LES Ruffians DE Paris - Tome I - LA Dent DU RAT

Auguste Poitevin - Pseudonyme Maurice Drack · Chapitre 4 sur 13

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LES Ruffians DE Paris - Tome I - LA Dent DU RAT

Ivles Beaux Messieurs de la Roche-Jugon.

IV

 

LES BEAUX MESSIEURS DE LA ROCHE-

JUGON.

 

À peine assis dans le landau, près du baron de Coppola, Urbain Ribeyrolles se pinça le gras du bras à s’en faire un bleu. De douleur, il grimaça, mais philosophiquement, sans crier.

– Allons, je ne dors pas, se dit-il.

Et il se rencoigna dans les capitons de la voiture.

Coppola lui tendit son étui de cuir de Russie, plein de pu-ros.

Du geste, et sans mot dire, Urbain refusa.

Le baron, respectant ce besoin de méditation, qu’il com-prenait, alluma son cigare et, posant à l’américaine ses bottes sur les coussins, il s’amusa en silence à lancer devant lui des anneaux de fumée qui, après un parcours plus ou moins long, allaient, du premier choc, se briser et s’évanouir contre la glace du landau.

– Alors, se dit mentalement Urbain, je suis bien éveillé, et cependant je me laisse entraîner je ne sais où. Un mot de cet animal, – qui a bigrement l’air d’un bohémien du grand monde, – a suffi pour me faire abdiquer mon indépendance, dont j’étais si jaloux. Je n’ai même plus discuté ma parenté avec cet oncle

 

– 60 – problématique, parce qu’il m’a dit, – il l’a pris sous son bonnet peut-être, – que Mimi vivait encore. Mimi…

Un profond soupir s’échappa malgré lui de ses lèvres.

Et sa pensée la lui fit soudain revoir telle qu’elle lui était apparue à leur première rencontre.

Qu’était-il allé faire ce jour-là à Saint-Germain ? Une visite manquée à Marly lui avait suggéré la pensée de monter jusqu’à la terrasse et d’y attendre l’heure du départ pour retourner à Paris. À deux pas du pavillon Henri IV, assis sur une chaise, le coude appuyé sur la balustrade de pierre, il regardait vaguement la Seine s’enfuir derrière les arbres du parc de Maisons. Devant ce panorama immense, où l’horizon semblait se reculer à perte de vue, il eut l’impression qu’on éprouve au bord de l’Océan : il se sentit bien peu de chose dans sa petite humanité, et il com-prit mieux, plus cruellement, le vide qui s’était fait autour de lui. Une pointe d’attendrissement lui monta au cœur, et il se prit lui-même en réelle pitié.

À ce moment, le soleil couchant, glissant à travers deux nuages le long des murailles du château, vint dorer du plus chaud de ses rayons toute l’avancée de la terrasse.

Urbain releva la tête, et, dans un nimbe d’or, il crut voir venir à lui une apparition éblouissante.

C’était une jeune fille, bien modeste pourtant dans sa toi-lette de soie noire étroitement ajustée, avec un simple col de toile rabattu, un chapeau de paille orné d’un nœud de ruban pour tout agrément, et portant à la main un gros bouquet de fleurs et d’herbes fines, cueillies sur la lisière du bois, et nouées à la diable avec quelques brins de jonc.

 

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Mais, dans cet air ensoleillé, elle apparaissait, sans le sa-voir, si harmonieuse, en son élégance native, si simple et si fière en sa démarche, si bien prise dans sa taille, qu’aussitôt l’hémistiche connu de Virgile bourdonna dans le cerveau d’Urbain : Incessu patuit dea, et qu’immobile, fasciné, retenant son souffle comme s’il eût craint de la voir s’évanouir à son moindre geste, il la laissa passer lentement devant lui, toujours au milieu de ce rayon de cinabre, qui l’enveloppait comme d’une gloire, et disparaître dans l’ombre de la charmille qui conduit à la gare de Paris.

Alors seulement il se réveilla et bondit de sa chaise. Urbain n’était rien moins que religieux ; en revanche, étrangement fata-liste, et pour lui la loi du hasard se déduisait de façon mathéma-tique. Cette apparition devenait le corollaire de la pensée qui occupait sa cervelle. Il se lamentait d’être seul. Le sort lui pré-sentait, sous la forme d’une jeune femme merveilleusement belle, un intérêt puissant, une passion, une espérance à mettre dans sa vie.

Et Urbain se précipita sur les pas de l’inconnue, comme si le génie régulateur de sa destinée lui en eût donné impérative-ment l’ordre à l’oreille.

Il se précipita, tout en se contenant, car il ne voulait passer à ses yeux ni pour un fou ni pour un indiscret, et il n’était pas de ces hurluberlus qui abordent une femme sans s’être demandé qui elle peut être et ce qu’ils vont lui dire.

Tout au contraire, comme elle marchait d’un pas alangui, prise sans doute de quelque rêverie soudaine, il se tint à dis-tance sous les arbres, la détaillant à l’aise, semblable à un curieux de belles choses qui se délecte d’avance à contempler une œuvre admirable qu’il rêve de conquérir pour la mettre à la place d’honneur, au milieu de ses trésors.

 

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Urbain la suivait ainsi, jusqu’à la petite gare de Saint-Germain, dans un véritable état d’extase. Arrivée là, après avoir constaté que l’heure du départ était proche, la jeune femme ou la jeune fille, – Urbain n’était pas fixé, – descendit sur le quai sans passer par le guichet. Elle avait donc son billet de retour.

Urbain, à tout hasard, prit une première ; mais quand il parvint, grâce à sa précipitation, à la rejoindre au train, ce fut pour la voir monter tranquillement dans le compartiment réser-vé aux dames.

Fort dépité, arpentant le trottoir devant ce wagon dont l’accès lui était interdit par la morale réglementaire, il put du moins, sans affectation, la regarder de plus près, tandis qu’indifférente à son manège, ne semblant pas même s’en être aperçue, elle arrangeait tranquillement les herbes folles qui s’échappaient de sa gerbe de fleurs.

Et, pour mieux faire, elle ôta un de ses gants de Suède. Ur-bain put admirer une main fine, allongée, d’une forme exquise. Chaque fois qu’il passait et repassait, il faisait une découverte nouvelle qui le ravissait et l’enfonçait dans sa folie. À un mo-ment il la vit sourire en se complaisant dans son œuvre. Per-sonne, non personne n’avait souri de façon plus charmante. Du coup, Urbain, absolument médusé, s’arrêta sur place à deux pas de la jeune fille, – décidément c’était une jeune fille, – et la dé-vora des yeux…, si bien que, surprise, d’instinct elle releva la tête, et toute rougissante de se sentir ainsi dévisagée, avec un petit air de mécontentement très crâne, elle quitta sa place à la portière pour aller se réfugier dans l’ombre à l’autre coin du wa-gon.

Urbain se serait battu. « En voiture, messieurs, en voi-ture ! » criait un employé. Il monta dans un wagon de tête, afin d’être sûr de descendre du train à Paris le premier, et de pouvoir prendre ses dispositions de façon à ne point la perdre de vue.

 

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Il y réussit d’ailleurs, et, se dissimulant de son mieux dans la foule, il put, sans en être aperçu et sans la mettre en défiance par conséquent, la suivre hors de la gare jusqu’au bureau d’omnibus, alors situé place du Havre.

La « chaste Diane », – en lui-même il l’avait subitement baptisée ainsi pour sa beauté divine et sa dignité un peu farou-che, – donc la chaste Diane monta dans l’omnibus Wagram-Bastille, direction du Marais, et Urbain eut tôt fait, toujours se rendant invisible, de grimper sur l’impériale.

Elle descendit à la rue du Chaume. Il se hâta de dégringoler à la porte des Archives ; mais il ne fallait pas qu’elle pût se dou-ter qu’elle était ainsi filée par un amoureux ; la tâche n’était pas facile. Les rues du Marais sont étroites et peuplées de bonnes gens qui se connaissent tous. Un étranger qui passe est un évé-nement, surtout à certaines heures. Et ce jour-là, la plupart, après leur dîner fini, profitaient de la fraîcheur du soir, après une journée d’été. Les concierges trônaient au seuil de leurs portes ; les boutiquiers, avaient envahi les trottoirs ; les enfants jouaient sur la chaussée.

Déjà plus d’une fois, dans la rue du Chaume, les bonnets s’étaient respectueusement levés sur le passage de la jeune fille. Urbain ne se fût pas pardonné de la compromettre auprès de ce brave petit monde ; aussi, tous les dix pas, pour se donner une contenance, demandait-il s’il était bien sur le chemin de l’École centrale, ce qu’il savait d’ailleurs aussi bien que personne.

Après la rue du Chaume, elle longea la rue des Quatre-Fils, puis s’engagea dans la rue Charlot.

Urbain, les yeux clos, revoyait encore la vieille maison à la vaste porte cochère où elle s’arrêta, saluée par un bonhomme à moustaches blanches, très droit et très solide encore sous son

 

– 64 – uniforme d’invalide, et qui, retirant à la fois sa casquette de sa tête chauve et sa pipe de sa bouche, lui dit assez haut pour être entendu par le jeune homme :

– Vous avez fait une bonne promenade, mademoiselle Mi-mi ?…

Et tout absorbé par ce souvenir, Urbain, sans songer où il était, murmura :

– Pauvre père Bitard ! qu’est-il devenu ?

– C’est ce qu’il faudra savoir, répondit Coppola, qui avait suivi les phases de cette rêverie et n’avait pas perdu le jeune homme de l’œil, tout en faisant des ronds de fumée.

Cette réponse inattendue rappela Urbain à lui-même.

– Vous avez connu Bitard ? demanda-t-il avec un senti-ment de défiance.

– Connu,… connu ;… c’est-à-dire, mon cher neveu, que j’ai entendu parler de lui. Ne vous ai-je pas dit que j’avais fait l’impossible depuis quelques semaines pour vous retrouver ? Et m’informant de vous, j’ai appris l’histoire de la rue Charlot ; on m’a parlé longuement de Mlle Mimi et, par conséquent, de Bi-tard,… qui n’était pas le moins du monde, comme vous devez vous en douter, le cousin de la concierge.

– L’oncle de Zélie…

– Pas davantage… On le traitait comme tel, et voilà tout… Mais, en réalité, c’est sur Mlle Mimi qu’il veillait, et…

– Et, sans doute, il a disparu pour l’aller rejoindre, après avoir accrédité le bruit de sa mort.

 

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– Vous achevez ma pensée, mon cher Urbain, et vous conviendrez que, sachant cela, j’avais quelque droit de juger votre suicide intempestif, et une excellente raison de couper la corde.

Urbain ne protesta pas, cette fois.

On roulait en plein boulevard des Italiens.

Le baron, voyant que son argument avait porté, jugea qu’il était temps de pousser plus loin.

– Du train dont nous marchons, nous serons promptement rue du Cirque…

– Rue du Cirque ? répéta machinalement Urbain.

– C’est à l’hôtel de La Roche-Jugon que nous allons. Vous les connaissez ?

– Moi ?

– Tout au moins, vous les devez connaître de nom, de répu-tation. Vous êtes trop Parisien, mon cher neveu, pour ne pas avoir une opinion faite sur des gens ainsi posés.

– Peut-être,… en effet, répondit Urbain. Mais qu’allons-nous faire chez ces très hauts et très richissimes seigneurs ?

– Nous y demeurons.

– Hein ?

– C’est-à-dire que Mme de Frégose, – une nièce à la mode de Bretagne, veuve depuis peu et à laquelle j’ai consenti à servir

 

– 66 – de chaperon, – Mme de Frégose et moi nous occupons le corps de bâtiment antérieur de l’hôtel.

– Ah ! fit Urbain.

– D’anciennes relations m’unissent au marquis par les liens d’une étroite intimité. J’ai été assez heureux, en maintes cir-constances, pour lui rendre de très grands services. Il n’a pas d’ami plus dévoué et jamais ne se passe de mon conseil.

– Je vois, dit le jeune homme, reprenant son allure rail-leuse ; vous faites le froid et le chaud dans la maison, très cher oncle.

– Mais, à peu près…, répondit Coppola, sans se démonter ; c’est même ce qui vous permettra, beau neveu, d’y faire assez bonne figure et facilitera l’accomplissement de vos plus chers désirs.

– Trop bon, mille fois trop bon.

– Refusez-vous encore de vous fier à moi ?

– Par exemple ! mais ma confiance est à la hauteur de votre tendresse, cher oncle… Seulement, j’ai une vieille habitude de solitaire, je m’incline rarement devant ce que je connais, jamais devant ce que j’ignore. Vous me dites que je suis trop Parisien pour ne pas apprécier les La Roche-Jugon. En ceci, vous avez raison. J’ai mon opinion et de longue date sur eux, sans les avoir approchés. Faut-il vous le dire ? Oui, n’est-ce pas ? La franchise n’est pas pour vous déplaire chez les autres. Eh bien ! mon cher oncle, pour moi, comme pour tout philosophe pratique, abstrac-teur de quintessence sociale et politique, les La Roche-Jugon, si grandes figures qu’ils fassent encore dans le monde, grâce à leur noblesse héréditaire, soutenue de millions authentiques, ne sont autre chose que des épaves, qui surnagent, d’un monde englou-

 

– 67 – ti. Ils occupent encore une place sur la ligne d’horizon, contra-riant la bande de lumière, ce qui force la foule à les voir parce qu’ils semblent obstruer la vision libre de l’avenir ;… mais ce n’est qu’un mirage, les courants souterrains les font craquer sur leur base, et à la première marée un peu houleuse, ils disparaî-tront.

– La base est solide, la marée menaçante n’en aura pas si bon marché, croyez-moi, mon cher Urbain ; on peut encore, sans crainte de catastrophe, s’appuyer sur eux.

– Oui-da ! comme on s’appuie encore sans trop de péril sur les saules centenaires de la Marne. Mais je vous conseille de mesurer vos efforts. Vous les connaissez, comme moi, ces géants de la rive aux troncs vastes et tourmentés, qui semblent s’être attachés au sol par une étreinte qui défie les siècles… Eh bien ! le colosse est creux, la sève est tarie, l’écorce seule reste debout, et il suffit d’un coup de maillet donné d’une main ferme pour que l’arbre tombe en poussière d’amadou.

Le baron eut un ricanement.

– Vous parlez en poète ;… c’est une légende que vous me racontez là ;… c’est avec ces chimères et ces grands mots qu’on se grise et qu’on voit les réalités d’un œil trouble. Jetez-moi tou-tes ces rengaines au panier. Vous me rappelez Mélingue dans la Tour de Nesle, avec ses phrases sur les grrrandes dames ! Mais nous ne vivons plus sous Louis le Hutin. Nous sommes dans le siècle de l’électricité et de l’analyse chimique, où les forces se mesurent scientifiquement. Qu’est-ce que toutes vos phrases devant un chiffre ? Pour bien juger de la valeur des La Roche-Jugon dans le monde pratique où nous vivons, il ne faut pas attacher à leur passé historique plus d’importance qu’eux-mêmes. Sans doute, ils ont de nombreux quartiers de noblesse ; ils comptaient déjà parmi les ducs et pairs sous Louis XIV. Peut-être même, en cherchant bien, trouverait-on quelque La Roche-

 

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Jugon bardé de fer à la suite de Godefroy de Bouillon… ; mais ils sont les premiers à se rendre compte qu’aujourd’hui les archives des vieilles familles s’évaluent… au poids des parchemins. Seu-lement, comme la vanité humaine est un merveilleux champ à exploiter, eh ! mon Dieu ! ils le moissonnent sans vergogne avec la faucille dorée de leur grand nom. Les faiblesses des sots font la force des gens d’esprit. Pour le reste, ils agissent au mieux de leurs intérêts, comme s’ils s’appelaient MM. La Roche père, fils et Cie ; comme s’ils étaient banquiers ou industriels. D’ailleurs, ne représentent-ils pas la seule force sociale de nos jours, le ca-pital ? Voyez comme le point de vue change !… La défroque aris-tocratique mise de côté, il reste des personnages tout modernes, appuyés sur un coffre-fort, d’une capacité rare, traitant de pair à compagnon avec les plus gros bonnets de la finance, avec les rois de la spéculation, et si bien armés, grâce à moi, pour ces transactions délicates, que, depuis dix ans que je les pilote, la plus-value de leurs revenus n’a pas cessé sa marche ascendante.

– Ah ! c’est vous…

– C’est moi qui suis la cheville ouvrière de leur puissance actuelle. Ce qui vous explique notre intimité et le sans-façon avec lequel j’ai droit de parler de ces choses. À l’époque où je me suis trouvé à même de donner mes premiers conseils au mar-quis, que je retrouvais après une séparation fort longue, ils re-présentaient assez bien, le duc son père et lui, les saules vidés dont vous parliez tout à l’heure. Une grande apparence dissimu-lant la ruine imminente. Ah ! je les ai tirés d’un assez vilain pas…

Il s’arrêta subitement, comme s’il eût craint d’en avoir trop dit.

– Dame ! quand on a le génie des affaires, dit Urbain avec son air gouailleur, on peut faire des miracles…, des statues de marbre avec de la boue condensée. J’avoue mon erreur. Comme

 

– 69 – vous dites, le point de vue change, et je jugeais mal vos patrons. Je les prenais pour des gentilshommes prêts à s’ensevelir dans les ruines d’un glorieux passé ; ce ne sont que des marchands d’argent titrés. Je leur fais mes excuses.

Coppola, malgré lui, eut une grimace. Il tâtait le jeune homme sans trouver le défaut de cette cuirasse de scepticisme, doublée de bon sens. C’était seulement par l’espoir de lui faire retrouver la charmante fille qu’il aimait profondément, qu’on le tenait un peu ; mais alors, une fois sur la piste, s’il échappait à l’action de Coppola, il ne se gênerait guère pour contrarier ses plans. Il fallait tout prévoir, même une exécution nécessaire.

– Bah ! pensa Coppola, Annibal valait bien comme trempe ce gamin blagueur, et grâce à Capoue…

À ce moment, le landau entrait dans la cour de l’hôtel de La Roche-Jugon, et vint s’arrêter après un circuit rapide devant un perron à véranda.

John baissa le marchepied.

Au moment de descendre, Urbain jeta un coup d’œil sur sa toilette, fort négligée,… toilette de pendu, peu faite pour une présentation.

Coppola surprit le regard, comprit la pensée et sourit.

– Vous allez trouver chez vous, mon cher neveu, dit-il, une malle assez bien garnie que j’ai sauvée du naufrage.

– Une malle ?…

– Que vous aviez laissée en gage dans je ne sais plus quel domicile… Je l’ai cueillie au passage, en payant rançon, bien entendu, et je crois qu’elle contient, avec le linge, tout au moins

 

– 70 – un habit et un pantalon noirs… D’ailleurs, nous sommes à peu près de même taille, et, pour une fois, vous ne refuserez pas, je pense, de puiser dans ma garde-robe.

Urbain ne savait que répondre. Cet homme entrait si bruta-lement dans sa vie et travaillait avec tant de persévérance à le faire rouler dans le courant de sa propre existence, qu’il se de-mandait s’il fallait sourire à ce bienfaiteur forcené ou l’étrangler.

Mais, malgré lui, la grande tenue de cette maison princière lui imposait le calme.

Coppola le conduisit à un petit entresol élégamment meu-blé, et dont les fenêtres donnaient sur la rue du Cirque.

– Vous voudrez bien, je pense, mon cher Urbain, vous contenter pour le moment de cette installation provisoire… Vous n’avez que le bouton de cette sonnerie à pousser et John prendra vos ordres ; c’est la perle des valets de chambre… Sitôt que vous serez prêt, montez chez moi, John vous conduira ; nous dînerons dans ma salle à manger particulière… ; puis je vous présenterai à ma pupille Mme de Frégose… ; un peu votre cousine… C’est son petit jour… Vous verrez le duc et le marquis, deux ou trois familiers du logis… Mais comme vous devez être rompu de fatigue, je ne vous ferai pas la corvée trop longue, et vous pourrez prendre le repos qui vous est nécessaire ;… puis, demain, nous causerons, l’esprit calme, de tout ce qui vous inté-resse, et sur tous les points vous me trouverez disposé à vous répondre sans réticence.

Et sur ce petit speech, le baron se retira, non sans lui faire de la main un geste amical qui voulait dire : « À tout à l’heure ! »

Urbain retrouva avec quelque étonnement, parfaitement rangés dans cette malle qu’il avait égarée plus ou moins volon-

 

– 71 – tairement dans ses pérégrinations à la recherche d’un monde meilleur, tout un trousseau, linge, habits, mouchoirs, cravates, etc., etc., de nature à lui donner confiance en la figure qu’il pou-vait encore faire dans le monde.

En une demi-heure, grâce aux raffinements du cabinet de toilette attenant à sa chambre, il était transformé en cavalier accompli. Il trouva même dans la poche dorsale de sa malle, soigneusement enveloppés dans une double enveloppe de pa-pier de soie, des gants à sa pointure, parfaitement neufs, d’une couleur paille irréprochable et d’une souplesse à le ravir.

Était-ce bien lui qui les avait mis là ? Il eut un doute. Mais en se regardant dans une psyché qui était placée tout à point dans un angle de la chambre, il se trouva si fort à son gré, que ses scrupules s’en trouvèrent légèrement ébranlés.

– Bah ! se dit-il, me voilà en compte avec le baron. J’aurai soin d’inscrire ça sur la liste de ses avances, et je lui paierai les gants avec le reste.

Et comme il se sentit l’estomac creux, il sonna John, qui, toujours grave, le conduisit, sur sa demande, à la salle à manger du baron. Celui-ci le rejoignit aussitôt.

Cependant Urbain commença son repas avec une certaine réserve. Cela lui coûtait encore de rompre le pain et le sel avec cet oncle de grande route. Mais le premier service lui apporta un bien-être qui le disposa à l’indulgence. Les vins qui accompa-gnèrent le second lui donnèrent une pointe de gaieté, et, j’ai re-gret de le dire, au café il se versait allégrement un verre de fine champagne et le sablait sans remords, le trouvant d’un parfum supérieur et d’un dépouillé exquis. Je crois même que, si le ba-ron eût insisté à cette heure, il lui eût serré la main avec effu-sion.

 

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Le malheureux avait l’estomac reconnaissant.

C’est dans cette disposition d’esprit qu’il fit son entrée dans le salon de Mme de Frégose.

La nièce, cousine ou pupille du baron de Coppola, était évi-demment une charmeuse.

Et pourtant elle ne se donna pas la moindre peine pour s’assurer les sympathies du nouveau venu.

Elle écouta d’un air hautain le compliment de présentation du baron ; elle répondit par le plus froid des saluts aux quelques mots mâchonnés par Urbain en s’inclinant, et se détourna tout aussitôt, pour reprendre avec un vieux patito penché sur le dos-sier de son tête-à-tête, la conversation interrompue.

Il y avait beaucoup de calcul dans cette réception, et la belle veuve savait bien ce qu’elle faisait. Urbain s’attendait naturel-lement à un autre accueil. Sans être sottement vain de ses avan-tages personnels, il se savait réellement beau garçon, ce soir-là, d’une tenue correcte, irréprochable, et jamais la plus indiffé-rente des femmes n’avait, du plus loin qu’il se souvînt, laissé tomber sur lui un regard aussi glacial.

Aussi fut-il piqué au jeu, ce que voulait Mme de Frégose.

Logicienne remarquable, elle s’était dit qu’en l’accueillant gracieusement dès le premier jour, elle perdait toute action sur lui. Ce moment de dépit, au contraire, forçait le jeune homme à s’occuper d’elle, surtout exposé, comme il allait l’être, à la ren-contrer fréquemment, à la voir, à l’approcher chaque jour.

Puis, cette froideur ne donnait-elle pas plus de relief aux amitiés de Coppola ? Si elle eût paru jouer le même jeu que le baron, sa bonne grâce l’eût rendue suspecte à un esprit prévenu

 

– 73 – comme celui d’Urbain. Au contraire, par un coup de maître, elle affichait une indépendance qui lui faisait une situation à part dans l’esprit du jeune homme. Et s’il avait le malheur de se lais-ser prendre au piège et de mettre un doigt – de cour – dans l’engrenage…, toute son âme y passerait, quand et comme elle voudrait. Et malgré le dédain de son coup d’œil, sachant qu’on exigerait peut-être beaucoup un jour de sa docilité, elle se félici-tait intérieurement de la désinvolture élégante et de la bonne mine de cette proie future. Le rôle devenait plus facile et la mys-tification aurait son charme.

Le baron ne dit mot de la tenue de Mme de Frégose, mais, bien entendu, il eut soin de se donner auprès d’Urbain l’air d’un homme profondément surpris et vexé. Et dans le cours de la soirée, il ne manqua pas de laisser échapper un ou deux apho-rismes sur les caprices des femmes, qui avaient leur application directe.

Le vieux duc de La Roche-Jugon avait grand air, en dépit de sa face blême et de ses yeux éteints. À quatre-vingts ans, il avait conservé intacte sa chevelure, dont les boucles blanches encadraient noblement son front. Renversé dans son fauteuil, il avait la tête haute et le geste plein de dignité ; mais sitôt qu’il se levait, la transformation était pénible à voir. Les reins se cas-saient, le chef branlait, et sa canne à bec de corbin, coquetterie inutile, ne suffisait plus à assurer sa démarche ; pour faire le moindre pas, le bras d’un valet était indispensable.

Le marquis était bien le gentilhomme tel que l’a fait la vie moderne. À vingt-cinq ans, une tonsure grandissante l’avait sa-cré viveur. À trente-cinq ans, il avait dû prendre son parti d’être chauve. Le genou était complet. Impossible de ramener la moin-dre mèche. Le teint terreux des joueurs, les lèvres pâles, sur-montées d’une moustache de chat, rousse, hérissée. Deux yeux verdâtres, légèrement obliques, ignorant toute bienveillance. Pour sourire, une grimace de commande. Un corps malingre

 

– 74 – dans des vêtements habituellement flottants, pour ne pas trop accuser cette maigreur. Tel était l’homme au repos ; mais s’il s’animait, l’œil brillait d’une lueur phosphorique ; la bouche, entr’ouverte, laissait voir des dents pointues comme celles d’une scie ; on eût dit un jaguar prêt à entrer en chasse. Il y avait du fauve dans ce dernier descendant d’une race finie.

En dépit de cet extérieur, peu fait pour prévenir en sa fa-veur, le marquis ne pouvait passer inaperçu. Il tenait de son père une tradition de politesse et de haute tenue que la fréquen-tation des entraîneurs et des bookmakers, la promiscuité dissol-vante des cercles, n’avaient pas réussi à lui enlever.

À tous les deux, Coppola présenta son neveu Urbain.

– Mes compliments, fit le duc avec un sourire ; charmant cavalier… On fera quelque chose de votre neveu,… mon cher.

– J’y compte bien, monsieur le duc, répondit familièrement le baron.

– Vous tenant de si près, dit le marquis après avoir toisé le jeune homme avec une grimace qui voulait être aimable, mon-sieur sera toujours le bien accueilli.

Puis mettant la main sur le bras de Coppola, après avoir fait un petit salut de la tête à Urbain, comme pour lui donner congé.

– À propos, dit le marquis, vous avez reçu le courrier des îles que je vous ai fait transmettre…

Urbain comprit qu’il devait se retirer, et, s’approchant d’une jardinière, dont il parut examiner avec attention les fleurs exotiques, aux formes étranges, aux parfums pénétrants, il se

 

– 75 – mit à passer en revue, à travers les arbustes, le petit monde qui occupait le salon, et surtout Mme de Frégose.

Cette femme l’intriguait. Sa beauté incontestable forçait l’admiration. Brune, grande, aux formes solides et puissantes, la peau mate, la nuque chargée de plusieurs étages de nattes d’un noir bleu, elle rappelait, par le visage comme par la grâce de l’ensemble, la femme d’Andrea del Sarto, dont la Charité, que nous possédons au Louvre, est, dit-on, le portrait fidèle, – dans une certaine mesure, cependant ; car, aveuglé par sa passion pour cette créature, qui devait le déshonorer et le perdre, An-drea, en traçant ses traits sur la toile, transfigurait et purifiait, selon le vœu de son cœur, cette courtisane implacable, au visage altier, au regard dur.

Chez Mme de Frégose, on retrouvait le visage altier, le re-gard dur de la dangereuse Lucrezia.

Urbain, repris de ses scrupules et de ses défiances, se de-mandait le rôle que pouvait jouer une pareille femme dans un semblable milieu. Les hommes qui l’entouraient, qui s’empressaient auprès de son fauteuil, semblaient pénétrés pour elle d’un respect égal à celui qu’eût mérité la plus honnête femme. Et pourtant, Urbain sentait bien qu’ils représentaient, pour la plupart, des convoitises à l’affût d’un caprice.

Il y avait là Daliphart, le grand financier du jour, qui fasci-nait les millions comme le charmeur des Tuileries les petits oi-seaux ; Augustus Dupaty, le célèbre peintre de portraits ; Me Bagasse, une éloquence toute méridionale, qui passait au palais pour avoir pris des leçons de geste et de diction de Frédérick Lemaître ; le doux Tafanel, le plus raffiné des orateurs d’affaires de la Chambre et le plus millionnaire des raffineurs du pays de la betterave ; un haut magistrat, un officier supérieur, dont Ur-bain reconnaissait les visages sans pouvoir y placer un nom ; Me Dupeyrat, le notaire…

 

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À ce moment, un laquais, soulevant la portière et s’écartant, laissa passer devant lui un grand vieillard, droit et robuste, vigoureusement charpenté, le visage couleur de brique, encadré d’une abondante chevelure d’un blanc soyeux et quel-que peu désordonnée.

– M. le baron de Sainte-Marie des Ursins ! dit le valet d’une voix nette.

Urbain se retourna, comme changé en statue de sel, M. de Sainte-Marie des Ursins, secrétaire perpétuel de l’Académie de sciences, professeur à la Sorbonne, le plus illustre chimiste de l’époque, le plus généreux cœur et le plus probe des hommes, habitué du salon de Mme de Frégose ?

Il n’en revenait pas. Et sa surprise fut telle, qu’au lieu de s’écarter machinalement, il fit un pas en avant, de sorte que le savant professeur, qui l’aperçut tout d’abord, oubliant de saluer la maîtresse de la maison, s’élança vers le jeune homme, lui sai-sit les deux mains avant qu’il eût pu s’en défendre, et, le consi-dérant avec une joie qu’il ne prenait nullement la peine de ca-cher, s’écria, de façon à concentrer sur eux l’attention de tous :

– Urbain ! mon cher enfant ! Vous ! c’est bien vous, je vous retrouve enfin !

Dans un coin, Coppola souriait dans sa barbe comme s’il jouissait d’un coup de théâtre prévu. Mais, dissimulant aussitôt, et jouant l’étonnement, il s’approcha, et tendant la main à M. de Sainte-Marie :

– Comment, baron, vous connaissez mon neveu, Urbain Ribeyrolles ?

 

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– Votre neveu,… bah ! c’est votre neveu… Jamais il ne m’a parlé de vous ;… mais c’est mon meilleur élève, mon plus cher collaborateur, mon bras droit… Voilà six mois qu’il m’a planté là, sans dire gare, l’ingrat, si bien que j’étais manchot, grâce à sa fugue…

– Mon cher maître,… excusez-moi,… je suis coupable ;… mais si vous saviez…

– Bon, mon enfant ! à tout péché miséricorde…,une folie de jeunesse… Je connais ça, j’ai été jeune longtemps… Vous me raconterez l’aventure… Mais ne me dites pas de ne plus compter sur vous… Je mets l’embargo sur votre personne. Au nom du progrès, je vous exproprie pour cause d’utilité scientifique…

Puis, saluant avec beaucoup de bonne grâce Mme de Frégose :

– Vous permettez, chère madame, que je chambre mon en-fant prodigue… J’ai tant de hâte de le confesser.

Et il emmena Urbain dans un petit boudoir qui donnait sur la serre.

John, qui semblait à la porte guetter un moment favorable, s’avança vers Coppola et lui dit en s’inclinant :

– M. le baron, Brin-d’Amour vient d’arriver.

– Brin-d’Amour ?… Il devait m’attendre à Nogent dans la matinée.

– Incident grave.

– Où est-il ?

 

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– Chez M. le baron… dans le fumoir.

Coppola jeta un regard autour de lui. Urbain était aux pri-ses avec M. de Sainte-Marie, et pour quelque temps sans doute.

Tout marchait de ce côté sur des roulettes et préparait la soumission inconsciente du jeune homme. Il pouvait courir au plus pressé.

Dans son fumoir, Brin-d’Amour, la tête bandée, très pe-naud, l’attendait. Il avait craint de se faire vigoureusement tan-cer, s’il tardait à avertir ses patrons de la fuite de Thaddée, car il ne pouvait se douter de ce qui s’était passé à l’île des Loups après son départ.

Il avait pris cette décision au moment de se mettre au lit chez Cassegrain, et avait couru chercher le dernier train.

– Qu’y a-t-il ? Que viens-tu faire ici ? dit Coppola.

– Il y a, m’sieu l’baron, il y a que l’môme, l’muet s’est sau-vé.

– Le petit Thaddée… Comment ! maladroit,… imbécile… Et tu ne l’as pas su rattraper ?

– J’y ai fait mon possible… C’était en plein bois ;… un trait casse ;… nous le rattachions avec François ;… mais il saute par la fenêtre ;… je cours après… et voilà qu’il me tombe sur les bras un grand diable avec des mains de fer… Quelle poigne !… si je le rattrape !… et il me lance à travers bois si dru, que je tombe sans dire ouf, avec l’atout que voilà.

– Et après ?

 

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– Quand j’ai pu me reconnaître,… nous avons fait une pe-tite battue avec François, sans rien découvrir… Et comme la nuit venait,… dame, nous avons cru prudent de mettre la jeune fille en sûreté… Elle est à la villa.

– À l’île.

– Oui, m’sieur le baron.

– Pourtant, murmurait Coppola, il n’est pas possible qu’Hoël soit de retour… La note de ce matin…

Il porta la main à sa poche pour chercher son portefeuille ; mais ne le trouvant pas :

– Ah ! j’ai changé d’habit. Attends-moi là, dit-il à Brin-d’Amour.

Et passant dans sa chambre, il fouilla les vêtements qu’il portait ce jour-là.

Rien.

Rien sur son bureau.

Il sonna John.

– J’ai dû laisser tomber dans le landau mon portefeuille.

– Pas dans le landau, dit John ; j’ai moi-même retourné les coussins.

– Où donc, alors ? se demanda-t-il, inquiet. Après tout, cette note ne dit pas grand’chose, et je puis l’avoir avant huit jours en double,… oui, en télégraphiant… D’ailleurs, il était

 

– 80 – question du départ du paquebot anglais seulement pour le 1er juillet…

– Vous l’avez perdu dans le bois, dit flegmatiquement John.

– Tu as raison… Nous repasserons par là au jour… Va dire qu’on selle deux chevaux…

– Deux chevaux ?

– Un pour moi, l’autre pour Brin-d’Amour. Deux chevaux, vite… Amilcar et Coup-de-Vent ;… il faut enlever vingt kilomè-tres d’une traite…

– Mais il est minuit.

– Je le sais.

– Et vous allez ?

– À l’île des Loups !

 

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