblent accuser la Providence et qu'elles corrigeraient de la manie d'être. Depuis le commencement de ma vie, je n'ai cessé de nourrir des chagrins : j'en portais le germe en moi, comme l'arbre porte le germe de son fruit. Un poison inconnu se mêlait à tous mes sentiments ; je me reprochais jusqu'à ces joies nées de la jeunesse et fugitives comme elle.
" Que fais−je à présent dans le monde, et qu'y faisais−je auparavant ? J'étais toujours seul, alors même que la victime palpitait encore au pied de l'autel. Elle n'est plus, cette victime ; mais le tombeau ne m'a rien ôté : il n'est pas plus inexorable pour moi que ne l'était le sanctuaire. Néanmoins je sens que quelque chose de nécessaire à mes jours a disparu. Quand je devrais me réjouir d'une perte qui délivre deux âmes, je pleure ; je demande, comme si on me l'avait ravi, ce que je ne devais jamais retrouver ; je désire mourir ; et dans une autre vie une séparation qui me tue n'en continuera pas moins l'éternité durante.
" L'éternité ! peut−être, dans ma puissance d'aimer, ai−je compris ce mot incompréhensible. Le ciel a su et sait encore, au moment même où ma main agitée trace cette lettre, ce que je pouvais être : les hommes ne m'ont pas connu.
" J'écris assis sous l'arbre du désert, au bord d'un fleuve sans nom, dans la vallée où s'élèvent les mêmes forêts qui la couvrirent lorsque les temps commencèrent. Je suppose, Céluta, que le coeur de René s'ouvre maintenant devant toi : vois−tu le monde extraordinaire qu'il renferme ? Il sort de ce coeur des flammes qui manquent d'aliment, qui dévoreraient la création sans être rassasiées, qui te dévoreraient toi−même. Prends garde, femme de vertu ! recule devant cet abîme : laisse−le dans mon sein ! Père tout−puissant, tu m'as appelé dans la solitude ; tu m'as dit : " René ! René ! qu'as−tu fait de ta soeur ? " Suis−je donc Caïn ? "
Continuée au lever de l'aurore.
" Quelle nuit j'ai passée ! Créateur, je te rends grâces ; j'ai encore des forces, puisque mes yeux revoient la lumière que tu as faite ! Sans flambeau pour éclairer ma course, j'errais dans les ténèbres : mes pas, comme intelligents d'eux−mêmes, se frayaient des sentiers à travers les lianes et les buissons. Je cherchais ce qui me fuit ; je pressais le tronc des chênes ; mes bras avaient besoin de serrer quelque chose. J'ai cru, dans mon délire, sentir une écorce aride palpiter contre mon coeur : un degré de chaleur de plus, et j'animais des êtres insensibles.
Le sein nu et déchiré, les cheveux trempés de la vapeur de la nuit, je croyais voir une femme qui se jetait dans mes bras ; elle me disait : Viens échanger des feux avec moi et perdre la vie ! mêlons des voluptés à la mort ! que la voûte du ciel nous cache en tombant sur nous.
" Céluta, vous me prendrez pour un insensé : je n'ai eu qu'un tort envers vous, c'est de vous avoir liée à mon sort. Vous savez si René a résisté, et à quel prodige d'amitié il a cru devoir le sacrifice d'une indépendance qui du moins n'était funeste qu'à lui. Une misère bien grande m'a ôté la joie de votre amour et
Suite 184 le bonheur d'être père : j'ai vu avec une sorte d'épouvante que ma vie s'allait prolonger au delà de moi. Le sang qui fit battre mon coeur douloureux animera celui de ma fille : je t'aurai transmis, pauvre Amélie, ma tristesse et mes malheurs ! Déjà appelé par la terre, je ne protégerai point les jours de ton enfance ; plus tard je ne verrai point se développer en toi la douce image de ta mère, mêlée aux charmes de ma soeur et aux grâces de la jeunesse. Ne me regrette pas : dans l'âge des passions j'aurais été un mauvais guide.
" Céluta, je vous recommande particulièrement Amélie : son nom est un nom fatal. Qu'elle ne soit instruite dans aucun art de l'Europe ; que sa mère lui cache l'excès de sa tendresse : il n'est pas bon de s'accoutumer à être trop aimé Qu'on ne parle jamais de moi à ma fille ; elle ne me doit rien : je ne souhaitais pas lui donner la vie.
" Que René reste pour elle un homme inconnu, dont l'étrange destin raconté la fasse rêver sans qu'elle en pénètre la cause : je ne veux être à ses yeux que ce que je suis, un pénible songe.
" Céluta, il y a dans ma cabane des papiers écrits de ma main, c'est l'histoire de mon coeur ; elle n'est bonne à personne, et personne ne la comprendrait : anéantissez ces chimères.
" Retournez sous le toit fraternel ; brûlez celui que j'ai élevé de mes mains ; semez des plantes parmi ses cendres ; rendez à la forêt l'héritage que j'avais envahi. Effacez le sentier qui monte de la rivière à la porte de ma demeure ; je ne veux pas qu'il reste sur la terre la moindre trace de mon passage. Cependant j'ai écrit un nom sur des arbres, dans la profondeur des bois ; il serait impossible de le retrouver : qu'il croisse donc avec le chêne inconnu qui le porte : le chasseur indien s'enfuira à la vue de ces caractères gravés par un mauvais génie.
" Donnez mes armes à Outougamiz ; que cet homme sublime fasse en mémoire de moi, un dernier effort : qu'il vive. Chactas me suivra s'il ne m'a devancé.
" Si enfin, Céluta, je dois mourir, vous pourrez chercher après moi l'union d'une âme plus égale que la mienne. Toutefois ne croyez pas désormais recevoir impunément les caresses d'un autre homme ; ne croyez pas que de faibles embrassements puissent effacer de votre âme ceux de René. Je vous ai tenue sur ma poitrine au milieu du désert, dans les vents de l'orage, lorsque après vous avoir portée de l'autre côté d'un torrent, j'aurais voulu vous poignarder pour fixer le bonheur dans votre sein et pour me punir de vous avoir donné ce bonheur. C'est toi, Etre suprême, source d'amour et de beauté, c'est toi seul qui me créas tel que je suis, et toi seul me peux comprendre ! Oh ! que ne me suis−je précipité dans les cataractes au milieu des ondes écumantes ! je serais rentré dans le sein de la nature avec toute mon énergie.
" Oui, Céluta, si vous me perdez, vous resterez veuve : qui pourrait vous environner de cette flamme que je porte avec moi, même en n'aimant pas ? Ces solitudes que je rendais brûlantes vous paraîtraient glacées auprès d'un autre époux. Que chercheriez−vous dans les bois et sous les ombrages ? Il n'est plus pour vous d'illusions, d'enivrement, de délire : je t'ai tout ravi en te donnant tout, ou plutôt en ne te donnant rien, car une plaie incurable était au fond de mon âme. Ne crois pas, Céluta, qu'une femme à laquelle on a fait des aveux aussi cruels, pour laquelle on a formé des souhaits aussi odieux que les miens, ne crois pas que cette femme oublie jamais l'homme qui l'aima de cet amour ou de cette haine extraordinaire.
" Je m'ennuie de la vie ; l'ennui m'a toujours dévoré : ce qui intéresse les autres hommes ne me touche point. Pasteur ou roi, qu'aurais−je fait de ma houlette ou de ma couronne ? Je serais également fatigué de la gloire et du génie, du travail et du loisir, de la prospérité et de l'infortune. En Europe, en Amérique, la société et la nature m'ont lassé. Je suis vertueux sans plaisir ; si j'étais criminel, je le serais sans remords. Je voudrais n'être pas né, ou être à jamais oublié.
Suite 185
" Que ce soit ici un dernier adieu, ou que je doive vous revoir encore, Céluta, quelque chose me dit que ma destinée s'accomplit ; si ce n'est pas aujourd'hui même, elle n'en sera que plus funeste : René ne peut reculer que vers le malheur. Regardez donc cette lettre comme un testament. "
La lecture était achevée que Céluta ne relevait point sa tête, qui s'était penchée sur son sein : toute la sagacité de Mila n'avait pas suffi pour expliquer le collier ; toute la religion du missionnaire n'avait pu pénétrer le sens de la lettre, mais le coeur d'une épouse l'avait mieux compris : rien n'est intelligent comme l'amour malheureux. Céluta apprenait qu'elle n'était point aimée ; qu'un lien paternel ne lui avait pas même attaché René ; qu'il y avait dans l'âme de cet homme du trouble, presque du remords, et qu'il se repentait d'un malheur comme on se repentirait d'un crime.
Céluta releva lentement son front abattu : " Allons, dit−elle, mon mari est encore plus infortuné que je ne le supposais ; un méchant esprit l'a persécuté : je dois être son bon génie. "
Le religieux rendit la lettre à l'Indienne en lui disant : " Souffrir est notre partage : la nouvelle alliance que Jésus−Christ a faite avec les hommes est une alliance de douleur : c'est de son sang qu'il l'a scellée ; je vais prier pour vous. "
Le missionnaire tomba à genoux, et, les mains jointes, il répéta, dans la langue des Natchez, l'Oraison dominicale : le calme de cette prière fut une espèce de baume répandu sur une plaie vive. Quand le Père prononça ces mots : Délivrez−nous du mal, les deux femmes sanglotèrent d'attendrissement. Alors le religieux, se relevant avec peine, ramena son froc sur sa tête grise, traversa la cabane d'un pas grave, reprit son bâton à la porte, et alla, aussi rapidement que le lui permettait sa vieillesse, consoler d'autres adversités.
Mila, qui portait toujours Amélie, la rendit à Céluta : celle−ci la reçut en la couvrant de baisers et en fondant en larmes. Mila, qui devinait sa soeur, lui dit : " Tu l'aimeras pour toi, toi qui es sa mère ; moi, je l'aimerai pour son père. "
Mais Mila se sentait aussi un peu découragée. Qui avait donc pu trop aimer René ? Quand on arracherait le guerrier blanc à la mort, que gagnerait−on à cela, puisqu'il ne voulait pas vivre ? Mila ne s'arrêtant pas longtemps à ces réflexions, et revenant à son caractère :
" C'est assez pleurer pour un collier obscur, mal interprété, que nous ne comprenons ni toi, ni moi, ni le Père de la barbe. Le danger est à la porte de notre cabane : pourquoi mêler à des peines véritables des peines chimériques ? Entre la réalité du mal et les songes de nos coeurs, nous ne saurions où nous tourner. Occupons−nous du présent, nous penserons une autre fois à l'avenir. Découvrons le secret, sauvons René, et quand nous l'aurons sauvé, il faudra bien qu'il s'explique. "
" Tu as raison, dit Céluta, sauvons mon mari. " Mila prit Amélie dans ses bras, puis la rendant encore à sa mère : " Tiens, dit−elle, je désirais avoir un petit guerrier, je n'en veux plus, garde ta fille : elle te préfère à moi quand elle pleure, elle me préfère à toi quand elle rit. Ne dirait−on pas que le collier lui fait aussi verser des larmes ? " Mila sortit pour aller à la découverte du secret.
René avait écrit une autre lettre aux sachems pour leur annoncer que les Illinois ne paraissaient pas encore disposés à recevoir le calumet de paix. Plus heureux dans sa mission, Chactas avait tout obtenu des Anglais de la Géorgie : il se disposait à revenir. Le tuteur du soleil espérait que le vieillard serait mort avant de revoir sa cabane : on racontait qu'il touchait à sa fin.
La femme−chef, attendant la tête de sa rivale, laissait en apparence Ondouré plus tranquille ; mais elle le surveillait avec toute l'activité de la jalousie. Le sauvage, craignant toujours de se trahir, n'échappait au péril qu'à l'aide de précautions dont il lui tardait de se délivrer.
Suite 186
D'un autre côté, il était difficile que le secret d'une conjuration connue de tant de monde ne transpirât pas au dehors. De temps en temps il s'élevait des bruits dont tout commandant moins prévenu que celui du fort Rosalie eut recherché la source. Le gouverneur général avait écrit à Chépar de ne pas se laisser trop rassurer par la concession des terres. Une lettre d'Adélaïde, adressée à René, s'étant trouvée dans les dépêches, Ondouré, que Febriano instruisait de tout, s'empressa d'annoncer une nouvelle trahison du fils adoptif de Chactas ; mais en même temps, pour achever de tromper le commandant et pour avoir l'air de ne s'occuper que de plaisirs, il ordonna une chasse au buffle de l'autre côté du Meschacebé.
Mila n'eut pas plus tôt appris cette nouvelle qu'elle dit à Céluta : " Il nous faut aller à cette chasse, où se trouveront toutes les matrones ; je veux que le jongleur m'apprenne aujourd'hui même le secret. " Céluta consentit tristement à suivre Mila ; elle doutait du succès de sa jeune amie, qui refusait de dire le moyen dont elle se comptait servir pour faire parler le jongleur.
Le jour de la chasse arrivé, les deux soeurs partirent ensemble : elles marchaient seules hors de la foule, car tout le monde les fuyait comme on fuit les malheureux. On s'embarque dans les canaux ; on traverse le fleuve ; on descend sur l'autre rive ; on entre dans les savanes parsemées d'étangs d'une eau saumâtre, où les buffles viennent lécher le sel.
Divisés en trois bandes, les chasseurs commencent l'attaque : on voyait bondir les buffles au−dessus des grandes forêts de cannes de plus de quinze pieds de hauteur. Mila avait quitté Céluta. Elle s'était attachée aux pas du jongleur, qui prononçait des paroles afin d'amener les victimes sous la lance des guerriers. Un buffle blessé fond tout à coup sur le magicien, qui prend la fuite : le buffle est arrêté par les chasseurs, mais le prêtre continue à s'enfoncer dans les cannes, et, entendant courir derrière lui, il fait encore plus vite : ce n'était pourtant que Mila qui volait sur ses traces comme les colibris volent sur la cime des roseaux. Elle appelle le jongleur ; celui−ci tourne enfin la tête, et, reconnaissant une femme, il se précipite à terre tout haletant.
" Je t'assure, dit Mila en arrivant à lui, que j'ai eu autant de peur que toi. Je te suivais, parce que tu m'aurais sauvée. D'une seule parole tu aurais fait tomber le buffle mort à tes pieds. "
" C'est vrai, dit le jongleur reprenant un air solennel, mais que j'ai soif ! "
Mila portait à son bras une corbeille, dans cette corbeille un flacon et une coupe.
" Le Grand−Esprit m'a bien inspirée, s'écria Mila : j'ai par hasard ici de l'essence de feu [Eau−de−vie. (N.d.A.)]. Ah ! bon génie ! si un homme comme toi allait mourir, que deviendraient les Natchez ? "
" Mila, dit le prêtre essuyant son front et se rapprochant de la malicieuse enchanteresse, tu m'as toujours semblé avoir de l'esprit comme une hermine. "
" Et toi, dit Mila versant l'essence de feu dans la coupe, tu m'as toujours paru beau comme le génie qui préside aux chasses, comme le Grand−Lièvre honoré dans les forêts. " Le prêtre vida la coupe.
Les sauvages, passionnés pour les liqueurs de l'Europe, recherchent les fumées de l'ivresse comme les peuples de l'Orient les vapeurs de l'opium. " Je ne t'avais jamais vu de si près, dit Mila remplissant de nouveau la coupe et la présentant à la main avide du jongleur ; que tu es beau ! que tu es beau ! on dit que tu parles tant de langues ! Est−ce que tu entends tout ce que tu dis ? "
Triplement enivré de vin, d'amour et de louanges, le prêtre commençait à faire parler ses yeux. Mila remplit encore la coupe, la porte de sa main droite aux lèvres du jongleur, et, appuyant doucement sa main gauche sur son épaule, semble regarder avec admiration sa victime déjà séduite.
Suite 187
Le lieu était solitaire, les roseaux élevés. " Mila ! " dit le jongleur.
" Que veux−tu ? " dit l'Indienne affectant un air troublé et un peu honteux.
" Approche−toi, " repartit le prêtre. Mila parut se vouloir défendre.
" N'aie pas peur, dit le prêtre, je puis répandre la nuit autour de nous. "
" C'est pour cela que j'ai tant de peur ! répondit Mila ; tu es un si grand magicien ! " Le prêtre, prenant Mila dans ses bras, l'attira sur ses genoux. " Bois donc à ton tour, charmante colombe, " dit−il.
" Moi ! " s'écria Mila. Elle feignit de porter la liqueur à sa bouche, tandis que le prêtre, tournant la coupe, cherchait à boire sur le bord que les lèvres de Mila avaient touché.
Le jongleur commençait à sentir les effets du poison, les objets flottaient devant ses yeux.
" Ne vois−je pas, dit−il à Mila, une grande cabane ? " C'étaient des roseaux agités par le vent.
" Oui, dit Mila, c'est la cabane où les sachems sont rassemblés pour délibérer sur la mort de René. "
" C'est étonnant, repartit le prêtre balbutiant, car ce n'est pas encore si tôt. "