Les Nouvelles Nourritures Terrestres
Chapitre IV
Je ne trouve pas précisément de défenses et de prohibi-tions dans la lettre de l’Évangile. Mais il s’agit de contempler Dieu du regard le plus clair possible et j’éprouve que chaque objet de cette terre, que je convoite, se fait opaque, par cela même que je le convoite, et que le monde entier perd aussitôt sa transparence, ou que mon regard perd sa clarté, de sorte que Dieu cesse d’être sensible à mon âme, et qu’abandonnant le Créateur pour la créature mon âme cesse de vivre dans l’éternité et perd possession du royaume de Dieu.
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Je reviens à vous, Seigneur Christ, comme à Dieu dont vous êtes la forme vivante, je suis las de mentir à mon cœur. C’est vous que je retrouve partout, alors que je croyais vous fuir, ami divin de mon enfance. Je crois bien qu’il n’y a plus que vous dont mon cœur exigeant se contente. Le démon seul en moi nie que votre enseignement soit parfait, et que je puisse renoncer à tout, fors à vous, puisque, dans le renoncement à tout, je vous retrouve.
Seuil de la vraie jeunesse,
Porche du paradis,
De nouvelle allégresse
Mon âme est étourdie…
Seigneur ! augmente mon ivresse.
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Aplanissez l’espace
Qui sépare de Vous
Mon âme en sa disgrâce
Qui se souvient de Vous…
Seigneur ! aggravez mon extase.
Sable aride où s’imprime
La trace du pied nu,
Mon poème ingénu
N’élude pas la rime.
Ivre d’insouciance
Et d’oubli du passé,
Sur des flots cadencés
Mon âme se balance.
Quand rit l’arbuste riche
De ses premières fleurs,
Dans le vieux chêne en pleurs
Un peuple d’oiseaux niche.
Agitez les feuillages,
Rires, rythmes divins !
J’ai goûté d’un breuvage
Plus puissant que le vin.
Ô trop claire lumière
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Transperce mes paupières !
Ta vérité, Seigneur,
M’a blessé jusqu’au cœur.
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RENCONTRES
C’ÉTAIT à Florence, un jour de fête. Quelle fête ? Je ne sais plus. De ma fenêtre, qui donnait sur un quai de l’Arno, entre le Ponte San Trinità et le Ponte Vecchio, je contemplais la foule, attendant le désir d’y plonger, vers le soir, quand elle devien-drait plus fervente. Et, tandis que je regardais en amont, une rumeur, des gens qui courent et, sur le Ponte Vecchio, à cet en-droit précisément où le décor des maisons qui ourlent le haut du pont cède et, tout au milieu du pont, laisse un espace à décou-vert, je vis la foule s’empresser, se pencher sur le parapet, et des bras s’allonger et des mains tendues désigner, dans l’eau limo-neuse du fleuve, un petit objet qui flottait, disparaissait dans un remous, reparaissait, et que le courant emportait. Je descendis. Les passants que j’interrogeai me dirent qu’une petite fille était tombée à l’eau ; sa jupe ballonnée l’avait maintenue quelque temps à la surface ; à présent elle avait disparu. Des barques se décrochèrent du rivage, jusqu’au soir des hommes armés de gaf-fes, fouillèrent l’eau du fleuve ; en vain.
Eh quoi ! Dans cette foule épaisse, personne n’avait su re-marquer cette enfant ; la retenir ?… Je gagnai le Ponte Vecchio À l’endroit même où venait de se précipiter la fillette, un garçon d’une quinzaine d’années répondait aux questions des passants. Il racontait qu’il avait vu cette petite fille enjamber tout à coup la balustrade ; il s’était élancé, avait pu lui saisir le bras et, quel-que temps, l’avait maintenue au-dessus du vide ; la foule der-rière lui passait sans se douter de rien ; il voulait appeler à l’aide, n’ayant pas la force à lui seul de ramener l’enfant sur le pont ; mais elle lui avait dit alors : « Non, laisse-moi aller », et cela d’une voix si plaintive qu’à la fin il avait lâché prise. Il san-glotait en racontant cela.
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(Lui-même était un de ces pauvres enfants qui, peut-être, seraient moins malheureux, sans famille. Il était vêtu de hail-lons. Et j’imaginais que, dans l’instant qu’il tenait par le bras cette fillette et la disputait à la mort, il avait pu, sentant et par-tageant son désespoir, s’éprendre d’un amour désespéré comme elle et qui leur ouvrait le ciel à tous deux. C’est par pitié qu’il avait lâché prise. « Prego… lasciatemi. »)
On lui demanda s’il la connaissait ; mais non, il la voyait pour la première fois ; personne ne savait qui c’était et toutes les enquêtes que l’on fit les jours suivants furent vaines. On retrou-va le corps. C’était celui d’une enfant de quatorze ans ; très mai-gre et couverte de vêtements très misérables. Que n’eussé-je donné pour en savoir davantage ! et si son père avait une maî-tresse, ou sa mère un amant, et ce qui tout à coup devant elle avait cédé, sur quoi elle s’appuyait pour vivre…
– Mais pourquoi ce récit, me demanda Nathanaël, dans un livre que tu consacres à la joie ?
– Ce récit, j’aurais voulu le faire en termes plus simples encore. En vérité, le bonheur qui prend élan sur la misère, je n’en veux pas. Une richesse qui prive un autre, je n’en veux pas. Si mon vêtement dénude autrui, j’irai nu. Ah ! tu tiens table ouverte, Seigneur Christ ! et ce qui fait la beauté de ce festin de ton royaume, c’est que tous y sont conviés.
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Il y a sur terre de telles immensités de misère, de détresse, de gêne et d’horreur, que l’homme heureux n’y peut songer sans prendre honte de son bonheur. Et pourtant ne peut rien pour le bonheur d’autrui celui qui ne sait être heureux lui-même. Je sens en moi l’impérieuse obligation d’être heureux. Mais tout bonheur me paraît haïssable qui ne s’obtient qu’aux dépens d’autrui et par des possessions dont on le prive. Un pas de plus et nous abordons la tragique question sociale. Tous les
– 26 – arguments de ma raison ne me retiendront pas sur la pente du
communisme 1. Et ce qui me paraît une erreur, c’est d’exiger de celui qui possède la distribution de ses biens ; mais quelle chi-mère que d’attendre, de celui qui possède, un renoncement vo-lontaire à des biens – auxquels son âme reste attachée. Pour moi j’ai pris en aversion toute possession exclusive ; c’est de don qu’est fait mon bonheur, et la mort ne me retirera des mains pas grand’chose. Ce dont elle me privera le plus c’est des biens épars, naturels, échappant à la prise et communs à tous ; d’eux surtout je me suis soûlé. Quant au reste, je préfère le re-pas d’auberge à la table la mieux servie, le jardin public au plus beau parc enclos de murs, le livre que je ne crains pas d’emmener en promenade à l’édition la plus rare, et, si je de-vais être seul à pouvoir contempler une œuvre d’art, plus elle serait belle et plus l’emporterait sur la joie ma tristesse.
Mon bonheur est d’augmenter celui des autres. J’ai besoin du bonheur de tous pour être heureux.
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J’admirais, je n’ai pas fini d’admirer, dans l’Évangile un effort surhumain vers la joie. Le premier mot qui nous est rap-porté du Christ, c’est « Heureux… » Son premier miracle, la métamorphose de l’eau en vin. (Le vrai chrétien est celui que suffit à enivrer l’eau pure. C’est en lui-même que se répète le miracle de Cana.) Il a fallu l’abominable interprétation des hommes, pour établir sur l’Évangile un culte, une sanctifica-tion de la tristesse et de la peine. Parce que le Christ a dit : « Venez à moi, vous tous qui êtes travaillés et chargés, et je
1 Sur cette pente, qui m'apparaît une montée, ma raison a rejoint mon cœur. Que dis-je ? Ma raison aujourd'hui l'y précède. Et si parfois je souffre de voir certains communistes n'être que des théoriciens, me para-ît aujourd'hui tout aussi grave cette autre erreur qui tend à faire du communisme une affaire de sentiment. (Mars 1935.)
– 27 – vous soulagerai », on a cru qu’il fallait se travailler et se char-ger pour aller à lui ; et le soulagement qu’il apportait, on en a fait des « indulgences ».
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Il m’a depuis longtemps paru que la joie était plus rare, plus difficile et plus belle que la tristesse. Et quand j’eus fait cette découverte, la plus importante sans doute qui se puisse faire durant cette vie, la joie devint pour moi non seulement (ce qu’elle était) un besoin naturel – mais bien encore une obliga-tion morale. Il me parut que le meilleur et plus sûr moyen de répandre autour de soi le bonheur était d’en donner soi-même l’image, et je résolus d’être heureux.
J’avais écrit : « Celui qui est heureux et qui pense, celui-là sera dit vraiment fort » ; – car que m’importe un bonheur édi-fié sur l’ignorance ? La première parole du Christ est pour em-brasser la tristesse même dans la joie : Heureux ceux qui pleu-rent. Et comprend bien mal cette parole, celui qui n’y voit qu’un encouragement à pleurer !
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