LES Ruffians DE Paris - Tome I - LA Dent DU RAT

Auguste Poitevin - Pseudonyme Maurice Drack · Chapitre 6 sur 13

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LES Ruffians DE Paris - Tome I - LA Dent DU RAT

Viun Coin du Voile.

VI

 

UN COIN DU VOILE.

 

Coppola, en montant à cheval, eut un pressentiment que les choses pourraient se présenter plus compliquées qu’elles ne lui avaient paru tout d’abord, et, se tournant vers John :

– Tu préviendras le marquis de ce qui se passe. Et si je ne suis pas ici demain, tu veilleras sur notre pendu.

– Compris.

– D’ailleurs, si je dois rester absent jusqu’au soir, j’enverrai un télégramme.

Puis, se tournant vers Brin-d’Amour :

– En route, dit-il.

Et il partit à fond de train, suivi du piqueur.

Pour gagner Nogent, à cheval, de la rue du Cirque, la route est une ligne droite absolue jusqu’au donjon de Vincennes : la rue de Rivoli, la rue Saint-Antoine et le faubourg, l’avenue du Trônes l’avenue de Vincennes. Là seulement on infléchit sur la droite en prenant l’avenue de l’Aqueduc, qui conduit à la ville basse et à la Marne.

Comme nous le savons déjà, cette soirée était magnifique. À l’heure où partait le baron, les rues sont à peu près libres ; il

 

– 100 – put fournir une traite jusqu’à la barrière du Trône sans laisser souffler Amilcar, un coureur émérite.

Brin-d’Amour suivait en maintenant sa distance, grâce aux jarrets de Coup-de-Vent.

Mais dans l’avenue de Vincennes, la plus grande étape en-levée, Coppola, qui ne courait pas ainsi sans ruminer l’étrangeté de l’aventure, se mit au pas et appela Brin-d’Amour.

– Tu reconnaîtras bien l’homme qui t’a emballé dans le bois comme un pain de sucre ?

– Sacrée boîte à purin ! s’il me retombe aux pattes, que oui, je le reconnaîtrai !…

– Alors, comment est-il fait ?

– Ah ! dame, pour ça…, voyez-vous… Je reconnaîtrai l’homme, mais pour dire comment il est fait…

– Brute !… Trois secondes doivent suffire pour dévisager un ennemi… Ne te souviens-tu ni de sa tête, ni de ses yeux, ni de sa moustache, ni de la façon dont il était vêtu ?…

– Ah ! minute… Il avait une tête en coup de vent, avec beaucoup de cheveux, des yeux,… des yeux… pas commodes ; mais je ne peux pas être sûr de la couleur ;… des moustaches à rebrousse-poil,… comme on en voit peu… Ah ! çà, j’en suis sûr.

Coppola tressaillit et poussa une exclamation.

– Après ? dit-il.

– Après, après… Je ne peux pas vous dire s’il avait les mains belles, mais ce qu’il y a de certain, c’est qu’elles jouissent

 

– 101 – d’une maîtresse poigne… Ah ! pour sa défroque, ça me revient : il avait une diable de blouse en velours noir qui me l’a fait pren-dre pour un faignant…

Il avait à peine achevé, que Coppola enleva son cheval, pi-quant des deux, et s’écriant avec rage :

– Mille tonnerres ! nous arriverons trop tard… Si c’est ce satané Caillebotte qui nous travaille les côtes, comme je le crains, la torgniole qu’il t’a octroyée n’est qu’un hors-d’œuvre, il ne se sera pas arrêté en si beau chemin… Il vous aura surveillés, suivis… Sangdieu ! si par ta faute il a trouvé l’enfant au nid et qu’il nous l’ait enlevée comme le frère…

Il n’acheva pas, mais Brin-d’Amour sentit une sueur froide lui perler au front, et il lui sembla se voir déjà sur un navire en partance pour Cayenne,… un petit voyage d’agrément dont la faveur des La Roche-Jugon l’avait préservé jusqu’à cette heure.

Une foule d’indices effrayants lui revinrent en tête.

Dans la traversée du Perreux à l’île des Loups, il avait re-marqué une barque qui semblait les suivre, et, pendant qu’ils transportaient la jeune fille évanouie, les buissons ne criaient-ils pas à quelque distance ?…

Coppola avait une colère froide, – une colère bleue, comme dit le peuple, des fureurs concentrées. – C’est que si la mémoire de Caillebotte ne lui avait pas permis de reconnaître l’aventurier et de se souvenir des circonstances qui déjà les avaient mis en présence, Coppola, lui, était payé pour ne pas oublier, car c’était à Caillebotte qu’il devait la plus grande déception de sa vie.

Et à cette heure, où il poursuivait une fortune ; au moment où il jouait une partie des plus dangereuses pour gagner le mil-

 

– 102 – lion convoité, ce même homme, cet homme fatal se dressait en-tre lui et ses victimes.

À cette pensée, il enfonça nerveusement, sans pitié, ses deux éperons dans le ventre d’Amilcar, qui fit un bond formida-ble et se fût évidemment emballé sans la poigne de fer du baron, qui, revenu au sang-froid, le rênait au plus serré.

Mais nous savons ce qui l’attend… Laissons-le courir, il ne tardera pas à nous rattraper.

Et revenons à Caillebotte.

Il sortit, tourmentant dans sa main nerveuse le portefeuille du baron. Au bas de la rue Lepic, une victoria fraîchement atte-lée, sortant du dépôt de la Compagnie générale, qui est à deux pas, arrivait à la station ; il s’y jeta, et, pendant que la voiture filait, assez bon train, vers le chemin de fer de l’Est, il ouvrit avec précaution sa trouvaille.

Le portefeuille, sur lequel, en or plein, figurait le mono-gramme du baron, deux C surmontés d’un tortil, n’était pas, évidemment, destiné à contenir autre chose que les quelques papiers qui vous arrivent en main dans une journée et que l’on classe le soir. C’était plutôt un porte-cartes qu’un portefeuille, et Caillebotte crut un instant qu’il n’avait pas déniché la pie au nid, car la première poche qu’il visita ne contenait que des cartes de visite de Coppola, qui ne lui apprenaient rien de neuf, pas même son adresse, qu’il savait par Clochepied.

Mais, dans la seconde poche, il trouva mieux :

Trois papiers ;

Une note gribouillée, chargée de chiffres commentés par des mots tronqués et des initiales ;

 

– 103 –

Une série de noms qui pouvaient, à première vue, passer pour une liste d’invitations ;

Et une lettre sur papier transparent comme on s’en servait beaucoup autrefois aux colonies, pour diminuer le poids des correspondances, usage que les modifications apportées aux tarifs tendent à faire disparaître.

Cette lettre était entièrement en espagnol.

Mais ce n’était pas un obstacle pour Caillebotte, qui, ayant beaucoup voyagé, était quelque peu polyglotte.

Sur le papier chiffré, voici ce qu’il trouva :

N. p. r. l’env. en poss.

Succ. d. l. Duch. Titr. nom. 30/0 r. fs ...................... 225,000

Succ. d. l. Duch. Titr. nom. 4 ½ r. fs..........................50,000

Les 3 F. de Br. B. H. C., rap. s. l. b. x..........................40,000

Succ. du Cte. Sa plant. à l’I. de C. mém. rev................90,000

T. q ............................................................................405,000

Et en travers de la note dans la marge :

Ego = Par v. reg. à M. d. Fr.

La t. des Is. – rev. n. av. L. us. fr. 50.000.

– Bon ! dit Caillebotte, la charade n’est pas compliquée.

Et il se prit à relire la note en la traduisant ainsi :

Note pour l’envoi en possession :

 

– 104 –

Succession de la duchesse. Titres nominatifs 3 0/0 rentes, 225,000 fr.

Succession de la duchesse. Titres nominatifs 4 ½ rentes, 50,000 fr.

Les trois fermes de Bretagne B. H. C. Rapport suivant les baux, 40,000 fr.

Succession du…

– Ah ! fit-il, s’arrêtant, succession du comte… ; quel peut bien être ce comte-là ?… Le duc a-t-il eu un second fils ?…

C’est ce qu’il faudra savoir ;… donc nous disons : Succes-sion du comte. Sa plantation à… à l’île de Corse,… hum ! 90,000 fr. de revenus… pour mémoire, il est vrai… mais 90,000 fr. en Corse ;… c’est tout à fait invraisemblable…

À ce moment, ses yeux se posèrent sur les premières lignes de la lettre espagnole, qu’il tenait de la main gauche, à demi ou-verte sur le portefeuille, et les mots La Habana qui se trou-vaient en tête lui enlevèrent toute hésitation :

– Sa plantation à l’île de Cuba ; parbleu ! c’est cela. Pour 90,000 francs de sucre et de cigares, ce n’est pas modeste, mais c’est admissible.

Et il continua :

– Total général, 405,000 livres de rentes…, un joli magot, ma foi ! et par lequel ces honnêtes gens me semblent bien affrio-lés… Ah ! la mention en marge. Cela doit concerner ce cher ba-ron de Coppola. Que disais-je ? – Ego…, Ego, c’est lui. – Par vente régulière à Mme de Frégose… Il paraît que cette chère

 

– 105 – dame est un autre lui-même… Coppola, Frégose et compagnie… Donc, vente régulière de la terre des S,… un nom à trouver,… que me diront les Petites Affiches… Revenu net, avec l’usine, 50,000 francs… Ce qui fait un joli million de commission pour cet aimable couple… Car la vente est une donation déguisée.

Cette note soulevait plus d’un problème.

– Comment se fait-il que l’on s’occupe encore de l’envoi en possession de l’héritage de la duchesse ? La duchesse de La Ro-che-Jugon, autant qu’il m’en souvient, est morte il y a près de dix ou douze ans. Il y avait donc d’autres héritiers que le duc son mari,… des héritiers dont les droits auront été contestés et qui auront disparu…

Une lumière soudaine se fit dans son esprit.

– Ou qu’on avait fait disparaître par prudence… Mais alors ces pauvres enfants, Thaddée,… Pervenche, seraient donc ces héritiers ;… autrement, comment s’expliquer ce rapt violent ?… c’était pour s’en défaire…

Un frisson lui passa dans le dos à la pensée des dangers que pouvaient courir ses jeunes amis.

Et il se hâta de lire la lettre espagnole, que nous traduisons pour nos lecteurs.

Elle était ainsi conçue :

« La Havane, 5 juin 1878.

« Illustre seigneur baronnet,

« Je reviens de Santiago, où, d’après vos instructions et avec l’aide de vos amis du consulat, j’ai pu faire dresser les trois

 

– 106 – actes de notoriété dont vous aviez besoin concernant la mort de la comtesse de Kermor et de ses deux enfants. Il est heureux que vous ayez obtenu par votre influence le déplacement de cet agent obstiné qui, ayant jadis eu connaissance de l’affaire de la plantation du Paradas, se refusait depuis tant d’années à contre-signer les pièces, dont j’ai dû payer jusqu’à trois fois les douze signatures.

« Aujourd’hui, la chose est faite. Nouveaux venus dans le pays, ceux auxquels nous avions affaire ne pouvaient contrôler nos affirmations, et, d’ailleurs, n’avaient nulle envie de rompre en visière à leur protecteur au ministère, monseigneur le duc de La Roche-Jugon. Les procès-verbaux constatent que, lors de l’attaque de la plantation par les volontaires, les soussignés ont assisté au massacre de noble dame Herminie-Julia de La Roche-Jugon, comtesse de Kermor, et de ses deux enfants, Yvonne-Gabrielle et Allan-Thaddée de Kermor, lesquels, ensevelis sous les ruines de l’hacienda, à la suite de l’incendie, ont dû être car-bonisés après leur mort, ce qui empêcha de leur donner sépul-ture.

« Quant au Français, Hoël Legoarrec, dont nous avons eu quelque peine à retrouver les traces, s’étant fait passer pour un Anglais pendant plusieurs années, il a quitté, de façon qui sem-ble définitive, les plantations de Paradas et de Cobre, où il trou-vait moyen de gagner sa vie. Il s’en est allé, il y a un mois, à la Havane, où mon cousin don José s’est chargé de me rendre compte de ses démarches, et là il s’est fait engager comme mate-lot à bord d’un bâtiment mixte en partance pour la France, mais qui doit d’abord, pour prendre charge, faire escale à New-York, à Québec et à Terre-Neuve, avant de mettre le cap sur Lorient, son port d’attache. Si bien qu’en admettant que son intention ne soit pas simplement de chercher fortune aux États-Unis, mais de se rapatrier, il ne pourra guère, avec ce long détour et vu la marche du navire, aborder les côtes de France avant la seconde quinzaine de juillet. Ce qui vous permettra de prendre à l’avance

 

– 107 – vos mesures pour surveiller ses démarches, sitôt qu’il aura dé-barqué, si vous trouvez dangereux cet ancien serviteur du feu comte de Kermor.

« D’ailleurs, si j’en crois mon cousin don José, il se pourrait bien que Québec fût son objectif, car il a pris avec lui une femme tombée en enfance, dit-on, et qui appartiendrait à une bonne famille du Canada. Don José croit qu’il s’est chargé, moyennant finance, bien entendu, de la surveiller et de la ramener à sa fa-mille, et il ajoute qu’il se pourrait bien qu’en reconnaissance, on lui assurât une situation, les parents de la dame faisant, dit-on, un grand commerce de pelleterie qui exige un nombreux per-sonnel de chasseurs, de peaussiers et de convoyeurs.

« J’ai cru mieux faire, même au risque d’un petit retard dans l’arrivée, en priant le consul général de se charger d’expédier les pièces légalisées par l’intermédiaire du ministre des affaires étrangères. Elles prendront à ce mode de transmis-sion un caractère plus officiel.

« Le dévoué de cœur et d’âme à Votre Excellence,

« DON JUAN RICARDO COBARDE DE LAS RIQUEZAS. »

– Voilà, se dit Caillebotte, qui devient clair comme de l’eau de roche, et je commence à croire qu’un intelligent esprit, quel-que Ariel de bonne humeur, m’avait poussé hier à cette prome-nade au bois de Vincennes, qui devait me mettre en face du piège tendu par ces sacripants et me faire connaître leurs victi-mes.

Et il replia soigneusement les deux premiers documents, l’inventaire de la fortune à voler et la lettre du Cubain, non sans se dire que, pour porter si loin leur audace, ces gens-là devaient se sentir bien forts.

 

– 108 –

Il lui restait le troisième papier. Celui-là était en apparence plus énigmatique.

Pourtant il fit sourire Caillebotte dès la première lecture.

Il contenait ces lignes :

« Convoquer pour le 3 juillet la magistrature, la jurispru-dence, la chicane, la police, la finance et l’intérieur.

« Inutile d’appeler l’armée, l’Église, ni les autres. »

Puis en marge ces noms alignés :

« M. le président Cardailhac,

« Me Dupeyrat,

« Me Lattaignant,

« M. Pérignac, de la sûreté,

« M. Daliphart,

« M. Colombin, du secrétariat général. »

Et dans l’angle au bas :

« Note pour John (Pacot). »

– Oui-da, dit Caillebotte, je flaire la combinaison pratique. Donne-moi de quoi que t’as, je te donnerai de quoi que j’ai. Pe-tite société d’assurances mutuelles contre les risques légaux ou autres… Ah ! la partie va être rude à jouer. Mais ces trois chif-fons sont des atouts qu’il ne faut pas perdre.

 

– 109 –

Et, au lieu de les remettre dans le portefeuille, il les glissa dans une poche secrète, dissimulée dans la ceinture de son pan-talon.

On peut tout égarer en chemin, sauf sa culotte.

Il était arrivé à la gare de l’Est.

À partir du moment où il descendit de voiture, il fut tout à son rôle de savant ahuri.

Il se heurtait à tous les employés, leur demandant sans rire des renseignements qu’il eût pu leur donner lui-même. Mais, par ce manège, il vérifiait les gens de la salle des Pas-Perdus, et, son billet pris pour Provins, il passa sur le quai.

Personne de suspect en gare, personne parmi les cinq ou six voyageurs déjà installés dans les wagons. Il se campa à la portière d’un compartiment faisant face à la porte d’entrée.

Et prenant un volume d’Humboldt, dont il s’était muni pour compléter son déguisement, il guetta les survenants.

Mais son inspection fut vaine, et il se prenait à croire qu’on n’avait pu informer les La Roche-Jugon des incidents de la nuit, et que la délivrance de Pervenche serait connue trop tard pour qu’on se jetât au travers de son expédition à Provins…

Quand le chef de gare, s’arrêtant à deux pas avec le com-missaire central :

– Vous imaginez-vous cette fantaisie, dit-il, me réveiller à cinq heures du matin pour avoir un train spécial !

– Et vous ne l’avez pas envoyé promener ?

 

– 110 –

– Impossible… Un gaillard qui se recommandait du minis-tre comme d’un ami. D’ailleurs, payant sans barguigner les 500 francs du tarif.

– Et pour aller…

– Oh ! c’est là le plus étrange… À Provins, mon cher…

– À Provins !… mais c’est une impasse…

– Justement. Une ville charmante, mais morte. Que vou-lez-vous ? Ces millionnaires en sont venus à ne plus calculer le prix de leurs fantaisies.

– Quelque histoire de femme…

– C’est bien ma pensée…

– Et au moins cet original vous a donné son nom…

– Je crois bien… C’est un parent des La Roche-Jugon, à ce que j’ai compris, le baron de… de…, ah ! de Coppola,… demeu-rant avec eux ; il est arrivé à cheval, avec un piqueur qui ne l’a pas quitté, et a donné deux louis à mon garçon de bureau pour reconduire les chevaux à l’hôtel de la rue du Cirque et y porter une lettre.

Un coup de sifflet retentit.

– Venez donc chez moi prendre une tasse de café, dit le chef de gare au commissaire.

Et le train se mit en marche.

Caillebotte était fixé.

 

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