Les Nouvelles Nourritures Terrestres
Chapitre II
Notre littérature, et singulièrement la romantique, a louangé, cultivé, propagé la tristesse ; et non point cette tris-tesse active et résolue qui précipite l’homme aux actions les plus glorieuses ; mais une sorte d’état flasque de l’âme, qu’on appelait mélancolie, qui pâlissait avantageusement le front du poète et chargeait de nostalgie son regard. Il entrait là-dedans de la mode et de la complaisance. La joie paraissait vulgaire, signe d’une trop bonne et bête santé ; et le rire faisait grimacer le visage. La tristesse se réservait le privilège de la spiritualité, et, partant, de la profondeur.
Pour moi qui toujours préférai Bach et Mozart à Beetho-ven, je tiens pour impie le vers de Musset tant prôné :
« Les plus désespérés sont les chants les plus beaux », et n’admets pas que l’homme sous les coups de l’adversité se laisse abattre.
Oui, je sais qu’il entre là-dedans plus de résolution que d’abandon au naturel. Je sais que Prométhée souffre, enchaîné sur le Caucase, et que le Christ meurt crucifié, l’un et l’autre pour avoir aimé les hommes. Je sais que, seul parmi les demi-dieux, Hercule garde sur son front le souci d’avoir triomphé des monstres, des hydres, de toutes ces forces affreuses qui maintenaient l’humanité courbée. Je sais qu’il est bien des dra-gons à vaincre, encore et peut-être toujours… Mais il y a, dans le renoncement à la joie, de la faillite et comme une sorte d’abdication, de lâcheté.
Que l’homme, jusqu’aujourd’hui, n’ait pu s’élever au bien-être, celui même qui permet le bonheur, qu’aux dépens des au-tres, qu’en s’installant sur eux, voilà ce que nous ne devons plus admettre. Je n’admets pas davantage que le grand nombre
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Mais ce que les hommes ont fait de la terre promise – de la terre accordée… il y a de quoi faire rougir les dieux. L’enfant qui brise un jouet n’est pas plus bête, ni l’animal qui saccage le pâtis où il doit trouver nourriture, trouble la source où il va boire, ou l’oiseau qui souille son nid. Ô triste abord des villes ! laideur, désharmonie, puanteur… Avec un peu d’entente et d’amour, je songe aux jardins que vous pouviez être, ceintures des cités, protection de tout ce que la végétation proposait de plus luxuriant et de plus tendre – réprimé le moindre attentat de quelqu’un à la joie de tous.
Je songe à ce que vous pourriez être, loisirs ! Ô jeux spiri-tuels dans la bénédiction de la joie ! Et le travail, le travail même, racheté, réchappé d’une malédiction impie.
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Quel évolutionniste irait supposer quelque rapport que ce soit entre chenille et papillon – si l’on ne savait que c’est préci-sément le même être. La filiation paraît impossible ; et il y a identité. Il me semble que, naturaliste, j’aurais dirigé vers cette énigme toutes les forces, toutes les interrogations de mon es-prit.
S’il n’avait été donné qu’à très peu de gens d’assister à ces métamorphoses, si celles-ci étaient plus rares, peut-être nous surprendraient-elles davantage. Mais on cesse de s’étonner devant un miracle constant.
Et ce n’est pas seulement la forme qui change ; les mœurs, les appétits…
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Connais-toi toi-même. Maxime aussi pernicieuse que laide. Quiconque s’observe arrête son développement. La che-nille qui chercherait à « bien se connaître » ne deviendrait ja-mais papillon.
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Je sens bien, à travers ma diversité, une constance ; ce que je sens divers c’est toujours moi. Mais précisément parce que je sais et sens qu’elle existe, cette constance, pourquoi chercher à l’obtenir ? Je me suis, tout le long de ma vie, refusé de chercher à me connaître ; c’est-à-dire : refusé de me chercher. Il m’a pa-ru que cette recherche, ou plus exactement sa réussite, entraî-nait quelque limitation et appauvrissement de l’être, ou que seules arrivaient à se trouver et se comprendre quelques per-sonnalités assez pauvres et limitées ; ou plutôt encore : que cette connaissance que l’on prenait de soi limitait l’être, son développement ; car tel qu’on s’était trouvé l’on restait, sou-cieux de ressembler ensuite à soi-même et que mieux valait protéger sans cesse l’expectative, un perpétuel insaisissable devenir. L’inconséquence me déplaît moins que certaine consé-quence résolue, que certaine volonté de demeurer fidèle à soi-même et que la crainte de se couper. Je crois du reste que cette inconséquence n’est qu’apparente et qu’elle répond à quelque continuité plus cachée. Je crois aussi qu’ici, comme partout, les phrases nous trompent, car le langage nous impose plus de logique qu’il n’en est souvent dans la vie ; et que le plus pré-cieux de nous-même est ce qui reste informulé.
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