Les Nouvelles Nourritures Terrestres

André Gide · Chapitre 6 sur 10

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Les Nouvelles Nourritures Terrestres

Livre Troisième

 

 

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I

 

C’est vers la volupté que s’efforce toute la nature. Elle fait croître le brin d’herbe, se développer le bourgeon et le bouton s’épanouir. C’est elle qui dispose aux baisers des rayons la co-rolle, invite aux noces tout ce qui vit, l’obtuse larve à la nym-phose et de la prison chrysalide fait s’échapper le papillon. Guidé par elle, tout aspire au plus grand bien-être, à plus de conscience, au progrès… C’est pourquoi j’ai trouvé plus d’instruction dans la volupté que dans les livres ; pourquoi j’ai trouvé dans les livres plus d’obscurcissement que de clarté.

 

Il n’y eut là délibération ni méthode. C’est inconsidérément que je plongeai dans cet océan de délices, tout surpris d’y na-ger, de ne m’y sentir pas engloutir. C’est dans la volupté que prend conscience de soi tout notre être.

 

Tout cela se passa de résolution ; c’est tout naturellement que je m’abandonnai. J’avais bien entendu dire que la nature humaine est mauvaise, mais je souhaitais l’éprouver. Au de-meurant je me sentais moins curieux de moi que d’autrui, ou plutôt : le désir charnel travaillait sourdement vers une confu-sion charmante, et me précipitait hors de moi.

La recherche d’une morale ne me paraissait pas très ha-bile, ni même possible, aussi longtemps que je ne savais point qui j’étais. Cessant de me chercher, c’était pour me retrouver dans l’amour.

Il fallait, pour un temps, accepter le rejet de toute morale et ne résister plus aux désirs. Eux seuls étaient capables de m’instruire. J’y cédai.

 

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RENCONTRES

 

 

OH ! me disait ce pauvre infirme… ne fût-ce qu’une fois ! Pouvoir une fois enlacer de mes bras « qui que ce soit pour qui je brûle », ainsi que dit Virgile… Il me semble qu’après avoir connu cette joie, je me résignerais plus facilement à n’en plus jamais goûter d’autres ; que je me résignerais plus facilement à mourir.

– Cette joie, malheureux ! lui dis-je, pour l’avoir une fois goûtée, tu ne la souhaiterais que bien davantage. Si poète que tu puisses être, l’imagination, en ces sortes de choses, tourmente moins que ne le fait le souvenir.

– Penses-tu me consoler ainsi ? reprit-il.

 

*

 

Et pourtant, que de fois, sur le point de cueillir une joie, m’en suis-je soudain détourné comme aurait pu le faire un as-cète.

Il n’y avait point là renoncement, mais une expectation si parfaite de ce que cette félicité pouvait être, une anticipation si accomplie, que la réalisation ne pourrait plus en rien m’instruire, qu’il n’y avait déjà plus qu’à passer outre, sachant bien que la préparation d’un plaisir ne l’assure qu’en le déflo-rant et que le ravissement le plus exquis saisit l’être entier par surprise. Mais du moins avais-je su bannir de moi toutes réti-cences, pudeurs, réserves de la décence, hésitations timorées, qui font la volupté craintive et prédisposent l’âme aux remords après le retombement de la chair. J’étais tout habité par le printemps intérieur dont ne me paraissaient que des échos les

 

– 43 – reflets, toutes les éclosions, et les floraisons que je rencontrais sur ma route. J’ardais si fort qu’il me semblait pouvoir com-muniquer à tout autrui ma ferveur comme on donne le feu de sa cigarette, et celle-ci n’en est qu’attisée, je secouais de moi toute cendre. Dans mes regards riait un amour épars, éperdu. Je pensais : la bonté n’est qu’une irradiation du bonheur ; et mon cœur se donnait à tous par le simple effet d’être heureux.

 

Puis, plus tard… Non, ce ne fut ni diminution de désirs, ni satiété, que je sentis venir avec l’âge ; mais, souvent, escomp-tant sur mes lèvres avides l’épuisement trop prompt du plaisir, la possession me paraissait de moindre prix que la poursuite et j’en venais de plus en plus à préférer à l’étanchement la soif même, à la volupté sa promesse, à la satisfaction l’élargissement sans fin de l’amour.

 

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RENCONTRES

 

 

J’ALLAI le voir, dans ce village du Valais où il achevait cen-sément sa convalescence, où, en réalité, il se préparait à mourir. La maladie l’avait à ce point changé que je le reconnus à peine.

– Eh bien, non ; cela ne va plus ; plus du tout, me dit-il. Chaque organe se prend, à présent, l’un après l’autre : le foie, les reins, la rate… Quant à mon genou !… Par curiosité, regarde-le.

Et, relevant à demi ses couvertures, ramenant sa maigre jambe en avant, il découvrit une sorte de boule énorme à l’endroit de l’articulation. Comme il transpirait beaucoup, sa chemise était collée au corps et laissait paraître sa maigreur. Je tâchai de sourire, pour dissimuler ma tristesse.

– De toute manière tu savais que tu en avais pour long-temps avant de te remettre, lui dis-je. Mais tu es bien, ici, n’est-ce pas ? L’air est bon. La nourriture… ?

– Excellente. Et ce qui me sauve, c’est que je digère encore bien. Depuis quelques jours, j’ai même repris du poids. J’ai moins de fièvre. Oh ! somme toute, je vais sensiblement mieux.

Un semblant de sourire tira ses traits et je compris qu’il n’avait peut-être pas perdu tout espoir.

– Du reste voici le printemps, ajoutai-je vite, en détournant mon visage vers la fenêtre, car des larmes, que je voulais lui ca-cher, emplissaient mes yeux. Tu vas pouvoir t’installer dans le jardin.

– J’y descends déjà pour quelques instants chaque jour, après le repas de midi. Car ce n’est que le dîner que je fais mon-ter dans ma chambre. Le déjeuner, je me force à le prendre dans la salle commune et jusqu’à présent je n’y ai manqué que trois jours. C’est un peu pénible ensuite de remonter les deux étages ;

 

– 45 – mais je prends mon temps : pas plus de quatre marches à la fois, puis un arrêt pour reprendre souffle. En tout, il faut bien comp-ter vingt minutes. Mais cela me fait prendre un peu d’exercice ; et je suis si content, ensuite, de retrouver mon lit ! Puis cela laisse le temps de faire la chambre. Mais surtout, j’ai peur de me laisser aller… Tu regardes mes livres ?… Oui, ce sont tes Nourri-tures terrestres. Ce petit livre ne me quitte pas. Tu ne peux pas savoir la consolation et l’encouragement que j’y trouve.

Ceci me toucha plus qu’aucun compliment qu’on eût jamais pu me faire ; car je craignais, je l’avoue, que mon livre ne pût trouver crédit qu’auprès des forts.

– Oui, reprit-il, même dans mon état, quand je suis dans le jardin près de fleurir, je voudrais, comme Faust, dire à la mi-nute qui passe : « Tu es si belle !… Arrête-toi. » Tout me paraît alors harmonieux, suave… Ce qui me gêne, c’est de faire moi-même comme une fausse note dans ce concert, comme une ta-che dans ce tableau… J’aurais tant voulu être beau ! »

Il demeura quelque temps sans plus rien dire, les regards tournés vers le bleu du ciel qu’on pouvait voir par la fenêtre grande ouverte. Puis, à voix plus basse et, semblait-il, crainti-vement :

– Je voudrais bien que tu donnes de mes nouvelles à mes parents. Moi j’en suis à ne plus oser leur écrire ; ni surtout leur dire la vérité. À chaque lettre qu’elle reçoit de moi, ma mère me répond aussitôt que, si je suis malade, c’est pour mon bien ; que c’est pour mon salut que Dieu me gratifie de ces souffrances ; que je devrais m’en instruire pour m’amender et que, seulement ensuite, je mériterai de guérir. Alors je lui dis invariablement que je vais mieux, pour éviter ces considérations… qui m’emplissent le cœur de blasphème. Écris-lui, toi.

– Ce matin même ce sera fait, lui dis-je en prenant sa main moite.

– Oh ! ne serre pas trop fort ; tu me fais mal.

Il souriait.

 

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