LES Ruffians DE Paris - Tome I - LA Dent DU RAT

Auguste Poitevin - Pseudonyme Maurice Drack · Chapitre 2 sur 13

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LES Ruffians DE Paris - Tome I - LA Dent DU RAT

Iioù Caillebotte Se Présente Lui-Même.

II

 

OÙ CAILLEBOTTE SE PRÉSENTE LUI-MÊME.

 

Comme la voiture partait, un homme sortit du fourré. Il te-nait à la main un portefeuille.

– Ohé ! baron, cria-t-il.

Mais le bruit des grelots couvrit sa voix, et la voiture dispa-rut au tournant.

– Bah ! dit-il, en mettant le portefeuille dans sa poche. Cela vaut peut-être mieux ainsi. Nous passerons la chose à l’étamine… Et si le vieux drôle essaye de bémoliser le pauvre garçon, foi de Caillebotte ! il pourra bien se heurter à ma sep-tième dominante…

Puis soudain s’interrompant, il haussa les épaules, et, se toisant lui-même, avec un air de pitié et la grimace la plus étrange :

– Décidément, mon fils, reprit-il, tu es incorrigible… Tu m’avais pourtant bien promis de ne plus te mêler des affaires des autres.

Le nouveau venu attirait et retenait l’attention autant par l’étrangeté de sa personne que par l’excentricité de ses allures et de ses gestes.

 

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C’était un monologueur enragé, ce Caillebotte, toujours en conversations violentes avec lui-même et ne ménageant jamais sa mimique. Grand, sec, avec des jambes sans fin et des bras démesurément longs, sitôt qu’il s’agitait sous l’empire d’un sen-timent violent, il entrait en mouvement comme une machine et ressemblait pas mal à un moulin à vent.

Mais la tête qui dominait ce corps de faucheux, était inté-ressante et sympathique. De grands yeux bleus clairs illumi-naient la figure, des yeux nets, francs, largement ouverts, doués d’une faculté de vision extraordinaire ; la bouche était large, rieuse, aux lèvres charnues et bonnes, encadrée par une mous-tache de chat, rebroussée en brosse ; le menton d’un homme résolu ; le front superbe, où se pouvaient remarquer très saillan-tes les bosses de la causalité, était surmonté d’une véritable cri-nière, aussi désordonnée que celle d’un lion.

Le costume était en harmonie avec l’originalité du person-nage.

Une ample vareuse de velours noir, aux larges manches, taillée sur le patron du surcot du seizième siècle ; un gilet mon-tant jusqu’au col blanc qui se rabattait sur une cravate de fou-lard cerise nouée à la Colin. Un pantalon à la hussarde, en ve-lours noir comme le gilet et la vareuse ; aux pieds, des bottines lacées de toile grise et de cuir fauve ; pour coiffure, un feutre mou aux vastes bords, encadrant cette tête puissante à la façon du chapeau de Rubens.

Le vrai costume de l’homme qui a pour principe de laisser le corps à l’aise et se moque de la mode et de ses exigences.

Mais cette tenue sentait l’artiste d’une lieue, et M. Prudhomme en eût blêmi.

 

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Caillebotte, à vrai dire, ne se souciait guère du qu’en dira-t-on.

Il estimait avec raison qu’un homme vaut par lui-même et non par la coupe de ses habits ou par la rectitude du nœud de sa cravate. En cela il rompait fortement en visière aux gens du monde et froissait leurs préjugés ; mais est-ce qu’il était du monde ? Est-ce qu’il souhaitait d’en être ? Non, certes… Parfois il y faisait quelque incursion, sans rien changer à son allure in-dépendante d’artiste ou de paysan du Danube, et quand il s’était donné la joie de scandaliser les prudes, de démasquer les ca-fards, de contrecarrer les habiles et de marquer au front les co-quins, il s’empressait de fuir cette atmosphère viciée, et l’on res-tait des semaines, des mois ou des années sans l’y revoir.

Tout en suivant, dans la direction de Nogent, l’allée du Grand-Maréchal, il grommelait :

– Coppola, Coppola ;… ces trois syllabes me sonnent à l’oreille comme un souvenir… Et la voix donc,… cette voix de Scapin, stridente et railleuse… Je l’ai déjà entendue… Je serais bien étonné si le Coppola n’était pas déjà dans mes petits pa-piers… et si, par hasard, vérification faite, il n’y est pas,… il fau-dra l’y mettre, mon fils… C’est un sujet.

Tout en marchant, il avait cassé au passage une belle bran-che bien droite d’un jeune acacia et la taillait en canne.

– Récapitulons, dit-il. Un intrigant s’oppose à un suicide. Le désespéré est amoureux. On le ressuscite et on l’apprivoise en lui parlant de sa belle. Il la croit morte, on lui affirme qu’elle existe;… ce pauvre garçon va servir de limier. De lui ils n’ont cure, c’est à la jeune fille qu’ils ont affaire. La chose est claire. Je lis dans leur jeu comme dans la marche d’un débutant aux échecs… Hé ! là ! qu’est-ce qui se passe ?

 

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À six pieds au-dessus de sa tête un coup de feu était parti.

Caillebotte, à ce moment, suivait un chemin creux, un sen-tier couvert qui raccourcissait singulièrement le trajet vers No-gent.

Là il se trouvait à deux mètres au-dessous de la route dé-partementale, et si bien encaissé dans cette sente feuillue, que ce ne pouvait être sur lui qu’on avait tiré.

Déjà il s’accrochait à des racines pour se hisser sur le talus et voir ce qui se passait plus haut, quand un jeune garçon, pres-que un enfant, dégringola dans ses bras et de là, sautant à terre, sans lui donner le temps de le questionner, s’enfuit dans le tail-lis opposé, en lui faisant éloquemment, un doigt posé sur la bouche, la recommandation muette, mais très claire, de ne pas le trahir.

L’enfant disparu, il s’aperçut que le povero avait été blessé, car ses mains étaient teintes de sang.

Curieux de ce qui pouvait suivre, il se hâta de s’essuyer les mains et fit mine de continuer sa route, mais à petits pas, comme un flâneur que rien n’a troublé dans sa promenade.

Presque immédiatement, le bruit d’un lourdaud qui saute à pieds joints retentit derrière lui, et il entendit une voix brutale crier :

– Ohé ! l’homme !

Il continua sans se presser.

– Hé ! là-bas, monsieur de Nivelle, m’entendez-vous ?

À cette invitation galante, il se retourna.

 

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Et, marchant au-devant de celui qui l’interpellait :

– C’est à moi que vous en avez ? dit-il de sa voix la moins aimable.

– Pardine ! à qui ? C’est pas aux cailloux que je cause… Avez-vous vu le crapaud ?

– Et vous, avez-vous vu la grenouille ?

– Je parle du môme.

– Prenez garde de me porter sur les nerfs.

Cela fut dit de telle sorte que le questionneur en fut inter-loqué.

C’était une sorte de maquignon, veste à boutons de métal, culotte de velours, grandes guêtres, haut en couleur, la face ra-sée et les jambes arquées.

– Si on ne peut pas se renseigner, grommela-t-il.

– On le peut quand on est poli.

Le quidam haussa les épaules et, se détournant à demi, dit entre ses dents, mais assez haut pour être entendu :

– C’est à s’en faire péter la sous-ventrière, ma parole d’honneur… Heureusement, le moucheron en a dans l’aile, et il n’a pas dû se carapater au large.

Et il fit mine de fouiller le taillis qui lui faisait face.

 

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Mais déjà Caillebotte lui avait posé la main sur l’épaule et le forçait à pivoter sur lui-même.

– C’est donc vous, gredin, qui tirez comme ça des coups de feu à la volée à travers bois ?

– Eh bien ! après, répondit le drôle avec effronterie, c’est des affaires de famille, ça ne regarde personne.

– Des affaires de famille qui se traitent à coups de pistolet regardent tous les honnêtes gens, et je vous préviens que si vous ne retournez pas prestement d’où vous venez, je vous campe aux mains du commissaire de Fontenay.

– Vous ?

– Moi-même. Allons, faut-il vous aider à regrimper là-haut ?

– Frottez-vous-y, répondit d’un air de défi le maquignon, qui, après avoir toisé Caillebotte, se croyait sûr d’être le plus fort.

Mais à peine avait-il prononcé ces mots, que Caillebotte, l’empoignant d’une main à la cravate, et de l’autre à la ceinture de sa culotte, peut-être même un peu par la peau du ventre, le détacha de terre comme un simple paquet et, presque sans ef-fort, le lança la tête la première à travers les broussailles jusqu’à la route haute, où sans doute il tomba dans un assez piteux état, car après le bruit sourd de sa chute, on n’entendit plus rien, ni mouvement ni plainte.

Sans plus s’attarder, Caillebotte, inquiet du jeune garçon, se mit à explorer le fourré où il avait disparu. Bien que le jour tombât, avec sa sagacité de chasseur, il eût bientôt retrouvé la piste, qui le conduisit à une sorte de clairière où, sur un plan

 

– 20 – incliné, il aperçut le pauvre enfant évanoui. Il n’avait pu aller plus loin, affaibli par le sang qu’il perdait en abondance.

Caillebotte l’emporta dans ses bras, par un sentier connu de lui, jusqu’à une petite anse déserte du lac des Minimes ; là il vérifia et lava la blessure, qui heureusement n’était que superfi-cielle.

La balle avait glissé sous la peau du bras et fait une simple déchirure sans atteindre l’os.

Avec son mouchoir, il posa un premier bandage, et bai-gnant d’eau fraîche les tempes et le front du jeune garçon, il parvint à le ranimer et lui vit enfin ouvrir les yeux.

– Voilà qui va bien,… mon petit ami, dit-il ; rassurez-vous, vous n’avez plus rien à craindre, et cette égratignure, quand je l’aurai sérieusement pansée ce soir, sera déjà aux trois quarts guérie.

L’enfant le regardait sans répondre, mais agité d’une vive émotion. Les larmes de la reconnaissance lui remplissaient les yeux.

– Pourriez-vous marcher, maintenant ?

Le jeune garçon fit signe que oui et sauta des genoux de Caillebotte à terre.

– Parfait ; maintenant, marchons, mon petit ami, et appre-nez-moi quels sont ces drôles qui vous poursuivent et pourquoi l’on vous tire des coups de pistolet, comme si vous étiez un sim-ple jaguar et le bois de Vincennes une forêt d’Amérique.

L’enfant fit un geste douloureux, puis, montrant sa bouche, il indiqua qu’il ne pouvait parler.

 

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– Muet ! s’écria Caillebotte stupéfait.

Tout autre eût été embarrassé pour continuer ses investiga-tions, mais avec cette vivacité d’esprit qui était une de ses quali-tés dominantes, se mettant à la portée de son interlocuteur de façon à ce qu’à chacune de ses questions un signe négatif ou af-firmatif pût servir de réponse, il entama résolument la conver-sation.

– Muet, répéta-t-il, mon pauvre garçon, mais pas sourd du moins ?… muet de naissance ? Non. Alors par accident ou par crime ?... Par crime ; très bien !… Il y a longtemps ?… Vous étiez beaucoup plus jeune… Quel âge avez-vous, dix, onze, douze ?… Douze ans ; très bien !… Et cette espèce de brute qui vous pour-suivait tout à l’heure voulait vous tuer ? Non, vous rattraper seulement. En vous sauvant, vous pouviez lui nuire ?… Bien !… révéler quelque méfait ?… C’est cela… Vous étiez en quelque sorte son prisonnier ?… Seul ?… Non…, pas seul. Quelle autre victime ?… un père, une mère ?… Non. Vous me faites com-prendre que vous êtes orphelin ;… un frère ?... Ce n’est pas en-core cela… Ah ! je vous devine… une sœur ?… Oui… qu’il faut sauver ?… C’est cela…

L’enfant sautait de joie et lui baisait les mains en sanglo-tant. Caillebotte l’embrassa sur les deux joues.

– Allons donc, garçon,… soyons ferme… nous la sauve-rons… Nous nous entendons trop bien, pour qu’à nous deux nous n’ayons pas raison de ces gredins. Et, pour commencer, il faut retrouver la piste… Oui nous allons donc retourner à la route de Nogent, avec précaution… Comment vous emme-naient-ils tous deux ?... En voiture, évidemment ? Oui, et vous avez profité de quelque accident de route pour vous sauver, es-pérant trouver du secours ?... C’est cela…, votre sœur, quinze, seize, dix-sept, dix-huit ?… Dix-huit ans ; très bien… et jolie ?…

 

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Vous l’aimez bien ?… elle vous a élevé comme une petite mère ?… nous la sauverons, garçon, nous la sauverons !…

Tout en causant ainsi, ils regagnaient la route de Nogent, un peu au-dessous de l’endroit où l’accident s’était produit. Tout à coup Caillebotte, s’arrêtant :

– Un instant, mon fils. Quand tu t’es échappé, de quel côté se dirigeait la voiture ? Par ici ou par là ?

Le jeune garçon montra le sud.

– Bien ; ils allaient alors sur Nogent. Et l’accident qui t’a permis de fuir, qu’était-ce ? un cheval déferré, un trait cassé ? Un trait cassé ! ça se raccommode vite. Mais ce Caliban d’écurie qui te poursuivait aura eu besoin de respirer un peu, je gage, avant de retrouver son souffle. Avec ce retard, s’ils sont déjà re-partis, ils ne sont pas bien loin.

En effet, comme ils arrivaient à la lisière de la grande route, en ayant soin de se dissimuler derrière les broussailles du taillis, une voiture, attelée en poste, filait au petit trot dans la direction de Nogent.

Le jeune garçon avait fait un mouvement irréfléchi pour s’élancer.

Caillebotte le retint.

– Minute,… pas d’imprudence ;… nous ne perdrons pas la piste, c’est tout ce qu’il faut.

Et il profitait des dernières heures du jour pour bien fixer dans sa mémoire la forme et la couleur de cette berline.

 

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C’était, en apparence, une voiture de voyage pour les gens et les bagages, hermétiquement fermée, les panneaux de bois levés, comme si elle ne contenait que des malles et des paquets. Sur le siège, il entrevit, à côté d’un postillon à livrée, ce piqueur qui avait eu affaire à lui. Il avait un bandage autour du front. La tête, sans doute, était dure, car si bien servi, il eût dû rester sur place.

– Es-tu solide ? demanda Caillebotte à son jeune compa-gnon ; sens-tu tes forces revenues ?

L’enfant fit signe que oui, et l’on pouvait comprendre qu’il était prêt à tout.

– En ce cas, au pas gymnastique ! Je me réglerai sur tes jambes, et du train dont ils marchent, nous ne les perdrons pas de vue.

On était, en effet, fort près de Nogent, et d’ailleurs la voi-ture, au lieu de pousser jusqu’au fond du pays, tourna dès l’entrée sur la gauche, se dirigeant vers le Perreux.

– On n’est pas plus aimable, grommela Caillebotte ; vous verrez qu’ils auront la délicatesse de s’arrêter à ma porte.

Il ne croyait pas si bien dire, car, arrivée près du chemin de halage de la Marne, la berline pénétra dans une allée particu-lière, qui dépendait d’une auberge-restaurant bien connue de Caillebotte.

Évidemment l’hôte était prévenu, car aussitôt la voiture en-trée, les deux épais battants de la porte en bois qui clôturaient l’allée se refermèrent, et la barre intérieure fut soigneusement mise.

 

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Comme, pour descendre jusqu’aux communs de l’auberge par une pente des plus rapides, le postillon avait dû enrayer et retenir ses chevaux, Caillebotte et son jeune protégé arrivèrent presque à dix pas derrière eux, se dissimulant dans l’ombre, et purent assister à la manœuvre.

– Parfait, exquis, supérieurement combiné, dit Caillebotte, et prenant l’enfant par la main, ils traversèrent la ruelle jusqu’à la porte d’une petite maison basse qui, tout en faisant face à la Marne, surveillait de côté par une fenêtre comme d’un œil vigi-lant, l’hôtellerie de maître Cassegrain.

Sous la pression d’un ressort, la porte s’ouvrit.

Caillebotte était chez lui.

Cette maison était une de ses retraites favorites, pendant la belle saison.

Au rez-de-chaussée, il alluma une lampe disposée par un appareil particulier en lanterne sourde, et monta au premier avec le jeune muet. Là, il plaça sa lampe de façon à ce que la présence d’une lumière dans cette chambre ne pût être devinée du dehors, entrouvrit doucement les fenêtres et les persiennes qui prenaient jour sur la ruelle et le chemin de halage, et com-mença sa surveillance.

Rien ni personne désormais ne pouvait sortir de l’hôtellerie Cassegrain sans passer sous ses yeux.

À cette heure, la berge était encore fréquentée.

Un certain nombre de buveurs, attablés devant l’auberge, chantaient et faisaient tapage.

 

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Sur la Marne, le mouvement des canots descendant vers Joinville ou remontant du côté de Neuilly était encore assez ac-tif. La soirée était belle, le temps clair, la nuit tardive : on en profitait.

– Trop de bruit au dehors, dit Caillebotte. Nos hommes se tiendront cois jusqu’à ce que la rive soit endormie. Je suis bien sûr que, de peur des indiscrets, ils ne mettront même pas le nez à la fenêtre. Nous avons le temps de prendre des forces et de faire nos petits préparatifs, sans perdre de vue la baraque à Cas-segrain… Ah ! tu fais un joli métier, mon bonhomme !… Je por-terai ça à ton compte…

Puis allant à une armoire, où il prit une boîte de pharma-cie :

– Voyons d’abord à panser ta blessure, mon garçon.

Et délicatement, en infirmier expert, il leva l’appareil pro-visoire qu’il avait posé, injecta les chairs, rapprocha les déchiru-res, appliqua la charpie par un bandage léger qui devait mainte-nir le pansement sans gêner les mouvements de l’enfant ; puis, lui ayant paternellement passé sa veste, renoué sa cravate et remis en ordre ses cheveux bouclés, il se prit à le regarder les yeux dans les yeux.

La tête du pauvre muet était intéressante, sympathique ; sa physionomie à la fois douce, franche et résolue ; les yeux clairs et bons ; mais le souffle d’un malheur précoce avait mûri ses traits ; il y avait un pli d’amertume à la lèvre, un sillon méditatif au front.

Caillebotte lui tenait les mains, il les serra d’une étreinte af-fectueuse.

 

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– Je t’ai dit que nous nous entendrions, j’en suis sûr main-tenant, et pour que nous marchions comme une paire d’amis à la délivrance de ta sœur, il ne me reste plus qu’à savoir ton nom… et un peu de ton histoire… Voilà le difficile…

D’un geste vif de dénégation, le jeune garçon fil compren-dre que rien n’était, au contraire plus simple, et, tirant de la po-che de sa veste un petit album et un crayon, il montra à Caille-botte le nom inscrit sur la première page, en indiquant que c’était le sien.

Caillebotte lut ces mots : « Thaddée Locmaria, chez Mme veuve Legoarrec, horticulteur à Provins ». Et au bas de la page : « Album donné par ma sœur Pervenche, le 10 mai 1878. »

– Alors, mon ami Thaddée, c’est ta sœur Pervenche qui est aux mains de ces drôles, qui ne sont évidemment que les ins-truments de quelque gredin de grande envergure. Mais vous ne venez pas de Provins… ; ce n’est pas là qu’on s’est emparé de vous ?

– Non, fit Thaddée par signe.

Et reprenant des mains de Caillebotte album et crayon, avec une lucidité et une prestesse remarquables, écrivant, mi-mant, dessinant même, semant de croquis très vivants son récit muet, il réussit en quelques instants à mettre son nouvel ami au courant de tout ce qui le concernait.

Mme veuve Legoarrec était, croyait-il, une vieille tante qui les avait recueillis à Provins, chez elle, après la mort de leurs parents. Thaddée ne put donner grands détails sur les événe-ments de son enfance. Sa sœur Pervenche en savait, sous ce rapport, plus long que lui. Allant au plus pressé, il racontait seu-lement comment ils avaient quitté Provins pour venir à Paris, sur l’invitation réitérée d’un notaire qui demandait communica-

 

– 27 – tion de leurs papiers de famille, afin de les mettre en possession d’un legs considérable, qui devait, disait-il, assurer leur avenir. Pervenche hésitait ; mais, sur les instances de Mme Legoarrec, ils étaient partis. Aussitôt à Paris, ils étaient allés droit chez le no-taire. – Et Thaddée, d’un trait vif, dessinait la silhouette du no-taire, que Caillebotte reconnut sur-le-champ :

– Ah ! maître Dupeyrat, 7, rue de la Sourdière ;… c’est bien cela.

Le notaire les avait très bien reçus, avait fait toutes sortes de politesses à Pervenche, et après avoir lu attentivement les papiers et la correspondance de famille qu’ils avaient apportés, avait serré le tout dans sa caisse, sous prétexte qu’il y avait des pièces à faire enregistrer au greffe pour l’envoi en possession. Puis il s’était assuré, par une foule de questions, qu’ils ne connaissaient personne à Paris, et, plein de sollicitude, il leur avait dit aussitôt qu’il allait les faire installer dans une maison de campagne qu’il possédait près de Bagnolet, où ils n’auraient qu’à se tenir à sa disposition, sans s’inquiéter de rien. Perven-che, trompée par sa bonhomie, accepta cette proposition, et on les conduisit, sur son ordre, dans une maison fort confortable, mais très isolée, gardée par deux vieilles femmes, que Thaddée trouva fort laides et déplaisantes, à en juger par le croquis qu’il en fit. Pervenche s’aperçut non seulement qu’on les gardait à vue, mais que, du matin au soir, les portes étaient soigneuse-ment closes. Elle voulut sortir pour faire une promenade, on l’en empêcha, sous prétexte que M. Dupeyrat tenait, pour la ré-ussite de l’affaire de succession, à ce qu’on ignorât leur présence chez lui. La défiance de la jeune fille augmenta à la vue de l’homme qui vint enfin la chercher de la part du notaire. La ber-line stationnait dans une cour derrière la maison, prête à sortir par un chemin de traverse qui longeait le jardin. Pervenche dé-clara qu’elle préférait aller à Paris par la voiture publique ; qu’elle saurait bien se rendre, sans être accompagnée, rue de la Sourdière. Alors, changeant de ton, le bonhomme dit qu’il avait

 

– 28 – des ordres précis et qu’il les exécuterait, et, se faisant aider des vieilles, il bâillonna la jeune fille, lui lia les mains, et la porta dans la berline, pendant que le postillon prenait les mêmes pré-cautions avec Thaddée. Puis la voiture partit au grand trot, contournant à distance les fortifications, bien loin de se diriger sur Paris.

Pendant la route, Thaddée, mal attaché, avait réussi à glis-ser un de ses poignets hors de ses liens, puis à enlever son bâil-lon, celui de sa sœur, et à la détacher également. Il avait alors essayé d’ouvrir les portières, mais elles étaient fermées extérieu-rement à clef. Tout ce qu’il avait pu faire à l’entrée du bois de Vincennes, c’était de faire glisser sans bruit un des panneaux de bois, et c’est en sautant par ce panneau, lors de l’arrêt de la voi-ture, qu’il avait pu s’échapper pour chercher du secours, mais sa sœur ne pouvait l’imiter.

Caillebotte savait le reste.

 

– 29 –