Les Nouvelles Nourritures Terrestres

André Gide · Chapitre 10 sur 10

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Les Nouvelles Nourritures Terrestres

Chapitre II

 

 

Si donc j’appelle Dieu la nature, c’est pour plus de simpli-cité, et parce que cela irrite les théologiens. Car tu remarque-ras que ceux-ci ferment les yeux sur la nature, ou, lorsqu’il ad-vient qu’ils la contemplent, ils ne savent pas l’observer.

Plutôt que de chercher à te laisser instruire par les hom-mes, cherche ton enseignement près de Dieu. L’homme est contrefait ; son histoire est celle même de ses faux-fuyants, de ses feintes. J’écrivais naguère : « Une voiture de maraîcher charrie plus de vérités que les plus belles périodes de Cicéron. » Il y a l’histoire des hommes et celle qu’on appelle si justement la naturelle. Dans l’Histoire Naturelle, sache écouter la voix de Dieu. Et ne te contente pas de l’écouter vaguement ; pose à Dieu des questions précises et force-le à te répondre précisé-ment. Ne te contente pas de contempler ; observe.

Alors tu remarqueras que tout ce qui est jeune est tendre ; et de combien de gaines ne s’enveloppe pas tout bourgeon ! Mais tout ce qui d’abord protégeait le tendre germe le gêne aussitôt que la germination s’accomplit ; et aucune croissance n’est possible qu’en faisant éclater ces gaines, ce qui l’emmaillotait d’abord.

L’humanité chérit ses langes ; mais elle ne pourra grandir qu’elle ne sache s’en délivrer. L’enfant sevré n’est pas ingrat s’il repousse le sein de sa mère. Ce n’est plus du lait qu’il lui faut. Tu ne consentiras plus, camarade, à chercher aliment dans ce lait de la tradition, distillé, filtré par les hommes. Tes dents sont là pour mordre et mâcher, et c’est dans la réalité que tu dois trouver nourriture. Dresse-toi nu, vaillant ; fais craquer les gaines ; écarte de toi les tuteurs ; pour croître droit tu n’as plus besoin que de l’élan de ta sève et que de l’appel du soleil.

 

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Tu remarqueras que toute plante propulse au loin ses graines ; ou bien que celles-ci, tout enveloppées de saveur, invi-tant l’appétit de l’oiseau, sont emportées par lui où sinon elles ne pourraient atteindre ; ou douées d’hélices, d’aigrettes, s’abandonnent aux vents voyageurs. Car, à nourrir trop long-temps la même sorte de plantes, le sol s’appauvrit, s’empoisonne, et la nouvelle génération ne saurait trouver ali-ment au même lieu que la première. Ne cherche pas à reman-ger ce qu’ont digéré tes ancêtres. Vois s’envoler les grains ailés du platane ou du sycomore, comme s’ils comprenaient que l’ombre paternelle ne leur promet qu’étiolement et qu’atrophie.

Et tu remarqueras de même que tout l’élan de la sève gon-fle de préférence les bourgeons de la fine extrémité des bran-ches et les plus éloignés du tronc. Sache comprendre et t’éloigner le plus possible du passé.

 

Sache comprendre la fable grecque : elle nous enseigne qu’Achille était invulnérable, sauf en cet endroit de son corps qu’attendrissait le souvenir du contact des doigts maternels.

 

*

 

Tu n’auras pas raison de moi, tristesse ! J’écoute un chant suave à travers les lamentations, les sanglots. Un chant dont j’invente à mon gré les paroles, qui raffermit mon cœur lorsque je le sens près de céder. Un chant que j’emplis de ton nom, ca-marade, et d’un appel à ceux qui d’un cœur vaillant répon-dront :

Redressez-vous donc, fronts courbés ! Regards inclinés vers les tombes, relevez-vous ! Levez-vous non vers le ciel creux, mais vers l’horizon de la terre. Vers où te porteront tes pas, camarade, régénéré, vaillant, prêt à quitter ces lieux tout empuantis par les morts, laisse t’emporter en avant ton espoir. Ne permets pas qu’aucun amour du passé te retienne. Vers

 

– 67 – l’avenir élance-toi. La poésie, cesse de la transférer dans le rêve ; sache la voir dans la réalité. Et si elle n’y est pas encore, mets-l’y.

 

*

 

Les soifs non étanchées, les appétits insatisfaits, les fris-sons, les attentes vaines, les fatigues, les insomnies… que tout cela te soit épargné, ah ! combien je le voudrais, camarade ! Incliner vers tes mains, tes livres, les branches de tous les ar-bres à fruits. Faire crouler les murs, abattre devant toi les bar-rières sur lesquelles l’accaparement jaloux vient écrire : « Dé-fense d’entrer. Propriété privée. » Obtenir enfin que te revienne l’intégrale récompense de ton labeur. Relever ton front et per-mettre enfin que ton cœur s’emplisse non plus de haine et d’envie, mais d’amour. Oui, permettre enfin que t’atteignent toutes les caresses de l’air, les rayons du soleil et toutes les invi-tations au bonheur.

 

*

 

Éperdument penché à l’avant du navire, je regarde venir à moi les flots sans nombre, les îles, les aventures du pays incon-nu dont déjà…

– Non, me dit-il ; ton image est trompeuse. Tu vois ces flots ; tu vois ces îles ; nous ne pouvons voir l’avenir. Seul, le présent. Je vois ce que l’instant apporte ; songe à ce qu’il m’enlève et que je ne verrai jamais plus. Qui se tient à l’avant du navire ne voit devant lui, métaphoriquement, qu’un vide immense…

– Qu’emplit la possibilité. Ce qui a été m’importe moins que ce qui est ; ce qui est, moins que ce qui peut être et qui sera. Je confonds possible et futur, je crois que tout le possible

 

– 68 – s’efforce vers l’être ; que tout ce qui peut être sera, si l’homme y aide.

– Et tu te défends d’être mystique ! Tu sais pourtant bien que, de toutes ces possibilités, une seule, pour parvenir à l’être, doit refouler dans le néant toutes les autres, et que ce qui au-rait pu être ne nous invite qu’aux regrets.

– Je sais surtout que l’on n’avance qu’en repoussant der-rière soi le passé. L’on raconte que la femme de Loth, pour avoir voulu regarder en arrière, fut changée en statue de sel, c’est-à-dire : de larmes figées. Tourné vers l’avenir, Loth cou-che alors avec ses filles. Ainsi soit-il.

 

*

 

Ô toi pour qui j’écris – que j’appelais autrefois d’un nom qui me paraît aujourd’hui trop plaintif : Nathanaël, que j’appelle aujourd’hui : camarade – n’admets plus rien de plain-tif en ton cœur.

Sache obtenir de toi ce qui rende la plainte inutile. N’implore plus d’autrui ce que, toi, tu peux obtenir.

J’ai vécu ; maintenant c’est ton tour. C’est en toi désor-mais que se prolongera ma jeunesse. Je te passe pouvoir. Si je te sens me succéder, j’accepterai mieux de mourir. Je reporte sur toi mon espoir.

De te sentir vaillant me permet de quitter sans regrets la vie. Prends ma joie. Fais ton bonheur d’augmenter celui de tous. Travaille et lutte et n’accepte de mal rien de ce que tu pourrais changer. Sache te répéter sans cesse : il ne tient qu’à moi. On ne prend point son parti sans lâcheté de tout le mal qui dépend des hommes. Cesse de croire, si tu l’as jamais cru, que la sagesse est dans la résignation ; ou cesse de prétendre à la sagesse.

 

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Camarade, n’accepte pas la vie telle que te la proposent les hommes. Ne cesse point de te persuader qu’elle pourrait être plus belle, la vie ; la tienne et celle des autres hommes ; non point une autre, future, qui nous consolerait de celle-ci et qui nous aiderait à accepter sa misère. N’accepte pas. Du jour où tu commenceras à comprendre que le responsable de presque tous les maux de la vie, ce n’est pas Dieu, ce sont les hommes, tu ne prendras plus ton parti de ces maux.

Ne sacrifie pas aux idoles.

 

FIN

 

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