LES Ruffians DE Paris - Tome I - LA Dent DU RAT
Vle Trou du Rat.
V
LE TROU DU RAT.
Quand le chariot du blanchisseur, où nous avons laissé Caillebotte et ses protégés, arriva sur le boulevard de Clichy, il était six heures et demie. Le Matagrin n’eut pas besoin de réveil-ler M. Jacques, qui déjà, depuis la chaussée Clignancourt, can-tonné derrière le blanchisseur, étudiait soigneusement la phy-sionomie du boulevard et l’allure des rares passants.
Rien de suspect, d’ailleurs. On se lève tard à Montmartre, et, bien qu’il fit grand jour, à cette fin du mois de juin, depuis deux heures et demie, sauf les balayeurs, les laitiers et quelques maçons se rendant à leur travail, la miche sous le bras, il n’y avait là personne pour s’inquiéter des hôtes de la voiture à Ma-tagrin, et se donner la peine de les dévisager.
D’ailleurs, les blanchisseurs amènent souvent un nom-breux personnel avec eux quand leur clientèle est importante. Pervenche et Thaddée descendirent à la suite de Zoé ; déjà Cail-lebotte, plein d’intérêt et de reconnaissance pour Balthazar, lui faisait manger une appétissante tresse de foin, tandis que Mata-grin mesurait l’avoine, dont il remplissait la musette. Un agent de police n’eût pas conçu le moindre doute. Il n’aurait vu dans ce groupe, paisiblement occupé à la même besogne, qu’une fa-mille de blanchisseur, rien de plus.
Mais il ne passa même pas un noctambule attardé.
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Et Caillebotte, rassuré, prenant congé de Matagrin, remon-ta la rue Lepic avec ses jeunes protégés.
On pourrait comparer à une faucille la forme bizarre de cette rue ; le manche de la faucille partant de la place Blanche, pour se terminer à la rue des Abbesses, tandis que le fer arrondi se trouverait représenté par la marche circulaire de la seconde travée, grimpant jusqu’à mi-côte de la butte, pour finir au pied du moulin Debray, connu de tous les Parisiens sous la désigna-tion populaire de « Moulin de la Galette ».
Dans la partie haute de la rue Lepic, au-dessus de la rue Durantin, s’ouvrait alors une rue qui n’a été classée que plus tard, la rue de l’Orient, et qui, s’infléchissant, elle, dans le sens opposé au fer de la faucille, après avoir pris naissance au centre de la montée, se terminait à son tour en face du Point-de-Vue, signalé par les nombreuses pancartes qui convient les curieux à gravir le labyrinthe. De telle sorte que la rue de l’Orient, for-mant la corde d’un arc, conduit de la rue Lepic… à la rue Lepic.
Le soir, mal éclairée par de mauvais réverbères à l’huile, bordée de murs ou de maisons closes, sans une boutique, cette voie tortueuse ressemblait fort à un coupe-gorge et avait dû fa-voriser plus d’un guet-apens. Mais, au matin, elle était riante et gaie. De petites maisonnettes irrégulières, campées de façon pittoresque au milieu de jardins dont la verdure se trahissait au dessus des murs, lui donnait la physionomie d’une rue de vil-lage, honnête et paisible, et l’air vif et pur qu’on respirait à cette hauteur contribuait encore à augmenter l’illusion.
Pervenche et Thaddée purent encore se croire à Provins, lorsque, introduits par Caillebotte dans une habitation du haut de la rue, ils se trouvèrent, en passant le seuil de la porte, dans un jardin fleuri, où les rosiers, les pivoines, les corbeilles de gi-roflées et les bordures de géranium se mariaient aux dahlias,
– 83 – aux tulipes, aux iris et aux lis majestueux, dans un encadrement de magnolias parfumés.
Derrière eux, Caillebotte avait soigneusement refermé à double tour la petite porte pleine. Le mur était haut, tout garni de grands acacias bien fournis, qui défendaient aux curieux des alentours la vue de ce petit paradis caché sous la verdure. De la plateforme du moulin, on eût pu, à la rigueur, découvrir un an-gle du jardin ; mais là, justement, la frondaison des arbres était si épaisse, que les observateurs n’auraient rien aperçu que les feuilles larges et pressées d’un groupe de marronniers.
– Ici, dit Caillebotte à Pervenche, vous voilà à l’abri de tou-tes recherches. Comme je hais les importuns ; que je tiens à dis-tance les fâcheux, la consigne est très connue. On n’entre chez moi qu’en montrant patte blanche. Et, s’il me plaît, je me fais invisible pendant des semaines, sans que mes amis s’étonnent.
Et tout en se dirigeant vers la maison, qui était plantée à l’angle de la partie haute de la rue Lepic, il montrait à Pervenche une petite tour carrée en briques qui dominait l’habitation et semblait surveiller la rue de l’Orient et tout le versant méridio-nal de Montmartre. De la terrasse supérieure de cet observa-toire original, on devait même découvrir tout le panorama de Paris.
– Des logettes intérieures de ma tourelle, ajouta-t-il, j’ai non seulement le moyen de me rendre compte de ce qui se passe à ma porte et aux alentours, mais encore on ne peut d’aucun côté s’avancer sans être en vue à plus de cinquante mètres.
– Mais alors, dit Pervenche en souriant, c’est une véritable forteresse.
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– Contre l’invasion des barbares… ou des imbéciles, on ne saurait prendre trop de précautions. Ici je puis soutenir un siège, et pourtant, bien que je sois sûr de ma garnison…
– La garnison ?…
Et, tout étonnée, Pervenche s’arrêta.
– Oh ! ne vous effarouchez pas si vite, mademoiselle, fit-il avec un petit accent cérémonieux ;… ma garnison ne se com-pose que de Tonton…
– Tonton ?…
– Ma vieille nourrice… Vous allez la voir tout à l’heure… Elle doit m’avoir déjà entendu… et elle ne tardera pas à nous rejoindre… Je disais donc que, malgré toutes ces précautions, et bien que le dévouement de ma vieille Tonton soit de ceux qu’il n’est pas permis de suspecter, ce n’est pas encore ici que je compte vous donner asile… Vous n’y seriez pas en sûreté…
– Mais s’il fallait nous séparer de vous, dit Pervenche, en rougissant légèrement, ne serait-il pas plus simple que mon frère et moi nous retournions à Provins ?
– Ce serait vous livrer à vos pires ennemis, qui ne manque-ront pas de s’assurer, dès demain, si cette faute de vous ren-voyer au gîte a été commise par celui qui vous a rendus à la li-berté… Mais il ne s’agit pas de nous séparer. Je serai toujours là, près de vous, présent au moindre danger, et bien armé pour vous défendre… Mais, dans cette maison, qui est la mienne, il ne faut pas qu’on soupçonne même votre passage. Songez que mon signalement sera donné, signalement bien connu sur le pavé parisien. Au bout de deux heures, les agents de vos persécuteurs sauront que c’est Jacques Caillebotte qui a empêché Brin-d’Amour d’assommer Thaddée ; que c’est lui qui vous a tirée des
– 85 – pattes de dame Jacinthe et de Clochepied, et, sous un prétexte facile à trouver, on viendra chez Jacques l’original, chez Jacques le misanthrope, l’indisciplinable, faire une petite perquisition officieuse et s’assurer s’il n’a pas donné ouvertement asile à ceux que l’on cherche. Oh ! certes, je pourrais, maître de mon chez moi, tenir ma porte close et leur refuser l’accès du logis. Mais alors c’est à un siège en règle que je m’expose et, bloqué ainsi que vous, je ne puis entrer en campagne pour savoir le mot de cette mystérieuse affaire. Au contraire, si je consens, à la première invitation, à ouvrir mes portes toutes grandes, à lais-ser fouiller le jardin, la maison et la tourelle, quand on se sera bien assuré que vous n’y pouvez être, que même, sans en avoir l’air, on aura constaté que je ne communique pas avec la maison voisine et que je n’y ai pas de complices, on se dira tout naturel-lement que j’ai su vous ménager un abri loin de Montmartre et peut-être de Paris, et pendant qu’on vous cherchera un peu par-tout, vous pourrez attendre tranquillement que, connaissant enfin le mobile qui a poussé les La Roche-Jugon, je sois en état de leur faire tête.
Comme ils approchaient à ce moment du péristyle, dont la porte était hermétiquement close, ainsi que les fenêtres du rez-de-chaussée, au premier étage un volet s’entrouvrit.
– C’est toi, Jacques, dit une voix sonore et rude.
– C’est moi, Tonton… Es-tu habillée ?
– Oui-da, mon fils, j’avais idée que je te verrais ce matin.
Et, poussant le volet, Mme Mouton se montra souriante dans son bonnet plissé, qui serrait, au haut des tempes, deux grosses boucles de cheveux gris.
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En voyant les deux enfants, elle eût un geste de surprise, mais ne dit mot. Ce que faisait Jacques n’avait pas besoin d’être expliqué. Pour elle, c’était juste et bon.
– Tu prendras la lanterne et tu nous retrouveras au labora-toire, lui dit Caillebotte.
Il introduisit dans la serrure une petite clef à créneaux et ouvrit la porte.
Au fond du vestibule il poussa une autre porte dissimulée derrière un épais tapis du Daghestan, et Pervenche se trouva dans une immense pièce disposée en atelier et vivement éclairée par un plafond vitré s’infléchissant vers le nord. Les murs étaient revêtus de belles tapisseries à personnages. Dans un an-gle, un grand orgue à tuyaux, un piano d’Érard, longeant le panneau voisin ; des tableaux, des bustes, des statuettes, un vrai Capharnaüm d’amateur et d’artiste. Mais ce ne fut qu’une vision fugitive pour la jeune fille, car ils traversèrent la pièce sans s’y arrêter. À l’autre bout, dans la baie d’une petite porte en bois cintrée et surmontée d’un fronton ogival, Mme Mouton, sa lan-terne allumée à la main, les attendait déjà, au pied d’un escalier extérieur qui conduisait au premier étage. Elle-même ouvrit la porte du laboratoire.
Ici le décor changeait. Dans une salle blanchie à la chaux, rien que des planches supportant des fioles, des bocaux. Sur les tables, des cornues, des alambics. Une grande cheminée à vaste manteau, toute noire de suie ; en l’air, un soufflet à chaîne ; à côté, un four en briques. Tout l’attirail d’un chimiste. Ce qui surprit Pervenche, c’est que ce laboratoire, qui semblait n’avoir même pas de fenêtres, et où on l’avait introduite avec son frère, n’avait pas d’autre issue apparente que la porte qu’elle venait de franchir. Mais Caillebotte ne lui laissa pas le temps de s’étonner.
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Car, prenant un levier et l’introduisant dans un anneau placé à la base du four, il fit tourner sans efforts la masse de bri-ques cerclée de fer sur elle-même, et, en se déplaçant, elle laissa voir la naissance d’un escalier de pierre qui s’enfonçait dans le sol comme dans une cave.
Cela fait, il regarda Pervenche et Thaddée pour connaître leur impression.
Mais ce petit examen dut le satisfaire ; car, dans leur éton-nement, il y avait une certaine dose de satisfaction imaginative mêlée à la curiosité, pas la plus petite nuance d’inquiétude.
Pourtant, avant d’aller plus loin, il tint à s’expliquer.
– Avant de vous conduire au gîte que je vous ai choisi, mes chers enfants, dit-il paternellement, je dois vous mettre au fait de certains détails du passé, qui vous prouveront que je ne suis ni un sorcier ni un ogre ; car vous pourriez vous imaginer que vous n’avez échappé à une embûche que pour tomber dans une autre…
– Oh ! monsieur, s’écria Pervenche, tandis que Thaddée protestait de toute sa mimique éloquente, nous croyez-vous donc à ce point ingrats, après avoir risqué votre vie pour nous. Tenez, je suis prête, ainsi que Thaddée, – il vous l’affirme, – à descendre, sans vous rien demander, cet escalier, qui nous at-tend ; car, mon cœur me le dit, vous êtes de ces hommes rares dont toutes les conceptions sont généreuses et toutes les pen-sées loyales…
Et, spontanément, elle lui tendit la main.
Caillebotte, ému, serra doucement cette petite main dans la sienne en disant :
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– Merci…
Tandis que Tonton, secouant la tête :
– Vous ne direz jamais de votre vie parole plus vraie, mon enfant. Mon Jacques, voyez-vous, c’est pas pour me vanter, parce que c’est mon fieu… mais, il n’y en a pas deux comme lui…
– Allons, allons, madame Mouton, dit d’une voix sévère Caillebotte, – mais il avait le sourire aux lèvres. – Je crois que vous faites de la réclame pour votre nourricerie… Mais il ne s’agit pas de dire des fadaises, le temps presse. Et quand j’ai commencé un discours, vous savez que je le finis toujours… Donc, silence, Tonton ! et vous, ma chère enfant, comme il est urgent, pour votre sécurité, que vous sachiez où je vous mène, veuillez m’écouter quelques minutes.
Et il lui tendit un escabeau.
– Quand j’ai acheté cette maison, ou du moins la masure qu’elle a remplacée, dans un accès de misanthropie que je suis loin de regretter, aujourd’hui surtout, je respectai les assises de cette pièce, où je voulais installer un laboratoire, me bornant à en faire crépir les murs et ravaler le plafond. Or il arriva qu’un jour, à la suite d’une expérience qui faillit me coûter la vie, une explosion se produisit, dont l’effet principal fut de disjoindre les dalles de cette partie de la salle. Personne que Tonton n’eût connaissance de l’accident ; l’explosion, assourdie, ne s’était pas distinctement fait entendre au dehors. Au bout de deux jours, remis de ma commotion, avant d’appeler aucun maçon pour réparer les dégâts, je voulus me rendre compte par moi-même de ce qu’il y avait à faire. C’est alors que je découvris cet escalier. Je pensais d’abord que c’était une entrée nouvelle conduisant aux caves qui existaient dès l’origine sous le corps du bâtiment principal. Et, muni d’une lanterne, je descendis par cette spi-rale, que je trouvai en parfait état de solidité. Mais, quand j’eus
– 89 – compté quarante-cinq marches sans être arrivé au sol des caves, je compris que cette voie souterraine me ménageait d’autres surprises, et, avant de m’y engager plus avant, je remontai, afin d’augmenter ma provision de lumière, et je m’armai, à tout ha-sard, de quelques instruments qui pouvaient m’être nécessaires pour mener à bien cette exploration curieuse. Je constatai alors que l’escalier comptait bel et bien soixante marches, c’est-à-dire que je ne rencontrai le sol qu’à quinze mètres de profondeur. – Là je trouvai une salle en rotonde fort spacieuse, se prolongeant en galerie de deux mètres de haut dans la direction de l’est. Évi-demment je me retrouvais dans une de ces anciennes carrières abandonnées qui ont autrefois sillonné les buttes dans tous les sens, et que l’on a comblées en grande partie ou tronquées au fur à mesure des constructions qui se sont élevées du haut en bas de la colline. Aussi, en m’avançant dans cette galerie, m’attendais-je à chaque instant à la trouver bouchée ; mais je me trompais. Après avoir franchi deux cents mètres, je parvins à une nouvelle rotonde, où prenait pied un escalier absolument pareil à celui-ci… Absolument pareil, c’est trop dire, car cet es-calier n’avait que quatorze marches. Seulement l’issue en était bouchée par un dallage que j’aurais vainement essayé de faire sauter avec les instruments sommaires dont je disposais… Puis savais-je où j’allais arriver ainsi ? Il fallait, pour en avoir le cœur net, agir d’autre sorte. Je relevai le plan géométrique du souter-rain, qui, de chez moi, se dirigeait bien vers l’est, mais en s’infléchissant légèrement du côté du sud, ce qui expliquait la différence de niveau entre les deux issues. Grâce à ce plan, je pus m’assurer que la galerie conduisait au n° 17 de la rue Burcq, qui, de même que la rue de l’Orient, monte vers le moulin. Or, cette maison était inhabitée, close, depuis longues années, avec un écriteau à demi effacé, barbouillé par la pluie et la poussière, et indiquant une adresse de notaire pour qui voudrait louer ou acquérir. L’idée me prit que ce souterrain, dont je possédais le secret peut-être seul, serait un danger pour mon repos, si quel-que indiscret venait à s’emparer de l’autre issue. Et la tentation d’acheter cette bicoque devint bientôt une idée fixe. Sans trop
– 90 – savoir quel profit j’en pourrais tirer un jour ou l’autre, je me dé-cidai et, ne voulant paraître à aucun prix, ce qui eût donné à jaser à tout le petit monde de la butte, je fis faire l’acquisition par mon notaire, sous un nom supposé. Seul, il se chargea des réparations, de la remise en état de la maison ; il la meubla, veil-la à ce qu’elle fût facilement close sur la rue et impénétrable par le jardin, et une belle nuit, les clefs en poche, bien assuré de n’être vu par personne, – là tout le monde dort à neuf heures, – j’entrai comme un malfaiteur, en me plaquant le long du mur, dans ma nouvelle propriété.
Thaddée battait des mains, seule façon dont il pût exprimer l’intérêt qu’il prenait au récit. Pervenche souriait, les yeux fixés sur le narrateur.
Caillebotte reprit :
– D’après le rapport que m’avait fait mon notaire sur la dis-position des lieux, j’avais deviné que la communication avec le souterrain devait se trouver dans un petit pavillon isolé, situé au bout du jardin, et auquel il avait été bien entendu qu’aucune réparation ne serait faite. Et la recommandation n’était pas inu-tile, car je trouvai le carrelage de la pièce du rez-de-chaussée dans un tel état, que, du premier coup de pelle, en déblayant le sol, je mis à nu les dalles qui fermaient l’accès de l’escalier. Évi-demment la forme étrange de ces deux pierres plates et minces et munies d’un anneau, aurait forcément attiré l’attention et surexcité la curiosité des travailleurs. Une fois connu des terras-siers ou des maçons du quartier, le secret de mon souterrain devenait celui de Polichinelle. Par bonheur, le danger avait été évité, et je restai seul en possession de ma découverte, ce qui me permit d’user de cette excellente cachette, il y a quelques an-nées, pour sauver la vie et rétablir les affaires du brave homme qui nous a ramenés ce matin de Charenton.
– Matagrin, dit Tonton.
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– Oui, il nous a tous trimballés doucettement jusqu’à la place Blanche.
– Au fait, c’est son jour.
– Et c’est grâce, enfin, à cette retraite, qui n’est connue que de Matagrin, de Tonton et de moi, que je vais pouvoir, tout en veillant sur vous, mes chers enfants, vous mettre à l’abri de toute recherche.
Pervenche se leva, comme pour marquer qu’elle en savait assez, en disant :
– Allons voir notre nouvelle demeure.
Tonton, sa lanterne à la main, descendit la première. La jeune fille la suivit. Thaddée était ravi comme s’il allait faire un voyage au centre de la terre.
Le trajet n’était ni long ni pénible, car la galerie, soigneu-sement sablée, bien entretenue, suffisamment aérée par un sys-tème de ventilation organisé par Jacques, n’avait pas l’aspect triste, sale, repoussant que l’on prête volontiers aux conduits souterrains. Tonton ne permettait pas aux araignées d’y filer leurs draperies sur les voûtes, et aucune famille de chauves-souris n’y avait élu domicile.
Au bout de dix minutes, on gravissait le second escalier, dont un ressort facile à faire jouer démasquait l’entrée, en dé-plaçant et faisant tourner sur son axe le foyer d’une cheminée à manteau, qui, refermée, semblait aussi complètement scellée dans le sol que le four du laboratoire.
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De ce pavillon, disposé comme un logis de jardinier, on en-trait dans un petit parc très ombragé, sur lequel aucune habita-tion n’avait vue. Une allée couverte conduisait à la maison.
Avec ses murs blancs, ses volets verts, encadrés par la fron-daison vigoureuse de deux grands chênes, dont les branches se mariaient sur le toit ; avec son perron bordé de géraniums écla-tants, elle apparut à Pervenche comme la plus séduisante re-traite.
Aucun bruit extérieur, rien que le frémissement du vent dans les feuilles et le chant des oiseaux.
– Quelle solitude tranquille et charmante ! dit la jeune fille ; on se croirait à cent lieues de Paris.
Les dispositions intérieures ne lui plurent pas moins. Tou-tes les fenêtres donnant sur la rue étaient closes et les volets barrés, la porte fermée à triples verrous. Mais les appartements, ouverts sur le jardin, étaient riants et coquettement meublés.
Quand ils furent arrivés dans la chambre que devait oc-cuper Pervenche :
– Maintenant, dit Jacques, vous êtes chez vous. Tonton va vous installer, vous mettre au courant des moyens de communi-quer avec nous ; d’ailleurs, moi, je me sers fort bien moi-même, et c’est à votre service qu’elle se consacrera.
Puis, tirant sa montre :
– Sept heures trois quarts déjà, et l’express de Provins part à huit heures trente-cinq ! Je n’ai donc que quarante minutes à moi.
– Vous allez à Provins ? dit Pervenche étonnée.
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– C’est la première chose à faire. Il faut que j’y devance nos adversaires et que je mette en garde la brave femme qui vous a élevée !
– Mme Legoarrec… Vous savez déjà ?
– Peu de chose,… ce qu’a pu m’apprendre Thaddée dans une conversation très sommaire, à bâtons rompus et à coups de crayon ; aussi, avant de pousser plus loin, ai-je besoin que vous me renseigniez plus complètement sur votre passé et votre fa-mille.
– Du passé, il ne me reste que des souvenirs fort vagues. Toute enfant, j’ai dû habiter avec ma famille une contrée bien différente de la France, car j’ai encore l’impression des ardeurs d’un soleil que je n’ai plus revu ici… C’était sans doute dans quelque colonie étrangère, peut-être aux Indes : il y avait autour de nous des gens de couleur.
– Des nègres ?…
– Peut-être aussi des nègres ;… mais c’est surtout la figure d’une mulâtresse ou d’une femme indoue qui me revient parfois en tête… Et ce qui a gravé ce souvenir, c’est que cette femme, ma nourrice peut-être, m’emportait dans ses bras, au milieu d’un grand fracas, de détonations, qui m’épouvantaient, de flammes qui semblaient nous poursuivre.
– Quelque révolte, l’incendie de l’habitation.
– Après cela, je ne retrouve plus que les étonnements d’une longue traversée. Mes yeux d’enfant ne se lassaient pas de contempler cette immensité d’eau qui entourait de toutes parts le navire,… avec les nuages pour seul horizon.
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– Et ne vous souvenez-vous pas avec qui vous faisiez ce long voyage ?
– Oh ! pour cela si… J’en suis bien persuadée, c’était avec mon père… Mais la mémoire a trahi mon affection, je ne puis me rappeler que son doux sourire, que ses embrassements pas-sionnés quand il m’emportait dans ses promenades sur le pont… Mais ses traits, je ne les revois plus.
– Savez-vous seulement dans quel port vous avez débar-qué ?
– Non. Nous sommes arrivés de nuit. Et une fois en ville, une voiture m’a emportée seule. Mon père et mon petit frère, pour une cause que je ne puis deviner, étaient partis d’un autre côté. Je suis restée dans une ferme, je crois, quelques jours, avec une femme qui avait remplacé ma nourrice. C’est là qu’on est venu ensuite me prendre pour me conduire à Provins, où j’ai retrouvé mon pauvre Thaddée grièvement blessé, et à jamais privé de la parole. Je redemandai mon père. On me répondit qu’il était parti pour ne plus revenir, et je remarquai des larmes qui brillaient dans les yeux de celui qui me faisait cette ré-ponse… C’était sans doute l’ami qui nous avait sauvés, mon frère et moi, de quelque nouveau péril où mon père avait dû succomber… J’ai su depuis que c’était un marin, un Breton, pa-rent de l’excellente femme qui nous a servi de famille. Elle ne le désigne, quand elle en parle, que sous le nom d’Hoël. Mais nous ne l’avons pas revu depuis lors, et il y a de cela douze ans passés, d’après maman Legoarrec. Je ne sais si vous pourrez obtenir d’elle des renseignements plus précis sur ce qui nous concerne ; je crois qu’à ce sujet son ignorance est grande, et le malheur a voulu que je ne fusse alors qu’une enfant trop jeune pour com-prendre l’importance de ce que je voyais et garder mémoire de ce que j’avais entendu. Hoël nous avait confiés à Mme Legoarrec, qui était veuve, avait perdu de bonne heure ses deux enfants, et dont il avait su apprécier le grand cœur. Il lui dit que nous
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étions les enfants d’un ami compromis pour cause politique, qu’il fallait élever sous les noms d’Yvonne et de Thaddée Loc-maria, et promit de revenir nous chercher quand il aurait ac-compli une mission qu’on lui avait confiée, et qui le forçait à repartir sans retard. Mme Legoarrec avait entrepris à Provins un petit commerce de fleurs ; je fus élevée au milieu d’elles, et je ne sais comment ma mère adoptive prit un jour la fantaisie de m’appeler Pervenche et en conserva la douce habitude. Le nom me resta pour tous, et ses amies et ses voisines ne m’ont jamais appelée autrement…
– N’en changez pas s’écria Jacques.
– Je craignais, dit simplement la jeune fille, que ce nom ne vous parût quelque peu prétentieux.
– Et aucun autre événement n’a troublé votre existence près de votre mère adoptive ?
– Aucun. La vie s’est écoulée calme et heureuse jusqu’à ce jour. Peu à peu ses affaires avaient pris de l’extension, sa mai-son était une des premières de Provins. Elle avait dû agrandir sa pépinière et tripler le nombre de ses jardiniers. Elle ne vit dans cette prospérité qu’une faveur que lui octroyait la Providence pour nous mieux élever. Et certainement, sans un état maladif exceptionnel, malgré les instances de M. Dupeyrat, elle ne nous aurait pas laissés venir à Paris seuls, elle ne nous eût pas quit-tés.
– Avez-vous vu les lettres de maître Dupeyrat ?
– Oui, Mme Legoarrec n’avait rien de caché ; elle me les a fait lire aussitôt reçues.
– Et il parlait d’un héritage ?
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– Considérable, disait-il, que des circonstances fort tristes auraient pu nous faire perdre, mais qui se trouvait subitement liquidé. Seulement notre présence était absolument nécessaire pour terminer la procédure.
– Et il ne disait pas comment il avait réussi à vous retrou-ver ?
– Vous m’y faites songer ; sa dernière lettre, – et c’est celle-là qui décida tout à fait maman Legoarrec à nous envoyer à Pa-ris, – sa dernière lettre parlait longuement d’Hoël. Le notaire se disait même en possession de ses instructions à notre égard. D’après son récit, Hoël, à son lit de mort, lui aurait envoyé de New York tous les papiers qui pouvaient reconstituer notre filia-tion, en le chargeant de mener à bien la tâche qu’il avait entre-prise et qu’un accident terrible l’empêchait de poursuivre.
– Oui, murmura Jacques, c’est peut-être aussi simple que ça… Croyant s’adresser à un honnête homme, le brave ami dont vous parlez aura livré son secret à un coquin, qui vous a vendus à vos ennemis…
Puis, prenant congé brusquement :
– Je serai peut-être de retour ce soir, peut-être demain, peut-être dans huit jours. Vous avez Tonton avec vous, vous êtes en bonnes mains. Ne vous inquiétez donc pas, je veille au de-hors et je vais travailler pour vous…
– Ne vous exposez pas trop, dit Pervenche timidement.
– J’ai la prudence du serpent, dit-il en riant,… et avec cela, ses surprises… Je suis souvent tout près, quand on me croit fort loin. N’est-ce pas Tonton ?
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– Le fait est, dit la brave matrone, que si je voulais compter les sursauts que tu m’as causés dans cette vie…
– Tu aurais le temps de laisser ces enfants jeûner, et ils doi-vent avoir faim.
Et embrassant Thaddée, qui lui sauta dans les bras :
– Au pied de la tour de César, à deux pas de Saint-Quiriace… J’y serai dans deux heures et demie, et je vous rap-porterai des nouvelles de la maman Legoarrec.
Et les quittant sur cet adieu pour regagner sa maison, en repassant par le souterrain, Caillebotte se hâta.
Il avait à changer de costume.
Il savait trop bien que son allure indépendante et sa tenue fantaisiste constituaient une trop grande facilité de signalement, pour qu’en pareille expédition il n’eût pas pour premier devoir de se transformer, afin de passer inaperçu au milieu des mou-ches de ses adversaires.
Tout compte fait, trois des valets des La Roche-Jugon l’avaient vu assez longuement et assez nettement pour le pou-voir décrire par le menu : Brin-d’Amour, qui portait encore sa marque, ce qui devait le rendre impatient de revanche ; Cloche-pied, qui parlerait d’autant plus qu’on ne soupçonnât pas qu’il avait reçu de l’argent et livré les secrets du logis, et la vieille Ja-cinthe, qui sans doute avait pris soin de le détailler de la tête aux pieds et devait exactement savoir jusqu’à la nuance de la coiffe de son chapeau.
Mais Caillebotte, en un tour de main, eut changé d’allure. Une brosse mouillée eut raison de l’indiscipline de sa chevelure. Sa moustache, au lieu de menacer le ciel, s’arrondit au coin des
– 98 – lèvres. Une fine paire de lunettes à peine bleuies, à légères bran-ches d’or, suffirent pour donner à sa physionomie l’air recueilli du savant.
Une redingote grise un pantalon de toile, une canne à mar-teau d’acier comme en portent les géologues, et la traditionnelle boîte de fer-blanc, peinte en vert cru, complétèrent cette trans-formation, qu’un comédien eût admirée, surtout par la prompti-tude avec laquelle elle fut exécutée.
Tonton seule aurait pu reconnaître son Jacques dans ce na-turaliste assagi, partant à la conquête des simples et des échan-tillons de quartz hyalin, thermogène ou résinite.
Comme il complétait ses préparatifs en glissant dans la po-che de côté d’un cache-poussière d’alpaga jaunâtre son revolver, un objet que les événements lui avaient fait oublier s’échappa de sa houppelande de velours.
C’était le portefeuille de Coppola.
– Ouais ! mon fils, se dit-il en le ramassant, au premier concours général d’étourderie, tu feras bien de te présenter pour le prix d’honneur… Cette épave du baron contient peut-être tous les secrets de ce polichinelle malfaisant…
Mais au moment de l’ouvrir pour l’inspecter il consulta sa montre.
– Huit heures cinq ! Nous verrons cela en route. Il ne faut manquer le train de Provins à aucun prix… D’ailleurs, d’ici à la gare, j’aurai dépouillé le cadavre, et il sera toujours temps de revenir sur mes pas, si ce que contient ce morceau de cuir de Russie gentiment ouvragé me dispense d’aller à la découverte.
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