LES Ruffians DE Paris - Tome I - LA Dent DU RAT
Xijessica.
XI
JESSICA.
Le jour où il avait fait à M. de Sainte-Marie des Ursins la confidence de son amour malheureux pour la belle Mimi, Ur-bain rentra à l’hôtel de la rue du Cirque en méditant longue-ment sur la situation bizarre que les circonstances lui faisaient, et sur le rôle à tenir dans le nouveau milieu où il se trouvait im-planté, sans l’avoir voulu.
Évidemment, s’il lui eût convenu, il pouvait envoyer pro-mener Coppola et les La Roche-Jugon, revenir à ses chères étu-des, obtenir, par l’intermédiaire de M. de Sainte-Marie, des tra-vaux, des leçons, des rapports scientifiques plus ou moins bien rémunérés ; mais ses besoins étaient modestes, et laisser son oncle prétendu se débrouiller seul au milieu de ses intrigues.
Mais il comprit que cela ressemblerait à une désertion.
En admettant même qu’en brisant toute relation, il se don-nât la satisfaction de dire à Coppola :
– Je ne suis pas votre dupe et je ne veux pas vous servir d’instrument.
C’était un maigre triomphe.
Quel bénéfice retireraient de sa retraite ceux qu’il aimait, Émilienne, M. de Sainte-Marie ?
– 343 –
Aucun.
Et tout au contraire, en se refusant à la lutte, il risquait de rendre leur perte plus irrémédiable, puisqu’il ignorerait les dan-gers qui les menaceraient et ne pourrait plus rien pour les en préserver.
Tandis que s’il restait au cœur de la place, s’il répondait aux roueries de Coppola par un abandon complet, s’il acceptait en apparence de la meilleure foi du monde toutes les bourdes qu’on lui conterait, s’il se laissait conduire quasiment à l’aveuglette, jouant le personnage d’un bon garçon, las de la mi-sère et se trouvant trop bien d’une existence de coq en pâte pour avoir le courage et la fierté d’y regarder d’un peu près, oh ! alors, il avait toute chance d’endormir les défiances, de passer aux yeux de ses hôtes comme un être assez avili pour qu’on ne le crût pas dangereux ; on ne se gênait plus avec lui, il pouvait ré-colter des mots imprudents, tendre à ces fourbes des pièges in-nocents où ils se laisseraient prendre, et deviner ce qu’on atten-dait de sa naïveté, ce qu’on prétendait faire de Mimi et où l’on voulait conduire le secrétaire perpétuel.
– Seulement, se dit Urbain, ayons soin de ménager la tran-sition. Si je me souviens bien de ce qui s’est passé depuis vingt-quatre heures entre le baron et moi, je n’ai pas dû lui paraître d’une souplesse d’échine bien satisfaisante. J’ai assez dédai-gneusement raillé sa parenté et accueilli ses ouvertures en l’avertissant que j’avais les dents longues et détestais les mau-vais plaisants. Il va se défier et se tenir sur ses gardes, et tout changement d’attitude de ma part lui semblerait naturellement suspect.
À ce moment il traversait les Tuileries et, du coup, il s’arrêta à contempler les rayons du soleil couchant, qui se jouaient dans les ruines du palais.
– 344 –
Et la réflexion aidant :
– Oui, reprit-il, je l’ai quelque peu rabroué, le cher oncle, mais cela vaut bien mieux ainsi. Puisqu’il ne s’est pas débarras-sé de moi à ma première boutade, c’est qu’il a réellement besoin de mon concours, et il n’épargnera rien pour triompher de cette rétivité, qui lui semblera un gage de ma franchise. Et c’est à moi de graduer savamment ma soumission, sans renoncer à lui lan-cer de temps à antre quelques ruades. Je l’entends se dire à part lui, tout fier de son prétendu succès : Blague, blague, mais je te tiens et tu obéiras.
Il salua railleusement l’Obélisque au passage.
– Certes, j’obéirai, mon maître, ajouta-t-il ; mais pour la rendre vraisemblable, cette obéissance, je vais me gratifier, à partir de demain, d’une jolie collection de vices qui me feront digne de sa confiance. J’avouerai cyniquement qu’ils n’étaient qu’engourdis par le froid de la misère, et que l’atmosphère chaude du bien-être et de l’oisiveté les a réveillés un à un sans que j’y aie pris garde,… et cette décadence de ma vertu première réjouira ton vieux cœur de sacripant !…
Comme il rentrait à l’hôtel, Coppola descendait de voiture. Il revenait de son expédition à Provins.
Mais il avait déjà échangé quelques mots avec John, qui te-nait encore la portière ouverte.
Le baron s’avança vers Urbain, la main tendue.
– Mon cher neveu, lui dit-il, j’ai des excuses à vous faire pour vous avoir ainsi laissé seul et abandonné à vous-même tout le jour. Mais tant d’intérêts reposent sur moi, que je suis sollici-té à chaque instant de me rendre ici ou là ; vous voudrez bien vous faire à mes allures ;… mais ce soir je suis tout à vous…
– 345 –
– Bon ! fit Urbain, je n’ai pas à regarder à vos affaires, ba-ron, et je sais me tenir compagnie à moi-même… J’ai été d’ailleurs revoir mon excellent maître…
– M. de Sainte-Marie ?…
– Et vous l’estimez assez pour comprendre que vous ne m’ayez pas fait défaut…
– Eh ! eh ! pensa Coppola, toujours le même buisson d’épines !
Puis il reprit tout haut :
– Si j’avais la prétention de vous être nécessaire, me voilà bien servi. Mais sans doute me suis-je mal expliqué ; je ne fai-sais allusion qu’à la promesse que je vous avais faite hier de vous démontrer, par preuves irrécusables, que je suis bien Cé-lestin Nargeot, votre oncle…
– Ah ! oui, au fait… et de me dire en même temps ce que vous comptez faire de moi…
– C’est ce que j’entends vous exposer par le menu, à votre pleine satisfaction, je l’espère…
– Ma foi ! je suis tout oreilles… Allez-y, mon oncle.
– Non, pas maintenant, s’il vous plaît, mais ce soir, après dîner, nous aurons tout loisir. Pour le moment, je dois me ren-dre auprès d’Hercule, j’ai à l’entretenir des affaires qui m’ont occupé tout le jour.
– À votre aise, baron, à votre aise, répondit Urbain avec un parfait détachement.
– 346 –
Coppola avait sa raison d’assigner la conférence après le dîner. Il avait éprouvé la veille que les vins généreux et la bonne chère modifiaient sensiblement l’hostilité du jeune homme, et il comptait bien ce soir-là doubler la dose pour arriver à lui obs-curcir quelque peu les idées, ce qui rendrait d’autant plus claire sa justification aux yeux d’Urbain.
Il devait être aidé dans cette tâche.
Mme de Frégose dînait en tiers avec eux.
En affaires, la présence d’une femme est toujours trou-blante.
Et quand cette femme a la séduction et la beauté de Jessica, il est difficile qu’elle ne triomphe pas des dispositions douteuses du moins galant des hommes, et ne réussisse pas à le rendre moins rigoureux et moins rigide, moins exigeant dans la cause qui l’intéresserait le plus.
C’est le calcul qu’avait fait Coppola.
Et, avec tout autre qu’Urbain, il se fût trouvé juste.
Mais l’ami d’Émilienne pouvait s’appliquer la pensée de de Champfort :
« J’ai dans le cœur l’image d’une femme comme il y en a peu, qui me garantit des séductions des femmes comme il y en a trop. »
Lorsqu’en pénétrant dans la salle à manger du baron, Ur-bain y trouva Mme de Frégose causant avec Coppola, il n’eut pas de peine à deviner le petit complot fait à son intention, et il en rit en lui-même.
– 347 –
N’était-il pas d’avance bien décidé à paraître dupe de tou-tes les habiletés de ses hôtes ?
Aussi se disait-il qu’il allait trouver un malin plaisir à les voir travailler de toutes leurs finesses à le circonvenir, à le ga-gner, à dissiper ses doutes, à vaincre ses scrupules, à conquérir sa confiance.
Et il résolut de se complaire à leur faire acheter très cher cette victoire qu’il leur concédait d’avance.
Mme de Frégose s’excusa sur une migraine qui l’avait empê-chée de faire toilette. Mais elle s’était habilement vêtue pour la circonstance.
Une robe de chambre de satin jaune, tout ornée de guirlan-des de fleurs appliquées, en velours nacarat, brodées d’or fin, lui laissait la nuque dégagée et la gorge à demi découverte sous l’entre-bâillement des revers. Une agrafe d’or richement ciselée, surmontée d’une escarboucle aux rayons de sang, attachait le corsage étroitement au-dessous du sein gauche et modelait les rondeurs de sa poitrine saillante.
Mme de Frégose, coiffée en cheveux, sans un ruban, sans un bijou, sans une épingle, le chignon haut tordu, fixé par un sim-ple peigne de corail rose, les bras sortant à demi nus de ses manches à bouillons, qui s’arrêtaient au-dessus du coude et se terminaient par un flot de dentelles, était admirablement belle. Le diamant était bien enchâssé. Et tout autre qu’Urbain eût cer-tes été ébloui.
Mais il était déjà sur la défensive et se borna à penser tout bas, en la saluant respectueusement :
– 348 –
– Voilà bien des frais pour un pauvre petit étudiant décro-ché de sa branche !
Seulement Mme de Frégose ne se borna pas à lui rendre son salut ; elle lui tendit la main.
– Oh ! oh ! se dit le jeune homme, si je lui baise la main, – et elle y compte peut-être, – je fais acte de soumission… C’est aller trop vite en besogne. Bornons-nous au shake-hand.
Et il lui serra simplement la main,… à l’anglaise.
Mais Mme de Frégose ne fit pas mine de s’apercevoir de la nuance et, lui indiquant à table une place à côté d’elle :
– Mon cher cousin, dit-elle, car si j’en crois M. de Coppola, nous le sommes un peu, vous nous avez trop vite faussé compa-gnie hier au soir, et je vous ai regretté…
– Madame !…
– Oui ; le baron avait eu à peine le temps de vous présen-ter, et je me reproche de ne pas vous avoir fait l’accueil que vous deviez attendre,… d’autant que votre ami M. de Sainte-Marie des Ursins, qui ne tarit pas sur votre compte, s’est chargé d’augmenter encore mes regrets…
– Vous me rendriez confus… Je sais que M. de Sainte-Marie veut bien m’accorder son amitié et son estime, et je lui en suis profondément reconnaissant, mais cela tient beaucoup à mes petites facultés scientifiques, qui ne peuvent guère vous toucher…
– Me jugez-vous si frivole ?
– 349 –
– Je suis tombé ici un peu comme un aérolithe, poursuivit Urbain, – sans prendre garde à l’interruption qui sollicitait une sorte de compliment qu’il dédaignait de faire au hasard et par politesse de convention, – et c’est moi qui ai besoin d’être excu-sé pour le sans-façon avec lequel je me carre dans vos apparte-ments et me fourre en intrus dans votre intimité. Mais rassurez-vous, madame, ce n’est que l’ahurissement bien excusable d’un ressuscité. J’ai été vingt-quatre heures affolé comme une bous-sole qui a perdu le nord ; mais je reviens à moi, et je ne tarderai pas à vous délivrer de mes importunités.
– Décidément, mon cher cousin, dit Mme de Frégose en se faisant tout aimable et gaie, décidément nous jouons aux propos interrompus. Non seulement vous ne nous êtes ni importun ni à charge, mais vous êtes même ici l’homme indispensable…
– Moi ?
– Le baron ne vous a-t-il rien dit ?
– Je ne sais…
– Il vous cherchait,… et depuis longtemps… Oh ! non pas par sentimentalité de parent… Je vous le donne pour le plus franc égoïste que notre sol ait porté ; mais parce que ces petites facultés dont vous parlez si modestement lui avaient été signa-lées…
– Vraiment !
– Mais c’est si vrai, que vous êtes ici chez vous, que vous y aurez votre installation particulière, de l’aveu même de votre savant professeur. La chose a été décidée tantôt avec le mar-quis… Ne dites pas non ;… c’est à une œuvre utile que l’on vous associe. Oh ! vous payerez largement cette hospitalité qui s’impose, et nous vous devrons de retour.
– 350 –
– Ma foi !… chère… cousine, riposta Urbain, se mettant au diapason, je réclame le mot de l’énigme.
– Comme je ne veux pas vous le donner à moitié, je passe la parole au baron… Je pourrais, moi, laisser échapper quelques hérésies…
– Oh ! fit Coppola, il n’est pas besoin d’entrer dans le détail scientifique, et Urbain comprendra le reste.
– Cette assurance me flatte.
– Mais cela peut se dire en deux phrases. Vous êtes, nous affirme M. de Sainte-Marie, l’homme qui avez poussé le plus loin les analyses minières. Dans un gisement, aucun élément ne saurait vous échapper. Et notre ami le secrétaire perpétuel dé-clarait que votre concours lui est actuellement indispensable pour mener à bien les grandes entreprises que nous conduisons et auxquelles il a bien voulu s’associer…
– Et ces entreprises… ?
– Nous possédons en toute propriété un immense district montagneux des Karpates, tout le cercle hongrois de Trentschin à Kaschau, au point de vue du droit d’exploitation s’entend, par cession régulière des magnats de la province. Comme vous pen-sez, ils ont leur part aux bénéfices que nous nous chargeons, nous, de réaliser, en éventrant leurs montagnes, qui renferment des millions par centaines en or, en mercure natif, en cuivre, en plomb, que sais-je ?… En certains points, toutes ces richesses affleurent le sol, et il n’y a presque qu’à se baisser pour ramasser les métaux précieux à la pelle. Mais, ailleurs, il faudra des tra-vaux considérables pour régulariser le rendement. Les bases d’une société dont le capital sera considérable, comme il convient pour une pareille entreprise, ont été posées. On attend
– 351 – seulement la saison favorable pour lancer l’appel aux souscrip-teurs ; mais, auparavant, il faut que nos analyses soient termi-nées et nos rapports si remplis de preuves, qu’on ne puisse les discuter.
– En effet, c’est l’important…
– Et c’est ici que votre intervention est nécessaire… Par les soins du marquis et sur les conseils de M. de Sainte-Marie, un laboratoire a été disposé dans la partie supérieure de l’aile gau-che de l’hôtel, juste au-dessus des appartements d’Hercule,… ce qui prouve la confiance que vous lui inspirez, mon cher neveu.
– Moi ?
– Évidemment, puisque ce laboratoire sera votre domaine et que, si vous n’étiez sûr de vos formules, vous pourriez faire crouler le logis sur lui.
– Très bien ;… mais il n’y a nul danger…
– Et je le pense bien, sans quoi je vous aurais fait acheter, pour vos expériences, quelque maisonnette isolée dans la plaine Saint-Denis… Bref, vous trouverez là les envois successifs de nos pionniers qui, d’une façon méthodique, découpent le sol qui nous appartient par zone et nous expédient des échantillons, pris au hasard, de toutes les couches de terrain… Pour la mar-che à suivre et l’ordre dans lequel vous conduirez vos recher-ches, vous pourrez vous entendre avec M. de Sainte-Marie, qui déjeunera demain avec nous… Vous voilà, je crois, très suffi-samment au fait, et vous savez maintenant tout ce qu’on exige de vous… Quant aux conditions, laissez-nous le soin de les ré-gler… Vos talents sont reconnus et vos travaux appréciés à leur valeur, et il ne dépendra que de vous que la haute direction de cette colossale entreprise vous soit confiée.
– 352 –
Urbain n’avait pas une objection à faire. Tout cela était cor-rect, en apparence au moins ; la proposition parfaitement hono-rable, et l’on ne lui demandait que d’appliquer, au profit d’une grande entreprise industrielle, ses connaissances acquises, qu’il avait déjà, sans succès, voulu mettre au service de l’État. Pas le plus petit prétexte à refus. À quelque haut prix qu’il se plût à estimer son concours, on lui donnait à entendre qu’on ne mar-chanderait pas.
D’ailleurs, s’il faisait trop le difficile et le renchéri, il man-quait au rôle qu’il s’était tracé. Il s’était dit tout cela pendant les explications fournies par Coppola. Aussi bien, avant que le ba-ron n’eût terminé son boniment, son parti était-il pris et ren-trait-il, pour la galerie, dans son rôle…
En effet, au fur et à mesure que semblaient miroiter à ses yeux d’homme du métier les splendides ressources à tirer d’une pareille affaire, sa physionomie s’éclairait, ses yeux semblaient s’allumer aux feux de cet or promis à sa cupidité ; il en arrivait par degré à l’exaltation, et ce fut avec un véritable enthousiasme qu’il répondit à Coppola :
– Ah ! ma foi, mon cher oncle, j’essayerais en vain de vous le cacher, j’y réussirais mal si je le tentais… Ma joie est bien grande… Mais vous réalisez mon rêve !… Quoi ! vous allez me livrer cette terre vierge de la Hongrie, vers laquelle, d’instinct, je voulais voler ?… Car, je sais déjà ce qu’elle garde en son sein de trésors inexploités,… je possède déjà toute une collection de mémoires sur la question, soigneusement annotés par moi ; mais j’ai déjà tenu des parcelles de cet or des Karpates… Dans tout notre vieux continent, c’est là que se trouvent les gisements les plus purs et les plus riches… Ah ! vraiment, je vous promets de bonne besogne, car j’ai la chose à cœur et je suis impatient déjà de prendre possession de ce laboratoire…
– 353 –
– Je vous le ferai visiter ce soir,… et demain vous y régne-rez en maître.
La glace était rompue. Le dîner se poursuivit gaiement. Ur-bain ne semblait pas s’apercevoir du zèle avec lequel le baron lui remplissait à chaque instant son verre. Au dessert, il paraissait légèrement attendri et couvait volontiers de l’œil les charmes provocants que Mme de Frégose, par ses attitudes pleines d’abandon et d’imprévu, offrait généreusement à sa vue. On le jugea suffisamment conquis. Et le baron se dit que le moment était venu de régler définitivement et sans risque sa situation d’oncle vis-à-vis du jeune homme.
Et tirant un portefeuille qu’il avait rempli pour la circons-tance de toutes sortes de paperasses plus ou moins timbrées, il choisit deux ou trois papiers jaunis, une lettre à demi déchirée, un acte de notoriété passé il y avait quinze ans, et lui tendit le tout par-dessus sa coupe de champagne.
Mme de Frégose se rapprocha du jeune homme, en pen-chant le buste pour mieux voir, et de son corsage largement ou-vert se dégagea un parfum subtil et pénétrant. Pour troubler et affoler tout autre qu’Urbain il n’en eût pas fallu davantage.
Mais il jugea qu’il avait assez fait de concessions pour l’heure, et quand Coppola, en lui présentant les papiers, lui dit :
– Je vous ai promis, mon cher Urbain, de vous fournir les preuves de notre parenté, les voici :
Urbain se leva brusquement, sans plus de souci des avan-ces de Mme de Frégose et de ses poses abandonnées, passa la main sur son front comme un homme qui sent le besoin de re-trouver son sang-froid, et, debout près d’une torchère, dans un angle de l’élégante salle à manger, mais près d’une glace, de fa-çon à ne pas perdre de vue le baron et sa nièce, tout en feignant
– 354 – de ne plus s’occuper d’eux, il se mit en silence à déplier une à une les pièces que lui avait remises Coppola, et à les lire attenti-vement d’un bout à l’autre.
Légèrement dépitée, Mme de Frégose s’était renversée dans son fauteuil. Et son regard semblait dire au baron :
– Défions-nous d’un homme qui se délivre si à propos de son ivresse.
Mais, déjà habitué aux soubresauts d’Urbain et croyant le connaître, Coppola répondait par un demi-sourire d’homme entendu et qui ne craint rien.
Si peu accusée que fût cette scène, Urbain n’en avait rien perdu dans sa glace.
Il y répondit par une pantomime d’une autre sorte.
Il laissa l’un des papiers lui glisser des mains et tomber à terre.
Puis il se baissa pour le ramasser.
Mais il feignit si bien alors d’avoir une peine infinie à gar-der son équilibre, en s’y reprenant à deux fois avant de pouvoir cueillir la pièce sur le tapis, que, cette fois, ce fut Mme de Frégose qui sourit, tandis que le baron se mordait les lèvres pour ne pas rire.
Tous deux étaient désormais persuadés qu’ils avaient été un instant décontenancés par une simple boutade d’homme ivre, et qu’Urbain, tout en faisant mine d’examiner à fond les papiers qu’il tenait, devait lire trouble et n’y rien reconnaître.
– 355 –
Urbain revint vers eux en affectant le souci de marcher droit, et d’une langue pâteuse :
– Parfait, dit-il, mon oncle, c’est parfait ! Vous êtes en rè-gle, vous avez vos papiers… Je suis le neveu de Célestin Nargeot, c’est certain, et puisque vous êtes Célestin Nargeot en personne, – car il est bien entendu, n’est-ce pas, que vous êtes bien Céles-tin Nargeot, – oui, alors vous êtes mon oncle,… il n’y a pas à sor-tir de là…
– Alors n’en sortons pas, dit Coppola en riant.
– Non,… n’en sortons pas… D’ailleurs, voyez-vous, le contraire m’aurait chiffonné…
– Comment ?
– Ah ! voilà, cette bête, mais je suis un homme à scrupules, moi…
– Et à quel propos des scrupules ?
– À propos de votre hospitalité, mon oncle ;… elle est douce, elle est riante, votre hospitalité, elle est tout aimable…
Et il s’inclinait galamment devant Mme de Frégose, près de laquelle il avait repris place.
– Mais d’un étranger, voyez-vous, elle m’eût paru amère… Ah ! c’est comme cela, je ne peux pas manger le pain de l’étranger, moi…
– Vous oubliez que ce pain, ne vînt-il pas d’un parent, se-rait bien gagné par les services que l’on réclame de vous.
– 356 –
– Aussi maintenant tout est-il pour le mieux du monde, et je puis sans remords aucun rester votre hôte, belle cousine.
Et il se renversa sur le dossier de la chaise avec l’abandon d’un homme qui se sent chez lui et qu’une pointe d’ivresse pré-dispose à la béatitude.
Coppola échangea un sourire avec Mme de Frégose.
Et voulant profiter de ses avantages et prouver qu’il était résolu à s’exécuter loyalement jusqu’au bout :
– Il me reste, dit-il, à vous faire connaître, mon cher neveu, les raisons qui me font supposer que la belle Mimi n’est point morte, comme on vous l’a donné à entendre.
Malgré lui, Urbain tressaillit et se redressa pâle sur son siège.
Il ne s’attendait pas à ce que cette question fût traitée en face de Mme de Frégose, et cette surprise troubla quelque peu sa feinte ivresse.
Mais elle le servit cependant. Car on crut que le nom seul de la femme qu’il aimait avait suffi à le dégriser.
– Vous eussiez désiré, sans doute, dit Mme de Frégose, qui pressentit la contrariété du jeune homme, que notre cher oncle ne vous rappelât pas, en ma présence, ce souvenir douloureux ; mais excusez ma curiosité indiscrète : sur quelques mots qui lui étaient échappés, j’ai voulu connaître cette triste histoire, ou du moins ce qu’il en savait lui-même, et je suis au fait… Je sais que vous avez beaucoup aimé, beaucoup souffert, que vous vous êtes désespéré jusqu’à vouloir mourir, et si j’ai senti les larmes me monter aux yeux au simple récit de vos angoisses, croyez bien
– 357 – que je me réjouirais avec vous, en amie sincère, des joies et des espérances que ces nouvelles révélations peuvent vous apporter.
Urbain la regarda longuement, cherchant à lire dans sa pensée, et s’inclina en lui disant :
– Vous êtes bonne !
Puis se tournant vers Coppola :
– Que savez-vous ?
– Dans mes courses à votre recherche, j’ai, par bribes, ap-pris toute cette romanesque histoire et votre séjour rue Charlot ; mais un hasard m’a mis sur la trace du secret qu’on vous avait caché.
– En vérité !
– Mlle Émilienne avait pour principale ressource une petite rente qui lui était servie par un notaire que je connais, Me Bom-pard, et chez qui j’ai assez fréquemment affaire. Un jour que je causais avec le principal, j’entendis nommer un vieux brave en costume d’invalide, le père Bitard. On m’en avait parlé rue Charlot. Je questionnai le clerc à son sujet, au sujet de Mlle Émilienne, et en dépit de sa réserve, j’acquis bientôt la cer-titude que, malgré les accidents dont elle avait pu être victime, la jeune fille n’était point morte, et qu’en surveillant Bitard, qui restait son ambassadeur auprès du notaire, on pouvait arriver à savoir ce qu’elle était devenue et où elle se cachait…
– C’est juste…
– Pensant à votre inquiétude, j’ai su gagner par un petit cadeau l’un des jeunes clercs de l’étude, et, vous pouvez vous fier à moi : le jour où Bitard reparaîtra, nous serons aussitôt
– 358 – prévenus… On s’arrangera même pour l’obliger à revenir, afin qu’il ne nous échappe pas… Vous pourrez alors à votre gré le rejoindre et lui parler, ou le faire suivre sans qu’il s’en doute,… et vous vous convaincrez que je ne vous trompais pas en vous disant que vous aviez désespéré trop tôt et accepté sans les contrôler de faux rapports.
– Oui, la lettre de Bitard a dû être écrite pour décourager mes recherches. Et sans doute il ne l’eût pas écrite s’il avait ré-fléchi qu’elle pouvait me conduire à quelque résolution extrême.
– C’est environ vers l’époque du mois où nous sommes, à un ou deux jours près, que Bitard paraît d’habitude à l’étude de Me Bompard… Vous serez donc probablement fixé cette se-maine…
Urbain les couvrit tous les deux d’un regard qui semblait humide d’émotion et de gratitude.
– Les bons parents, se disait-il, sont-ils assez adorablement soucieux de mes intérêts ! En vérité, on serait tenté de se laisser prendre… tant ils jouent serré. Mais, pardieu ! je poitrinerai si bien mes cartes qu’ils ne connaîtront mes atouts que lorsqu’il me conviendra de les jeter sur table.
Puis, tout haut :
– Vous me voyez confus de tant de grâces. Avec vous, on n’a pas le loisir de souhaiter ; votre prévoyance a tout deviné.
– Hé ! mon cher, s’écria Coppola, attendez au moins d’avoir vu le laboratoire et votre nouvel appartement.
Il prit un candélabre à trois branches sur la table.
– Je vais vous montrer le chemin.
– 359 –
– Et moi, dit Mme de Frégose à Urbain, je prends votre bras.
Pour arriver à la partie de l’hôtel où se trouvait, au second étage, le laboratoire installé d’après les indications de M. de Sainte-Marie, il fallut traverser une enfilade de salons, une galerie de tableaux et gravir les degrés d’un escalier à révo-lution, qui permit à Mme de Frégose de s’appuyer avec une insis-tance particulière sur le bras d’Urbain et de se presser bien fa-milièrement, sinon tendrement, contre lui.
Pour établir les fourneaux et disposer autour de la pièce tout le matériel d’expérimentation nécessaire, on avait abattu plusieurs cloisons, et cette salle, très vaste, bien que les croisées fussent légèrement mansardées, plut particulièrement à Urbain.
Il y reconnaissait, d’ailleurs, à chaque pas, la pensée vigi-lante du maître. Les casiers, les crédences, les meubles à tiroirs, étaient garnis à souhait de tout ce que pouvait désirer le plus méticuleux chimiste.
Les instruments les plus nouveaux, ceux-là mêmes qui manquaient à la Sorbonne par le fait des économies ministériel-les, se trouvaient installés là en bonne place, avec tous leurs ac-cessoires. On n’avait pas marchandé les dépenses, et, tout im-provisé que fût ce laboratoire, il devait réaliser les rêves d’un ardent chercheur comme Urbain Ribeyrolles.
– Bien que vous occupiez ici le second étage de la partie de l’hôtel où sont les appartements particuliers du marquis, dit Coppola, vous n’avez pas à vous préoccuper du voisinage. Les planchers sont triples et les bruits de votre cuisine scientifique ne parviendront pas au-dessous. De plus, vous êtes absolument indépendant, grâce à l’escalier que voici.
– 360 –
Et il lui ouvrit une porte cachée sous une tenture.
– Vous descendez par là soixante-quinze marches et vous vous trouvez sous la voûte de la grande porte.
– C’est on ne peut plus commode, en effet ;… mais l’appartement…
– Sur ce même escalier, le palier à traverser, et vous êtes chez vous. Ces pièces, comme vous voyez, sont en retour, pren-nent jour sur la rue du Cirque et sont situées au-dessus des grands salons de réception, qui ne se sont pas illuminés depuis bien longtemps, le marquis étant veuf… Oh ! vous pourrez vous recueillir à votre gré, et l’on ne troublera pas la solution de vos problèmes.
– Sans votre autorisation, tout au moins, ajouta en sou-riant, de l’air le plus engageant du monde, Mme de Frégose.
L’appartement, où l’on avait déjà transporté tout ce qui ap-partenait à Urbain, était fort coquet, trop coquet même pour un logis de garçon.
– J’y ai veillé, dit Jessica.
Ce mot expliquait tout.
Une fois seul, Urbain inspecta minutieusement de l’œil les cloisons, les plafonds et les planchers. Il lui importait de savoir s’il devait se surveiller et composer son maintien, même la porte close.
– Ils ont un si grand intérêt, – je le crois du moins, – à sa-voir ce que je pense et jusqu’à quel point je suis leur dupe… Cet appartement, préparé pour moi, est sans doute une cage de verre… Mais quoi ! je n’ai qu’à rester fidèle à mon rôle ; ils ne
– 361 – descendront pas dans ma pensée… En somme, je n’ai, moi, rien à cacher ; je puis remplir fidèlement la mission qu’on me confie, sans donner prise au moindre soupçon… Mais j’ai tout à décou-vrir, et, pour cela, il suffit d’avoir les yeux constamment ouverts et les oreilles tendues. Quand Émilienne sera en question, c’est autre chose,… je saurai bien, en quatre mots, mettre Bitard au fait et en garde, de façon à ce que, tout en me donnant la joie de la revoir, il m’aide à les dérouter…
Et il passa en revue les incidents de la soirée.
– Leur grande entreprise… J’y regarderai de près,… et je ne laisserai signer un rapport à M. de Sainte-Marie qu’à bon es-cient. Leurs échantillons peuvent être les plus riches du monde,… mais qui m’en prouvera la provenance ? On n’est sûr de son expérimentation que sur place, et un beau jour je verrai bien ce qu’ils ont au fond de leur sac ; je n’ai qu’à leur proposer de me rendre moi-même à Kaschau…
Puis il revit passer sous ses yeux les papiers de famille de Célestin Nargeot.
– Il a existé, évidemment, un Célestin Nargeot qui était bien mon oncle, quoique jamais je n’en aie entendu parler dans ma famille. Quelque brebis galeuse, dont on se sera séparé et qu’on s’efforçait d’oublier sans doute… Mais ce Nargeot-là a bien pu mourir dans un coin, laissant aux mains du Coppola sa défroque et ses papiers… Et ledit baron aura gardé le tout, à tout hasard, se disant qu’un jour cela pouvait lui permettre d’endosser une personnalité nouvelle… Eh ! mais, j’y songe…
Le souvenir de ses tiroirs forcés, de ses papiers enlevés rue Charlot, lui était revenu.
– Il pourrait bien y avoir là un rapport direct… C’est alors seulement et grâce à mes papiers saisis que les persécuteurs
– 362 – d’Émilienne ont su qui je pouvais être, mon nom, ma famille, mes antécédents… C’est ainsi qu’ils ont pu connaître mes rela-tions avec M. de Sainte-Marie… Oui, cela se dessine clairement : Émilienne disparue, ils m’ont surveillé et suivi, se doutant que je me mettrais un beau jour à sa recherche, et, sans le savoir, je travaillais pour eux… Et quand j’ai voulu mourir, comme leur haine avait besoin de moi, ils m’ont sauvé, forcé à vivre, créé une situation de toutes pièces par les mains de ce Coppola, et aujourd’hui ils comptent que je vais leur servir d’instrument inconscient pour les mettre sur la trace de celle qu’ils cherchent.
Il avait pu toute la soirée étudier à l’aise et de fort près les traits de Mme de Frégose, et, de nouveau, il avait constaté cette ressemblance avec la belle Mimi qui l’avait tant surpris la veille.
– Si cette Jessica est la cause du malheur d’Émilienne, de la mort de sa mère, que veut-elle, qu’espère-t-elle donc de moi ? Pourquoi hier, froide et hautaine, s’offrait-elle à moi ce soir sous cet aspect de sirène ? Pourquoi ces sourires enveloppeurs, ces poses de chatte amoureuse ? Il y a là-dessous quelque combi-naison de femme que je ne démêle pas encore,… mais dont le mot ne peut me rester longtemps inconnu… Sans doute il ne lui suffit pas que, dans la naïveté qu’on me suppose, j’arrive à lui livrer Émilienne, il lui faut encore l’arracher de mon cœur… Et elle n’épargnera rien pour réussir à ce jeu cruel,… quitte à me faire jeter dehors au lendemain de son triomphe,… si j’avais le malheur de me laisser prendre à ses séductions… Les La Roche-Jugon, Jessica, le baron, voilà donc les ennemis de ma chère Émilienne ;… oui, tout me le dit ;… tout ce que j’ai vu, entendu, surpris depuis deux jours m’affermit davantage dans cette conviction… Et ils m’ont fait pénétrer dans la place, j’y suis ins-tallé,… et ils me croient leur prisonnier et leur pondin… Les im-prudents !…, c’est vraiment trop peu faire cas de ma perspicaci-té et de mon courage… J’ai beau être seul contre cette bande, je ne désespère pas de leur tenir tête,… et je crois, en vérité, que je n’ai pas jusqu’ici, bien que marchant à tâtons, commis de faute
– 363 – grave, ni même de faute aucune… Ah ! j’ai une force qu’ils ne sauraient comprendre,… j’ai à sauver et peut-être à venger Émi-lienne !… Avec un peu de lucidité d’esprit et la résolution de tout braver, je ne dois pas rester au-dessous d’une pareille tâche…
Le lendemain, Mme de Frégose sut se ménager un tête-à-tête avec le jeune homme.
Elle l’entreprit sur sa grande passion.
Aimer jusqu’à la mort,… cela lui semblait du roman.
Et elle le priait de lui raconter ses ivresses, ses enthousias-mes, ses douleurs… Elle le plaignait, elle l’admirait,… elle vou-lait être sa confidente.
Urbain feignit de se prêter à ses désirs, mais ne raconta que ce qu’il lui convint de dire. Il se fit même plus malheureux et plus maltraité qu’il n’était en réalité, et donna à entendre que s’il voulait revoir Émilienne, maintenant qu’il la savait vivante, c’était pour obéir à cette loi d’attraction fatale qui vous entraîne, en amour, à courir au-devant des plus cruelles déceptions, que dans l’espoir trop douteux de fléchir la belle Mimi et de triom-pher de son implacable froideur.
Mme de Frégose s’indigna. Comment douter de la sincérité d’un amour comme celui d’Urbain ? Elle ne pardonnait pas à Émilienne ses résistances… Elle ne pouvait se l’expliquer que par quelque mystérieuse préférence… Ah ! comme elle eût, en sa place, mieux rendu justice au malheureux Urbain !
Et le malheureux Urbain était trop clairvoyant pour ne pas comprendre les consolations que l’on était disposé à lui ména-ger.
– 364 –
– La belle âme ! se disait-il. On n’est pas plus charitable… Seulement je vois trop bien à quel prix je les obtiendrais, ses consolations,… et c’est trop cher.
Mais il la laissa manœuvrer à l’aise sur ce terrain, il se prê-ta à ses besoins subits d’intimité, se mit au diapason de ses fa-miliarités, et, au bout de huit jours, ils semblaient avoir été éle-vés ensemble… Ils ne se tutoyaient pas encore, mais Mme de Frégose disait : Urbain, tout court, et lui répondait : Jes-sica. – Le cousinage devenait tout à fait authentique.
Il ne faut pas jouer trop longtemps avec le feu, on finit tou-jours par s’y brûler. C’était peut-être le calcul qu’avait fait Mme de Frégose. Mais Urbain, sans se poser en Joseph, avait, de son côté, le soin de créer, aux instants dangereux, de soudaines diversions qui lui permettaient de reprendre sans affectation ses avantages et son sang-froid. Seulement sa partenaire, il le sen-tait, se piquait au jeu.
Mais, n’étant pas plus avancé qu’au premier jour, au sujet du mystère qu’il voulait déchiffrer, il ne tenait pas à se brouiller avec la belle Jessica, non plus qu’à lui laisser prendre un tel avantage sur lui.
Et il avait déjà combiné avec M. de Sainte-Marie un voyage nécessaire, une absence de quelques jours.
– Pendant ce temps-là, se disait-il, nous reprendrons à froid nos positions premières, et, au retour, il faudra qu’elle re-commence à tisser sa toile.
Quand un soir, Coppola, qui s’était fait rare depuis une se-maine, – courant, comme nous le savons, après Caillebotte et au-devant d’Hoël, – reparut à l’hôtel.
– 365 –
Urbain avait fait prévenir Mme de Frégose qu’il avait reçu un mot de M. de Sainte-Marie et déjeunerait à l’Institut, et il se disposait à sortir, quand le baron entra chez lui, la figure toute joyeuse.
– Mon beau neveu, je vous apporte une nouvelle impor-tante…
– Bitard ?… Il est à Paris ? s’écria Urbain tout tremblant d’émotion.
– Vous l’avez deviné. On m’avise de sa présence. Il est allé, il y a une heure, chez Me Bompard. Naturellement il n’a pas trouvé le notaire,… et on lui a assigné rendez-vous pour midi… C’est au haut de la rue de Varennes ; voici l’adresse. D’ici en un quart d’heure vous y pouvez être… Le coupé vous attend tout attelé… Et si vous ne voulez pas vous expliquer avec Bitard chez le notaire lui-même,… restez dans la voiture, c’est le plus com-mode des postes d’observation,… on ne pense pas à s’en mé-fier…
Urbain ne tenait pas beaucoup à traîner après lui les gens du baron. Il devinait bien que le groom devait être près du co-cher et que sans doute il avait le mot pour le suivre de l’œil et, au besoin, pour surprendre ce qu’il pourrait dire à Bitard.
Mais il ne voulut pas avoir l’air de se défier en aucune fa-çon,… s’en remettant aux circonstances pour lui fournir le moyen de se défaire des espions attachés à ses pas.
Car John ne pouvait être seul chargé de ce soin.
Ne lui eût-il pas suffi de renvoyer la voiture, une fois à des-tination, pour s’en débarrasser ?
Le baron avait, certes, prévu le cas.
– 366 –
Et quelque agent inconnu de lui devait sans doute rôder près de la porte du notaire.
Aussi remercia-t-il le baron avec effusion et accepta-t-il sans hésitation les choses telles qu’elles étaient préparées.
Comme il s’élançait dans le coupé :
– Soyez habile ! lui cria Coppola.
– N’ayez crainte, mon bon oncle, répondit Urbain en sou-riant à sa propre pensée, je ferai en sorte de ne pas me laisser mettre dedans.
– 367 –