Les Nouvelles Nourritures Terrestres
Chapitre III
C’est dans l’abnégation que chaque affirmation s’achève. Tout ce que tu résignes en toi prendra vie. Tout ce qui cherche à s’affirmer se nie ; tout ce qui se renonce s’affirme. La posses-sion parfaite ne se prouve que par le don. Tout ce que tu ne sais pas donner te possède. Sans sacrifice il n’est pas de résurrec-tion. Rien ne s’épanouit que par offrande. Ce que tu prétends protéger en toi s’atrophie.
À quoi reconnais-tu que le fruit est mûr ? – À ceci, qu’il quitte la branche. Tout mûrit pour le don et se parachève en offrande.
Ô fruit plein de saveur, qu’enveloppe la volupté, je sais qu’il te faut faire abandon de toi pour germer. Qu’elle meure donc ! qu’elle meure, cette douceur autour de toi. Cette abon-dante chair exquise et sucrée, qu’elle meure ! car elle appar-tient à la terre. Qu’elle meure afin que tu vives. Je sais que « si le fruit ne meurt, il reste seul ».
Seigneur ah ! donnez-moi de n’attendre pas la mort pour mourir.
C’est en se renonçant que toute vertu se parachève. C’est à la germination que prétend l’extrême succulence du fruit.
La vraie éloquence résigne l’éloquence ; l’individu ne s’affirme jamais plus que lorsqu’il s’oublie. Qui songe à soi s’empêche. Je n’admire jamais tant la beauté que lorsqu’elle ne sait plus qu’elle est belle. La ligne la plus émouvante est aussi la plus résignée. C’est en renonçant à sa divinité que le Christ vraiment devient Dieu. Et, réciproquement, en se renonçant dans le Christ Dieu se crée.
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RENCONTRES
à Jean-Paul Allégret.
1
CE jour-là, nous promenant au hasard dans la ville et sui-vant notre fantaisie, nous avons rencontré rue de Seine – t’en souvient-il – un pauvre nègre que nous avons longuement con-templé. C’était à la hauteur de la devanture de la librairie Fis-chbacher. Je dis cela parce que pour être plus lyrique, on finit quelquefois par ne plus être précis du tout. Et par prétexte pour nous arrêter, nous feignions de regarder la devanture ; mais c’était lui, le nègre, que nous regardions. Pauvre, il l’était assu-rément, et cela paraissait d’autant plus qu’il tâchait de le moins paraître ; car c’était un nègre très soucieux de sa dignité. Il était coiffé d’un chapeau haut de forme, vêtu d’une correcte redin-gote ; mais le chapeau était pareil à ceux des cirques et la redin-gote était affreusement élimée ; il avait du linge assurément, mais qui peut-être ne paraissait blanc que sur un nègre ; sa mi-sère se voyait surtout à ses souliers crevés. Il marchait à tout petits pas comme quelqu’un qui n’a plus de but et qui bientôt ne pourra plus avancer ; et tous les quatre pas s’arrêtait, soulevait son tuyau de poêle, et s’éventait avec, bien qu’il fît froid, puis sortait un sordide foulard de sa poche et s’épongeait le front avec, puis le rentrait ; il avait un grand front découvert sous une tignasse argentée ; son regard était vague comme de ceux qui n’attendent plus rien de la vie, et il paraissait ne pas voir les passants qu’il croisait ; mais, quand ceux-ci s’arrêtaient à le re-garder, vite il se recouvrait, par dignité, et recommençait de marcher. Certainement il venait de faire une visite à quelqu’un
– 17 – de qui il attendait ce qui venait de lui être refusé. Il avait l’air de ceux qui n’ont plus d’espérance. Il avait l’air de quelqu’un qui meurt de faim, mais qui se laissera mourir plutôt que de condescendre à de nouveau redemander.
Assurément, il voulait montrer et se prouver à lui-même que pour consentir à l’humiliation il ne suffit pas d’être nègre. Ah ! j’aurais voulu le suivre et savoir où il allait ; mais il n’allait nulle part. Ah ! j’aurais voulu l’aborder, mais je ne savais pas comment faire pour ne pas froisser sa susceptibilité. Et puis je ne savais pas jusqu’à quel point, toi qui m’accompagnais alors, tout ce qui est de la vie et tout ce qui est vivant t’intéresse.
… Ah ! tout de même j’aurais dû l’aborder.
2
Et c’est ce même jour, un peu plus tard, que, revenant par le métro, nous vîmes ce petit homme si sympathique qui trim-balait un bocal avec des poissons. Le bocal était habillé d’étoffe avec une ouverture sur le côté qui permît de voir, et le tout en-veloppé de papier. On ne comprenait pas d’abord ce que c’était, mais il abritait cela si soigneusement que je lui dis en riant :
– C’est une bombe ?
Alors, il m’attira près de la lumière et mystérieusement :
– C’est des poissons.
Et tout de suite, car il était de naturel affable et sentait que nous ne demandions qu’à causer :
« Je les couvre pour ne pas attirer l’attention ; mais si vous aimez les jolies choses (et vous êtes artiste assurément) je m’en vais vous les montrer. »
Et tout en découvrant le bocal soigneusement, avec des gestes de mère qui change les langes d’un poupon, il continuait :
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– C’est mon commerce ; je suis éleveur de poissons. Tenez ! ces petits-là, ça vaut dix francs la pièce. C’est tout petit ; mais vous n’avez pas idée de ce que c’est rare. Et c’est joli ! Regardez seulement quand ça vous accroche un rayon. Là ! C’est vert, c’est bleu, c’est rose ; ça n’a pas de couleur à soi, ça les prend toutes.
Il n’y avait dans l’eau du bocal qu’une douzaine d’agiles ai-guilles, qui tour à tour, en passant devant l’échancrure de l’étoffe se diapraient.
– Et c’est vous qui les élevez ?
– J’en élève bien d’autres ! Mais les autres je ne les pro-mène pas. C’est trop délicat. Songez donc ! J’en ai qui me coû-tent à moi des cinquante, des soixante francs pièce. On vient les voir chez moi et je ne les sors que vendus. La semaine dernière un riche amateur m’en a acheté un de cent vingt. C’était un cy-prin de la Chine : il avait trois queues comme un pacha… Si on a du mal à les élever ? Pour sûr ! C’est difficile pour la nourriture et ça prend tout le temps des maladies de foie. Une fois par se-maine il faut les mettre dans l’eau de Vichy. Ça revient cher. Sans quoi, non : ça peuple comme des lapins. Vous êtes ama-teur, monsieur ? Vous devriez venir me voir.
À présent j’ai perdu son adresse. Ah ! je regrette de ne pas y être allé.
3
– Il faut partir de ce point, me dit-il, que les plus importan-tes inventions restent encore à découvrir. Elles seront la mise en lumière, simplement, d’une constatation des plus simples, car tous les secrets de la nature gisent à découvert et frappent nos regards chaque jour sans que nous y fassions attention. Les peuples auront pitié de nous plus tard lorsqu’ils auront tiré parti de la lumière et de la chaleur du soleil, pitié de nous qui extra-yons si péniblement notre éclairage et notre combustible des
– 19 – entrailles du sol et qui gaspillons le charbon sans souci des gé-nérations à venir. Quand donc l’homme, industrieusement éco-nome, apprendra-t-il à capter, à canaliser sur tous les points ardents du globe la chaleur intempestive ou superflue ? On y viendra ! On y viendra, continuait-il sentencieusement. On y viendra quand le globe commencera de se refroidir, car c’est alors aussi que l’on commencera à manquer de charbon.
– Mais, lui dis-je, pour le détourner de la morne médita-tion où je voyais qu’il allait retomber, vous parlez avec trop de sagacité pour n’être pas vous-même un inventeur ?
– Les plus grands, reprit-il aussitôt, ne sont pas, monsieur, les plus connus. Qu’est-ce qu’un Pasteur, je vous en prie, qu’un Lavoisier, qu’un Pouchkine auprès de l’inventeur de la roue, de l’aiguille, de la toupie et celui qui le premier remarqua que le cerceau que l’enfant fait rouler devant lui, se tient droit ! Savoir voir, tout est là. Mais nous vivons sans regarder. Ainsi tenez : quelle admirable invention que la poche ! Eh bien ! y avez-vous songé ? Et pourtant tout le monde s’en sert. Il suffit d’observer, vous dis-je. Ah ! tenez ! méfiez-vous de celui qui vient d’entrer, fit-il en changeant de ton brusquement et en me tirant de côté par la manche. C’est un vieux daim qui n’a jamais rien décou-vert, mais qui voudrait piller les autres. Pas un mot devant lui, je vous prie (c’était mon ami C…, médecin en chef de l’hospice). Voyez comme il interroge ce pauvre abbé ; car bien que sous un costume civil, ce gentleman là-bas, c’est un prêtre. Un grand inventeur, lui aussi. C’est fâcheux que nous ne puissions pas nous entendre, je crois que nous aurions pu faire ensemble de grandes choses ; quand je lui parle, c’est comme s’il me répon-dait en chinois. D’ailleurs, depuis quelque temps il me fuit. Vous irez le trouver tout à l’heure, quand le vieux daim l’aura quitté. Vous verrez : il sait des choses curieuses ; et s’il ne manquait pas de suite dans les idées… Tenez, le voici seul à présent. Allez-y.
– Pas avant que vous ne m’ayez dit ce que vous avez inven-té.
– Vous voulez le savoir ?
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Il se pencha vers moi d’abord, puis rejeta brusquement le torse en arrière et à voix basse, sur un ton d’étrange gravité :
– Je suis l’inventeur du bouton.
Mon ami C… s’étant écarté, je me dirigeai vers le banc où « le gentleman » restait assis, les coudes sur les genoux et le front entre les mains.
– Ne vous ai-je pas déjà rencontré quelque part ? lui dis-je en manière d’introduction.
– Il me semble aussi, fit-il après m’avoir dévisagé. Mais, rappelez-moi donc : n’est-ce pas vous qui causiez tout à l’heure avec ce pauvre ambassadeur ? Oui, là, qui se promène tout seul à présent et qui va nous tourner le dos… Comment va-t-il ? Nous étions bons amis dans le temps ; mais c’est un caractère jaloux. Il ne peut plus me souffrir depuis qu’il a compris qu’il ne peut pas se passer de moi.
– Comment expliquez-vous cela ? hasardai-je.
– Vous allez comprendre tout de suite, cher monsieur. Il a inventé le bouton, il a dû vous le dire. Mais c’est moi l’inventeur de la boutonnière.
– Alors, vous êtes brouillés ?
– Nécessairement.
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