Les Nouvelles Nourritures Terrestres
Livre Quatrième
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I
Je ne me plais qu’à ce qui respire et peut vivre. C’est à or-ganiser que mon esprit, en fin de compte, travaille ; à cons-truire. Mais je ne peux édifier rien, que, d’abord, les matériaux dont je dois me servir, je ne les éprouve. Les notions reconnues, les principes, mon esprit ne les admet point qu’il ne les ait re-connus lui-même ; je sais du reste que les mots les plus sonores sont aussi les plus creux. Je me méfie des déclamateurs, des bien-pensants, des bons-apôtres, et commence par dégonfler leurs discours. Je veux savoir ce qui se cache d’outrecuidance dans ta vertu, d’intérêt dans ton patriotisme, d’appétit charnel et d’égoïsme dans ton amour. Non, mon ciel n’est pas assombri si je ne reconnais plus les lanternes pour des étoiles ; ma volon-té pas affaiblie pour ne plus consentir à se laisser guider par des fantômes, pour n’aimer plus que la réalité.
*
Mais cette certitude : que l’homme n’a pas toujours été ce qu’il est, permet aussitôt cet espoir : il ne le sera pas toujours.
Moi aussi, parbleu, j’ai pu sourire, ou rire avec Flaubert, devant l’idole du Progrès ; mais c’est qu’on nous présentait le progrès comme une divinité dérisoire. Progrès du commerce et de l’industrie ; des beaux-arts surtout, quelle sottise ! Progrès de la connaissance, oui certes. Mais ce qui m’importe c’est le progrès de l’Homme même.
Que l’homme n’ait pas toujours été ce qu’il est ; qu’il se soit lentement obtenu, voici qui ne me paraît plus contestable, en dépit des mythologies. Notre regard, borné à un petit nombre
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Mais, eux, ils imaginent et voudraient me faire croire l’humanité semblable à ce damné de Dante, que son éternelle immobilité désespère et qui s’écrie : « Si seulement je pouvais avancer d’un pas tous les mille ans, je me serais déjà mis en route. »
Cette idée de progrès s’est fait sa place dans mon esprit, s’apparentant à toutes autres ou se les soumettant.
(Illusion de l’homme accompli, qu’a pu donner toute pé-riode classique en raison de l’équilibre momentanément obte-nu.) Que l’état actuel de l’humanité doive nécessairement être surpassé, c’est une idée transportante et qu’accompagne aussi-tôt la haine de tout ce qui peut empêcher ce progrès (compara-ble à la haine du mal chez le chrétien).
*
Tout cela sera balayé. Ce qui mérite de l’être, et aussi ce qui mériterait de ne pas l’être. Car comment séparer ceci de cela ? Vous voulez chercher le salut de l’humanité dans le rat-tachement au passé, et ce n’est qu’en repoussant le passé, qu’en repoussant dans le passé ce qui a cessé de servir, que progres-ser devient possible. Mais vous ne voulez point croire au pro-grès. « Ce qui a été, c’est ce qui sera », dites-vous. Je veux pen-ser que ce qui a été, c’est ce qui ne saurait plus être. L’homme se dégagera peu à peu de ce qui le protégeait naguère ; de ce qui désormais l’asservit.
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Ce n’est pas seulement le monde qu’il s’agit de changer ; mais l’homme. D’où surgira-t-il, cet homme neuf ? Non du de-hors. Camarade, sache le découvrir en toi-même, et, comme du minerai l’on extrait un pur métal sans scories, exige-le de toi, cet homme attendu. Obtiens-le de toi. Ose devenir qui tu es. Ne te tiens pas quitte à bon compte. Il y a d’admirables possibilités dans chaque être. Persuade-toi de ta force et de ta jeunesse. Sache te redire sans cesse : « Il ne tient qu’à moi. »
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On n’obtient rien de bon par le mélange.
Quand j’étais jeune, j’avais le cerveau plein de croise-ments, de mulets, de caméléopards.
Vertu de la sélection.
Vertu première : la patience.
Rien à voir avec la simple attente. Elle se confond plutôt avec l’obstination.
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RENCONTRES
1
J’AI connu dans le Bourbonnais une aimable vieille demoi-selle
Qui conservait dans une armoire quantité de vieux médi-caments ;
De sorte qu’il ne restait presque plus de place pour rien y mettre ;
Et, comme la demoiselle allait à présent tout à fait bien,
Je me permis de lui dire qu’il n’était peut-être pas bien utile
De garder ainsi ce qui ne lui servait décidément plus à rien.
Alors la vieille demoiselle est devenue très rouge,
Et j’ai cru qu’elle allait se mettre à pleurer.
Elle a sorti les fioles et les boîtes et les tubes l’un après l’autre
En disant : « Ceci m’a sauvée d’une colique et cela d’une esquinancie !
Cet onguent m’a guérie d’un abcès à l’aine
Qui pourrait peut-être bien, sait-on jamais, recommencer ;
Et ces pilules me procuraient de l’aisance
Du temps que j’étais un peu constipée.
Quant à cet instrument, ce devait être un inhalateur
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Mais qui, je le crains, est à peu près complètement détra-qué… »
Enfin elle m’avoua que, dans le temps, tous ces médica-ments lui avaient coûté très cher
Et je compris que c’était surtout cela qui la retenait de les balancer.
2
Puis le temps vient où il nous faut quitter tout cela.
Ce « tout cela », que sera-ce ? – Pour quelques êtres
Un tas de biens thésaurisés, des propriétés, des bibliothè-ques,
Des divans où trouver plaisir
À simplement déguster le loisir ;
Pour beaucoup d’autres, ce sera peine et labeur.
Quitter famille et amis, enfants qui grandissent ;
Travail commencé, œuvre à faire,
Rêve sur le point de devenir réalité ;
Des livres qu’on voulait encore lire ;
Des parfums qu’on n’avait jamais respirés ;
Des curiosités mal satisfaites ;
Des indigents qui comptaient sur votre appui ;
Une paix, une sérénité qu’on espérait atteindre…
Et puis soudain les jeux sont faits ; rien ne va plus.
Alors, un beau jour, on entend dire :
– Vous savez… Gontran ; je viens de le revoir. Il est fichu.
Depuis huit jours, il ne battait plus que d’une aile.
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Il répétait : « Je sens, je sens que je m’en vais. » Pourtant on espérait encore. Mais c’en est fait.
– Qu’est-ce qu’il a ?
On croit que ça vient des endocrines,
Mais il avait le cœur en très mauvais état.
Une espèce d’empoisonnement par l’insuline, dit le doc-teur.
– C’est curieux, ce que vous me racontez là.
– On dit qu’il laisse une assez importante fortune,
Une collection de médailles et des tableaux.
Rapport au fisc, les collatéraux n’en toucheront pas un cen-time.
– Des médailles ! Je ne comprends pas comment on peut s’intéresser à ça.
*
Ne fais donc pas le malin. Tu as vu mourir ; ça n’avait rien de si comique. Tu t’efforces de plaisanter, pour cacher ta peur ; mais ta voix tremble et ton pseudo-poème est affreux.
– Il se peut… Oui, j’ai vu mourir… Il y a le plus souvent, m’a-t-il paru, précédant la mort et passé l’angoisse, une sorte d’émoussement de l’aiguillon. La mort met des gants fourrés pour nous prendre. Elle n’étrangle pas sans assoupir ; et ce dont elle nous sépare a perdu déjà sa netteté, sa présence et comme sa réalité. Un univers si décoloré que de le quitter ne fait plus grand’peine et qu’il n’y a plus matière à regrets.
Alors, je me dis que ça ne doit pas être si difficile de mou-rir, puisque, en fin de compte, tous y parviennent. Et ce ne se-rait peut-être, après tout, qu’une habitude à prendre, si seule-ment on ne mourait pas rien qu’une fois.
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Mais la mort est atroce à qui n’a pas rempli sa vie. À celui-ci la religion n’a que trop beau jeu pour lui dire : – Ne t’en fais pas. C’est de l’autre côté que ça commence, et tu seras récom-pensé.
C’est dès « ici-bas » qu’il faut vivre.
Camarade, ne crois à rien ; n’accepte rien sans preuve. N’a jamais rien prouvé le sang des martyrs. Il n’est pas reli-gion si folle qui n’ait eu les siens et qui n’ait suscité des convic-tions ardentes. C’est au nom de la foi que l’on meurt ; et c’est au nom de la foi que l’on tue. L’appétit de savoir naît du doute. Cesse de croire et instruis-toi L’on ne cherche jamais d’imposer qu’à défaut de preuves. Ne t’en laisse pas accroire. Ne te laisse pas imposer.
*
Traumatisme – endort la douleur…
Se souvenir de l’admirable récit de Montaigne, où il parle de son évanouissement à la suite de sa chute de cheval. Et Rousseau, racontant l’accident qui faillit lui coûter la vie : « Je ne sentis ni le coup, ni la chute, ni rien de ce qui s’ensuivit, jus-qu’au moment où je revins à moi… La nuit s’avançait. J’aperçus le ciel, quelques étoiles, et un peu de verdure. Cette première sensation fut un moment délicieuse. Je ne me sentais encore que par là. Je naissais dans cet instant à la vie, et il me semblait que je remplissais de ma légère existence tous les ob-jets que j’apercevais. Tout entier au moment présent, je ne me souvenais de rien… je ne sentais ni mal, ni crainte, ni inquié-tude… »
Ce petit livre d’histoire naturelle, que j’égarai quand vint la guerre, que depuis j’ai cherché vainement, dont je ne sais plus ni le titre ni le nom de l’auteur (c’était un livre anglais de
– 63 – petit format, illustré, à livrée de toile grenat), dont je n’avais encore lu que l’introduction, une sorte d’invitation à l’étude des sciences dites naturelles. Il y était dit, dans cette introduction (et de ceci je me souviens fort bien), que la souffrance était, à rondement parler, une invention humaine, et que tout concou-rait, dans la nature, à l’éviter ; et qu’elle serait réduite à peu, n’était l’intervention de l’homme. Non point que chaque être vivant ne fût capable de souffrir ; mais que d’abord tout être malingre et mal venu était comme automatiquement suppri-mé. Puis des exemples fort éloquents étaient donnés : entre au-tres celui de la poule, échappée des serres du faucon, qui tout aussitôt se remet à picorer le grain, aussi insouciante que d’abord. Car, disait l’auteur, et je le pense avec lui : l’animal vit dans le présent, de sorte que le plus grand nombre de nos maux, imaginaires, habitant la représentation du passé (re-grets, remords) ou l’appréhension de l’avenir, lui sont épar-gnés. L’auteur, poursuivant sa thèse hardie, mais à quoi se ral-liait aussitôt ma pensée, soutenait que le lièvre ou le cerf pour-suivi (non par l’homme, mais par un autre animal) trouve joie dans sa course et ses bonds et ses feintes. Enfin ceci, que nous savons vrai : c’est que le coup de patte du fauve, comme tout traumatisme violent, engourdit, de sorte que la proie, le plus souvent, succombe avant d’avoir éprouvé la douleur. Je vois du reste ce qui, dans cette thèse poussée trop loin, pourrait para-ître paradoxal ; mais je la crois, dans son ensemble, parfaite-ment juste et que le bonheur d’être, dans toute la nature jusqu’à l’homme, l’emporte de beaucoup sur la peine. Mais que ceci s’arrête à lui. Et par sa faute.
Il pouvait, moins fou, s’épargner les maux causés par la guerre et, moins féroce pour autrui, ceux causés par la misère, de beaucoup les plus nombreux. Il n’y a pas là d’utopie ; mais la simple constatation que la plupart de nos maux n’ont rien de fatal, de nécessaire, et ne sont dus qu’à nous. Pour ce qui est de ceux que nous ne pouvons encore éviter, si nous avons les ma-ladies, nous avons aussi les remèdes. Rien ne m’empêchera de croire que l’humanité pourrait être plus vigoureuse, plus saine,
– 64 – partant plus joyeuse ; et que nous sommes responsables d’à peu près tous les maux dont nous souffrons.
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