Les Natchez
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 9 parties.
Quittant l'asile funèbre, elle traverse les campagnes que couvrait un brouillard ; elle dirigeait ses pas vers le temple d'Athaensic pour dérober la gerbe fatale.
" Si j'enlève la gerbe, s'était−elle dit, les conjurés aux Natchez ne sauront plus à quoi se résoudre ; ils se croiront découverts, ils se diviseront ; les uns voudront hâter l'exécution du complot, les autres l'abandonner : il faudra envoyer des messagers aux nations qui doivent de leur côté exécuter le massacre, afin de les prévenir de l'accident arrivé aux Natchez. Quelques rumeurs confuses parviendront aux oreilles des Français. Il est impossible que le projet n'avorte pas au milieu de cette confusion. Céluta, tu épargneras ainsi un crime à ta patrie, ou, si le meurtre général a lieu, René arrivera quand le coup sera porté : tu auras sauvé ton mari sans avoir révélé le secret, sans avoir menti à la promesse que tu as faite à Adario. "
Le temple d'Athaensic était bâti au milieu d'une cyprière qui lui servait de bois sacré. Les révélations de Mila avaient appris à Céluta que la gerbe de roseau était déposée sous l'autel. Dans l'intérieur du temple, un jongleur, remplacé de deux heures en deux heures par un autre jongleur, veillait au trésor de la vengeance ; au dehors une garde d'Allouez avait ordre de tuer quiconque s'approcherait du fatal édifice. Que ne peut l'amour dans le coeur d'une femme, même lorsqu'elle n'est pas aimée ! C'était cet amour qui avait inspiré à l'épouse de René l'idée d'emprunter la forme d'un fantôme. Intrépides sur le champ de bataille, les sauvages prennent dans le silence ou le bruit de leurs forêts la croyance et la frayeur des apparitions. Leurs prêtres mêmes, par une justice divine, éprouvent les terreurs superstitieuses qu'ils emploient pour tromper les hommes.
Arrivée à la cyprière, Céluta, se glissant d'arbre en arbre, se trouve bientôt à quelques pas du temple ; elle entrouvre son voile blanc, et laisse voir la figure de la mort à l'aide de la petite lampe. Le froissement du linceul qui traînait sur les feuilles parvient à l'oreille des Allouez : ils tournent les yeux du côté du bruit et aperçoivent le spectre. Les armes échappent à leurs mains ; les uns fuient, les autres, sentant défaillir leurs genoux, ont à peine assez de force pour se traîner dans les buissons voisins.
Céluta marche au temple, ouvre une des portes, se place sur le seuil. Le prêtre gardien était assis à terre ; l'apparition le frappe tout à coup : ses prunelles se dilatent, sa bouche s'entrouvre, sa peau frémit. L'Indienne franchit le seuil ; elle s'avance à pas mesurés, s'arrête, s'avance encore, et étend la main d'un squelette sur la tête du jongleur. Celui−ci veut crier et ne peut trouver de voix : une sueur froide inonde son corps, ses dents claquent dans le frisson de la peur. Céluta achève sa victoire, touche d'une main glacée le front du prêtre : la victime tombe évanouie.
La fille de Tabamica est à l'autel, elle en cherche de toutes parts l'ouverture ; vingt fois elle fait le tour de la pierre sans rien découvrir ; elle essaye de soulever la table sacrée, se baisse, se relève, porte la lampe à tous les points du tabernacle, renverse l'idole : le dépôt mystérieux échappe à ses perquisitions !
Le temps presse, les gardes et le jongleur peuvent revenir de leur épouvante. La soeur d'Outougamiz croit entendre des pas et des voix au dehors ; elle adresse des prières à l'Amour et à la Patrie ; elle promet
Suite 201 des dons, des offrandes : s'il faut du sang pour celui qu'elle veut épargner, elle offre le sien. Les yeux obscurcis par les larmes du désespoir, l'Indienne tantôt regarde vers la porte du temple, tantôt examine de nouveau l'autel. N'a−t−elle pas senti fléchir une des marches de cet autel ? Son coeur bat ; elle s'agenouille, presse le cèdre obéissant, I'ébranle : la planche fuit horizontalement sous sa main. Joie et terreur ! espérance et crainte ! Céluta plonge son bras nu dans l'ouverture et touche du bout des doigts la gerbe des roseaux.
Mais comment la retirer ? l'ouverture n'est pas assez large, et la planche arrêtée refuse de s'écarter. Il ne reste qu'un seul moyen, c'est de saisir les roseaux un à un ; trois fois Céluta plonge son bras dans l'ouverture, trois fois elle ramène quelques roseaux, comme si elle arrachait les jours de René à la destinée ! mais elle ne peut tout enlever ; les roseaux du dessous de la gerbe sont hors de la portée de sa main. La pieuse sacrilège se détermine à fuir avec son larcin : elle avait retiré huit roseaux, il n'en restait plus que trois dans l'habitacle, le douzième ayant été déjà brûlé. Elle sort du temple au moment même où le prêtre revenait de son évanouissement. Bientôt, enfoncée dans l'endroit le plus épais de la cyprière, elle détache son effroyable parure, roule son voile, rend les ossements à la terre, leur demandant pardon d'avoir troublé leur repos éternel. " Dépouille sacrée, leur dit−elle, vous apparteniez peut−être à un infortuné, et vous avez secouru l'infortune ! "
Son succès n'était pas complet, mais du moins Céluta croyait avoir augmenté les chances de salut pour René. Si le massacre était avancé de huit jours, c'étaient huit jours à retrancher du nombre de ceux qui menaçaient la vie du frère d'Amélie. Il n'y avait plus que trois jours de péril : qui sait si l'absence de l'homme menacé ne se prolongerait pas au delà d'un terme désormais si court ? Céluta, rentrée dans sa cabane, jette aux flammes les roseaux, s'approche de sa fille endormie sur un lit de mousse, la regarde à la lumière de cette même lampe qui avait servi à éclairer les ossements des morts. L'enfant s'éveille et sourit à sa mère ; la mère se penche sur l'enfant, le couvre de baisers : elle prenait le sourire de l'innocence pour une approbation de l'enlèvement des roseaux. Céluta n'avait d'autre conseil que cette petite Amélie qui, en venant au monde, n'avait pas réjoui le coeur paternel, que cette Amélie dont René voulait rester à jamais inconnu. C'était sur un berceau délaissé qu'une femme abandonnée consultait le ciel pour un époux malheureux, et interrogeait l'avenir.
Outougamiz se fait entendre, et paraît sur le seuil de la cabane. Il avait passé le jour précédent et une grande partie de la nuit à explorer les chemins par où son ami pouvait revenir. Rien ne s'était présenté à sa vue. Il remarqua quelque chose de plus animé dans les regards de sa soeur. " Tu prends courage, lui dit−il, pour assister aux funérailles de notre père. Dépêchons−nous, il est temps de partir. "
Céluta ne crut pas devoir révéler à Outougamiz le larcin qu'elle venait de commettre ni embarrasser son frère d'un nouveau secret. Elle se hâta de prendre ses habits de deuil. En se rendant de bonne heure au lit funèbre de Chactas, elle espérait éloigner encore les soupçons qui pourraient planer sur elle lorsque la disparition des roseaux serait connue.
Quand le frère et la soeur arrivèrent à la cabane de Chactas, le jour naissait. Les parents allument un grand feu ; on purifie la hutte avec l'eau lustrale ; on revêt le corps du sachem d'une superbe tunique et d'un manteau qui n'avait jamais été porté. Dans la chevelure blanche du vieillard on place une couronne de plumes cramoisies. Céluta et Outougamiz furent chargés de peindre les traits du décédé. Quel triste devoir ! Ils se mirent à genoux des deux côtés du corps étendu sur une natte. Lorsque les deux orphelins vinrent à se pencher sur le visage de leur père, leurs têtes charmantes se touchèrent et formèrent une voûte au−dessus du front de Chactas.
Un sachem, maître de la cérémonie funèbre, donnait les couleurs et en expliquait les allégories : le rouge étendu sur les joues devait être de différentes nuances, selon les morts : l'amour ne se colore pas du même vermillon que la pudeur, et le crime rougit autrement que la vertu. L'azur appliqué aux veines est la couleur du dernier sommeil ; c'est aussi celle de la sérénité. Les pleurs de Céluta effaçaient son ouvrage. Il
Suite 202 fallut finir par le terrible baiser d'adieu : les lèvres de l'amitié et de l'amour vinrent toucher ensemble celles de la mort.
Cela étant fait, des matrones donnèrent au vieillard l'attitude que l'enfant a dans le sein de sa mère ; ce qui voulait dire que la mort nous rend à la terre, notre première mère, et qu'elle nous enfante en même temps à une autre vie.
Déjà la foule s'assemblait : les congrégations des prêtres, des sachems, des guerriers, des matrones, des jeunes filles, des enfants, arrivaient tour à tour et prenaient leur rang. Les sachems avaient tous un bâton blanc à la main ; leurs têtes étaient nues et leurs cheveux négligés : Adario menait ces vieillards. Les Français et le commandant du fort se joignirent à la pompe funèbre, comme ils s'étaient mêlés aux jeux : le cortège, attendant la marche, formait un vaste demi−cercle à la porte de la cabane.
Alors on enleva les écorces de cette cabane du côté qui touchait au cortège, et l'on aperçut Chactas assis sur un lit de parade : derrière lui était couché, en travers, son cercueil, fait de bois de cèdre et de petits ossements entrelacés. Debout, derrière cette redoutable barrière, se tenait un sachem représentant Chactas lui−même, et qui devait répondre aux harangues qu'on lui allait adresser.
Les deux chiens favoris du mort étaient enchaînés à ses pieds ; on ne les avait point égorgés selon l'usage, parce que le sachem abhorrait le sang ; d'ailleurs, il n'aurait aucun besoin de ses dogues pour chasser dans le pays des âmes, car il y serait employé, disait la foule, à gouverner les ombres. Le calumet de paix du vieillard reposait pareillement à ses pieds ; à sa gauche on voyait ses armes, honneur de sa jeunesse ; à sa droite le bâton sur lequel il appuyait ses vieux ans. Comme on est plus touché des vertus du sage que de celles du héros, la vue de ce simple bâton portait l'attendrissement dans tous les coeurs.
Adario commença les discours au nom des sachems ; il s'avança à pas lents dans le cercle des spectateurs. Les bras croisés et le visage tourné vers son ami, il lui dit :
" Frère, vous aimâtes la patrie ; frère, vous combattîtes pour elle ; frère vous l'enseignâtes de votre sagesse. Dire ce que vous avez fait est inutile : ennemi de l'oppresseur, vengeur de l'opprimé, tout en vous était indépendance. Votre pied était celui du chevreuil qui ne connaît point de barrière dont il ne puisse franchir la hauteur ; votre bras était un rameau de chêne qui se raidit aux coups de la tempête ; votre voix était la voix du torrent que rien ne peut forcer au silence. Ceux qui ont habité votre coeur savent qu'il était trop grand pour être resserré dans la petite main de la servitude. Quant à votre âme, c'était un souffle de liberté. "
Le sachem représentant Chactas répondit de derrière le cercueil :
" Frère, je vous remercie : je fus libre et le suis encore ; si mon corps vous semble enchaîné, vos yeux vous trompent : il est sans mouvement, mais on ne le peut faire souffrir ; il est donc libre. Quant à mon âme, je garde le secret. Adieu, frère ! "
" Vous n'avez point parlé de votre amitié mutuelle ! " s'écria Outougamiz en se levant, à la grande surprise des spectateurs.
Adario et le sachem représentant Chactas se regardèrent sans répliquer une parole.
Le tuteur du soleil s'avança pour prononcer un discours au nom des jeunes guerriers, mais un des bras de Chactas, plié de force, s'échappa comme pour repousser Ondouré. Une voix s'élève : " Il est désagréable aux morts, qu'il s'éloigne ! "
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Céluta, fille adoptive de Chactas, fut chargée de rattacher le bras du vieillard. Dans sa tunique noire et sa beauté religieuse on l'eût prise pour une de ces femmes qui se consacrent en Europe aux oeuvres les plus pénibles de la charité.
Céluta, s'adressant au mort, lui dit : " Mon père, êtes−vous bien ? "
" Oui, ma fille, répliqua le sachem interprète ; si dans le tombeau je me retourne pour me délasser, ma main s'étendra sur toi. "
Le représentant de Chactas répondit aux discours des mères, des veuves, des jeunes filles et des enfants.
Ces harangues extraordinaires finies, les parents poussèrent trois cris ; trois sons des conques funèbres annoncèrent la levée du corps. Les huit sachems les plus âgés, au nombre desquels était Adario, s'avancèrent en exécutant la marche de la mort pour emporter Chactas : ils imitaient le bûcheron, le moissonneur, le chasseur, qui coupe l'arbre, rompt l'épi, perce l'oiseau. Adario dit à Chactas : " Frère, voulez−vous vous coucher ? "
Le truchement de la tombe répondit : " Frère, j'ai besoin de sommeil. "
Alors quatre des huit sachems de la mort formèrent en s'agenouillant un carré étroit ; les autres sachems prennent le lit où reposait le défunt, le posent sur les quatre épaules des sachems à genoux ; ceux−ci se relèvent, et montrent à la foule ce qui n'était plus qu'une idole pour la patrie. Les quatre vieillards libres appuyaient de leurs bâtons, comme avec des arcs−boutants, le lit de Chactas : le cercueil traîné sur des roues suivait son maître comme le char vide du triomphateur. On marche aux bocages de la mort.
La tombe avait été marquée près du ruisseau de la Paix ; la fosse était large et profonde, les parois en étaient tapissées des plus belles pelleteries. Les huit sachems de la mort déposèrent leur frère dans le cercueil, que l'on planta debout à la tête de la fosse ouverte. Le vieillard ainsi placé ressemblait à une statue dans un tabernacle. Les jeux funèbres commencèrent le long d'une vallée verte qui se prolonge à travers les bocages.
Ces jeux s'ouvrirent par la lutte des jeunes filles ; la course des guerriers suivit la lutte, et le combat de l'arc, la course.
A un poteau peint de diverses couleurs était attaché par un pied, au bout d'une longue corde, un écureuil, symbole de la vie chez les sauvages. L'animal agile tournait autour du poteau, descendait, remontait, descendait encore, sautait, courait sur le gazon, puis regagnait le haut du poteau, où il se tenait planté sur les pieds de derrière, en se couvrant de sa queue de soie : c'était le but que la flèche devait atteindre, et dont la mobilité fatiguait les regards. Un arc de bois de cyprès était le prix désigné au vainqueur.
Ce prix, ainsi que celui de la course, fut remporté par Outougamiz, qui disait à Céluta : " A qui l'offrirai−je ? Mila est morte, René est absent, et je dois tuer mon ami s'il revient. "
Tandis qu'on était occupé de ces jeux, on vit arriver le grand−prêtre, l'air effaré, le vêtement en désordre, cherchant et demandant partout le tuteur du soleil ; on le lui montra dans la foule. Il courut à lui, l'entraîna au fond d'un des bocages, d'où il sortit avec lui quelque temps après. Ondouré paraissait ému ; on le vit se pencher à l'oreille d'Adario et parler à plusieurs autres sachems. Le jongleur déclara qu'il avait vu des signes dans le ciel, que les augures n'étaient pas favorables, qu'il fallait abréger la cérémonie.
On se hâta de faire au trépassé les présents d'usage. Chactas fut descendu dans son dernier asile ; et tandis qu'on élevait le mont du tombeau, le jongleur entonnait l'hymne à la mort.
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Le grand−prêtre.
" Est−ce un fantôme que j'aperçois, ou n'est−ce rien ? C'est un fantôme ! A moitié sorti d'une tombe fermée, il s'élève de la pierre sépulcrale comme une vapeur. Ses yeux sont le vide, sa bouche est sans langue et sans lèvres ; il est muet, et pourtant il parle ; il respire, et il n'a point d'haleine : quand il aime, au lieu de donner l'être, il donne le néant. Son coeur ne bat point. Fantôme, laisse−moi vivre ! "
Une jeune fille.
" Ma soeur, vois−tu ce petit ruisseau qui se perd tout à coup dans le sable ? comme il est charmant le long de ses rivages semés de fleurs, mais comme il disparaît vite ! Entre son berceau caché sous les aunes et son tombeau sous l'érable, on compte à peine seize pas. "
Choeur des jeunes filles.
" Nous avons vu la jeune Ondoïa : ses lèvres étaient pâles, ses yeux ressemblaient à deux gouttes de rosée troublées par le vent sur une feuille d'azaléa. Nous la vîmes entrouvrir un peu la bouche et rester la tête penchée. Nos mères nous dirent que c'était là mourir, qu'une seule nuit avait ainsi fané la jeune fille. Mère, est−ce qu'il est doux de mourir ? "
Les jeunes guerriers.
" Qu'il est insensé, celui qui s'écrie : Sauvez−moi de la mort ! Il devrait plutôt dire : Sauvez−moi de la vie ! O mort ! que tu es belle au milieu des combats ! que tu nous paraissais éloquente lorsque tu nous parlais de la patrie, en nous montrant la gloire ! "
Les enfants.
" Il nous faut un berceau de trois pieds ; notre tombeau n'est pas plus long. Notre mère nous suffit pour nous porter dans ses bras aux bocages de la mort. Nous tomberons de son sein sur le gazon de la tombe, comme une larme du matin tombe de la tige d'un lis parmi l'herbe où elle se perd. "
Les sachems.
" La mort est un bien pour les sages ; lui plaire est leur unique étude ; ils passent toute leur vie à en contempler les charmes. Cet infortuné se roule sur sa couche ; ses yeux sont ardents, jamais ses paupières ne les recouvrent ; son coeur est plein de soupirs : mais tout à coup les soupirs de son coeur s'exhalent ; ses yeux se ferment doucement ; il s'allonge sur sa couche. Qu'est−il arrivé ? La mort. Infortuné, où sont tes douleurs ? "
Choeur des prêtres.
" La vie est un torrent : ce torrent laisse après lui, en s'écoulant, une ravine plus ou moins profonde que le temps finit par effacer. "
L'hymne de la mort était à peine achevé que la foule se dispersa. Les paroles du grand−prêtre au milieu de la pompe funèbre faisaient le sujet de tous les entretiens et l'objet de toutes les inquiétudes. Mais déjà les sachems et les chefs des jeunes gens qui connaissaient le secret étaient convoqués au Rocher du Conseil : le jongleur leur raconte l'apparition du fantôme et la soustraction d'une partie des épis de la gerbe.
Les conjurés pâlissent. Outougamiz se lève, il s'écrie :
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" Vous le voyez, sachems, jamais complot plus impie ne fut formé par des hommes. Le Grand−Esprit le désapprouve ; il rappelle de la mort un de nos ancêtres pour enlever les roseaux sanglants. Le ciel a parlé, abandonnons un projet funeste. Quoi ! ce sont ces hommes que vous avez invités à vos fêtes, qui aujourd'hui même ont rendu les derniers honneurs à Chactas, ce sont ces hommes que vous prétendez égorger ! Ils avaient partagé vos plaisirs et vos douleurs ; leurs rires et leurs larmes étaient sincères, et vous leur répondiez par de faux sourires et des larmes feintes ! Sachems ! Outougamiz ne sait point savourer le meurtre et le crime : il n'est point un vieillard, il n'est point un oracle, mais il vous annonce, par la voix de ce Manitou d'or qu'il porte sur son coeur, qu'un pareil forfait, s'il est exécuté, amènera l'extermination des Natchez et la ruine de la patrie. "
Ce discours étonna le conseil : on ne savait où Outougamiz le Simple avait trouvé de telles paroles ; mais, à l'exception de deux ou trois sachems, tous les autres repoussèrent l'opinion généreuse du jeune guerrier. Adario donna des louanges aux sentiments de son neveu, mais il s'éleva avec force contre les étrangers.
" Cessons, s'écria−t−il, de nous apitoyer sur le sort des blancs. A entendre Outougamiz, ne dirait−on pas que notre pays est libre, que nous cultivons en paix nos champs ? Qu'est−il donc arrivé ? quel heureux soleil a tout à coup brillé sur nos destinées ? J'en appelle à tous les guerriers ici présents, ne sommes−nous pas dépouillés et plus opprimés que jamais ? Il suffirait donc que ces étrangers qui ont tué mon fils, qui ont massacré la vieille compagne de mes jours, qui ont réduit ma fille au dernier degré de misère ; il suffirait que ces étrangers vinssent se promener au milieu de nos fêtes, pour qu'Adario oubliât ce qu'il a perdu, pour qu'il renonçât à une vengeance légitime, pour qu'il consentît à la servitude de sa patrie, pour qu'il trompât tant de nations associées à notre cause, et dont l'indépendance a été confiée à nos mains ! Puisse la terre dévorer les Natchez avant qu'ils se rendent coupables d'une telle lâcheté, d'un aussi abominable parjure ! "
Adario fut interrompu par les acclamations les plus vives et par le cri répété de mort aux blancs !
Aussitôt que le vieillard se put faire entendre de nouveau, il reprit la parole :
" Sachems, abandonner l'entreprise est impossible ; mais exécuterons−nous notre dessein le jour où le dernier des trois roseaux qui restent sera brûlé ; attendrons−nous le jour qui avait été marqué avant l'enlèvement des huit roseaux ? Sachems, prononcez. "
Une violente agitation se manifesta dans l'assemblée : les uns demandaient que le massacre eût lieu aussitôt que les roseaux restants seraient brûlés ; ils prétendaient que telle était la volonté des génies, puisqu'ils avaient permis qu'une partie de la gerbe fût ravie sur l'autel ; les autres insistaient pour qu'on ne frappât le grand coup qu'à l'expiration du terme primitivement fixé.
" Quelle folie, s'écriait le chef des Chicassaws, d'entreprendre la destruction de vos ennemis avant que toutes les chairs rouges soient arrivées ! Il nous manque encore cinq tribus des plus puissantes. D'ailleurs ne ferons−nous pas avorter le dessein général en commençant trop tôt ? Si le plan est exécuté ici huit jours avant qu'il le soit ailleurs, n'est−il pas certain que les autres colonies de nos oppresseurs échapperont à la vengeance commune, et que, bientôt réunies, elles viendront nous exterminer ? Pour attaquer nos ennemis dans trois jours, il faudrait pouvoir prévenir de cette nouvelle résolution les divers peuples conjurés : or, trois jours suffisent−ils aux plus rapides messagers pour se rendre chez tous les peuples ? "
Ondouré appuya l'opinion des Chicassaws : René n'était pas arrivé ; le serait−il dans trois jours, et si l'on précipitait le massacre, n'y pourrait−il pas échapper ? Le tuteur du soleil rejeta avec mépris l'idée que le Grand−Esprit avait envoyé un mort dérober les roseaux du temple ; il accusa de lâcheté les gardiens, et déclara que bientôt il connaîtrait le prétendu fantôme.
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Le jongleur repoussa vivement cette attaque : soit qu'il crut ou ne crût pas au fantôme, il lui importait de défendre son art et de soutenir l'honneur des prêtres. Les Yazous, les Miamis et une partie des Natchez combattirent à leur tour l'avis des Chicassaws et d'Ondouré. Tous les guerriers parlaient à la fois ; des contradictions on en vint aux insultes : les conjurés se levaient, se rasseyaient, criaient, se saisissaient les uns les autres par le manteau, se menaçaient du geste, des regards et de la voix ; enfin, un sachem yazou, renommé parmi les sauvages, parvint à se faire écouter : il combattit l'avis des Chicassaws.
Il soutint d'abord qu'il était possible qu'avant l'enlèvement d'une partie de la gerbe, il y eût déjà erreur ou dans le nombre des roseaux aux Natchez, ou dans celui des roseaux placés chez les autres nations ; qu'ainsi rien ne prouvait que la vengeance put être exécutée partout le même jour. Ensuite il ajouta que la disparition des huit roseaux dans le temple des Natchez était certainement un effet de la volonté des génies ; que cette même volonté aurait aussi retiré le même nombre de roseaux chez tous les peuples conjurés, et que par conséquent l'extermination aurait lieu partout le même jour. A ces raisons politiques et religieuses le chef des Yazous joignit une raison d'intérêt, qui, faisant varier les Chicassaws, fixa l'opinion du conseil :
" Des pirogues chargées de grandes richesses pour les blancs du haut fleuve se sont, dit le sachem, arrêtées au fort Rosalie ; elles n'y resteront que quelques jours : si nous exterminons les Français avant le départ de ces pirogues, nous nous emparerons de ce trésor. "
Les Chicassaws, dont la cupidité était connue de tous les Indiens, feignirent d'être convaincus par l'éloquence du Yazou ; ils ne l'étaient que par leur avarice : ils revinrent à l'avis d'exécuter le plan arrêté dans la nuit où serait brûlé le dernier des trois roseaux restés sous l'autel. L'immense majorité du conseil adopta cette résolution.
On convint de continuer les grands jeux, comme si Chactas n'était pas mort et comme si le jour de l'exécution n'était pas avancé. On convint encore de n'instruire les jeunes guerriers de la conjuration que quelques heures avant le massacre.
Ces délibérations prises, l'assemblée se sépara : Outougamiz sortit du conseil avec une espèce de joie. En traversant les forêts, au milieu de la nuit, pour retourner à la cabane de Céluta, il se disait : " Si René n'arrive pas dans trois jours, il est sauvé ! " Mais bientôt il vint à penser que si René revenait avant l'expiration de ces trois jours, l'heure de sa mort serait considérablement avancée, et que l'on aurait huit jours de moins pour profiter des chances favorables.
Le jeune sauvage se mit alors à compter le peu de moments que le frère d'Amélie avait peut−être à passer sur la terre. La nouvelle détermination du conseil avait forcé ses idées de se fixer sur un objet affreux ; elle avait ravivé ses blessures, elle avait fait sortir son âme de l'engourdissement de la douleur. Le désespoir d'Outougamiz lui arracha des cris épouvantables ; les échos répétèrent ses cris, et les Natchez, qui les entendirent, crurent ouïr le dernier soupir de la patrie.
Céluta reconnut la voix de son frère ; elle sort précipitamment de son foyer, elle court dans les bois, elle appelle l'ami de René, elle le suit au cri de sa douleur.
" Qui m'appelle ? " dit Outougamiz.
" C'est ta soeur, " répond Céluta.
" Céluta ! dit Outougamiz, s'approchant d'elle ; si c'est toi, Céluta, oh ! que tu es malheureuse ! "
" René est−il mort ? " s'écria Céluta en arrivant à son frère.
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" Non, repartit Outougamiz, mais l'heure de sa mort est avancée. C'est dans trois jours le jour fatal ! Dans trois jours c'en est fait de René, de moi, de toi, de toute la terre. " A peine avait−il prononcé ces mots, que Céluta, d'une voix extraordinaire et étouffée, murmura ces mots : " C'est moi qui le tue ! "
Par les paroles de son frère, Céluta avait tout à coup compris l'autre conséquence de l'anticipation du jour du massacre. En effet, si René, au lieu de prolonger son absence, reparaissait tout à coup aux Natchez, c'était sa femme alors qui, au lieu de le sauver par l'enlèvement des roseaux, aurait précipité sa perte. Longtemps Céluta, affaissée par la douleur, fit de vains efforts pour parler ; enfin, la voix s'échappant en sanglots du fond de sa poitrine :
" C'est moi qui ai dérobé les roseaux ! "
" Malheureuse ! s'écrie son frère, c'est toi ! ... toi ! sacrilège, parjure, homicide ! "
" Oui, reprit Céluta désespérée, c'est moi, moi qui ai tout fait ! punis−moi : dérobe−moi pour jamais à la lumière du jour, rends−moi ce service fraternel. Les tourments de ma vie sont maintenant au−dessus de mon courage. "
Outougamiz, anéanti, s'appuyait contre le tronc d'un arbre : il ne parlait plus, sa douleur le submergeait. Il rompt enfin le silence :
" Ma soeur, dit−il, vous êtes très malheureuse ! très malheureuse ! plus malheureuse que moi ! "
Céluta restait muette comme le rocher. Outougamiz reprit : " Vous êtes obligée en conscience d'être une seconde fois parjure, de révéler le secret à René : ce secret est maintenant le vôtre, c'est vous qui assassinez mon ami ; mais je dois aussi vous dire une chose, c'est que moi me voilà forcé d'avertir les sachems : vous ne voulez pas que je sois votre complice, que je trahisse mon serment. "
Outougamiz s'arrêta un moment après ces mots, puis ajouta : " Oui, c'est là notre devoir à tous deux : dites le secret à René, quand René reviendra, moi je dirai votre secret aux sachems : si mon ami a le temps de se sauver, ma joie sera comme celle du ciel ; mais soyez prompte, car il faut que je révèle ce que vous allez faire. "
Le simple et sublime jeune homme s'éloigna.
Ondouré était revenu du conseil l'esprit agité : la majorité de l'assemblée s'était prononcée contre son opinion. Le crime perdait aux yeux de cet homme la plus grande partie de son charme si René n'était enveloppé dans le massacre et si Céluta n'était le prix du forfait. Il résolut de se rendre à la demeure de cette femme, que tout semblait abandonner jusqu'à Outougamiz lui−même. Peut−être Céluta avait−elle recu quelques nouvelles de René ; peut−être était−ce cette épouse ingénieuse et fidèle qui avait dérobé les roseaux du temple : il importait au tuteur du soleil de s'éclairer sur ces deux points.
Il arriva à la cabane de Céluta au moment où la soeur d'Outougamiz venait d'en sortir, attirée au dehors par les cris de son frère. L'intérieur de la hutte était à peine éclairé par une lampe suspendue au foyer. Ondouré visita tous les coins de cet asile de la douleur. il ne trouva personne, excepté la fille de René, qui dormait dans un berceau auprès du lit de sa mère, et qu'il fut tenté de plonger dans un éternel sommeil.
La couche de la veuve et de l'enfant, au lieu d'appeler dans le coeur du monstre la pitié et le remords, n'y réveilla que les feux de l'amour et de la jalousie. Ondouré sentit une flamme rapide courir dans la moelle de ses os : ses yeux se chargèrent de voluptés, ses sens s'embrasèrent : I'obscurité, la solitude et le silence sollicitaient le désir. Ondouré se précipite sur la couche pudique de Céluta et lui prodigue les embrassements
Suite 208 et les caresses ; il y cherche l'empreinte des grâces d'une femme ; il y colle ses lèvres avides et couvre de baisers ardents les plis du voile qui avaient pu toucher ou la bouche ou le sein de la beauté. Dans sa frénésie, il jure qu'il périra ou qu'il obtiendra la réalité des plaisirs dont la seule image allume le désir des passions dans son âme. Mais Céluta, qui pleure au fond des bois avec son frère ne reparaît pas, et Ondouré, dont tous les moments sont comptés, est obligé de quitter la cabane.
Une femme, ou plutôt un spectre, s'avance vers lui : à peine eut−il quitté le toit souillé de sa présence, qu'il se trouve face à face d'Akansie.
" J'ai trop longtemps, dit la mère du jeune soleil, j'ai trop longtemps supporté mes tourments. Lorsque après avoir appris ta visite à ma rivale, je t'ai ordonné de comparaître devant moi, tu ne m'as pas obéi. Je te retrouve sortant encore de ce lieu, où tes pas et les miens sont enchaînés par Athaensic : misérable ! je ne t'adresse plus de reproches : l'amour s'éteint dans mon coeur ; tu es au−dessous du mépris ; mais j'ai des crimes à expier, une vengeance à satisfaire. Je t'en ai prévenu, je vais me dénoncer aux sachems et te dénoncer avec moi : tes complots, tes forfaits, les miens, vont être révélés ; justice sera faite pour tous. "
Ondouré fut d'autant plus effrayé de ces paroles, qu'à la lumière du jour naissant il n'aperçut point sur le visage d'Akansie cette langueur qui lui apprenait autrefois combien la femme jalouse était encore amante ; il n'y avait que sécheresse et désespoir dans l'expression des traits d'Akansie. Ondouré prend aussitôt son parti.
Non loin de la cabane de Céluta était un marais, repaire impur des serpents Ondouré affecte un violent repentir ; il feint d'adorer celle qu'il n'a jamais aimée ; il l'entoure de ses bras suppliants, la conjure de l'écouter Akansie se débat entre les bras du scélérat, l'accable de ces reproches que la passion trahie, que le mépris longtemps contenu, savent si bien trouver : " Si vous ne voulez pas m'entendre, s'écrie le tuteur du soleil, je vais me donner la mort. "
Akansie était bien criminelle, mais elle avait tant aimé ! il lui restait de cet amour une certaine complaisance involontaire ; elle se laisse entraîner vers le marais, prêtant l'oreille à des excuses qui ne la trompaient plus, mais qui la charmaient encore. Ondouré, toujours se justifiant, et toujours marchant avec sa victime, la conduit dans un lieu écarté. Il affecte le langage de la passion : que son amante offensée daigne seulement lui sourire, et il va passer à ses pieds une vie de reconnaissance et d'adoration ! Akansie sent expirer sa colère ; Ondouré, feignant un transport d'amour, se prosterne devant son idole.
Akansie se trouvait alors sur une étroite levée qui séparait des eaux stagnantes, où une multitude de serpents à sonnettes se jouaient avec leurs petits aux derniers feux de l'automne. Ondouré embrasse les pieds d'Akansie, les attire à lui ; l'infortunée tombe en arrière et roule dans l'onde empoisonnée ; elle y plonge de tout son poids. Les reptiles, dont le venin augmente de subtilité quand ils ont une famille à défendre, font entendre le bruit de mort ; s'élançant tous à la fois, ils frappent de leur tête aplatie et de leur dent creuse l'ennemie qui vient troubler leurs ébats maternels.
La joie du crime rayonna sur le front d'Ondouré. Akansie luttant contre un double trépas, au milieu des serpents et de l'onde, s'écriait : " Je l'ai bien mérité ! homme affreux ! couronne tes forfaits ; va immoler tes dernières victimes, mais sache que ton heure est aussi arrivée. "
" Eh bien ! répondit l'infâme, jetant le masque, oui, c'est moi qui te tue, parce que tu me voulais trahir. Meurs, tous mes forfaits sont les tiens. Je brave tes menaces ! désormais il n'est plus de rémission pour moi, mon dernier soupir sera pour un nouveau crime et pour un amour qui fait ton supplice. Tu n'auras pas la tête de Céluta, mais je lui prodiguerai les baisers que tu m'as permis de donner à cette tête charmante ! "
Ondouré, mugissant comme s'il eût déjà habité l'enfer, abandonne la femme qui lui avait fait tous les sacrifices.
Suite 209
Dieu fit sentir à l'instant même à ce réprouvé un avant−goût des vengeances éternelles. Quelques chasseurs se montrèrent sur la levée ; ils avaient reconnu le tuteur du soleil et s'avançaient rapidement vers lui. Akansie flottait encore sur les eaux ; il était impossible de la dérober à la vue des chasseurs ; ils allaient s'empresser de la secourir : ne pouvait−elle pas conserver assez de vie pour parler quand elle serait déposée sur le rivage ? L'effroi d'Ondouré glaça un moment son coeur, mais il revint bientôt à lui, et se montra digne de son crime. Le moyen de tromper qu'il prit n'était complètement sûr, mais il était le seul qui lui restât à prendre ; il l'aurait du moins opposé à une accusation d'assassinat. Ondouré appelle donc les guerriers avec tous les signes du plus violent désespoir : " A moi, s'écriait−il, aidez−moi à sauver la femme−chef, qui vient de tomber dans cet abîme ; " et feignant de secourir Akansie, il essayait de lui plonger la tête dans l'eau.
Les chasseurs se précipitent, écartent les serpents avec des branches de tamarin, et retirent du marais la mère du jeune soleil.
Elle ne donna dans le premier moment aucun signe de vie, mais bientôt quelques mouvements se manifestèrent, ses yeux s'ouvrirent, son regard fixe tomba sur Ondouré, qui recula trois pas comme sous l'oeil du Dieu vengeur.
Des cris étouffés, qui ressemblaient au râle de la mort, s'échappèrent peu à peu du sein d'Akansie. Elle s'agite et rampe sur la terre ; on eût dit des reptiles qui l'avaient frappée. Sa peau, par l'effet ordinaire de la morsure du serpent à sonnettes, était marquée de taches noires, vertes et jaunes ; une teinte livide et luisante couvre ces taches, comme le vernis couvre un tableau. Les doigts de la femme coupable étaient crevés ; une écume impure sortait de sa bouche : les chasseurs contemplaient avec horreur le vice châtié de la main du Grand−Esprit.
Céluta, qui revenait des bois voisins et qui regagnait sa cabane par la levée du marais, fut un nouveau témoin envoyé du ciel à cette scène. A l'aspect de la femme punie, elle fut saisie d'une pitié profonde, et lui prodigua des soins et des secours. Akansie, reconnaissant la généreuse Indienne, fit des efforts extraordinaires pour parler ; mais sa langue enflée ne laissait sortir de sa bouche que des sons inarticulés. Lorsqu'elle s'aperçut qu'elle ne se pouvait faire entendre, le désespoir s'empara d'elle ; elle se roula sur la terre, qu'elle mordait dans les convulsions de la mort.
" Grand−Esprit, s'écria Céluta, accepte le repentir de cette pauvre femme ! pardonne−lui comme je lui pardonne, si jamais elle m'a offensée ! "
A cette prière, des espèces de larmes voulurent couler des yeux d'Akansie ; il se répandit sur son front une sérénité qui l'aurait embellie si quelque chose avait pu effacer l'horreur de ses traits. Ses lèvres ébauchèrent un sourire d'admiration et de gratitude : elle expira sans douleur, mais en emportant le fatal secret. Ondouré, délivré de ses craintes, remercia intérieurement le ciel, épouvanté de sa reconnaissance. Céluta, reprenant le chemin de sa retraite, disait au soleil qui se levait : " Soleil, tu viens de voir en deux matins la mort de Chactas et celle d'Akansie ; rends la mienne semblable à la première. " Ondouré fit avertir les parents de la femme−chef d'enlever le corps d'Akansie. Afin de ne pas effrayer l'imagination. des conjurés par le spectacle d'une seconde pompe funèbre, les sachems décidèrent que les funérailles (qui ne devaient jamais être célébrées) n'auraient lieu qu'après le massacre.
Devenu plus puissant que jamais par la mort de la femme−chef, le tuteur du soleil, ne se souvenant ni d'avoir été aimé d'Akansie ni de l'avoir assassinée, se rendit à la vallée des Bois. Les jeux avaient recommencé : Outougamiz, par ordre des vieillards, s'était venu mêler à ces jeux. Quelques moments de réflexion lui avaient suffi pour le tranquilliser sur le pieux larcin de sa soeur ; il lui semblait moins nécessaire d'en instruire immédiatement le conseil, puisque René n'était pas arrivé et que Céluta ne pouvait confier le secret à René absent. En supposant même le retour du frère d'Amélie, Outougamiz avait une telle confiance dans la vertu de Céluta, qu'il était sûr qu'elle se tairait, même après avoir rendu le secret plus fatal.
Suite 210 Enfin, quand Outougamiz se hâterait de tout apprendre aux sachems, les sachems feraient peut−être mourir Céluta sans utilité pour personne, car le massacre n'en aurait pas moins lieu. Et qui pouvait dire s'il était bon ou mauvais que le jour de ce massacre fût retardé ou avancé pour le destin du guerrier blanc ?
Telles étaient les réflexions d'Outougamiz. Le frère et la soeur comptaient maintenant chaque heure écoulée ; ils regardaient si le soleil baissait à l'horizon, si l'éphémère, qui sort des eaux à l'approche du soir, commençait à voler dans les prairies ; ils se disaient : " Encore un moment passé, et René n'est pas revenu ! " Nos illusions sont sans terme ; détrompés mille fois par l'amertume du calice, nous y reportons sans cesse nos lèvres avides.
Les ennemis s'étant refusés à recevoir le calumet de paix, René avait renvoyé les guerriers porteurs des présents pour les Illinois, et il revenait seul aux Natchez. Accablé du passé, n'espérant rien de l'avenir, insensible à tout, hors à la raison de Chactas, à l'amitié d'Outougamiz et à la vertu de Céluta, il ne soupçonnait pas qu'on en voulut à sa vie ; ses ennemis étaient loin de savoir à leur tour à quel point il y tenait peu. Les Natchez l'accusaient de crimes imaginaires ; ils l'avaient condamné pour ces crimes, et il ne pensait pas plus aux Natchez qu'au reste du monde ; ses idées comme ses désirs habitaient une région inconnue.
Un jour, dans la longue route qu'il avait à parcourir, il arriva à une grande prairie dépouillée d'arbres ; on n'y voyait qu'une vieille épine couverte de fleurs tardives, qui croissait sur le bord d'un chemin indien. Le soleil approchait de son couchant lorsque le frère d'Amélie parvint à cette épine. Résolu de passer la nuit dans ce lieu, il aperçut un gazon sur lequel étaient déposées des gerbes de maïs ; il reconnut la tombe d'un enfant et les présents maternels. Remerciant la Providence de l'avoir appelé au festin des morts, il s'assit entre deux grosses racines de l'épine, qui se tordaient au−dessus de la terre. La brise du soir soufflait par intervalles dans le feuillage de l'arbre ; elle en détachait les fleurs, et ces fleurs tombaient sur la tête de René en pluie argentée. Après avoir pris son repas, le voyageur s'endormit au chant du grillon.
La mère, qui avait couché l'enfant sous l'herbe au bord du chemin, vint à minuit apporter des dons nouveaux et humecter de son lait le gazon de la tombe. Elle crut distinguer une espèce d'ombre ou de fantôme étendu sur la terre ; la frayeur la saisit, mais l'amour maternel, plus fort que la frayeur, l'empêche de reculer. S'avançant à pas silencieux vers l'objet inconnu, elle vit un jeune blanc qui dormait la face tournée vers les étoiles, un bras jeté sur sa tête. L'Indienne se glisse à genoux jusqu'au chevet de l'étranger qu'elle prenait pour une divinité propice. Quelques insectes voltigeant autour du front de René, elle les chassait doucement, dans la crainte de réveiller l'esprit et dans la crainte aussi d'éloigner l'âme de l'enfant, qui pouvait errer autour du bon génie. La rosée descendait avec abondance : la mère étendit son voile sur ses deux bras, et le soutint ainsi au−dessus de la tête de René : " Tu réchauffes mon enfant, disait−elle en elle−même, il est juste que je te fasse un abri. "
Quelques sons confus et bientôt quelques paroles distinctes échappent aux lèvres du frère d'Amélie ; il rêvait de sa soeur : les mots qu'il laissait tomber étaient tour à tour prononcés dans sa langue maternelle et dans la langue des sauvages. L'Indienne voulut profiter de cet oracle ; elle répondait à René à mesure qu'il murmurait quelque chose. Il s'établit entre elle et lui un dialogue : " Pourquoi m'as−tu quitté ? " dit René en natchez.
" Qui ? " demanda l'Indienne.
René ne répondit point.
" Je l'aime, " dit le frère d'Amélie un moment après.
" Qui ? " dit encore l'Indienne.
Suite 211
" La mort, " repartit René en français.
Après un assez long silence, René dit : " Est−ce là le corps que je portais ? " Et il ajouta d'une voix élevée : " Les voici tous : Amélie, Céluta, Mila, Outougamiz, Chactas, d'Artaguette ! "
René poussa un soupir, se tourna du côté du coeur et ne parla plus. Le bruit que l'Indienne fit malgré elle, en se voulant retirer, réveilla le frère d'Amélie. Il fut d'abord étonné de voir une femme à ses côtés, mais il comprit bientôt que c'était la mère de l'enfant dont il foulait le tombeau. Il lui imposa les mains, poussa les trois cris de douleur, et lui dit : " Pardonne−moi, j'ai mangé une partie de la nourriture de ton fils ; mais j'étais voyageur, et j'avais faim ; ton fils m'a donné l'hospitalité. "
" Et moi, dit l'Indienne, je croyais que tu étais un génie, et je t'ai interrogé pendant ton sommeil. "
" Que t'ai−je dit ? " demanda René. " Rien, " repartit l'Indienne.
René s'était égaré : il s'enquit du chemin qu'il devait suivre : " Tu tournes le dos aux Natchez, répondit la femme sauvage ; en continuant à marcher vers le nord, tu n'y arriveras jamais ! " Destinée de l'homme ! si René n'eût point rencontré cette femme, il se fût éloigné de plus en plus du lieu fatal. L'Indienne lui montra sa route, et le quitta après lui avoir recommandé l'enfant qu'elle avait perdu.
Il se leva enfin le jour qui devait être suivi d'une nuit si funeste ! Céluta et son frère le passèrent à parcourir les bois, toujours dans la crainte d'y rencontrer René, toujours dans l'espoir de l'arrêter s'ils le rencontraient, toujours regrettant Mila si légère dans sa course, si heureuse dans ses recherches.
Le jeu des osselets, commencé après la partie de la balle, gagnée par les Natchez, avait continué dans la vallée des Bois. Une heure avant le coucher du soleil, le sachem d'ordre se présente aux différents groupes des joueurs, et dit à voix basse :
" Quittez le jeu, retournez à vos tentes ; attendez−y le sachem de votre nation. "
Les jeunes gens se regardent avec étonnement, et, laissant tomber les osselets, se retirent. La nuit vint. Le ciel se couvrit d'un voile épais : toutes les brises expirèrent ; des ténèbres muettes et profondes enveloppèrent le désert.
Après mille courses inutiles, Céluta était rentrée dans sa cabane : quelques heures de plus écoulées, et René était mort ou sauvé ! L'amante qui tant de fois avait désiré le retour de son bien−aimé, l'épouse qui si souvent s'était levée avec joie, croyant reconnaître les pas de son époux, tremblait à présent au moindre bruit, et n'implorait que le silence. Naguère Céluta eût donné tout son sang pour épargner la plus petite douleur au frère d'Amélie ; maintenant elle eût béni un accident malheureux qui, sans être mortel, eût arrêté le guerrier blanc loin des Natchez. Au fort Rosalie on était loin d'être rassuré : Chépar seul s'obstinait à ne vouloir rien voir. De nouveaux courriers du gouverneur général, du capitaine d'Artaguette et du père Souël, annonçaient l'existence d'un complot. Le conseil était rassemblé, et le nègre Imley, saisi dans les bois, avait été amené devant ce conseil.
Les renseignements envoyés par le missionnaire étaient exacts et détaillés ; ils désignaient Ondouré comme chef de la conjuration. Imley interrogé nia tout, hors ce qu'il ne pouvait nier, sa propre fuite. Il dit qu'il avait quitté son maître comme l'oiseau reprend sa liberté quand il trouve la porte de sa cage ouverte. Pressé par des questions insidieuses, et certain qu'il était d'être condamné à mort, le nègre, au lieu de répondre, se prit à railler ses juges : il répétait leurs gestes, affectait leur air, contrefaisait leur voix avec un talent d'imitation extraordinaire. Febriano surtout excitait sa verve comique, et il fit du commandant une copie si ressemblante, qu'un rire involontaire bouleversa le conseil. Chépar, furieux, ordonna d'appliquer
Suite 212 l'esclave à la torture, ce qui fut sur−le−champ exécuté. L'Africain brava les tourments avec une constance héroïque, continuant ses moqueries au milieu des douleurs, et ne laissant pas échapper un mot qui pût compromettre le secret des sauvages. On le retira de la gêne pour le réserver au gibet. Alors il se mit à chanter Izéphar, à rire, à tourner sur lui−même, à frapper des mains, à gambader malgré le disloquement de ses membres, et tout à coup il tomba mort : il s'était étouffé avec sa langue, genre de suicide connu de plusieurs peuplades africaines. Mélange de force et de légèreté, le caractère d'Imley ne se démentit pas un moment : ce noir n'aima que l'amour et la liberté, et il traita l'un et l'autre avec la même insouciance que la mort et la vie.
Le commandant regarda l'aventure d'Imley comme celle d'un esclave fugitif, qui n'avait aucun rapport avec les desseins qu'on supposait aux sauvages. Il traita les missionnaires de poltrons ; il accusa les colons de répandre inconsidérément des alarmes aussitôt qu'ils perdaient un nègre. Poussé par Febriano, vendu aux intérêts d'Ondouré, mais qui ignorait le complot, Chépar s'emporta jusqu'à faire mettre aux fers des habitants qui demandaient à s'armer et parlaient de se retrancher sur les concessions. Il refusait de croire à une conjuration qui s'achevait en ce moment même sous ses pas, dans le sein de la terre.
Les jeunes guerriers, après avoir quitté les jeux, s'étaient armés. Le sachem d'ordre avait reparu : heurtant doucement dans les ténèbres à la porte de chaque cabane, il avait dit :
" Que les jeunes guerriers se rendent par des chemins divers au lac souterrain ; ils y trouveront les sachems ; que les femmes, après le départ des guerriers, s'enferment dans leurs cabanes ; qu'elles y veillent en silence et sans lumière. "
Aussitôt les jeunes guerriers se glissent à travers les ténèbres jusqu'au lieu du rendez−vous. Les portes des huttes se referment sur les femmes et sur les enfants ; les lumières s'éteignent : tous les sauvages quittent le désert, hors quelques sentinelles placées çà et là derrière les arbres. Outougamiz, avec le reste de sa tribu, descendit au lac souterrain.
A l'orient du grand village des Natchez, dans la même cyprière où s'élevait le temple d'Athaensic, s'ouvre perpendiculairement, comme le soupirail d'une mine, une caverne profonde. On n'y peut pénétrer qu'à l'aide d'une échelle et d'un flambeau. A la profondeur de cent pieds se trouve une grève qui borde un lac. Sur ce lac, semblable à celui de l'empire des ombres, quelques sauvages, pourvus de torches et de fanaux, eurent un jour l'audace de s'embarquer. Autour du gouffre ils n'aperçurent que des rochers stériles hérissant des côtes ténébreuses ou suspendues en voûtes au−dessus de l'abîme. Des bruits lamentables, d'effrayantes clameurs, d'affreux rugissements, assourdissaient les navigateurs à mesure qu'ils s'enfonçaient dans ces solitudes d'eau et de nuit. Entraînés par un courant rapide et tumultueux, ce ne fut qu'après de longs efforts que ces audacieux mortels parvinrent à regagner le rivage, épouvantant de leurs récits quiconque serait tenté d'imiter leur exemple.