Les Nouvelles Nourritures Terrestres

André Gide · Chapitre 2 sur 10

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Les Nouvelles Nourritures Terrestres

Chapitre II

 

 

C’est la reconnaissance de mon cœur qui me fait inventer Dieu chaque jour. Dès l’éveil je m’étonne d’être et m’émerveille incessamment. Pourquoi la levée d’une douleur apporte-t-elle moins de joie que la fin d’une joie ne cause de peine ? C’est que dans le chagrin tu songes au bonheur dont il te prive, tandis qu’au sein du bonheur, il ne t’arrive point de songer aux dou-leurs qui te sont épargnées ; c’est qu’il t’est naturel d’être heu-reux.

Une somme de bonheur est due, à chaque créature, selon que ses sens et son cœur en supportent. Si peu que l’on m’en prive, je suis volé. Je ne sais point si je réclamais la vie, avant d’être ; mais à présent que je vis, tout m’est dû. Mais la recon-naissance est si douce et il m’est si nécessairement doux d’aimer, que la moindre caresse de l’air éveille un merci dans mon cœur. Le besoin de reconnaissance m’enseigne à faire de tout ce qui vient à moi du bonheur.

 

*

 

La peur de trébucher cramponne notre esprit à la rampe de la logique. Il y a la logique et il y a ce qui échappe à la logi-que. (L’illogisme m’irrite, mais l’excès de logique m’exténue.) Il y a ceux qui raisonnent et il y a ceux qui laissent les autres avoir raison. (Mon cœur, si ma raison lui donne tort de battre, c’est à lui que je donne raison.) Il y a ceux qui se passent de vi-vre et ceux qui se passent d’avoir raison. C’est au défaut de la logique que je prends conscience de moi. Ô ma plus chère et ma plus riante pensée ! qu’ai-je affaire de chercher plus longtemps

 

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à légitimer ta naissance ? N’ai-je pas lu ce matin dans Plutar-que, au seuil des Vies de Romulus et de Thésée, que ces deux grands fondateurs de cités, pour être nés « secrètement et d’une union clandestine » ont passé pour des fils de dieux ?…

 

*

 

Me voici tout contraint par mon passé. Pas un geste, au-jourd’hui, que ce que j’étais hier ne détermine. Mais celui que je suis en cet instant, subit, fugace, irremplaçable, échappe…

Ah ! pouvoir échapper à moi-même ! Je bondirais par-dessus la contrainte où le respect de moi m’a soumis. Ma na-rine est ouverte aux vents. Ah ! lever l’ancre, et pour la plus téméraire aventure… Et que cela ne tirât pas à conséquence pour demain.

Mon esprit s’achoppe à ce mot : conséquence. La consé-quence de nos actes ; la conséquence avec soi-même. N’attendrai-je plus de moi qu’une suite ? Conséquence ; com-promission ; cheminement tracé par avance. Je veux ne plus marcher, mais bondir ; d’un coup de jarret repousser, renier mon passé ; n’avoir plus à tenir de promesses : j’en ai trop fait ! Avenir, que je t’aimerais, infidèle !

Quel vent de mer ou de montagne emportera ton essor, ma pensée ? Oiseau bleu, frémissant et battant de l’aile, tu res-tes sur cette extrême roche escarpée ; aussi loin que peut te porter le présent, tu t’avances, et de tout ton regard déjà tu t’élances, tu t’évades dans l’avenir.

Ô inquiétudes nouvelles ! Questions pas encore posées !… Mon tourment d’hier m’a lassé ; j’en ai surépuisé l’amertume ; je n’y crois plus ; et je me penche sur le gouffre avenir sans ver-tige. Vents de l’abîme, emportez-moi !

 

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