Les Nouvelles Nourritures Terrestres

André Gide · Chapitre 8 sur 10

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Les Nouvelles Nourritures Terrestres

Chapitre III

 

 

J’ai parfois, j’ai souvent, par malignité, dit d’autrui plus de mal que je ne pensais et, par lâcheté, dit plus de bien que je ne pensais de beaucoup d’œuvres, livres ou tableaux, par crainte d’indisposer contre moi leurs auteurs. J’ai parfois souri à des gens que je ne trouvais pas du tout drôles et feint de trou-ver spirituels des propos niais. J’ai feint de m’amuser, parfois, alors que je m’embêtais à mort et que je n’avais pas la force de m’en aller parce que l’on me disait : reste encore… J’ai trop souvent permis à ma raison d’arrêter l’élan de mon cœur. Et, par contre, alors que mon cœur se taisait, j’ai trop souvent parlé quand même. J’ai parfois, pour être approuvé, fait des sottises. Et, par contre, je n’ai pas toujours osé faire ce que je pensais devoir faire mais savais ne devoir être pas approuvé.

 

*

 

Le regret « temporis acti » est la plus vaine occupation du vieillard. Je me le dis ; pourtant j’y cède. Vous m’y encouragez, estimant ce regret de nature à ramener insensiblement l’âme à Dieu. Mais vous vous méprenez sur la nature de mes regrets, de mes remords. C’est le regret du « non acti » qui me tour-mente, de tout ce que durant ma jeunesse j’aurais pu faire, j’aurais dû faire, et qu’empêcha votre morale ; cette morale à laquelle je ne crois plus ; à laquelle je croyais bon de me sou-

mettre alors qu’elle était pour moi le 3 plus gênante, de sorte que je donnais à l’orgueil cette satisfaction que je refusais à ma

 

3 Sic. (Note du correcteur – ELG.)

 

– 50 – chair. Car c’est à l’âge où l’âme et le corps sont les plus dispos à l’amour, les plus dignes d’aimer, d’être aimés, où l’étreinte est la plus puissante, la curiosité la plus vive et la plus instructive, la volupté du plus grand prix, c’est à cet âge que l’âme et le corps trouvent également le plus de force pour résister aux sol-licitations de l’amour.

Ce que vous appeliez, que j’appelais avec vous : tentations, ce sont elles que je regrette ; et, si je me repens aujourd’hui, ce n’est pas d’avoir cédé à quelques-unes, c’est d’avoir résisté à tant d’autres, après lesquelles j’ai couru, plus tard, lorsqu’elles étaient déjà moins charmantes et de moindre profit pour ma pensée.

Je me repens d’avoir assombri ma jeunesse, d’avoir préfé-ré l’imaginaire au réel, de m’être détourné de la vie.

 

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Oh ! tout ce que nous n’avons point fait et que pourtant nous aurions pu faire… penseront-ils, sur le point de quitter la vie. – Tout ce que nous aurions dû faire et que pourtant nous n’avons point fait ! par souci des considérants, par temporisa-tion, par paresse, et pour s’être trop dit : « Bah ! nous aurons toujours le temps. » Pour n’avoir pas saisi le chaque jour ir-remplaçable, l’irretrouvable chaque instant. Pour avoir remis à plus tard la décision, l’effort, l’étreinte…

L’heure qui passe est bien passée

– Oh ! toi qui viendras, penseront-ils, sois plus habile : Saisis l’instant !

 

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Je m’installe dans ce point de l’espace que j’occupe, dans ce moment précis de la durée. Je n’admets point qu’il ne soit point crucial. J’étends mes bras de toute leur longueur. Je dis : voici le sud, le nord… Je suis effet ; je serai cause. Cause déter-minante ! Une occasion qui ne se représentera jamais plus. Je suis ; mais je veux trouver raison d’être. Je veux savoir pour quoi je vis.

 

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La peur du ridicule obtient de nous les pires lâchetés. Combien de jeunes velléités qui se croyaient pleines de vail-lance et qu’a dégonflées tout à coup ce seul mot d’« Utopie » appliqué à leurs convictions, et la crainte de passer pour chi-mériques aux yeux des gens sensés. Comme si tout grand pro-grès de l’humanité n’était pas dû à de l’utopie réalisée ! Comme si la réalité de demain ne devait pas être faite de l’utopie d’hier et d’aujourd’hui – si l’avenir consent à n’être point la seule ré-pétition du passé, ce qui serait la considération la mieux capa-ble de m’enlever toute joie de vivre. Oui, sans l’idée d’un pro-grès possible, la vie ne m’est plus d’aucun prix – et je fais miennes ces paroles que je prêtais à l’Alissa de ma Porte Étroite :

« Si bienheureux qu’il soit, je ne puis souhaiter un état sans progrès… et ferais fi d’une joie qui ne serait pas progres-sive. »

 

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Il est bien peu de monstres qui méritent la peur que nous en avons.

Monstres enfantés par la peur – peur de la nuit et peur de la clarté ; peur de la mort et peur de la vie ; peur des autres et

 

– 52 – peur de soi ; peur du diable et peur de Dieu – vous ne nous en imposerez plus. Mais nous vivons encore sous le règne des cro-quemitaines. Qui donc a dit que la crainte de Dieu était le commencement de la Sagesse. Imprudente sagesse, la vraie, tu commences où finit la crainte, et tu nous enseignes la vie.

 

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D’apporter partout où se peut la confiance, l’aisance et la joie, devint bientôt mon exigence et la réclamation de mon in-dispensable bonheur. Comme si du bonheur d’autrui seulement je dusse former le mien propre, n’en connaissant plus d’autre moi-même que celui que je pouvais goûter par sympathie, et par procuration pour ainsi dire. Et tout ceci me parut, par là même, haïssable, qui pouvait empêcher ce bonheur : les timidi-tés, les découragements, les incompréhensions, les médisances, le complaisant portrait de détresses imaginaires, les vains as-soiffements d’irréel, et les divisions des partis, des classes, des nations ou des races, et tout ce qui tend à faire de l’homme un ennemi de soi-même ou d’autrui, les semailles de discorde, les oppressions, les intimidations, les dénis.

 

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L’écureuil n’admet pas le rampement de la couleuvre. Le lièvre fuit quand la tortue et le hérisson se replient. Tu retrou-veras toute cette diversité chez les hommes. Cesse donc de blâ-mer ce qui diffère de toi. Une société d’hommes ne saurait être parfaite que si elle nécessite l’emploi de maintes formes d’activité, que si elle favorise l’éclosion de maintes formes de bonheur.

 

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Me devinrent ennemis personnels : pervertisseurs, as-sombrisseurs, affaiblisseurs, rétrogrades, tardigrades et plai-santins.

J’en veux à tout ce qui diminue l’homme ; à tout ce qui tend à le rendre moins sage, moins confiant ou moins prompt. Car je n’accepte pas que la sagesse s’accompagne toujours de lenteur et de méfiance. C’est bien aussi pourquoi je crois qu’il y a souvent plus de sagesse dans l’enfant que dans le vieillard.

 

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Leur sagesse ?… Ah ! leur sagesse, mieux vaut n’en pas faire grand cas.

Elle consiste à vivre le moins possible, se méfiant de tout, se garant.

Il y a toujours, dans leurs conseils, je ne sais quoi de rassis, de stagnant.

Ils sont comparables à certaines mères de familles qui abrutissent de recommandations leurs enfants :

– « Ne te balance pas si fort, la corde va craquer ;

Ne te mets pas sous cet arbre, il va tonner ;

Ne marche pas où c’est mouillé, tu vas glisser ;

Ne t’assieds pas sur l’herbe, tu vas te tacher ;

À ton âge, tu devrais être plus raisonnable ;

Combien de fois faudra-t-il te le répéter :

On ne met pas ses coudes sur la table.

Cet enfant est insupportable ! »

– Ah ! Madame, pas tant que vous.

 

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À la fois surprenante et très attendue, je compare la joie à cette vaste jatte de lait frais que nous trouvâmes au gîte d’étape, un soir d’accablante chaleur, après avoir marché dans l’aridité tout le jour. Nous étions restés sans revoir de lait de-puis des semaines, car la contrée que nous traversions alors, où sévissait la maladie du sommeil, ne pouvait convenir au bétail. Mais, sans nous en douter, rentrés depuis quelques heu-res dans une région préservée où l’élevage était possible ; et, si les herbes eussent été moins hautes, ou si notre chevauchée les eût dominées de plus haut, nous eussions pu, de-ci, de-là, dis-tinguer des troupeaux dans la brousse. Et nous n’espérions ce soir-là, pour étancher notre soif, qu’une eau tiède et suspecte, que par prudence nous eussions fait bouillir d’abord, et dont le goût nauséabond reparaît à travers l’alcool ou le vin dont on la colore, contentement forcé des jours précédents. Mais ce soir-là, dans l’ombre de la case, avec quel ravissement nous décou-vrîmes cette jatte pleine d’un lait qu’on avait trait pour nous. Une fine couche de sable gris en avait terni la surface. Nos go-belets déchirèrent ce film fragile et le lait, au-dessous, semblait plus candide et plus frais, de toute la chaleur du jour. Malgré sa blancheur, c’est de l’ombre que l’on croyait boire, du repos et du réconfort…

 

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