Les Stances à Sophie

Christiane Rochefort · Chapitre 9 sur 9

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Les Stances à Sophie

Chapitre 9

Ce qu’il y a de bien au Carmel, c’est Dieu. Dieu, du moins, est parfait. C’est sa définition. Et, dès l’instant qu’on l’accepte, on peut s’abandonner sans crainte, ce ne peut être que vers le haut. Aussi haut et pas plus que la définition que l’on tient de la perfection le permet ; mais, enfin, vers le haut. Tandis que si l’on s’abandonne à une Créature, où on va ?

L’amour profane, c’est de la merde.

— Céline, tout de même…

— Bon, la formulation manque de nuance. Je suis encore sous le coup. Mais c’est vrai.

— Pourtant Céline, moi qui t’aime…

— J’espère Stéphanie que ce n’est pas moi que tu aimes, mais à travers moi.

— Quoi à travers toi ?

— Nous ne savons pas, quoi. Et c’est bien mieux ainsi. Peut-être, un jour, on le saura. C’est dans cette espérance qu’on vit.

« Mon cher Philippe,

« Tu m’as invitée au Carmel. Je t’ai suivi. Je m’en suis remise à toi. C’était te faire une bien grande confiance. Et, de ma part, c’était très étourdi. Je crains mon cher Philippe que tu ne te sois un peu pris pour un Autre. Abandonnée dans tes mains je n’ai fait que descendre. Un homme ne fait pas un Carmel. Alors, un député !… Ainsi que je t’en ai averti à temps, je ne serai pas même une heure la femme d’un député de cette étiquette.

« Tu es élu, je te félicite, et je te quitte.

« Je ne vois pas que tu aies à souffrir de la perte d’une personne dont tu n’aimais rien, sauf la défaite, c’est donc avec sérénité que j’abandonne cette maison, sûre de n’y point laisser de larmes. Au reste tes succès te guériront de tout. Pour moi, je pars sans regrets : ce n’était pas du temps perdu ; grâce à toi, par les hasards de l’amour, j’ai pu approcher la Machine, dont tu es à la fois un rouage inconscient, et un exécuteur, et qui est, pour nous qui respirons encore, un instrument de mort. Il importe de la connaître, d’observer comment elle opère, afin de pouvoir s’en défendre, et se garder en vie. Merci d’avoir été cette occasion Philippe, je ne sais pas pourquoi je t’ai aimé, mais ce ne fut pas en vain, tu m’as livré des clés dont je saurai me servir. Merci.

« Pour les modalités pratiques. Maître Martineau se mettra en rapport avec toi. Votre protocole veut je crois qu’un homme de ta position prenne les torts, afin de préserver un honneur indispensable à sa carrière, et tout particulièrement à celle où tu t’engages ; aussi, bien qu’ils soient tous à moi, je suis disposée à t’en laisser le privilège. Si cependant ton irritation l’emportait sur tes intérêts, je serais prête, le dissentiment politique n’étant point reconnu par le Code Napoléon, à produire en abondance tout ce qui serait légalement nécessaire.

« J’ai pris quelques objets personnels, que j’estime avoir gagnés, et sur lesquels la Séparation ne joue pas. Je te laisse par contre les robes destinées à la députée, dont je n’aurai jamais l’usage ; elles pourront servir.

« Céline Rodes.

« P.-S. – Ton dîner est prêt »

— Où la laisses-tu ?

— Dans le frigo. C’est là qu’ils vont.

— Je le vois d’ici, dit Bruno ; le Retour de l’Élu, par Courbet. Revêtu de gloire et de chagrin d’amour. Souriant à son peuple et pleurant son foyer.

— De chagrin ? Tu ne le connais pas bien ! Il n’aura qu’un cri Philippe : La Putain ! Ah si j’avais su !

— Qu’elle n’était qu’une grue !

— J’l’aurais fait passer par l’trou des goguenots !

Ah, toi, que j’aimais tant

J’t’emmerde, j’t’emmerde,

Ah toi, que j’aimais tant,

J’t’emmerde à présent !

Là-dessus je crois que je peux fermer ce piano, ce sera son chant d’adieu.

— Dommage, dit Stéphanie, c’était un très joli piano.

— Il faut des sacrifices.

— Alors je peux prendre les valises ? dit Bruno. Pas d’ultime regret ?

Elles m’ont dit, toutes ces bonnes âmes, effrayées, craintives : réfléchis bien, as-tu bien réfléchi, es-tu sûre, es-tu bien sûre, que tu ne fais pas une bêtise, tu vas te retrouver toute seule, et tes vieux jours. Et si tu tombes malade. Et si. Et si. Elles m’ont dit Dans tous les ménages il y a des crises c’est connu, la crise des trois ans, la crise des cinq ans, la crise des dix ans, des vingt-cinq ans, des quarante ans, on passe dessus, ça s’arrange avec le temps. J’en suis sûre que ça s’arrange avec le temps c’est bien le pire. Mais leur ai-je dit avez-vous avec le vôtre des divergences politiques ? Toute la question est là.

— Mon Dieu que cet appartement était donc laid. Et je suis l’auteur de ce désastre. Qu’est-ce que j’avais donc.

— Tu aimais.

— Ce ne devait pas être ça. Ce devait être autre chose. Ça devrait porter un autre nom. Lequel ? Je vais chercher. Allons, il faut tout de même que j’aille voter.

— Et s’il n’était pas élu ce soir ?

— Bah. Je ne vais pas m’amuser à défaire ces valises, c’est trop ennuyeux.

— Céline… dit Bruno.

— C’est trop lourd ?

— Non. C’est léger.

— J’ai pris le minimum.

— Ce n’est pas ce que je veux dire.

Cinq étages. J’en ai gagné un depuis que j’ai quitté cette maison, mon ancienne chambre n’était pas libre. Voici la porte. Je la regarde. On ne sait pas ce qu’on trouvera derrière une porte.

— Céline, dit Bruno en s’asseyant sur les valises, tu sais ce qui m’arrive ?

— Tu es fatigué.

— Non, je suis amoureux.

— Mon Dieu ! gémit Stéphanie en s’asseyant aussi.

— Il n’est jamais mauvais de toutes façons de s’asseoir et de considérer le monde un instant, dis-je en faisant de même. Quel qu’il soit.

— Considérons, dit Bruno.

— Nous avons tout le temps, dis-je.

— J’aime la vie, dit Stéphanie.

— Nous avons tout le temps.

Demain, après-demain, et l’éternité. Mais à présent mes amis vous allez me laisser. Me laisser. Laisser entrer chez moi. On ne sait pas ce qu’on trouvera derrière une porte.

Je la referme derrière moi. Je m’adosse contre. Je suis là. Je regarde.

Je respire.

Enfin. Seule.

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