LES Ruffians DE Paris - Tome I - LA Dent DU RAT

Auguste Poitevin - Pseudonyme Maurice Drack · Chapitre 12 sur 13

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LES Ruffians DE Paris - Tome I - LA Dent DU RAT

Xiila Main de Corail.

XII

 

LA MAIN DE CORAIL.

 

Jacques, en arrivant à la Conciergerie, avait été conduit immédiatement à la pistole.

Une chambre l’y attendait.

– Voilà une aimable attention de ce bon Coppola… Évi-demment il veut empêcher que je puisse communiquer avec personne. Mais il ne me refusera pas au juge d’instruction, je suppose… La loi est formelle… Dans les vingt-quatre heures, interrogatoire… Bon ! je suis bien naïf,… est-ce que la loi est faite pour ces gens-là ?

En effet, en dépit des textes, on le laissa cinq jours dans sa cellule, sans qu’il entendît parler de rien. Il réclamait son juge. Mais en vain. Et l’impatience commençait à le gagner.

Un matin, à huit heures, on le déboucla et on l’invita à se préparer à se rendre au parquet.

Naturellement deux gendarmes devaient lui servir d’escorte.

– Voilà un juge bien matinal, se dit-il. Si sa nuit a été mau-vaise, je n’ai qu’à bien me tenir.

 

– 368 –

Contre l’habitude, on ne lui fit pas attendre son tour avec les autres prévenus convoqués dans la petite salle d’attente qui précédait le cabinet du juge.

On lui fit les honneurs d’une pièce spéciale, où il se trouva seul avec les gendarmes.

– On me traite en pestiféré,… ou en politique. Est-ce que, par hasard, Coppola m’aurait su fourrer dans quelque com-plot ?… Pour sûr on va me demander ce que j’ai fait des tours Notre-Dame.

Il n’attendit qu’une heure environ.

C’était modeste.

Et quand il entra dans le cabinet du juge, il put se dire qu’après tout on le traitait avec quelques égards, surtout quand il vit ce magistrat se lever pour le recevoir et lui indiquer un fau-teuil.

Au premier abord, ce juge semblait être un bonhomme. Face large et rubiconde, tous les angles ensevelis sous la graisse, une bouche très fendue, bien endentée, mais aux lèvres épaisses et riantes, des cheveux bouclés grisonnants, des poses aban-données d’épicurien, tout révélait un jouisseur. Seulement ses yeux petits, mais lumineux, inquisiteurs, toujours en arrêt sur son sujet, dénonçaient une intelligence raffinée. L’homme ai-mait à bien vivre, mais le juge savait son métier.

Du premier coup d’œil il avait compris sans doute à qui il avait affaire, car il bannit toute morgue et ne chercha pas à en imposer au prévenu.

Et il débuta très simplement, en allant droit à la question.

 

– 369 –

– Mon cher monsieur, vous avez à répondre d’un fait qui paraît grave au premier abord, mais que vos explications, je l’espère, vont réduire à ses justes proportions. Asseyez-vous, je vous prie.

Caillebotte s’inclina légèrement et obéit.

– On vous accuse de l’enlèvement d’une jeune fille de dix-huit ans et de son frère, un pauvre enfant muet, âgé de douze ans.

– Pardon, monsieur le juge d’instruction, si je vous inter-romps, mais qui m’accuse ?

– Voici la pièce… C’est la tutrice des deux enfants, la dame veuve Legoarrec, jardinière à Provins. Elle énonce les faits sui-vants : Les pupilles, arrivés à Paris et confiés aux soins de Me Dupeyrat, un notaire d’une honorabilité connue, auraient été, dans une promenade au bois de Vincennes, violemment séparés par vous des personnes qui les accompagnaient, et depuis on ignore ce qu’ils sont devenus.

– Pourrais-je vous prier, monsieur, de vérifier la date de cette plainte ?

– Mais elle porte la date du 26 juin ; elle a été signée le len-demain de l’enlèvement.

– Le lendemain du prétendu enlèvement, en effet, entre midi et une heure, Mme Legoarrec, ne sachant pas alors, comme vous me l’expliquiez fort bien tout à l’heure, monsieur le juge d’instruction, ce qu’étaient devenus Pervenche et Thaddée… Ce sont les noms des pupilles…

– Vous avouez donc ?

 

– 370 –

– Que je les connais, rien de plus. Permettez, pourtant, que je poursuive. – À une heure, disons-nous, Mme Legoarrec, trom-pée par un faux rapport…

– Prenez garde !

– Oh ! la justice n’est pas en question ; mais le fait est très clair. Mme Legoarrec a signé cette plainte, parce qu’on lui venait narrer les faits d’une certaine façon ; puis, sur les deux heures ou sur les trois heures, on lui démontre que ses pupilles sont en sûreté, on lui offre les moyens de ne plus les perdre de vue, on l’éclaire sur les incidents de la veille…

– Qui cela… on ?

– Qui ?… mais moi-même, si vous le voulez bien, monsieur le juge.

– Ah !

– Je n’ai nulle raison de le nier… J’arrive donc à Provins, j’apporte mes preuves, je rassure sa maternelle sollicitude, et aussitôt elle s’empresse de reconnaître que ses soupçons étaient injustes, que sa plainte ne reposait sur rien, que je méritais des remerciements et non des poursuites… Et pour réparer son er-reur, elle écrit un désistement… olographe, que voici, daté du 27,… c’est-à-dire du jour où elle a été mise à même de se réunir à ses pupilles, désistement explicite, où elle s’exprime sur mon compte en termes d’une grande précision et qui, je le pense, monsieur le juge d’instruction, ne vous laisseront plus aucun doute sur le rôle que j’ai joué en cette affaire.

Tout en parlant, Caillebotte ne perdait pas le juge des yeux. Au mot « désistement », il avait saisi une contraction des sour-cils, et quand il eut fini d’exposer les faits, il constata une cer-taine pâleur chez le magistrat.

 

– 371 –

Il lui tendit le papier.

– Hum ! Voyons, dit le juge.

Puis, après avoir jeté sur la pièce un rapide coup d’œil, qui lui suffit pour comparer la signature qu’elle portait à celle qu’il avait sur la table, apposée au bas de la plainte, il se tourna vers son greffier, qui, jusqu’à ce moment, attendant ses ordres, n’avait encore rien écrit, et d’une voix légèrement enrouée, comme celle de tout homme qui vient d’avoir une violente dé-ception :

– Voilà qui simplifie les choses… certainement… Greffier, vous pouvez vous retirer… mais sans vous éloigner… Si j’ai be-soin de vous, je vous rappellerai.

Le greffier posa sa plume et sortit.

Le juge d’instruction lut alors le désistement d’un bout à l’autre avec une extrême attention.

Évidemment il y cherchait le point faible, comme avait fait Corréard, mais il lui fallut plus de temps qu’au policier pour le découvrir.

Il ponctuait sa lecture d’exclamations approbatrices, mais où se sentait l’aigreur.

– Oui,… c’est fort bien ;… assurément… c’est clair,… il n’y a rien à dire,… rien…

Puis il lui échappa comme un soupir de soulagement.

– Ah ! si pourtant… il y manque quelque chose… Oh !… un détail,… une pure formalité,… mais que vous avez eu tort de né-

 

– 372 – gliger… Car, voyez-vous, cette omission enlève toute valeur lé-gale à la pièce que vous me présentez, et jusqu’à ce qu’elle soit réparée, je me vois forcé de regarder ce désistement comme non avenu et de vous maintenir en prévention,… à mon grand re-gret, je vous prie de n’en pas douter.

Sa voix s’était affermie, avait reconquis son accent et son autorité. Un moment démonté, il reprenait son avantage.

Il le croyait, du moins.

– Pardon, monsieur, dit froidement Caillebotte, qui main-tenant possédait à fond son personnage, je ne comprends pas bien.

Le juge posa la main sur le papier et d’un ton rogue, cette fois :

– La pièce n’est pas légalisée…

– Si ce n’est que cela…

– Que cela, monsieur, que cela ? s’écria-t-il.

Et, prenant un air de commisération :

– Je regrette que les usages de la justice ne vous soient pas mieux connus, car vous sauriez que nous ne pouvons suivre qu’en vertu de pièces authentiques.

– En vérité…

– Et pour signer un non-lieu, une mise en liberté sur un document aussi peu régulier, je m’exposerais aux plus vives admonestations de M. le procureur général…

 

– 373 –

– Alors je dois compter que la haute équité de M. le procu-reur général s’exercera sur le magistrat, quel qu’il soit, qui s’est permis de lancer un mandat contre moi…

– Et monsieur, quel rapport ?

– Le plus intime, monsieur le juge d’instruction, et vous en avez la preuve sous les yeux, car la plainte en vertu de laquelle je suis, depuis près d’une semaine, privé de ma liberté, n’est pas plus authentique et ne vaut ni plus ni moins que le désistement qui l’a suivie.

– Hein ?

– La première signature n’ayant pas plus été légalisée que la seconde.

C’était un coup droit et sans riposte.

Le juge en resta un moment atterré. Il avait fiévreusement pris, tourné et retourné la plainte rédigée par Coppola. L’assertion de Caillebotte était exacte. On ne s’était même pas donné la peine de faire enregistrer la pièce au greffe du tribunal de Provins.

Il s’était enferré et se mordait les lèvres avec rage.

Comment sortir de là ?

– Voilà qui est bien étrange, grommela-t-il entre ses dents ; c’est un cas particulier et je ne puis qu’accueillir votre protesta-tion,… elle est fondée,… très fondée… Je vais prendre l’avis du chef du parquet, et je ne doute pas, quand je lui aurai transmis votre version sur les faits de la cause, qu’il ne vous signe un or-dre d’élargissement… Je ne vous demande plus, monsieur, que de patienter vingt-quatre heures.

 

– 374 –

– C’est beaucoup pour un innocent.

– Bah ! N’êtes-vous pas en pistole ?

Puis, sans attendre sa réponse :

– Mais ces détails m’ont fait perdre de vue le but principal de notre conversation. Il est temps d’y revenir… Pour exposer au procureur général votre défense et ses moyens, il faut que j’en connaisse moi-même les éléments… Vous avouez votre inter-vention dans cette affaire, mais vous ne m’avez pas raconté dans quelles circonstances elle s’est produite. Je ne sais, en fait, que ce qui est énoncé par la plainte.

Caillebotte le voyait venir et devinait sa pensée. Mais il n’était pas homme à se laisser prendre à ce jeu. Cet interroga-toire, qui recommençait en l’absence du greffier, prouvait qu’on voulait le tâter avant d’agir. Il était très naturel qu’un juge d’instruction, dans cette situation, lui demandât le récit des faits de la cause. Mais pourquoi alors ne pas faire consigner ses ré-ponses au procès-verbal ? On voulait donc apprécier ses moyens de défense avant que d’en accepter la constatation juridique ? Le piège était certes bien tendu. Il fallait, selon la formule en usage, qu’il dit ce qu’il savait. Et si l’on s’apercevait qu’il en sa-vait trop long, on le traiterait en conséquence.

En une seconde, son plan fut fait. Et il commença sans au-cun embarras, sans la moindre hésitation, son récit, qui fut le comble de l’habileté.

Il raconta comment, se promenant au bois de Vincennes, il avait entendu un coup de pistolet, vu fuir un enfant, arrêté un peu énergiquement Brin-d’Amour dans sa poursuite, et appris du pauvre muet que sa sœur était restée aux mains de ces bru-tes, que l’enfant avait voulu fuir. Il ne déguisa rien des événe-

 

– 375 – ments de la nuit et de la délivrance de Pervenche ; mais il n’eut garde de parler de l’interrogatoire qu’il avait fait subir à Cloche-pied et de ce qu’il avait pu savoir de dame Jacinthe.

– Ainsi, dit le juge d’instruction, vous ne savez pas quels sont ces gens, à qui appartient cette maison ?

– Ce n’était, vous le comprendrez, guère l’heure de se livrer à une enquête. D’ailleurs, à ce moment, je croyais l’ignorance de Pervenche et de Thaddée moins complète. Je me figurais qu’ils possédaient le secret de cette étrange affaire, et qu’ils pourraient m’en dire le mot, et j’ai dû me convaincre qu’ils ne se rendaient aucun compte de ce qu’on voulait faire d’eux, et je suis encore à me demander si Mme Legoarrec en sait davantage.

– Qu’avez-vous fait des enfants après cette expédition ?

– Mais mon premier soin a été de les replacer sous la garde de leur mère adoptive.

– Et ils sont maintenant ?…

– Assurément près d’elle, à Provins. Où voulez-vous qu’ils soient ?

– Prétendez-vous donc ignorer que Mme Legoarrec a dispa-ru ?

– Hein ! Disparu ?…

Et Jacques sursauta avec une émotion admirablement jouée…

– Et depuis quand ? ajouta-t-il.

 

– 376 –

– Mais, d’après le rapport que m’adresse le parquet de Pro-vins, depuis le jour même où elle a signé sa plainte. J’avais dési-ré recueillir son témoignage. Le lendemain du jour où votre ar-restation s’opérait, j’expédiais une commission rogatoire à mon confrère, qui se présenta chez elle et ne trouva que des domesti-ques, un jardinier, une servante, qui déclarèrent qu’elle était allée à Paris et qu’ils l’attendaient depuis lors, fort inquiets de cette absence si prolongée.

– Mais Pervenche ?… Thaddée ?…

– On n’en sait pas plus sur leur compte.

Jacques eut l’air absolument atterré…

– Mme Legoarrec aura commis quelque imprudence… Pour-quoi quitter Provins ? Ils seront retombés aux mains de ces gre-dins…

– Vous supposez donc que certaines gens ont des motifs de vouloir leur nuire ?…

– Hé ! je ne suppose rien,… je cherche… Vous m’excuserez si je m’intéresse à ces pauvres enfants…

– C’est naturel, dit le juge, on s’attache à ceux à qui l’on a cru rendre service.

– Cru ?…

– Mon Dieu ! tout cela est si obscur que je ne sais plus, je l’avoue, qu’en penser… Vous m’avez exposé les faits avec sincé-rité. Je n’en veux pas douter. Mais parfois on fait fausse route en agissant à l’étourdie. Ces enfants ont pu se créer des chimè-res ; il n’y a rien de tel que les peureux pour s’imaginer des dan-gers qui se réduisent à la maladresse d’action et d’allure d’un

 

– 377 – imbécile. Et voyez les conséquences ; je voudrais vous rendre à vos occupations, vous ouvrir les portes de la Conciergerie ; mais il reste tant de détails à expliquer, dont vous ne me faites pas raison, – vous ne le pouvez pas, je le crois ; – mais enfin, il reste des mystères si graves, des disparitions si étranges dans cette affaire, qu’il m’est impossible, sans un ordre supérieur, de me séparer de vous.

Caillebotte sourit à cet euphémisme.

– Il suffirait évidemment, poursuivit le juge, que nous ob-tenions l’indication de la retraite de Mme Legoarrec et de ses pu-pilles pour que nous vous mettions hors de cause.

– Oui, cela devrait suffire, dit Jacques de l’air le plus contrit ; par malheur…

– Par malheur, vous ne pouvez pas nous renseigner là-dessus…

– Et j’en suis désespéré…

– Cela doit être… et cela se voit de reste…

Il feuilleta quelques papiers.

– À propos, reprit-il, d’où veniez-vous donc, lorsque l’on vous a signalé au commissaire de la gare des Chantiers ?… de Saint-Malo, je crois ?…

– Moi,… je revenais de Granville…

– Ah !… et vous aviez été à Granville… pour ?…

– Pourquoi ?… Mais j’y possède une petite maison au bord de la mer, monsieur le juge d’instruction… et j’y vais à chaque

 

– 378 – instant… J’avais besoin d’un peu de repos, je suis allé en flânant prendre deux ou trois bains dans la baie.

– Vous pourriez me fournir les preuves ?…

– De ma propriété,… rien de plus facile… De mon séjour,… mais tout le monde me connaît là-bas et peut en témoigner…

Le juge d’instruction, involontairement, se mordit les lè-vres.

Il comprenait qu’il ne parviendrait pas à prendre Jacques en défaut.

Aussitôt sonna-t-il son greffier, en l’invitant à faire rentrer les gendarmes.

Puis se tournant vers Caillebotte :

– Je vous ferai rappeler sitôt que j’aurai conféré avec M. le procureur général.

Il avait rapidement écrit quelques lignes, qu’il remit au bri-gadier en lui disant :

– Reconduisez monsieur à la cellule… Les plus grands égards… Et cette note au gardien chef.

Sur ce papier plié en quatre, il y avait ces seuls mots :

« Au secret le plus absolu. »

Au mouvement de la plume sur le papier, Jacques avait de-viné la phrase.

 

– 379 –

– Diable ! se dit-il, on ne me donnera pas campo volon-tiers. Ils me sentent de bonne prise et tiennent à me garder à l’ombre. Décidément je ne dois compter que sur moi-même.

Mais on ne sort pas de la Conciergerie si facilement. Les jours se suivaient sans apporter aucune modification à sa situa-tion. Le guichetier, peu avenant déjà par nature, semblait être devenu plus rébarbatif encore. La seule concession qui lui fut faite, c’était, outre ses repas apportés du dehors, la permission d’avoir des livres. Mais de la fenêtre, masquée par une forte ar-mature de bois, il ne voyait qu’un petit morceau de ciel, et il n’avait même pu obtenir qu’on laissât un avocat qu’il avait dési-gné, pénétrer jusqu’à lui. À toutes ses réclamations, on répon-dait : Plus tard, l’instruction de l’affaire n’étant pas suffisam-ment avancée.

– Sapristi ! se dit-il un matin, je me fais vieux ici. Et comme on ignore totalement où je suis, personne ne s’avisera de me réclamer. Pendant qu’on me tient ainsi sous clef, le Coppola et ses agents battent la campagne et peut-être retrouveront la piste de Mme Legoarrec… Il faudra décidément que je perde l’habitude d’agir ainsi sans confident. Tonton seule doit se dou-ter de ma mésaventure ; mais elle n’y peut rien. Et leur plan est clair : me réduire à l’impuissance pour se débarrasser plus ai-sément de ceux qui les gênent, et quand les faits seront accom-plis, que je ne pourrai plus faire obstacle à leurs projets, on me renverra sous le bénéfice d’une ordonnance de non-lieu, en me conseillant officieusement de ne pas faire de bruit, par pru-dence ;… mais, pour cela, ils calculent mal. S’il est arrivé mal-heur à Pervenche, à Thaddée, je jure bien de leur faire payer dur cette dernière scélératesse avec les autres. Pauvre Pervenche ! elle compte sur, moi, elle a foi dans mes efforts, et je me suis laissé bêtement mettre la main au collet, par bravade… J’avais bien besoin d’attendre ce Brin-d’Amour ! L’occasion se serait certes présentée bien meilleure de lui donner une seconde le-çon. J’avais l’avantage et l’avance… Je pouvais facilement leur

 

– 380 – faire perdre ma trace, à cette heure ; après quelques jours pas-sés à préparer la campagne chez Mme Saint-Ange, j’aurais rejoint Corréard à Paris, et à nous deux, oui à nous deux nous étions bien forts…

Sa pensée s’arrêta sur le policier.

– Il doit être rétabli et s’étonne sans doute de ne pas m’avoir revu. Si je pouvais seulement lui faire parvenir une in-dication, peut-être trouverait-il ensuite un moyen de corres-pondre avec moi. Mais par qui ? Le guichetier doit avoir été bien payé par les La Roche-Jugon… Il est à cheval sur la consigne et ne me laissera communiquer avec âme qui vive. Oui, mais qui a bu, boira. S’il a accepté l’argent de mes adversaires, il est donc corruptible, et ces consciences à l’encan acceptent volontiers des deux mains. Mon argent vaut celui des autres, il s’additionne même fort bien avec le leur ; et, pourvu que je ne lui demande rien qui le compromette vis-à-vis des premiers payeurs, il se laissera tenter…

Lorsqu’il était passé à la visite du greffe, à son entrée à la Conciergerie, Jacques avait su dissimuler le petit portefeuille où il avait serré ses billets de banque, grâce à une poche interne ménagée dans la doublure de son gilet, et qui avait échappé aux investigations de l’agent qui le fouillait.

Aussi le guichetier devant croire qu’il était sans argent, il résolut de jouir de sa surprise, et suivant l’effet produit, il agirait ensuite.

À l’heure où on lui apportait son déjeuner, Caillebotte s’enfonça avec une attention singulière, les coudes sur la table, la tête dans ses mains, dans la lecture d’un gros volume des Es-sais, de Montaigne, qu’il avait fait demander à la bibliothèque.

 

– 381 –

Le guichetier arrivait à la porte, accompagné du garçon d’un restaurant voisin, apportant les plats dans une petite manne. Il tirait les verrous, ouvrait la porte, prenait la manne, congédiait le garçon, refermait la porte d’une main et venait dresser les plats sur la table, qu’à ce moment-là, il trouvait, en général, débarrassée par Jacques lui-même.

Ce jour-là, quand il arriva devant la table, Jacques avait feint de ne pas l’entendre et ne leva le nez de son livre que quand, de sa voix maussade, l’autre lui dit :

– Voilà le déjeuner.

– Ah ! ah ! très bien, mon garçon ; une minute, que je ne perde pas ces passages, qui m’intéressent,… dit Jacques.

Il avait deux doigts de la main gauche engagés dans les feuillets du livre.

– Mais avec quoi les marquer ?… Bon ! le premier papier venu…

Et sous les yeux étonnés du guichetier, embarrassé par sa manne, il tira de son gousset trois billets de banque de cent francs, que, tranquillement, de sa seule main droite, il étala l’un après l’autre sur la table, pour les replier en long et les placer successivement en guise de signets dans son in-quarto.

Du coin de l’œil, il guignait la figure du guichetier qu’il trouva, ce qu’il désirait, tout à la fois ébahie et tout allumée de convoitise.

Alors il lui fit place et, négligemment, posa sur son lit le Montaigne à sa portée, les faffiots bien en vue.

 

– 382 –

D’ordinaire, le déjeuner placé sur la table et la manne vi-dée, le guichetier se retirait, refermant sur lui la porte, sans prendre la peine de s’enquérir si le prisonnier avait quelques requêtes à adresser ou s’il lui manquait quelque chose.

Cette fois il ne se décidait pas à s’en aller, rangeait les plats avec symétrie, essuyait les assiettes avec un soin inusité.

Caillebotte le laissait faire et se mit à déjeuner.

L’autre tournait sur place, rangeait une chaise, ramassait une serviette tombée, attendant une question qui ne vint pas.

Il se décida à faire un pas vers la porte, avec un regret visi-ble, et, sa main sur la serrure, il s’arrêta, se retourna vers Jac-ques, et d’une voix embarrassée :

– Alors vous n’avez besoin de rien aujourd’hui ?… S’il vous fallait un petit supplément ?…

– Non, je n’ai besoin de rien, répondit Jacques, qui s’amusait de le voir ainsi se livrer de lui-même.

– Faudrait pas vous gêner,… enfin…

Et déjà il avait entre-bâillé la porte, quand Caillebotte, comme pris d’une idée soudaine, s’écria :

– Et si, pourtant, j’ai quelque chose à te demander, mon garçon.

Le guichetier avait déjà repoussé la porte avec un empres-sement significatif et s’était rapproché de lui.

– Si c’est dans les choses possibles,… vous comprenez…

 

– 383 –

– Comment donc !… je ne veux rien exiger de toi qui puisse te compromettre.

– À la bonne heure !

– Il y a longtemps déjà que tu es attaché au service de la Conciergerie ?

– Six ans bientôt.

– Alors tu dois bien connaître le personnel judiciaire de la préfecture…

– Certainement.

– Le service de sûreté particulièrement ?

– Tous les agents, tous les inspecteurs ; il n’y a pas de jour qu’il ne s’en présente quelques-uns, chargés d’un mandat, ame-nant un prisonnier.

– Oui, ils circulent librement ici.

– Dame ! vous savez, ils sont un peu chez eux.

– Alors tu connais l’inspecteur Corréard ?

– Oh ! c’est un bon, celui-là,… faut pas qu’on s’y frotte,… on ne le met pas dedans.

– Tu l’as dit,… c’est un serviteur inflexible de la loi,… on ne réussirait pas à le détourner de son devoir.

– Oh ! pour ça non.

 

– 384 –

– Tu n’auras donc aucun scrupule à t’adresser à lui et à lui répéter la phrase que je vais te dire…

– Comment,… mais je ne sais pas.

Il hésitait.

Caillebotte posa négligemment la main sur le Montaigne.

– Vous êtes au secret,… défense de communiquer,… dé-fense formelle…

Caillebotte fit mine d’enlever un des signets.

– Cependant, si ce qu’il y a à dire n’est pas compromet-tant…

– À un inspecteur de la sûreté ?… Est-ce à lui que je t’adresserais si je voulais communiquer avec le dehors ?

– Le fait est que…

– Et surtout à un homme que tu sais si rigide ?

– C’est vrai, au fait ;… d’ailleurs, tout dépend de ce qu’il y a dire.

– Rien que de bien simple…

– Voyons.

– Tu l’aborderas tranquillement comme pour lui parler d’affaires de service, et tu lui diras : Faut que vous sachiez une chose, monsieur l’inspecteur ; j’ai vu un gros rat dans une cham-bre de la pistole…

 

– 385 –

– Comment que vous dites ça ? dit le guichetier ahuri.

– J’ai vu un gros rat dans une chambre de la pistole, répéta Caillebotte.

– Ah ! bien ! ça n’a rien de neuf… J’y en vois tous les jours.

– Ce qui te prouve que la phrase ne peut pas te compro-mettre.

– C’est drôle tout de même… Qu’est-ce que ça peut lui faire… le rat ?…

– Oh ! ça, c’est son affaire et non pas la tienne. Ce qui t’importe, n’est-ce pas, c’est de ne pas manquer à ta consigne et en même temps de m’être agréable ?

– Vous êtes agréable,… sans malencontre, je ne dis pas tout de même…

Et il lorgnait les faffiots, qui passaient leur nez bleuâtre hors des pages du volume.

– Fais donc ce que je te demande, poursuivit Jacques, qui le tenait du regard, et, quand tu auras répété à M. l’inspecteur Corréard ce que je viens de te dire, à ton retour je te chargerai de reporter ce volume, dont je n’ai plus que faire, à la bibliothè-que…

– Avec les papiers qui sont dedans ?

– Avec les papiers ;… seulement, comme le bibliothécaire n’aime pas qu’on fourre un tas de choses dans ses volumes, tu feras des papiers ce que tu voudras…

 

– 386 –

– Il y en a trois, grommela le guichetier, dont le cœur bat-tait la chamade.

– Tu as retenu la phrase ?…

– Oh ! n’ayez peur : J’ai vu un gros rat dans une chambre de la pistole.

– Très bien…

– C’est comme si c’était fait déjà… Allez, ça ne sera pas long.

Il aurait bien eu quelque envie de demander des arrhes, mais l’importance de la somme l’intimidait un peu, et il n’osa.

Et rapidement il ouvrit la porte et sortit, après avoir jeté un dernier coup d’œil plein de tendresse sur le Montaigne.

Il courait à la recherche de Corréard, en répétant entre ses dents :

– C’est drôle, vraiment… Qu’est-ce que ça peut lui faire, à l’inspecteur, que j’aie vu ou pas vu un gros rat dans une cham-bre de la pistole ?

Caillebotte ignorait que sa combinaison avait un côté fai-ble :

La mise à pied de Corréard.

Et, en effet, ce fut un hasard qui empêcha le guichetier de revenir bredouille.

 

– 387 –

Corréard avait reçu, étant encore au lit, la lettre de Péri-gnac lui annonçant que, pour des motifs particuliers, on le met-tait à l’écart du service actif jusqu’à nouvel ordre.

– Déjà ! se dit-il ; il fait croire que les patrons de Brin-d’Amour ne s’endorment pas et qu’ils ont un certain flair, car ils ne peuvent savoir ce que j’ai fait et appris dans la vallée de Che-vreuse…

Puis, après un moment de réflexion :

– Bah ! j’aime mieux cela. En me rendant ma liberté ils m’enlèvent mes derniers scrupules, et, la bataille finie, je rentre-rai à la préfecture par la bonne porte.

Et il jeta la lettre sur sa table de nuit, comme entrait son médecin.

– Guérissez-moi au plus vite, docteur, s’écria-t-il, car j’ai hâte de me retrouver ingambe…

Le médecin était, par bonheur, un homme expéditif qui n’aimait pas à faire traîner la maladie.

– Bon ! dit-il, après avoir examiné la jambe du policier, c’est ma dernière visite. Aujourd’hui et demain je vous permets de circuler ici en pantoufles… Après-demain, vous sortirez… Évitez seulement la fatigue.

Et c’est ainsi que Corréard, quittant sa chambre pour la première fois, se rendit à son bureau pour y prendre des papiers personnels, et comme il traversait la cour de la sainte Chapelle, se rencontra avec le guichetier, qui s’empressa de l’aborder, et, avec l’air d’un homme qui répète une leçon qu’il ne comprend pas, lui dit en riant d’un gros rire niai :

 

– 388 –

– Ah ! monsieur l’inspecteur, je suis bien aise,… vous ne savez pas,… j’ai vu un gros rat dans une chambre de la pistole.

Corréard était l’homme que rien ne trouble et qu’aucune émotion ne trahit. Il écouta donc le geôlier jusqu’au bout d’un visage impassible, et n’eut pas de peine à deviner d’où venait l’ambassade.

– Eh bien ! mon garçon, répondit-il froidement, si tu as eu soin de numéroter la chambre, tu m’en diras des nouvelles à ma prochaine visite.

Et il lui tourna le dos.

Le guichetier resta quelque peu interdit. Mais la réflexion le rassura.

En somme, il ne s’était pas compromis par cette méchante bredouille, il avait fait rapidement et comme à souhait la com-mission dont il s’était chargé.

Il ne lui restait plus qu’à en toucher le prix.

Ce dont il avait hâte.

Aussi s’empressa-t-il d’aller chercher les reliefs du déjeuner et d’informer Caillebotte de l’heureux succès de sa mission.

Et il put emporter le Montaigne avec ses fiches bleues, qui disparurent dans les profondeurs de la poche de sa veste, avant qu’il n’eût gagné le couloir de la bibliothèque.

À son récit, aux détails qu’il lui avait donnés de sa ren-contre avec Corréard, Jacques avait su constater sa sincérité, et, plus tranquille, il attendit que le policier, prévenu, pût lui venir en aide.

 

– 389 –

Il avait pleine confiance en Corréard. Et il avait raison.

Mais il ne se doutait pas de la situation délicate de l’inspecteur.

Sa mise en disponibilité avait pour premier effet de lui in-terdire jusqu’à nouvel ordre l’accès de la préfecture et toute ac-tion à la Conciergerie.

Et son entrevue avec Pérignac lui avait prouvé qu’on le tiendrait de l’œil pour l’empêcher de se jeter à la traverse des affaires de La Roche-Jugon.

Mais comme tout s’était passé entre son chef et lui, que sa disgrâce n’était pas ébruitée, et que la plupart de ses anciens collègues devaient le croire encore aussi privilégié qu’eux-mêmes pour les affaires de service, il se dit qu’il n’avait qu’à agir avec rapidité, à tout risque, et puisqu’il était décidé à entrer en lutte avec son chef de service Pérignac, la première des choses à faire était de lui enlever l’otage qu’il tenait sous clef, l’homme redouté, évidemment, de La Roche-Jugon, son allié et son chef de file dans cette grosse partie, Jacques Caillebotte.

Et quand il se présenta à la pistole, demandant à être in-troduit près de Jacques, le guichetier, qui sentait bien que les 300 francs qu’il avait récoltés dans le Montaigne méritaient bien un peu de complaisance, – il se disait avec raison, d’ailleurs, que son prisonnier n’avait pas dû lui montrer du premier coup le fond de son portefeuille, – n’hésita pas à ouvrir la porte de la cellule et à les laisser libres de conférer ensemble.

– Affaire de service, se dit-il pour rassurer sa conscience ; l’inspecteur est sans doute chargé de lui tirer les vers du nez.

 

– 390 –

Et il se retira sans même essayer de les surveiller par le ju-das de la cellule.

Sans perdre de temps, Jacques avait mis Corréard au cou-rant des faits qui avaient précédé et suivi son arrestation. Les détails de son interrogatoire officieux frappèrent l’inspecteur.

– Évidemment le juge est à eux. Savez-vous son nom ?

– Le voici sur le mandat de comparution : M. Cardailhac Junior.

– Je le connais… On l’appelle Junior, pour le distinguer de son frère le président de la 6e chambre… Je saurai leurs attaches et s’ils paraissent souvent à l’hôtel de La Roche-Jugon.

– L’important, c’est de me faire sortir d’ici, dit Jacques.

– C’est bien à quoi je pense ;… mais par les moyens ordi-naires nous n’y parviendrions pas… Ainsi je vous trouverais bien un avocat qui, malgré le secret, ferait les diligences néces-saires pour obtenir de vous voir et ferait lever cette mesure par-faitement illégale dans l’espèce ; mais eussiez-vous cent cau-tions, vous n’en obtiendriez pas pour cela la clef des champs, dès lors que le juge se bute à cette question, que vous êtes forcé de laisser sans réponse : « Que sont devenus Mme Legoarrec et les deux enfants, ses pupilles ? »

– En effet, toute notre force est dans cet avantage obtenu d’avoir mis nos protégés à l’abri de leurs menaces.

– Donc il faut trouver autre chose pour vous ouvrir cette porte, et, s’il est même possible, faire qu’une fois libre et agis-sant, le juge d’instruction, le Cardailhac en question, vous croie toujours à la pistole, bien bouclé et incapable d’une revanche. Cela serait un coup de maître ; mais il faudrait, pour le réussir

 

– 391 – ce coup de maître, avoir tout au moins le garde des sceaux dans sa manche… Voilà le diable…

– Hum ! dit Jacques,… je ne dispose pas du garde des sceaux, mais peut-être pourrions-nous user du pouvoir de son alter ego.

– Qui ça ?… le secrétaire général ?… peuh ! il compte peu… et c’est un esprit timoré…

– Non, pas lui, mais le chef du cabinet…

– Celui-là, c’est différent,… il mène tout et sait où il va,… M. de La Condamine… Oh ! s’il nous était vraiment possible de l’avoir dans notre jeu…

– Attendez, reprit Caillebotte, qui, dégrafant son gilet, prit son portefeuille, hermétiquement enfermé dans une poche inté-rieure, dont une garniture élastique adhérente ne permettait pas de supposer l’existence.

Et du portefeuille il tira la petite main de corail qu’il avait emportée avec lui en quittant la maison de la rue de l’Orient.

– Prenez ce bijou, lui dit-il… Vous avez sans doute les moyens de pénétrer jusqu’à M. de La Condamine ; en tout cas, s’il surgissait quelques difficultés, en lui faisant passer cette pe-tite main de corail, vous seriez sûr d’être reçu. Une fois devant lui, et bien seuls, ne craignez rien, parlez hardiment en mon nom, dites la situation où je me trouve et que je réclame tout au moins, ici ou au ministère, une heure de conversation. Je doute qu’il refuse de se rendre à mes désirs… Et j’ai bon espoir, une fois qu’il m’aura entendu, de l’avoir pour allié peut-être…

– Qu’il nous laisse agir seulement et chercher nos preuves. Après, quand nous serons suffisamment armés et qu’il sera

 

– 392 – temps de frapper le grand coup, il pourra sortir, comme le dieu de la machine, pour faire le dénouement, au nom de la justice humaine ; mais, jusque-là, qu’il garde la neutralité, son inter-vention serait prématurée.

– Allez donc, car je commence à craindre qu’un plus long séjour ne vous crée des dangers, après votre mise en disponibili-té.

– Bon ! c’est encore un secret entre Pérignac et moi, et si difficile à expliquer qu’il n’est pas pressé d’en parler…

– Oui, mais s’il vous rencontrait lui-même, sortant de ma cellule ?…

– Vous mettez les choses au pis… D’autant que si j’ai bien compris ce que vous venez de dire, j’emporte avec moi un talis-man qui pourrait faire baisser pavillon à de plus gros personna-ges que lui… Adieu, ou plutôt à bientôt, et je tâcherai que les heures ne vous paraissent pas trop longues.

Et Corréard se rendit à la place Vendôme.

Mais le chef du cabinet était absent.

– M. le chef du cabinet, dit l’huissier de service, a dû re-joindre Son Excellence à la Chambre, à Versailles. Mais je sais qu’il a convoqué ses secrétaires pour ce soir, onze heures, et puisqu’il s’agit d’affaires de service, peut-être à ce moment-là pourriez-vous être reçu.

– Je viendrai l’attendre au passage… L’affaire est de pre-mière importance et ne peut être soumise qu’à lui.

 

– 393 –

L’huissier avait déjà vu Corréard reçu très particulièrement par le ministre lui-même, auquel il avait dû rendre compte, cer-tain jour, d’une mission très secrète ; aussi ne s’étonnait-il pas.

– Je suis moi-même de garde ce soir ; c’est donc moi qui aurai l’avantage de vous recevoir.

Corréard riait en lui-même.

– S’il savait que je suis mis à pied, il ne me ferait pas tant de mamours.

Quand il revint le soir, ce fut encore mieux.

– Je vais vous faire entrer dans le petit salon vert, vous sa-vez, le petit salon d’attente, dit l’huissier ; c’est toujours par là que M. de La Condamine rentre chez lui, et vous y serez bien placé pour lui dire en particulier le résultat de votre mission.

– En effet, répondit Corréard, qui se laissa conduire et s’assit paisiblement dans un grand fauteuil capitonné, où plus d’un solliciteur avait dû s’endormir.

Lui n’avait garde, pensant combien les minutes étaient pré-cieuses avec des adversaires aussi vigilants, et que s’il perdait cette occasion de saisir au passage le chef du cabinet, elle ne se retrouverait peut-être pas de longtemps.

Mais à minuit personne n’avait paru.

Impatient, il se promenait de long en large, quand le com-plaisant huissier se montra.

– Eh bien ! est-il donc passé par une autre porte ?

– Non, mais il ne viendra pas.

 

– 394 –

– Il l’a fait dire ?

– Il est à la réception de l’Intérieur, et il vient d’envoyer ici son secrétaire particulier pour examiner le courrier du soir et le portefeuille.

– Et ce secrétaire va le rejoindre ensuite ?

– C’est probable.

– Puis-je lui dire deux mots ?

– Je vais voir. Faut-il lui donner un nom ?

– C’est inutile. Dites simplement : Service de la sûreté.

– Très bien. Je vais le prévenir.

Quelques instants après, la porte communiquant avec le cabinet deM. de La Condamine s’ouvrait, et sur le seuil Corréard vit paraître un jeune homme en tenue de soirée, qui du geste l’invita à entrer.

Quand la porte fut refermée :

– Vous êtes de la sûreté ?

Corréard s’inclina.

– Et votre communication est urgente ?

– Urgente et toute personnelle à M. de La Condamine.

– Vous savez qu’il est retenu chez le ministre de l’intérieur ?

 

– 395 –

– Et, de plus, que c’est jour de grande réception… J’ai une invitation chez moi…

– Ah !

– Toujours… Je vais donc me rendre place Beauvau.

Le secrétaire eut l’air étonné en jetant un coup d’œil sur la tenue de Corréard.

L’inspecteur saisit le regard.

– Oh ! soyez tranquille ; je serai si bien transformé qu’on ne me reconnaîtra pas.

– Très bien.

– Je désirerais seulement que M. le chef du cabinet fût in-formé de ma présence, de la nécessité où je suis de lui parler sans retard, afin qu’il ne s’étonnât pas d’être abordé par un in-connu.

– Je vous comprends… Vous serez au ministère ?…

– Oh !… dans une heure, vers minuit et demi.

– Je vous aurai précédé, et il sera prévenu.

Corréard salua et se retira.

Ce qu’il avait dit était exact. Il avait régulièrement à sa dis-position une carte d’invitation sous un nom de fantaisie pour un certain nombre de réunions officielles, et, le matin même, en rangeant sa correspondance, il avait trouvé cette lettre, dont il

 

– 396 – n’avait pas souci alors, et qui lui était pourtant parvenue si fort à propos.

Il ne prit que le temps strictement nécessaire pour faire sa tête et se donner toutes les allures d’un diplomate étranger, et à l’heure dite il entrait dans les salons, déjà regorgeant d’invités, ce qui lui évita d’être annoncé.

Il réussit à fendre cette presse et aperçut dans un petit sa-lon voisin de la serre, un groupe de personnages officiels, parmi lesquels se trouvait le chef du cabinet du garde des sceaux.

M. de La Condamine était un homme encore jeune : il n’avait pas la quarantaine, grand, maigre, à la chevelure blonde, bouclée, aux yeux bleus pleins de lumière et cependant pleins de douceur. La tête un peu penchée, le dos légèrement voûté, il portait partout avec lui une allure pensive et réfléchie, presque mélancolique. Mais on sentait, à l’étudier, qu’il luttait contre des impressions intérieures. De temps à autre il redressait la tête comme le cheval qui secoue sa longe, et, pour un temps fuyant sa pensée, regardait résolument en face les hommes et les cho-ses, écoutait et vivait de la vie pratique.

Ce n’était pas la première fois que Corréard le voyait, mais pour la première fois l’homme l’intéressait directement, et il éprouvait le besoin de l’analyser. Il saisit donc tout cela avec ce coup d’œil expérimenté qui faisait sa grande force, et, de plus, il constata des signes manifestes de volonté sur ce front de rêveur.

– Il ne se décidera pas sans réflexion. Mais sa parole enga-gée, il en aura pesé toutes les conséquences et l’on pourra comp-ter sur lui.

Appuyé indifféremment au chambranle de la porte, regar-dant à l’aide d’une glace ce qui se passait derrière lui, Corréard attendait le moment favorable pour aborder son homme.

 

– 397 –

Ce fut M. de La Condamine qui le prévint. Leurs yeux, à un moment donné, se croisèrent dans cette glace, et ce fut une ré-vélation suffisante pour le chef de cabinet.

Il se détacha du groupe sans affectation, fit quelques pas du côté de la fenêtre, comme pour jeter un coup d’œil aux illumina-tions du jardin, et, en revenant du côté de la porte, passant à portée de l’oreille de Corréard :

– Ombre ou lumière ? dit-il.

– Lumière ! murmura l’inspecteur.

– À distance… suivez-moi.

Et il franchit le grand salon, gagna par la serre une galerie moins fréquentée, et, arrivé à un couloir qui communiquait aux bureaux, il fit un signe à un huissier en lui désignant le person-nage qui le suivait, et cinq secondes après, Corréard se trouvait avec lui en tête-à-tête dans le cabinet des attachés.

Debout près de la cheminée, il invita du geste Corréard à s’expliquer.

L’inspecteur s’inclina, et lui tendant la petite main de co-rail, qu’il venait de tirer de son gousset :

– Voici, monsieur, dit-il, ma lettre de crédit.

La surprise de La Condamine fut si vive, qu’il n’eut pas le temps de composer son maintien et de dissimuler son émotion. D’un mouvement instinctif, il s’était saisi du bijou.

– D’où tenez-vous cela ?

 

– 398 –

– D’un homme que je connais peu et pour lequel j’avouerai cependant ma grande estime, si mon opinion avait quelque poids… Il se nomme Jacques Caillebotte.

– C’est bien cela… Mais, je n’en saurais douter, pour qu’il se soit décidé à sortir de sa réserve et à avoir recours à moi, qui cependant lui dois tant, il faut qu’il se trouve dans une situation bien critique…

– En effet…

– Qu’êtes-vous chargé de me demander ?

– Une heure d’entrevue.

– Que n’est-il venu lui-même ? M’attend-il place Ven-dôme ?

– Il est à la Conciergerie.

– Vous dites ?…

– Et au secret le plus absolu… Seul j’ai pu parvenir jusqu’à lui.

– Que lui reproche-t-on ?

– De gêner des gens fort puissants,… pas autre chose…

– Oui, je comprends…

Et La Condamine se promena avec agitation dans le cabi-net, en proie à ses souvenirs ; il revoyait dans le passé Jacques se dévouant à tout risque et se compromettant sans marchan-der.

 

– 399 –

Puis revenant à Corréard :

– Je n’ai rien à refuser à celui qui vous envoie… D’avance, je le sais, il ne peut rien demander qui ne soit juste et loyal… Faut-il me transporter à la Conciergerie pour l’entendre ?

Corréard fit la grimace.

– Ce n’est pas mon avis…

– Comment donc entendez-vous la chose ?

– Puisque monsieur le chef du cabinet me fait l’honneur de me consulter, voici ce qui me paraît le plus simple : Il arrive jour et nuit que, sur un ordre de l’Intérieur ou de la Justice, on dé-place un prisonnier. Donnez l’ordre à votre secrétaire particulier de me remettre un de ces mandats qui sont tout préparés, me chargeant de transférer le prévenu Jacques Caillebotte de la Conciergerie à telle autre maison d’arrêt qu’on voudra, avec in-jonction d’exécuter le déplacement sur l’heure. Muni de cette pièce, je fais sortir M. Jacques de sa cellule, je vous l’amène place Vendôme, et, selon le résultat de votre conférence, je le réintègre dans une autre prison ou je lui permets,… sous ma seule responsabilité, de s’échapper de me mains… On ne saura même pas que dans le trajet il a pu vous voir, et tout le monde ignorera de qui je tenais le mandat en vertu duquel j’aurai agi… Je suis tout prêt à prendre l’affaire à ma charge, et c’est moi qui aurai tout combiné pour l’évasion… Il me suffit que vous sachiez mon véritable rôle en cette affaire, et, lorsque nous l’aurons dé-brouillée, je me fie entièrement à vous du soin de remettre les choses dans l’ordre et chaque homme à sa place…

La Condamine avait écouté le policier avec une grande at-tention. Il admirait l’intelligence de Jacques à savoir partout se créer, des alliances de valeur.

 

– 400 –

– Voilà, dit-il, après que l’autre eut fini de parler, un plan des plus pratiques et qui répond à tout. Vous avez fort bien pré-vu mes moindres objections.

– Alors… ce plan ?…

– Vous allez l’exécuter. Rentrez dans les salons, sortez en sans précipitation. Mon secrétaire sera place Vendôme en même temps que vous, et, dans une heure, moi-même je vous attendrai… Les ordres seront donnés pour vous recevoir, Jac-ques et vous.

Corréard se retira le premier et, comme le lui avait recom-mandé M. de La Condamine, fit le tour des salons avant de quit-ter le ministère.

Dans un groupe, il aperçut Pérignac très obséquieux auprès d’un homme de tournure élégante, dont les cheveux roux ne formaient plus qu’un encadrement au crâne dénudé, bien que le personnage n’eût guère plus de quarante ans.

– Monsieur le marquis, disait Pérignac, je suis entièrement de votre avis, un suspect est toujours un danger ; aussi, dès vo-tre première communication, n’ai-je pas hésité : j’ai exécuté cet agent infidèle,… ou présumé tel, ce qui est la même chose.

Corréard écoutait en souriant, devinant qu’il s’agissait de lui.

Et défiant, sous son déguisement, le regard de Pérignac, – car il connaissait la mesure de la finesse de son chef, arrivé par la faveur et non par ses facultés spéciales au poste qu’il oc-cupait, et maintenu par l’influence des gens dont il s’était fait la créature, – il examinait son interlocuteur, pressentant que ce titre de marquis devait s’adresser précisément au fils du duc de La Roche-Jugon.

 

– 401 –

– Tiens ! mais, se dit-il, je passe à propos par ici pour sa-voir toute la reconnaissance que je dois à ce fils des croisés, et pour loger son masque dans ma mémoire… C’est donc là notre principal adversaire…

Il s’était arrêté à deux pas du marquis et du chef de la sûre-té. Mais s’apercevant que d’instinct Pérignac semblait s’inquiéter de sa station prolongée :

– En voici assez pour ce soir,… d’autant que le marquis et moi nous sommes gens de revue désormais… Poussons-nous de l’air ; l’heure s’avance, et Caillebotte doit compter les minutes.

Et il courut chercher le mandat, reprendre son allure et son costume habituels, et, entre une heure et demie et deux heures, il se présentait à la Conciergerie.

Le gardien chef, qu’on dut réveiller, se montra d’abord fort surpris.

Un prévenu, est, en quelque sorte, la propriété du juge d’instruction chargé de son affaire, et il était bien rare qu’on se permît de le déplacer sans l’intervention du juge lui-même.

Mais le mandat était en règle, Corréard beaucoup trop connu pour qu’on se méfiât de lui, et toute discussion dès lors inutile. Il fallait obéir.

Si bien que vingt minutes après, Caillebotte montait en voi-ture, à la porte du quai, sous la seule surveillance de Corréard, et la portière refermée, le coupé roulant dans la direction de la place Vendôme, il poussait un ouf ! formidable.

 

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– Cardailhac Junior en sera bleu, dit en riant bruyamment le policier, mais il ne faut plus maintenant lui retomber aux pat-tes.

 

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