Les Natchez
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.
L'Américaine et l'Africain entrèrent dans une case dont Imley poussa doucement la porte. Il se dépouilla de sa pagne, qu'il cacha sous des chaumes : " Car, disait−il, nos maîtres prétendent que l'habit de mon pays est une Fétiche qui leur portera malheur. " Il reprit l'habit de l'esclave, et réveilla une femme. Cette femme descend de son hamac de coton bleu, souffle des charbons assoupis, en jetant dans le foyer des cannes de sucre desséchées ; une grande flamme éclaire subitement l'intérieur de la case. Céluta reconnaît la négresse Glazirne ! Glazirne demeure immobile d'étonnement. Les deux femmes se prennent à pleurer.
" Bonne mère des pays lointains, dit Céluta, votre petite fille indienne est prête à mourir ; mon sein s'est fermé : j'espère que le vôtre est resté ouvert à votre fils. "
Glazirne répondit : " Je croyais ne plus vous revoir. Mon maître, aux Natchez, m'a vendue avec Imley, parce que j'avais eu trop de pitié de vous chez le bon blanc d'Artaguette. Mon maître n'aimait point la pitié : voilà ma joie dans son berceau. "
Glazirne découvrit un berceau caché sous une natte, prit son nourrisson, le mit à l'une de ses mamelles, suspendit à l'autre l'enfant de Céluta et s'assit à terre.
Quand l'épouse de René vit cette pauvre esclave presser sur son sein les deux petites créatures si étrangères par leur pays, si différentes par leur race, si ressemblantes par leur misère ; quand elle la vit les nourrir en leur prodiguant ces petits chants, ce langage maternel, le même en tous climats, elle adressa au ciel la prière de la reconnaissance. Elle regardait les deux enfants ; comparant la faiblesse de sa fille à la force du fils de Glazirne, elle dit avec un mélange de joie, de douleur et d'une tendre jalousie : " Femme noire, que ton fils est grand et fort ! Il est pourtant de l'âge de ma fille ! "
" Femme rouge, dit Glazirne en se levant, j'ai commencé par ta fille ; prends maintenant pour toi ces ignames, et bois ce suc d'une plante de mon pays, qui te rendra la fécondité. Mais hâte−toi de t'éloigner, le jour va naître ; mon nouveau maître hait les femmes indiennes, ne reviens plus aux cases. Cache−toi dans la forêt ; Imley te conduira à un lieu secret connu de nous autres esclaves. Au milieu du jour je t'irai porter la pâture, et au milieu de la nuit pleurer avec toi. Mon coeur n'est point fait de l'acier des blancs ; je ne suis point née sans père ni sans mère, quoique ma mère m'ait vendue pour un collier. "
Glazirne remplit une coupe de bois de citronnier d'une liqueur particulière, et la présenta à la voyageuse, comme la Madianite offrait un vase d'eau à l'étranger, au bord du puits du Chameau. Céluta vida la coupe, et sortit avec Imley, qui la conduisit au lieu désigné.
A l'heure où les cigales, vaincues par l'ardeur du soleil, cessent leurs chants, Céluta entendit un cri : c'était celui que les nègres poussent dans le désert pour écarter les serpents et les tigres. Elle découvrit
Suite 163 Glazirne, qui regardait s'il n'y avait point de blancs alentour.
La négresse, se glissant dans le bois, déposa quelque chose au pied d'un arbre, et se retira. Céluta, s'avançant à son tour, enleva la cale basse déposée. Il y avait du lait pour la fille, des fruits et des gâteaux pour la mère : ce commerce clandestin de l'infortune et de la misère se faisait à la porte du riche et de l'heureux.
Les ombres revinrent sur la terre. Céluta ouït vers le milieu de la nuit un bruissement léger ; elle étendit la main dans les ténèbres, et rencontra bientôt celle de Glazirne : le bonheur repousse le bonheur, mais les larmes appellent les larmes ; elles viennent se mêler dans les coeurs des infortunés, comme ces eaux sympathiques qui se cherchent à travers les feuilles d'un livre mystérieux et qui y font paraître, en se confondant, des caractères disposés d'avance par l'amour.
La négresse apportait avec elle son fils : elle mit l'hostie pacifique entre les bras de l'Indienne, qui sentit ce compliment à la façon de la nature. Les deux femmes s'assirent ensuite sous un térébinthe dans une clairière ; elles parlèrent de leur frère d'Artaguette, que l'une avait sauvé, que l'autre avait ramené blessé au camp des Français. Glazirne prononça des paroles magiques de son pays sur la fille de Céluta, sur ce vaisseau à peine ébauché que la flamme avait à demi dévoré dans le chantier de la vie. Puis la négresse ouvrit le haut de sa tunique d'esclave, dans laquelle elle tenait cachée une colombe : elle rendit la liberté à l'oiseau blanc, qui, plein de frayeur, allongeait le cou hors du sein de l'Africaine. Cet emblème d'une âme pure qui s'envole vers les cieux, échappée des prisons de la vie, rappelait en même temps l'idée de la liberté que Glazirne avait perdue.
" Est−ce que tu crois que ma fille va mourir, dit Céluta, puisque la colombe s'est envolée ? "
" Non, dit Glazirne ; la colombe a porté au redoutable Niang les paroles que j'ai murmurées tout bas, pour guérir ta fille. "
" Fais à la mode de ton pays, repartit l'Indienne : je m'y accoutumerai mieux qu'à la mode du pays des blancs. "
Glazirne déroula une feuille de roseau dans laquelle elle avait enveloppé un coquillage de l'océan africain ; elle adressa à cette Fétiche des reproches et des prières. Céluta porte à ses lèvres ce Manitou du malheur. Religion des infortunés, vous êtes partout la même ! les chagrins ont une source commune : cette source est le coeur de l'homme.
Ces femmes sauvages, si remplies des merveilles de Dieu, voulurent endormir leurs enfants : elles les placèrent sur des peaux moelleuses, l'un auprès de l'autre, dans les festons d'une liane fleurie qui descendait des branches d'un vieux liquidambar : le fils de Glazirne tout nu et obscur comme l'ébène, la fille de Céluta parée d'un collier et éclatante comme l'ivoire ; ensuite elles agitèrent doucement le berceau suspendu. Céluta chantait, et la nature lui inspirait à la fois l'air et les paroles de son hymne au Sommeil.
" Enfants, plus heureux que vos mères, que votre sommeil soit également paisible et sans songes ! N'êtes−vous point sur cette branche de fleurs les deux génies de la nuit et de la lumière ? vous êtes blanc et noir comme ces jumeaux célestes.
L'un porte la chevelure dorée du matin ; l'autre couvre son front du léger crêpe du soir. Charmantes nonpareilles, reposez ensemble dans ce nid : soyez plus heureux que vos mères. "
Les accents de la voix de Céluta étaient pleins de mélodie ! ils sortaient de son âme, et son âme était comme une lyre sous la main des anges. Sollicité au repos par le ralentissement graduel du mouvement de la
Suite 164 branche, le couple innocent s'endormit : les mères confièrent à la brise le soin de balancer encore leurs gracieux nourrissons.
Mais le maukavis commençait à chanter le réveil de l'aurore : les deux amies songèrent à se séparer. Avant de quitter ce lieu, elles amassèrent quelques pierres pour en faire une marque au siècle futur, et les appelèrent, chacune dans sa langue, l'autel des Femmes Affligées.
L'Africaine promit de revenir. Cependant l'Indienne en vain espéra de revoir sa compagne, sa compagne ne reparut plus. Une fois seulement Céluta crut avoir entendu dans le lointain la voix de Glazirne : il arrive que les vents de l'automne jettent le soir sur nos bords un oiseau de l'autre hémisphère ; nous comptons retrouver au matin l'hôte de la tempête, mais il est déjà remonté sur le tourbillon, et son cri, du milieu des nuages, nous apporte son dernier adieu.
Après deux jours d'attente, Céluta se résolut à poursuivre sa route ; il lui tardait de revoir ses amis. Elle part ; elle franchit des ruisseaux sur des branches entrelacées, légers ponts que les sauvages jettent en passant ; elle traverse des marais en sautant d'une racine à une autre racine ; elle se cache quelquefois auprès d'une habitation où des blancs prennent leur repas dans le champ par eux labouré ; lorsqu'ils se sont retirés, elle accourt avec une nuée de petits oiseaux qui guettaient comme elle les miettes tombées de la table de l'homme. Après une marche longue et pénible elle entre dans ses forêts natales et arrive enfin aux Natchez.
Le premier Indien qu'elle aperçoit, c'est Ondouré. Le bourreau a reconnu la victime ; il s'avance vers elle, et, d'une voix adoucie, il la félicite de son retour. " Où est René ? dit Céluta ; chef cruel, te devais−je rencontrer le premier ! "
" Ton mari, répondit Ondouré avec une modération de langage que ses regards démentaient, ton mari est allé par ordre des sachems chanter le calumet de paix aux Illinois. "
Quand on s'est attendu à quelque malheur, tout ce qui n'est pas ce malheur semble un bien. " Il vit ! " s'écrie Céluta, et elle se sent soulagée.
Les sauvages environnent bientôt la nièce d'Adario ; Mila et Outougamiz fendent la foule et se précipitent dans le sein de leur soeur.
" Je suis la femme de ton frère, s'écrie Mila sanglotant de joie, mais je suis toujours ta petite fille. "
" Tu es la femme de mon frère, dit Céluta avec un mouvement de plaisir dont elle ne se rendit pas compte ; aime−le et partage ses peines ! "
" Oh ! dit Mila, j'ai déjà plus pleuré pour lui dans quelques jours que je n'ai pleuré pour moi dans toute ma vie. "
La voyageuse, conduite à sa cabane, la trouva dévastée, telle que René l'avait trouvée lui−même à son retour. Céluta jeta un regard triste sur la vallée, sur la rivière, sur le sentier de la colline à demi caché dans l'herbe, sur tous ces objets où son oeil découvrait des traces de la fuite du temps. La cabane fut promptement rétablie dans son premier ordre par Outougamiz et par Mila ; ils y vinrent demeurer avec leur soeur.
Cependant le couple ingénu n'osa raconter à Céluta, déjà trop éprouvée, ce qui s'était passé aux Natchez pendant son absence ; il n'osa lui dire les malheurs d'Adario, les calomnies dont René était la victime, les vertueuses inquiétudes d'Outougamiz. La fille de Tabamica voyait qu'on lui cachait quelque chose ; tout lui paraissait extraordinaire : l'éloignement de Chactas et de René, l'établissement des Français sur le champ des Indiens, l'affectation des Indiens qui murmuraient des paroles de paix du même air qu'ils auraient entonné
Suite 165 l'hymne de guerre. Adario n'était point venu voir sa nièce, où était−il ? Céluta résolut d'aller trouver son oncle, de lui demander l'explication de ces mystères et de s'éclaircir du sort de René.
Enveloppée d'un voile, elle sort de sa cabane, lorsque les étoiles, déjà chassées de l'orient par le crépuscule, semblaient s'être réfugiées dans la partie occidentale du ciel. Elle glisse le long des prairies comme ces vapeurs matinales qui suivent le cours des ruisseaux ; elle arrive au grand village, cherche la cabane d'Adario, et ne trouve qu'un amas de cendres. Un chasseur vient à passer : " Chasseur, lui dit Céluta, ou est maintenant la demeure d'Adario ? " Le chasseur lui montre un bois avec son arc, et continue sa route.
La soeur d'Outougamiz s'avance vers le bois ; elle aperçoit à l'entrée la fille d'Adario, sentinelle vigilante qui observait de loin les mouvements de son père. Le sachem errait lentement entre les arbres, comme un de ces spectres de la nuit qui se retirent au lever du jour. Sa tête chauve et ses membres dépouillés étaient humides de rosée ; sa hache, si terrible dans les combats, reposant sur une de ses épaules nues près de son oreille, semblait lui conseiller la vengeance.
Céluta ne se sentait pas la hardiesse d'aborder le sachem ; elle l'entendit pousser de profonds soupirs. Le vieillard tourne tout à coup la tête, et s'écrie d'une voix menaçante : " Qui suit mes pas ? "
" C'est moi, " répond doucement Céluta.
" C'est toi, ma nièce ! Ne me présente pas ton enfant : mes mains sont dévorantes. "
" Je n'ai point apporté ma fille, " reprend l'épouse de René, qui déjà embrasse les genoux du sachem : " Et ma cousine ? " ajoute Céluta d'une voix suppliante.
" Ta cousine ! dit Adario ; où est−elle ? qu'elle vienne ! elle n'a plus rien à craindre de mes embrassements. "
La fille d'Adario, assise à l'écart sur une pierre, regardait de loin cette scène avec un mélange de terreur et d'envie. Elle accourt au signe que lui fait Céluta : pour la première fois, depuis le retour du fort Rosalie, elle se sent pressée sur le coeur paternel par la main qui lui a ravi son fils. Adario, surmontant de la tête ces deux femmes, et les serrant contre sa poitrine avec son bras armé de la hache, ressemblait à un bûcheron qui va couper deux arbustes chargés de fleurs.
Le sachem, se dégageant des caresses de ces femmes : " Il n'est pas temps de pleurer comme un cerf ; c'est du sang qu'il nous faut. " Montrant d'une main la terre à Céluta, et de l'autre la voûte des arbres : " Voilà, lui dit−il, le lit et le toit que les étrangers m'ont laissés. "
" Est−ce eux qui ont incendié ta cabane ? dit Céluta ; tes enfants t'en pourront bâtir une autre. "
Les lèvres d'Adario tremblèrent, son regard parut égaré ; il saisit sa nièce par la main : " Mes enfants ! dis−tu ; mes enfants, ils sont libres ! Ils ne rebâtiront point ma hutte dans la terre de l'esclavage. "
Adario rejeta avec violence la main de Céluta. La fille du sachem cachait dans ses cheveux son visage baigné de larmes. Céluta s'aperçut alors que sa cousine ne portait point son fils : elle eut un affreux soupçon de la vérité.
L'épouse de René crut devoir calmer ces douleurs, dont elle ne connaissait pas encore la source, par quelques paroles d'amour. " Sachem, dit−elle, tu es un rempart pour les Natchez, et j'espère que mon mari reviendra bientôt chargé de colliers pacifiques. "
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" N'appelle pas ton mari, dit le vieillard, l'infâme que la colère d'Athaensic a vomi sur ces rivages. Si tu conserves encore quelque attachement pour lui, ôte−toi de devant mes yeux ; que le roc qui me sert de couche ne soit pas souillé de l'empreinte de tes pas. "
" Ah ! s'écrie Céluta, voici le commencement des mystères dont j'étais venue demander l'explication ! Eh bien, Adario, qu'a donc fait René ? Parle, je t'écoute. "
Adario s'appuie contre un chêne, et répète à Céluta la longue série des calomnies inventées par Ondouré. A ce discours, qui aurait dû foudroyer l'Indienne, vous l'eussiez vue prendre un air serein, une contenance hardie : " Je respire ! dit−elle ; cher et malheureux époux ! si je t'avais jamais soupçonné, maintenant tu serais pur à mes yeux comme la rosée du ciel. Que le monde entier te déclare coupable, je te proclame innocent ; que l'univers te déteste, j'aurai le bonheur de t'aimer sans rivale. Moi, t'abandonner, lorsque tu es calomnié, persécuté ! "
Les grandes âmes s'entendent : Adario admira sa nièce. " Tu es de mon sang, dit−il, et c'est pour cela que l'amour de la patrie triomphera dans ton coeur de l'amour d'un homme. Que peux−tu opposer à ce que je t'ai raconté ? "
" Ce que j'y oppose ? répliqua vivement Céluta : le malheur de René. Mon mari coupable ! Il ne l'est point : tu en as trop dit, Adario, pour me convaincre. N'as−tu pas été jusqu'à me parler de Mila ? C'est à moi d'avoir affaire avec mon coeur, de dévorer mes peines, si j'en ai : mais chercher à me faire croire à des trahisons envers les Natchez, par le ressentiment d'une infidélité qui ne regarderait que moi ! Sachem, je rougis pour ta vertu ! j'ignorais que ton grand coeur fût si sensible à un chagrin de femme ! "
La fureur d'Adario s'allume ; il ne voit dans ce dévouement de l'amour conjugal que la faiblesse d'un esprit fasciné par la passion. Blessé des paroles de Céluta, il s'écrie : " Tremble, misérable servante d'un blanc ; tremble qu'un indigne amour te fasse hésiter sur tes devoirs ; apprends que si ton sang était demandé par la patrie, cette main qui a étouffé mon fils te saurait bien retrouver. " Adario, s'arrachant du chêne contre lequel il est appuyé, va chercher la caverne des ours pour y fuir la vue des hommes, aussi insensible au mal qu'il a fait que le poignard qui ne sent pas les palpitations du coeur qu'il a percé.
Le coup a pénétré jusqu'aux sources de la vie : la victime s'est débattue contre le trait au moment où ce trait l'a frappée, mais à la blessure refroidie s'attache une douleur cuisante Céluta ne croit point au crime de René, mais il suffit qu'on accuse celui qu'elle aime pour qu'elle soit navrée de douleur ; elle ne croit pas à l'inconstance de son époux ; elle ne supposera jamais René capable d'avoir donné pour femme sa maîtresse à son ami ; mais que font la raison, l'élévation des sentiments, la générosité du caractère, contre ces vagues soupçons qui traversent le coeur ? On s'en défend, on les repousse ; vaine tentative ! ils renaissent comme ces songes qui se reproduisent dans le cours d'un pénible sommeil.
Céluta regagne à pas tremblants sa cabane ; elle y trouve ses aimables hôtes. " Mon frère, dit−elle en entrant, je sais tout : on trame quelque complot. Sauvons ton ami ! "
" C'est parler, cela, dit Mila en avançant d'un air courageux son joli visage. Ce n'est pas comme toi, Outougamiz, qui es triste comme un chevreuil blessé. Sauvons René ! c'est ce que je disais tantôt. "
Les deux soeurs et le frère s'assirent ensemble sur la même natte, approchèrent leurs trois têtes, et se mirent à examiner comment ils pourraient sauver René. Les conspirations des bons ne sont pas comme celles des méchants : on nuit facilement, on répare avec peine. Le fond du secret était ignoré de la femme, de l'ami et de l'amie de René : ils ne pouvaient donc apporter de remède à un mal dont la nature leur était inconnue. Mila ne savait autre chose que de tuer Ondouré : elle soutenait par son caractère résolu le frère et la soeur, dont les âmes, disait−elle, étaient aussi pesantes que le vol d'un aigle blanc. " Les sachems, ajoutait Mila, ont
Suite 167 plus de sagesse que nous, mais ils n'aiment point. Opposons nos coeurs à leurs têtes, et nous saurons bien comment agir quand le moment sera venu. "
Prêt à consommer ses forfaits, Ondouré sentait ses passions s'exalter. Céluta, de retour de son pèlerinage, parut toute divine aux yeux du scélérat. Une femme en pleurs, une femme qui vient de faire des choses extraordinaires, a des attraits irrésistibles : plus l'âme s'élève vers le ciel, plus le corps se couvre de grâce, et le criminel, pour son supplice comme pour celui de sa victime, aime particulièrement la beauté qui tient à la vertu. " Quoi ! cette femme, disait Ondouré, si dévouée à mon rival, ne m'accorderait pas même un sourire ! Céluta, tu seras à moi ! j'assouvirai sur toi mes désirs, fusses−tu dans les bras de la mort. "
Au milieu de son triomphe, Ondouré éprouvait pourtant une vive inquiétude : la jalousie de la femme−chef, endormie pendant les troubles aux Natchez et pendant l'absence de Céluta, jetait maintenant de nouvelles flammes ; elle menaçait le tuteur du soleil d'un éclat qui l'eût perdu. Une scène inattendue fut au moment de produire la catastrophe qu'il redoutait.
La fête de la pêche avait été proclamée fête sacrée, à laquelle personne ne se pouvait dispenser d'assister. Céluta s'y rendit avec Mila et son frère : le grand−prêtre ordonna la danse générale des femmes. La soeur d'Outougamiz fut obligée de figurer dans ce choeur religieux : émue par ses souvenirs, se laissant aller à une imagination attendrie, elle commence à faire parler ses pas, car la danse a aussi son langage ; tantôt elle lève les bras vers le ciel, comme le rameau d'un suppliant : tantôt elle incline sa tête comme une rose affaissée sur sa tige. L'air de langueur et de tristesse de Céluta ajoutait un charme à ses grâces.
Ondouré dévorait des yeux la touchante sauvage ; Akansie, qui ne le perdait pas de vue, se sentait prête à rugir comme une lionne. Dans l'illusion de sa passion, elle crut pouvoir lutter avec sa rivale, et descendit dans l'arène. Les mouvements de la femme jalouse étaient durs ; ses mains s'agitaient par convulsions ; ses pas se marquaient par intervalles courts et précipités ; le crime avait l'air de peser sur le ressort qui la faisait tressaillir. Honteux pour elle, le tuteur du soleil détourna la vue : la femme−chef s'en aperçut, et n'ayant le courage ni de cesser ni de continuer la danse, elle se mit à tourner sur elle−même avec des espèces de hurlements.
Alors Mila, qui voulut tenir compagnie à sa soeur et se rire d'Akansie, vint voltiger sur le gazon. Ses pieds et ses bras se déploient par des mouvements brillants et onduleux ; elle se balance comme un jeune peuplier caressé des brises : le sourire de l'amour est sur ses lèvres, l'ivresse du plaisir dans ses yeux ; c'est un faon qui bondit, un oiseau qui vole ; elle se joue, flotte, nage dans l'air comme un papillon.
Le contraste qu'offraient les trois femmes étonnait les Natchez et les Français présents à la fête : c'étaient la douleur, la jalousie et le plaisir qui mêlaient leurs pas. Un hymne ordinairement chanté à cette cérémonie était répété en dialogue par les danseuses ; Céluta disait :
" Retire−toi, vagabonde du désert : le bruit de tes pleurs est pour moi plus détestable que celui de l'ondée qui perd la moisson : je hais les infortunes. Ma cabane se plaît dans la solitude : jamais un tombeau ne m'a détournée de mon chemin ; je le foule aux pieds, et je passe sur son gazon. "
La femme−chef répondait :
" Je suis étrangère, je suis le serpent noir qui ne fait point de mal. Mon époux est loin, mon enfant va mourir : matrone de la cabane solitaire, sois bonne, donne à manger à ma faim ; les génies t'en récompenseront : celui que tu aimes ne sera jamais loin, ni ton enfant prêt à mourir. "
Mila répliquait :
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" Viens dans ma cabane, viens, pauvre étrangère : malheur à qui repousse l'infortuné ! Viens, n'implore plus cette matrone. C'est une femme de sang : ses mains sont homicides, les lèvres de son enfant ne caressaient point son sein ; elles la faisaient souffrir. Lorsque son enfant lui disait : " Ma mère ! " elle n'avait jamais besoin de sourire. Viens dans ma cabane, pauvre étrangère : malheur à qui poursuit l'innocent ! "
Il était temps que cette danse cessât : Céluta et Akansie étaient prêtes à s'évanouir. Le hasard, en mettant dans leur bouche le chant opposé à leur position et à leur caractère, les accablait. Quelle leçon pour la femme−chef ! le persécuteur avait pris un moment la place du persécuté, afin que le premier eût une idée de sa propre injustice. Lorsqu'à la fin du chant les trois femmes vinrent à mêler leurs voix, il sortit de ces voix confondues des sons qui arrachèrent un cri d'étonnement à la foule. La mère du soleil quitta brusquement les jeux, faisant signe à Ondouré de la suivre : il ne lui osa désobéir.
Le couple impur arrive à la cabane du soleil. Akansie éclate en reproches : " Voilà donc, s'écrie−t−elle, celui à qui j'ai tout sacrifié ! Honneur, repos, vertu, tout a péri dans la fatale passion qui me dévore ! Pour toi j'ai livré mon âme aux mauvais génies ; pour toi j'ai consenti à laisser tuer le grand−chef. J'ai approuvé tous tes complots ; esclave de ton ambition comme de ton amour, je me suis étudiée à satisfaire les moindres caprices de tes crimes. Heureuse autant qu'on peut l'être sous le poids d'une conscience bourrelée, je me disais : Il m'aime ! Esprit des ombres, enseignez−moi ce qu'il faut faire pour conserver son coeur ! De quel nouveau forfait dois−je souiller mes mains pour donner plus de charmes à mes caresses ? Parle, je suis prête : renversons les lois, usurpons le pouvoir, immolons la patrie, et, s'il le faut, l'enfant royal que j'ai porté dans mes flancs ! "
Ces paroles, sortant à flots pressés d'un sein qui les avait longtemps retenues, suffoquent la misérable Akansie : elle tombe dans les convulsions du désespoir aux pieds d'Ondouré. Effrayé des révélations qu'elle pouvait faire, le monstre eut un moment la pensée d'étouffer sa complice au milieu de cette crise de remords, avant que le repentir la rendît à l'innocence ; mais il avait encore besoin du pouvoir de la femme−chef : il la rappelle donc à la vie, il essaye de la calmer par des paroles d'amour. " Tu ne me tromperas plus, dit−elle, je n'ai déjà été que trop crédule ; j'ai vu tes regards idolâtrer ma rivale, je les ai vus détourner de moi avec dégoût. Je repousse tes caresses ; tu te les reprocherais, ou peut−être en me les prodiguant les offrirais−tu dans le secret de ton coeur, à cette Céluta qui te méprise. "
Akansie s'arrête comme épouvantée de ce qu'elle va dire : ses yeux sont tachés de sang, son sein se gonfle et rompt les liens de fleurs dont il était entouré. Elle s'approche du chef inquiet, appuie ses mains aux épaules du guerrier, et parlant d'une voix étouffée, presque sur les lèvres du traître : " Ecoute, lui dit−elle, plus d'amour ; il ne me faut à présent que des vengeances ! J'ai favorisé tes projets, sers les miens ! Que Céluta soit enveloppée avec son mari dans le massacre que tu médites. Je veux tenir dans ma main cette tête charmante, la présenter par ses cheveux sanglants à tes baisers. Si tu hésites à m'offrir ce présent, dès demain j'assemble la nation, je rends l'éclat à la vertu que tu as ternie, je dévoile tes crimes et les miens, et nous recevrons ensemble le châtiment dû à notre perversité. "
Akansie, les yeux attachés sur ceux d'Ondouré, cherche à surprendre sa pensée : " N'est−ce que cela que tu demandes pour t'assurer de mon amour ? répondit l'homme infernal d'un ton glacé, tu seras satisfaite : tu m'as livré René, je te livrerai Céluta. "
" Mais avant qu'elle soit à toi ! " s'écrie Akansie.
Ce mot fit hocher la tête à Ondouré : le scélérat vit qu'il était deviné. Il recula quelques pas. " Il faut donc tout te promettre ! " s'écria−t−il à son tour.
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Il sort, méditant un crime qui le délivrerait de la crainte de voir publier ceux qu'il avait déjà commis. Les affreux amants se quittèrent pénétrés de l'horreur qu'ils s'inspiraient mutuellement : au seul souvenir de ce qu'ils avaient découvert dans l'âme l'un de l'autre, leurs cheveux se hérissaient.
Céluta, dont la tête venait d'être demandée et promise, était rentrée dans sa cabane, plus languissante que jamais : elle avait trouvé Amélie accablée d'une fièvre violente. Mila prenait l'enfant dans ses bras et lui disait : " Fille de René, en cas que tu viennes à mourir, j'irai le matin respirer ton âme dans les parfums de l'aurore. Je te rendrai ensuite à Céluta : car que serait−ce si une autre femme allait te ravir à nous, si tu descendais, par exemple, dans le sein d'Akansie ? "
Outougamiz, qui écoutait ce monologue, s'écria : " Mila, tu es toute notre joie et toute notre tristesse. Est−ce que tu vas bientôt cueillir une âme ? Tu me donnerais envie de mourir pour renaître dans ton sein. " L'idée de la mort, tout adoucie qu'elle était par cette gracieuse croyance, ne pouvait cependant entrer dans le coeur d'une mère sans l'épouvanter. Cette mère demandait inutilement des nouvelles de son époux. On n'avait point entendu parler de René depuis son départ. Chactas était absent ; le capitaine d'Artaguette et le grenadier Jacques, après avoir passé un moment au fort Rosalie, avaient été envoyés à un poste avancé sur la frontière des tribus sauvages ; tous les appuis manquaient à la fois à Céluta, et elle allait encore être privée de la protection d'Outougamiz.
Un soir, assise avec sa soeur à quelque distance de sa cabane, elle entendit du bruit dans l'ombre : Mila prétendit qu'elle voyait un fantôme. " Ce n'est point un fantôme, dit Imley, c'est moi qui viens visiter Céluta. " − " Guerrier noir, s'écria Céluta, qui te ramène ici ? Glazirne est−elle avec toi, cette colombe étrangère qui a réchauffé ma petite colombe sous ses ailes ? "
" Glazirne est toujours esclave, répondit Imley, mais j'ai rompu mes chaînes et celles d'Izéphar. Ondouré, le fameux chef, me nourrit dans la forêt, en attendant l'assemblée au grand lac. "
" De quelle assemblée parles−tu ? " demande Céluta, étonnée.
" Tais−toi, reprit Imley, c'est un secret que je ne sais pas entièrement, mais Outougamiz sera du voyage. Céluta, nous serons tous libres ! Izéphar est avec moi ; depuis qu'elle est fugitive, jamais elle n'a été si belle. Si tu la voyais dans les grandes herbes, où je la cache le jour, tu la prendrais pour une jeune lionne. Quand la nuit vient, nous nous promenons, en parlant de notre pays, où nous allons bientôt retourner. J'entends déjà le chant du coq de ma case ; je vois déjà à travers les arbres la fumée des pipes des Zangars ! " Imley, dansant et chantant, se replongea dans le bois, laissant Mila riante et charmée du caribou noir.
L'indiscrète légèreté de l'Africain jeta Céluta dans de nouvelles inquiétudes : quel était le voyage que devait bientôt entreprendre Outougamiz et dont l'Indien n'avait jamais parlé ?
Outougamiz n'avait pu parler de ce voyage, car il ignorait encore ce qu'il était au moment d'apprendre. Imley, chef des noirs qu'Ondouré avait débauchés à leurs maîtres pour les armer un jour contre les blancs, ne savait pas lui−même le fond du complot : il connaissait seulement quelques détails qu'on s'était cru obligé de lui apprendre, afin de soutenir son courage et celui de ses compagnons.
L'apparition d'Imley ne fut précédée de celle d'Adario que de quelques heures. Le sachem vint à la cabane de Céluta chercher son neveu ; il l'emmène dans un champ stérile et dépouillé, ou toute surprise était impossible ; il parle ainsi au jeune homme :
" L'assemblée générale des Indiens pour la délivrance des chairs rouges a été convoquée au nom du Grand−Esprit par les Natchez. Quatre messagers ont été envoyés avec le calumet d'alliance aux quatre points de l'horizon : les guerres particulières sont pour un moment suspendues. Le calumet a été remis à la première
Suite 170 nation que les messagers ont rencontrée ; cette nation l'a porté à une autre, et ainsi de suite jusqu'à la limite où la terre a été bornée par le ciel et l'eau : nulle tribu n'a désobéi à l'ordre de Kitchimanitou [Le Grand−Esprit. (N.d.A.)]. Des députés de tous les peuples sont en marche pour le rendez−vous fixé au rocher du grand lac. Le conseil des sachems t'a nommé avec le jongleur et le tuteur du soleil pour assister à l'assemblée générale.
" Outougamiz, il faut partir : la patrie te réclame ; montre−toi digne du choix des vieillards. Cependant, si tu te sentais faible, dis−le−moi : nous chercherons un autre guerrier jaloux de faire vivre son nom dans la bouche des hommes. Toi, tu prendras la tunique de la vieille matrone ; le jour tu iras dans les bois abattre de petits oiseaux avec des flèches d'enfant ; la nuit, tu reviendras secrètement dans les bras de ta femme, qui te protégera ; elle te donnera pour postérité des filles que personne ne voudra épouser. "
Outougamiz regarda le sachem avec des larmes d'indignation. " Qu'ai−je fait ? lui dit−il. Ai−je mérité que mon oncle me parle ainsi ? Depuis quand ai−je refusé de donner mon sang à mon pays ? Si j'ai jamais eu quelque amour de la vie, ce n'est pas en ce moment. "
" Nourris cette noble ardeur, s'écrie Adario. Oui ! je le vois : tu es prêt à sacrifier... "
" Qui ? " dit Outougamiz en l'interrompant.
" Toi−même, repartit le sachem, qui sentit l'imprudence de la parole à demi échappée à ses lèvres ; va, mon neveu, va t'occuper de ton départ ; tu apprendras le reste sur le rocher du grand lac. " Adario quitta Outougamiz, et celui−ci rentra dans la cabane de René plein d'une nouvelle tristesse, dont il ne pouvait trouver la cause. On sait par quelle profondeur de haine et de crime Ondouré avait voulu qu'Outougamiz se trouvât à l'assemblée générale, afin de le lier par un serment qu'il ne pourrait rompre.
Mila et Céluta observaient Outougamiz ; elles le virent préparer ses armes dans un endroit obscur de la cabane ; il tira de son sein la chaîne d'or, et lui dit : " Manitou, te porterai−je avec moi ? oui ; les guerriers disent que tu me feras mourir, je te veux donc garder. " Les deux soeurs étaient hors d'elles−mêmes en entendant Outougamiz parler ainsi.
" Mon frère, dit Céluta, tu vas donc faire un voyage ? "
" Oui, ma soeur, " répondit le jeune guerrier.
" Seras−tu longtemps ? dit Mila. Je sais que tu vas au rocher du grand lac. "
" Cela est vrai, repartit Outougamiz : mais comment le sais−tu ? Il s'agit de la patrie, il faut partir. "
Mila ne trouvait plus de paroles : assise sur sa natte, elle pleurait ; un Allouez de la garde du soleil se présente. " Guerrier, dit−il à Outougamiz, les sachems assemblés t'attendent. "
" Je te suis, " répond Outougamiz. Mila et Céluta volent à leur mari et à leur frère. " Quand te reverrons−nous ? " dirent−elles en l'entourant de leurs bras.
" Les lierres, répondit Outougamiz, ne pressent que les vieux chênes : je suis trop jeune encore pour que vous vous attachiez à moi ; je ne vous pourrais soutenir. "
" Si je portais ton fils dans mon sein, dit Mila, me quitterais−tu ? Comment ferons−nous sans René et sans Outougamiz ? "
− " Tu es sage comme une vieille matrone, Mila, " repartit le sauvage.
Suite 171
" Ne te fie pas à mes cheveux blancs, dit Mila avec un sourire : c'est de la neige d'été sur la montagne ; elle fond au premier rayon du soleil. "
L'Allouez pressant Outougamiz de partir, Céluta s'écria : " Grand−Esprit ! fais qu'il nous rapporte le bonheur ! " prière qui n'arriva pas jusqu'au ciel. Les deux femmes restèrent sur le seuil de la cabane à écouter les pas d'Outougamiz, qui retentissaient dans la nuit. Quand elles n'entendirent plus rien, elles rentrèrent et pleurèrent jusqu'au lever du jour.
Arrivé à la grotte des sachems, Outougamiz apprit que le jongleur et Ondouré, avec leur suite et les présents, étaient déjà partis, et qu'il les devait rejoindre. Les vieillards exhortèrent le frère de Céluta à soutenir l'honneur et la liberté de sa patrie. Le même garde qui l'avait amené au conseil le conduisit dans la forêt où se croisaient divers chemins. Outougamiz marcha vers le nord ; il trouva le jongleur et Ondouré au lieu désigné : ce lieu était la fontaine même où Céluta avait rencontré son mari et son frère, lors de leur retour du pays des Illinois.
Sur la côte septentrionale du lac Supérieur s'élève une roche d'une hauteur prodigieuse ; sa cime porte une forêt de pins ; de cette forêt sort un torrent, qui se précipitant dans le lac ressemble à une zone blanche suspendue dans l'azur du ciel. Le lac s'étend comme une mer sans bornes ; l'île des Ames apparaît à peine à l'horizon. Sur les côtés du lac la nature se montre dans toute sa magnificence sauvage. Les Indiens racontent que ce fut du sommet de la Roche−Isolée que le Grand−Esprit examina la terre après l'avoir faite, et qu'en mémoire de cette merveille il voulut qu'une partie de cette terre restât visible du lieu d'où il avait contemplé la création au sortir de ses mains.
C'était à ce rocher, témoin des oeuvres du Grand−Esprit, que toutes les nations indiennes se devaient réunir. Une flotte aussi nombreuse que singulière commençait à s'assembler au pied du rocher ; le canot pesant de l'Iroquois voguait auprès du canot léger du Huron ; la pirogue de l'Illinois, d'un seul tronc de chêne, flottait avec le radeau du Pannis ; la barque ronde du Poutoüais était soulevée par la vague qui ballottait l'outre de l'Esquimau.
Les députés des Natchez gravirent la roche sauvage ; de jeunes Indiens de toutes les tribus les accompagnèrent. Sur les deux rives du torrent, dans l'épaisseur du bois, ils construisirent en abattant des pins une salle dont les troncs des arbres renversés formaient les sièges. Au milieu de cet amphithéâtre ils allumèrent un immense bûcher.
Toutes les nations étant arrivées, elles montèrent au rocher du Grand−Esprit et vinrent occuper tour à tour l'enceinte préparée.
Les Iroquois parurent les premiers : nulle autre nation n'aurait osé passer avant eux. Ces guerriers avaient la tête rasée, à l'exception d'une touffe de cheveux qui composait avec des plumes de corbeau une espèce de diadème ; leur front était peint en rouge ; leurs sourcils étaient épilés : leurs longues oreilles découpées se rattachaient sur leur poitrine. Chargés d'armes européennes et sauvages, ils portaient une carabine en bandoulière, un poignard à la ceinture, un casse−tête à la main. Leur démarche était fière, leur regard intrépide : c'étaient les républicains de l'état de nature. Seuls de tous les sauvages, ils avaient résisté aux Européens et dompté les Indiens de l'Amérique septentrionale. Le Canada était leur pays. Ils entrèrent dans la salle du conseil en exécutant le pas d'une danse guerrière ; ils prirent à la droite du torrent la place la plus honorable.
Après eux parurent les Algonquins, reste d'une nation autrefois si puissante et qu'après trois siècles de guerre les Iroquois avaient presque entièrement exterminée. Leur langue, devenue la langue polie du désert, comme celle des Grecs et des Romains dans l'ancien monde, attestait leur grandeur passée. Ils n'avaient que deux jeunes hommes pour députés ; ceux−ci, d'une taille élevée, d'une contenance guerrière, ne portant ni
Suite 172 ornements ni peintures, entrèrent simplement et sans danser dans l'enceinte. Ils passèrent devant les Iroquois, la tête haute, et se placèrent en silence sur la gauche du torrent, en face de leurs ennemis.
Les Hurons venaient les troisièmes : vifs, légers, braves, d'une figure sensible et animée, c'étaient les Français du Nouveau−Monde. De tout temps alliés d'Ononthio [Le gouverneur du Canada. (N.d.A.)] et ennemis des Iroquois, ils occupaient quelques bourgades autour de Québec. Ils se précipitèrent dans la salle du conseil, jetèrent en passant un regard moqueur aux Iroquois, et s'assirent auprès de leurs amis les Algonquins.
Un prêtre, suivi d'un vieillard, et ce vieillard, suivi lui−même d'un guerrier sur l'âge, arrivèrent après les Hurons. Le prêtre n'avait pour tout vêtement qu'une étoffe rouge roulée en écharpe autour de lui : il tenait à la main deux tisons enflammés, et murmurait à voix basse des paroles magiques. Le vieillard qui le suivait était un Sagamo ou un roi ; ses cheveux longs flottaient sur ses épaules ; son corps nu était chargé d'hiéroglyphes. Le guerrier qui marchait après le vieillard portait sur la tête un berceau, par honneur pour les enfants qu'on adorait dans son pays. Ces trois sauvages représentaient les nations abénaquises, habitantes de l'Acadie et des côtes du Canada. Ils prirent la gauche des Iroquois.
Un homme dont le visage annonçait la majesté tombée se présenta le cinquième sur le rocher. Un manteau de plumes de perruche et de geai bleu, suspendu à son cou par un cordon, flottait derrière lui comme des ailes. C'était un empereur de ces anciens peuples qui habitaient jadis la Virginie, et qui depuis se sont retirés dans les montagnes aux confins des Carolines.
Un autre débris des grandeurs sauvages venait après l'empereur virginien : il était chef des Paraoustis, races indigènes des Carolines, presque totalement extirpées par les Européens. Le prince était jeune, d'une mine fière, mais aimable ; tout son corps, frotté d'huile, avait une couleur cuivrée ; un androgyne, être douteux très commun chez les Paraoustis, portait les armes de ce chef. Un Ionas, prêtre, ou un jongleur, le précédait en jouant d'un instrument bizarre.
Parurent alors les députés des nations confédérées de la Floride, les fameux Criques, Muscogulges, Siminoles et Chéroquois. Un nez aquilin, un front élevé, des yeux longs, distinguaient ces Indiens des autres sauvages : leur tête était ceinte d'un bandeau, ombragée d'un panache ; en guise de tunique, ils portaient une chemise européenne bouffante, rattachée par une ceinture ; le Mico ou le roi marchait à leur tête ; des esclaves yamasées et des femmes gracieuses les suivaient. Tout ce cortège entra avec de grandes cérémonies : les nations déjà assises, excepté les Iroquois, se levèrent et chantèrent sur son passage. Les Criques s'assirent au fond de la salle sur les troncs des pins qui faisaient face au lac, et qui n'étaient point encore occupés.
Les Chicassaws et les Illinois, voisins des Natchez, leur ressemblaient par l'habillement et par les armes. Après eux défilèrent les députés des peuples transmeschacebéens : les Clamez, qui soufflaient en passant dans l'oreille des autres sauvages pour les saluer ; les Cénis, qui portaient au bras gauche un petit plastron de cuir pour parer les flèches ; les Macoulas, qui habitent des espèces de ruches, comme des abeilles ; les Cachenouks, qui ont appris à faire la guerre à cheval, qui lancent une fronde avec le pied, et cassent, en galopant, la tête à leurs ennemis ; les Ouras, au crâne aplati, qui marchent en imitant la danse de l'ours, et dont les joues sont traversées par des os de poissons.
Des sauvages petits, d'un air doux et timide, vêtus d'un habit qui leur descendait jusqu'à la moitié des cuisses, s'avancèrent : ils avaient sur la tête des touffes de plumes, à la main des quipos, aux bras et au cou des colliers de cet or qui leur fut si funeste. Un cacique portait devant lui le premier calumet envoyé de l'île de Saint−Salvador pour annoncer aux nations américaines l'arrivée de Colomb. On reconnut les tristes débris des Mexicains. Il se fit un profond silence dans l'assemblée à mesure que ces Indiens passaient.
Suite 173
Les Sioux, peuple pasteur, anciens hôtes de Chactas, auraient fermé la marche si derrière eux on n'eût aperçu les Esquimaux. Une triple paire de chaussons et de bottes fourrées abritaient les cuisses, les jambes et les pieds de ces sauvages ; deux casaques, l'une de peau de cygne, l'autre de peau de veau marin, enveloppaient leur corps ; un capuchon, ramené sur leur tête, laissait à peine voir leurs petits yeux couverts de lunettes ; un toupet de cheveux noirs, qui leur pendait sur le front, venait rejoindre leur barbe rousse. Ils menaient en laisse des chiens semblables à des loups ; de la main droite ils tenaient un harpon, de la main gauche une outre remplie d'huile de baleine.
Ces pauvres barbares, en horreur aux autres sauvages, furent repoussés de tous les rangs où ils se voulurent asseoir : le cacique mexicain les appela, et leur fit une place auprès de lui ; Outougamiz le remercia de son hospitalité. L'assemblée ainsi complète, un grand festin fut servi. Les guerriers des diverses nations s'étonnaient de ne point voir Chactas ; tous croyaient avoir été convoqués par son ordre, et les vieillards avaient amené leurs fils pour être témoins de sa sagesse. Ondouré balbutia quelques excuses, où mieux instruit on eût découvert ses crimes.
C'était au coucher du soleil que devait commencer la délibération ; Outougamiz ne savait ce qu'il allait apprendre, mais il pressentait quelque chose de sinistre. L'ouverture de la salle était tournée vers le couchant, de sorte que les députés assis dans le bois sur le tronc des pins découvraient la vaste perspective du lac et le soleil incliné sur l'horizon ; le bûcher brûlait au milieu du conseil. La roche élevée portait dans les airs, comme sur un piédestal, et ce bois né avec la terre, et cette assemblée de sauvages, prête à délibérer sur la liberté de tout un monde.
Aussitôt que le disque du soleil toucha les flots du lac, par delà l'île des Ames, le jongleur des Natchez, les bras tendus vers l'astre du jour, s'écria : " Peuples, levez−vous ! " Quatre interprètes des quatre langues−mères de l'Amérique répétèrent le commandement du jongleur, et les députés se levèrent.
Le silence règne : on n'entend que le bruit du torrent qui coule au milieu du conseil, et qui cesse de gronder en se précipitant dans le lac où il n'arrive qu'en vapeur.
Tous les yeux sont fixés sur le jongleur : il déploie lentement un rouleau de peaux de castor ; la dernière enveloppe s'entrouvre : on aperçoit des ossements humains !
" Les voilà, s'écrie le prêtre, ces témoins redoutables ! Ossements sacrés, vous reposerez encore dans une terre libre ! Oui ! pour vous nous allons entreprendre des choses qui ne se sont point encore vues ; sur vous nous allons prêter le serment d'un secret plus profond que les abîmes de la tombe dont nous vous avons retirés. "
Le jongleur s'arrête, puis s'écrie de nouveau : " Peuples, jurez ! " Il prononce ainsi la formule du plus terrible des serments :
" Par le Grand−Esprit, par Athaensic, par les cendres de nos pères, par la patrie, par la liberté, je jure d'adhérer fidèlement à la résolution qui sera prise, soit en général par tous les peuples, soit en particulier par ma nation. Je jure que, quelles que soient les mesures que les peuples en général, ou ma nation en particulier, adoptent dans cette assemblée, je garderai un inviolable secret. Je ne révélerai ce secret ni à mes frères, ni à mes soeurs, ni à mon père, ni à ma mère, ni à ma femme, ni à mes amis, encore moins à ceux contre qui ces mesures pourraient être adoptées. Si je révèle ce secret, que ma langue soit coupée en morceaux, que l'on m'enferme vivant dans un tombeau, qu'Athaensic me poursuive, que mon corps, après ma mort, soit livré aux mouches, et que mon âme n'arrive jamais au pays des âmes ! "
Agité du génie de la mort, le jongleur se tait ; il promène des yeux hagards sur l'assemblée, que glace une religieuse terreur. Tout à coup les sauvages, déployant un bras armé, s'écrient : " Nous le jurons ! "
Suite 174
Le soleil tombe sous l'horizon, le lac bat ses rivages, le bois murmure, le bûcher du conseil pousse une noire fumée, les ossements semblent tressaillir : Outougamiz a juré.
Il a juré ! et comment eût−il pu ne pas prononcer le serment ? La religion, la mort, la patrie, avaient parlé ! Cent vieillards avaient promis de se taire sur la délivrance de toutes les nations américaines !
Ondouré avait prévu pour Outougamiz cet entraînement inévitable ; il jeta un regard plein d'une joie affreuse sur l'infortuné : Outougamiz sentit passer sur lui ce fatal regard. Il leva les yeux, et lut son malheur au visage du monstre. Un cri aigu sort de la poitrine du frère de Céluta : " René est mort ! j'ai tué mon ami ! "
Ce cri, ce désespoir, troublent l'assemblée. Ondouré explique tout bas aux sachems que ce neveu du grand Adario a quelquefois des accès de frénésie, effet d'un sort à lui jeté par un magicien de la chair blanche. Les prêtres entourent le jeune sauvage, et prononcent sur lui des paroles mystérieuses. Outougamiz revient du premier égarement de sa douleur : il n'ose plus se plaindre devant les ministres du Grand−Esprit ; il écoute la délibération, qui commence. Un vague espoir lui reste de trouver le moyen d'échapper à des maux qu'il prévoit, mais que cependant il ne connaît pas, puisqu'il ignore ce qu'on va proposer.
Ondouré porte la parole au nom des Natchez. Six sachems, chargés de garder dans leur mémoire le discours du chef, se distribuèrent les bûchettes qui devaient servir à noter la partie du discours que chacun d'eux était obligé de retenir.
" L'arbre de la paix, dit Ondouré, étendait ses rameaux sur toute la terre des chairs rouges qui croyaient être seules dans le monde. Nos pères vivaient rassemblés à l'ombre de l'arbre : les forêts ne savaient que faire de leurs chevreuils et les lacs de leurs poissons.
" Donnez douze colliers de porcelaine bleue. "
Le jongleur des Natchez jette douze colliers au milieu du conseil.
" Un jour, reprit Ondouré, jour fatal ! un bruit vint du Levant ; ce bruit disait : Des guerriers vomissant le feu et montés sur des monstres marins sont arrivés à travers le lac sans rivages. Nos aïeux rirent : guerriers mexicains, que je vois ici, vous savez si le bruit disait vrai.
" Nos pères, enfin convaincus de l'apparition des étrangers, délibérèrent. Ils dirent : " Bien que les étrangers soient blancs, ils n'en sont pas moins des hommes : on leur doit l'hospitalité. "
" Alléchés par nos richesses, les blancs descendirent de toutes parts sur nos rives. Mexicains, ils vous ensevelirent dans la terre ; Chicassaws, ils vous obligèrent de vous enfoncer dans la solitude ; Paraoustis, ils vous exterminèrent ; Abénaquis, ils vous empoisonnèrent avec une poudre ; Iroquois, Algonquins, Hurons, ils vous détruisirent les uns par les autres ; Esquimaux, ils s'emparèrent de vos filets ; et nous, infortunés Natchez, nous succombons aujourd'hui sous leurs perfidies. Nos sachems ont été enchaînés ; le champ qui couvrait les cendres de nos ancêtres est labouré par les étrangers que nous avions reçus avec le calumet de paix.
" Donnez douze peaux d'élan pour la cendre des morts. "
Le jongleur donne douze peaux d'élan.
" Mais pourquoi, continua Ondouré, m'étendrais−je sur les maux que les étrangers ont fait souffrir à notre patrie ? Voyez ces hommes injustes se multiplier à l'infini, tandis que nos nations diminuent sans