Les Stances à Sophie
Chapitre 8
On est inconscient. On ne se rend compte de rien. On ne se connaît pas. J’allais, toute tranquille. Sagement. Chastement.
Philippe ne me manquait pas. Son absence passait pour ainsi dire inaperçue. Je m’y suis faite tout de suite. Et les gens vous parlent d’habitude. Rien qui soit plus fragile, plus prompt à lâcher. Le second soir me prenant à m’étaler dans le lit, je me suis avisée que je dormais seule. La veille ça ne m’avait pas frappée. De ma sérénité je conclus à mon détachement des choses du sexe ; cela me procura plus de soulagement que de regrets.
J’allais, toute tranquille, dans la grande maison, dans le jardin ; je marchais sur les collines, sous les oliviers. Je rêvassais, à propos de Stéphanie ; à propos de l’amour, je veux dire du vrai ; je veux dire de celui qui consiste à aimer et non pas à désirer l’être, deux actes distincts entre lesquels a lieu le mélange affreux que l’on sait. Il me semblait avoir offert à Stéphanie une chance unique, d’aimer à la forme active, sans l’interférence néfaste de la forme passive. Je me demandai quel était le meilleur, d’aimer, ou d’être aimé. Je conclus que c’était le premier.
Il m’apparaissait que je n’avais moi-même jamais aimé de la sorte ; personne ne m’y avait condamnée. C’est-à-dire que je n’avais en fin de compte jamais aimé. Aimé quelqu’un. Sans exigence de retour – quelle merveille ! J’enviais Stéphanie. Je me mettais à sa place. Je m’y délectais. Je devais me tenir pour ne pas me mettre à l’aimer à mon tour à cause de la grâce de son état. Mais cela eût tout gâté. Je devais rester dans mon humble rôle d’objet de l’amour.
Je madrigalisais à perte de vue. C’est le pays aussi qui veut ça. Il est si doux, presque divin. Les pins y sont éternellement verts, les oliviers éternellement argentés, le ciel éternellement bleu, et le soleil brillant. Ici c’est bon. Que va-t-on faire ailleurs mon Dieu ! Que font-ils là-bas, sous ces climats imbéciles ? Pourquoi avec un ensemble ovin sont-ils tous allés se fourrer dans cette chienlit de Nord, de brouillards de pluie et de merde ?
Il est vrai que la merde est à eux, pas au pays. Après tout autant qu’ils se soient mis là-bas comme ça il reste la possibilité d’aller où c’est bon, et où ils ne sont pas.
Le soir il y a une lune folle. J’ai eu la veine d’arriver quand elle montait. J’ai vu le Croissant. Tous les soirs je vais la regarder grandir. Voilà une vraie occupation. Nue dans le ciel, brillante. Ou bien, à travers le feuillage des oliviers. Ou en haut d’un pin. Je la mets où je veux, je la fais bouger, je la place. Je l’aime. En face de la maison, au sommet d’une colline, il y a une ligne de pins parfaite. Des pins : extraordinaire. La lune : extraordinaire. Quelle chance d’avoir une lune ! On ne s’en rend pas assez compte, mais c’est une chance énorme ! On aurait aussi bien pu ne pas en avoir. Cette planète, quel bijou ; les couleurs, les formes ; tout. Non vraiment Seigneur, vous l’avez réussie, il n’y a qu’un truc que vous avez loupé : le dernier. Vous étiez peut-être fatigué ? Mais tout le reste, il n’y a rien à dire. En particulier la lune ; ça c’est un vrai cadeau. Merci. Il y a des gens qui trouvent ça ridicule de regarder la lune : qu’ils aillent se faire foutre dans une cave à charbon.
Il y a des gens qui ne la voient pas. Et peut-être après tout il y a des gens qui voient autre chose, que ce que je vois. Un rond. Philippe doit voir un rond. Et les feuilles des oliviers qu’elle argente, des petits morceaux de trucs clairs qui remuent. Moi j’aime. J’aime. J’aime. Le ciel la nuit, ça me rend folle. Je cavale sur les collines comme une dingue. Et le jour c’est le soleil, qui me tue. Le soleil aussi c’est extraordinaire. Ce n’est pas parce que je dis du bien de la lune que je n’aime pas le soleil. Il ne faudrait pas me demander de choisir. Mais on ne me le demande pas. On me donne les deux. Est-ce que ce n’est pas parfait ?
Je ne fais strictement rien, à part d’être là. Et ça prend tout mon temps. Je vis au milieu de ces gens, qui ne sont rien d’autre que gentils. Gentils. Cela devrait-il étonner ? Cela m’émerveille à chaque heure du jour : j’étais désaccoutumée ; là où je vis, cela n’existe plus, tout simplement, c’est perdu oublié ; c’est la prétention, la fatuité, la morgue, l’ironie, le faux brillant tout en mots, tout en surface, et pour la moindre babiole l’humeur agressive, la hargne, l’aigreur. Mais qu’est-ce qu’il a donc ce peuple autrefois si gai dit-on, autrefois nommé le plus spirituel de la terre, maintenant grincheux, morose, et prude ? Qu’est-ce qu’il lui est arrivé ? Ici, ils n’ont pas encore cette maladie, que le ciel la leur épargne ! Ils sont gentils : quel repos ! Quelles délices ! Si vous saviez vous en feriez autant vous seriez tentés. Je suis bien. J’aide à la maison ; j’apprends la cuisine locale : faire les choses soi-même que c’est reposant ! Jour des lasagnes, jour des gnocchi, jour de l’abacchio ! Et qu’est-ce que je bois comme frascati, on est juste dessus, les vignes nous entourent, encore noires, avec des têtes vertes. Je crois que le rossignol a commencé, il m’a semblé l’entendre dans la nuit ; mais je dors toujours avant son heure, je l’ai peut-être rêvé. Un soir, je l’attendrai ; je serai patiente. Je me mettrai à méditer sous un olivier. Je prendrai un livre : la lune sera peut-être assez forte. Je lis saint Augustin et des textes bouddhistes. Voilà où j’en suis, voilà où j’en étais, quand Fabrizio est entré dans la pièce.
On dira à présent : cette femme était mûre pour l’adultère. Moi-même, je n’y ai pas manqué. C’était évident, cela crevait les yeux. Eh oui, c’est facile, après, de dire. On aurait pu m’ouvrir le cœur, avant, qu’on n’y aurait rien vu.
C’est comme ça que j’ai entendu le rossignol. La lune était pleine, enfin. C’est peut-être ce qu’il attendait.
*
Je suis partie quelques jours plus tard. C’était prévu, que je partais. Je suis partie. La vie est simple. Comme dit Philippe.
*
Alors parlons-en de l’amour, tiens. Parlons-en un peu !
— Tu as fait bon voyage ?
— Excellent. Il faisait beau. Tu ne peux pas savoir, le temps qu’ils ont là-bas. D’ici on ne peut même pas imaginer, tellement on est enfoncé dans la bouillasse. Écoute, je suis partie dans un ciel bleu. Bleu vraiment. Au-dessus de Milan on a commencé à avoir des nuages. Simplement des nuages. Mais alors, quand on est arrivés sur Paris, ça je ne l’oublierai jamais. Là, en bas, une bassine de crasse épaisse, noire, dégueulasse. Je me suis dit : c’est pas possible on vit pas là-dessous. On pourrait pas. On serait asphyxiés. Eh bien c’est là-dedans qu’on est rentrés. Dans la bassine. Qu’on s’est enfoncés, littéralement. On voyait rien. Du gris. Rien. Ça m’a fait peur, je te jure. Je me suis dit Ils ne vont jamais voir le sol.
— Tu sais bien qu’ils ont des radars.
— Mais la question n’est pas là ! Je le sais bien qu’ils ont des radars ! C’était animal mon truc : je ne voulais pas entrer là-dedans ! L’instinct de conservation probablement. Après une fois posés, je me suis aperçue qu’on voyait tout de même ; j’ai distingué les baraques, cette espèce de cochonnerie en verre, je suis sortie de l’avion, ça avait l’air normal, habituel, les gens marchaient, vivaient, ils n’avaient pas l’air en train de crever – et moi aussi comme eux. Sauf que maintenant je sais qu’on vit dans la merde : je l’ai vue de mes yeux, du dessus. Je nous ai vus. Maintenant je me vois. Je sais que je me promène dans la merde. Plus de doute. C’est pas des salades. C’est prouvé. Je ne vais plus l’oublier. À toutes les heures je le saurai.
— Ce n’est peut-être pas nécessaire de te forger des obsessions.
Obsession : conscience d’une chose réelle. (Note pour le dictionnaire Célino-Philippien). Fonction du mot : faire passer la chose réelle, qui gêne, pour une imaginaire de façon à la faire avaler et que la fête continue. Autre exemple : Bombe Atomique : – Obsession maniaque de certains esprits chagrins de 1945 à… Fonction : supprimer la bombe. « Malte n’existe pas. » Il sera très mignon ce dictionnaire. En fait Célino-Philippien est un titre trop restrictif pour un ouvrage de cette importance. Il mérite la généralisation. Il est d’intérêt public. Je l’appellerai Dictionnaire Sémantique. Merde, mais je vais le faire ! Dictionnaire Sémantique Néo-Bourgeois.
— En tout cas il semble que tu sois revenue en forme de ce petit voyage. Tu as retrouvé ta langue.
— Oui. Ça m’a fait du bien.
Telle est la voie de la femme adultère : elle mange, elle s’essuie la bouche, et puis elle dit : ça m’a fait du bien.
Eh quoi : c’est vrai. Philippe même y gagne, je suis plus gentille. Contaminée peut-être par les mœurs de là-bas, pas encore remise à celles d’ici. Quant au reste, ça irait même plutôt mieux. Tiens, ça n’allait donc pas si bien que ça ?
Il y a trois choses qui sont au-dessus de ma portée. Et quatre, que je ne puis comprendre : la trace de l’aigle dans le ciel ; la trace du serpent sur le roc ; la trace du navire sur la mer ; et la trace de l’homme chez la jeune femme.
Moi non plus, je ne comprends pas.
*
Tout d’un coup j’ai fondu en larmes dans mon assiette.
— Qu’est-ce qui t’arrive ? Mais qu’est-ce qui te prend mon chéri qu’est-ce que c’est ?
C’était le grand chœur de la Passion selon saint Jean. La radio donnait l’œuvre entière ; j’écoutais, presque distraitement ; et tout d’un coup le grand chœur m’est tombé dessus. Je ne m’y attendais pas. Il était tombé en terrain vierge, avec tout le poids de sa beauté. Ainsi m’avait-il attaquée par surprise, et aussitôt vaincue.
— C’est la musique.
Alors j’aimais la musique. Je l’aimais de nouveau, elle m’était rendue. Le bonheur redoubla mes larmes.
— La musique ? Philippe regarde vers l’appareil, cause de ce cataclysme. C’est très beau, en effet. Il écoute. Mais, tout de même… Tu es sûre qu’il n’y a que ça ? Il n’y aurait pas autre chose, que tu me caches ?
— Tu ne trouves pas que ça suffit ?
— Je ne sais pas. Mais une réaction si violente tout de même… Ou alors tu es bien hypersensible. Je ne sais pas si tu as bien fait d’arrêter tes médicaments.
— Des médicaments contre la musique ?
Dieu merci le chœur est fini. J’aurais eu du mal à supporter les deux ensemble, Philippe, et Bach. J’achèterai le disque.
— Je dois être, plus simplement, sensible. Dieu merci.
Hypersensible : susceptible de ressentir des impressions. Contraire d’hypersensible : Normal. – Ne rien sentir du tout. Exemple : acheter une radio deux cent vingt mille balles, l’ouvrir pendant qu’on mange et ne pas entendre ce qui en sort.
Le Dictionnaire avance. J’ai acheté le Littré et le Dictionnaire des Idées Reçues. Il faut s’appuyer sur les Maîtres, si légèrement que ce soit. Et le dernier au moins il en connaissait un bout lui aussi sur la connerie ; il m’est plus utile que cette inscription en philologie que j’ai cru, par excès de conscience, devoir prendre, et qui a eu pour principal résultat un des meilleurs numéros de Philippe, sur le thème En voilà bien d’une autre et qu’est-ce que tu veux faire de ça ma pauvre fille et à ton âge en plus, toi qui n’as jamais été foutue d’avoir une licence avec tout ce que soi-disant tu as appris. Ce qui est un fait. Peu importe. La philologie en tout cas ne donne rien du tout. Pourquoi les gens affectionnent-ils à ce point de se perdre dans le détail, quel génie singulier leur fait-il choisir entre tous celui qui ne touche pas l’essentiel, quelle étrange répulsion les empêche de saisir à plein bras la vraie science dans sa généralité – autant de mystères pour moi, de mystères des hommes. Seuls les mathématiciens ont de l’audace, ils sont si loin, mais dès qu’on approche le concret c’est la fuite, la débandade, la Grande Myopie. J’ai vaguement pensé à fonder une chaire, dans un instant de délire furieux ; j’en ai touché deux mots à Philippe pour voir sa réaction, c’est toujours amusant. Enseignement : Comment ça pense l’homme. Passons. J’ai lâché la Philologie je m’en tape. Ah ah, je savais bien, Ma pauvre fille, Ça non plus, etc., air connu. Et qu’est-ce que tu fais avec tous ces papiers, quelle est cette nouvelle marotte ?
— Je fais un dictionnaire.
— Elle est folle. Tu ferais mieux de venir te coucher.
Pour quoi faire ?
Car enfin, pourquoi se leurrer. La mécanique fonctionne encore, mais l’inspiration ferait quelque peu défaut le soir sur les minuit dans le lit conjugal. Et, parfois, « j’ai la flemme ».
Amour. – A : pour une femme ; consécration totale à la vie domestique, avec service de nuit. B : pour un homme ; être content comme ça.
— Amour : acceptation et contemplation d’un Autre que soi-même, pris comme il est, et sans attente de retour. Ça c’est le Dictionnaire absolu, dit Stéphanie.
Et ton bachot ! dit tout le monde ; et Philippe : tu influences cette gamine d’une façon catastrophique. Elle ne voit que par toi, elle t’imite, elle parle avec tes mots. Tu vas la couler complètement.
— Pour couler, je connais quelqu’un qui me dame le pion.
— Qui ?
— Toi.
— Moi ? Et qu’est-ce que ça veut dire ça ? Hein, qu’est-ce que ça veut dire ? Tu peux préciser ta pensée ?
— Je te ferai un catalogue.
— Un catalogue, un dictionnaire ! Ah ah ! Tu es complètement tordue ma pauvre fille, tiens. Voilà ce que tu es.
— Top.
— Quoi top ?
— Exemple de coulage : tu es complètement tordue ma pauvre fille voilà ce que tu es. Y a pas eu besoin d’aller chercher loin.
— Si tu étais tellement sûre de ne pas l’être ce n’est pas mes malheureux mots qui pourraient « te couler ». Ça prouve bien que tu n’es pas solide.
— Top ! Deuxième exemple. Semer le doute.
— Évidemment si tu t’arrêtes à tous les mots ! ça devient de la paranoïa.
— Top.
— Mais, tu es folle !
— Top.
— Oh, ça va !
— C’est toi qui m’as demandé de préciser. Remarque, ce n’est pas le premier choix ces exemples-là, j’ai pris le tout-venant. Tu peux faire beaucoup mieux.
— Je me demande ce que tu as ces temps-ci. Tu es… Tu es…
— Alors ? Tu cherches un mot qui ne soit pas enfonceur, hein ? et tu n’en trouves pas ? Je suis… je suis… Je suis ce que je suis si tu veux savoir, peut-être que c’est justement ça qui ne te plaît pas ? Ce que je suis ?
— Seule condition de l’amour : que l’Autre consente à être aimé. C’est dur.
— Mais ne crois pas que l’Autre ait la partie plus facile.
— Tu veux dire ?
— Je refuse de développer.
— Ce serait dangereux ?
— Très très.
— Quel bonheur.
— Sortons. Allons nous promener. Il fait beau. C’est criminel de rester enfermé par un temps pareil. D’ailleurs j’ai pris un rendez-vous.
— Tu as rudement bien fait.
Philippe m’a dit : je me demande ce que tu as ces temps-ci, tu dois subir une influence. N’aurais-tu pas renoué avec tes anciens amis ? Je ne veux pas qu’il se casse la tête pour rien ce pauvre chéri. J’ai renoué.
Thomas monte un burlesque. C’est fait comme un saloon ordinaire, pas tape à l’œil, et assez bordel. On se demande même où mène l’escalier au fond.
— Alors il y aura un strip-tease ? dit Stéphanie.
— Bien sûr qu’il y aura un strip-tease.
— Alors vous allez engager Céline ?
— Pourquoi Céline ?
— C’est pas vrai Stéphanie je t’ai raconté une craque. Je n’ai jamais fait de strip-tease. Public.
— Mais au fait, en privé tu étais douée.
— Je savais bien, dit Stéphanie.
— Comment ça ? dit Thomas, qui ne va pas en louper une.
— Elle imagine, dis-je.
— Oui, j’imagine, dit Stéphanie.
— Eh, bien ! dit Thomas. Mais dis donc Céline, tu n’as pas changé tellement que ça !
— Je crois que je suis en train de changer de moins en moins.
— Vraiment ? dit-il en me regardant de plus près. Dis-moi, combien de temps ça fait ?
— Je ne veux pas y penser.
— Bon dieu, ce chagrin d’amour que tu m’as collé. Et désires-tu savoir comment j’en ai été guéri ? Asseyez-vous, qu’est-ce qu’on boit ? Un soir, longtemps après, dans une boîte où je faisais un peu de public-relations, j’ai vu arriver trois couples du genre qui vient dans ces endroits infects. J’étais au bar. Je vous voyais, et vous ne me voyiez pas. Il y avait une brune remarquable.
— Julia, dit Stéphanie.
— Elle est morte, dis-je.
— De quoi ? si jeune.
— D’un mari. Non, ne crois pas qu’il l’ait tuée sous lui, oh non : il était au volant.
— Elle méritait mieux. En tout cas toi, je t’ai à grand-peine reconnue. Te vexe pas coco, tu faisais bien quarante berges. Tu étais… je ne peux pas te dire.
— Je n’étais pas ?
— C’était pénible à voir ; pour moi je veux dire ; pour les gens tu étais une de ces femmes, plutôt pas mal, jolie je dirais, plus jolie que tu n’es, bien sapée, enfin en uniforme. Et l’air un peu con. Toi. Je me suis dit et ben merde, Céline ! et j’ai été guéri. Pardon.
— C’était Madame Philippe Aignan.
— C’est vrai j’aurais dû y penser. Bonjour, Céline.
— Bonjour Thomas. Et il m’embrasse.
Non sérieusement, j’aimais bien Thomas. J’ai toujours bien aimé Thomas ; il a quelque chose d’un homme ; c’est un ami.
— En tout cas si tu consens à faire un strip, si ma mémoire n’a rien exalté, et si tu as gardé le même gabarit, je suis prêt à t’engager. On ne marche pas dessus, les filles marrantes qui peuvent se mettre à poil, j’en cherche.
— À vrai dire Thomas je ne peux pas tellement me foutre à poil, malgré tout, je suis – mariée.
— Et moi ? Moi j’aimerais bien faire du strip-tease. Je sens que je suis douée.
— Je suppose que je refuserais du monde dès le deuxième soir, mais –
— Seize ans, dis-je. Même pas.
— Mais le troisième je suis en tôle, Lolita.
— Stéphanie. Merde, dès que je bouge moi j’envoie les gens en tôle. C’est paralysant. Un jour je m’en servirai de cette propriété pour faire une vacherie à quelqu’un qui me reviendra pas.
— Ben tout ça c’est bien dommage dit Thomas. Vous m’auriez inventé de sacrés numéros à toutes les deux. Parce que l’imagination ça se fait rare, et moi les bonnes femmes qui viennent se déshabiller devant tout le monde sans aucune raison ça me fatigue.
— Des idées ça te manque ? Des idées je peux peut-être t’en trouver sans aller plus loin.
— C’est pas bête. J’achète. Pourquoi tu travaillerais pas avec moi au fait ? Je bosse avec un type qui est en train de racheter toutes les boîtes de Paris. Je me cherche un petit brain-trust, public-relations, des gens un peu marrants…
Travaillerais. Travaillerais. Voilà quelque chose de nouveau, qui arrive, comme ça tout doux, au conditionnel.
*
Dix, d’idées de strip, je lui en ai trouvées, et dans un seul après-midi. Et au-dessus du niveau habituel, que je connais bien, parce que nous autres Jeunes Ménages c’est un de nos divertissements habituels : on va au strip. Ça se fait. C’est notre petit libertinage, avec filet. Fidèlement nôtres nos Jules, les yeux sur une belle paire de roberts étrangers. Une façon de rester prudes tout en se donnant des airs. Et surtout, sans conséquences. Bref, c’est juste pour dire que je suis en mesure de comparer.
Stéphanie de son côté en a trouvé aussi, dont un pour petite fille de onze ans, intitulé : comment expédier un con en tôle.
Mais ça nous a coûté cher.
*
— J’en ai une autre d’idée, dit-elle. Mais peut-être pas très public. Phèdre, sous la forme d’une petite fille de quinze ans, aimerait Socrate, sous la forme d’une jeune femme. Socrate n’aurait rien à faire, que laisser Phèdre faire ce qu’il veut…
— Si on allait se promener ?
— Ah non, j’en ai marre ! Je commence à avoir mal aux pieds, à force de se promener comme ça tout le temps ! Céline, je me révolte. Tu ne joues pas honnêtement. Car mon cher Socrate, peux-tu me dire où il est précisé que se laisser aimer ne s’entend que de loin ?
— Tu refuses d’aller te promener ?
— Oui.
— Troisième sommation.
— Je refuse d’aller me promener, Céline. Voilà ce que ça nous a coûté.
Thomas a acheté les dix idées, et aussi celle de Stéphanie, je la ferai faire par une fausse mineure cela aura son charme. J’ai pris le chèque, qui n’était pas le Pérou mais existait, rédigé selon mon souhait au nom de Céline Rodes, et je l’ai porté à la banque pour ouvrir un compte sous cette rubrique. En regardant mes papiers on m’a demandé quel était ce nom d’Aignan. J’ai dit qu’il était à mon mari. On m’a dit que si j’étais mariée c’était différent, il me fallait une autorisation maritale.
J’ai dit que j’allais la chercher. Je suis allée dans une autre banque, avec mes vieux papiers d’avant, et j’ai ouvert un compte. Je ne savais pas qu’on était sous Napoléon. Comme adresse j’ai donné celle de Thomas, j’allais parfois chez lui. Madame est sortie à cinq heures.
En vérité Thomas et moi nous travaillons, surtout. J’ai trouvé plein d’idées pour son burlesque : des vrais numéros de western-surprise ; un tir au pistolet à air, entre les attractions de scène, avec comme prix le droit de boire avec Way Mest, la vedette, une énorme blonde, adorable, qui chante en fond de gorge. Et des tas d’autres trucs, il m’en sort sans arrêt, mon cerveau est une vraie fontaine. Quand j’aurai un peu plus de temps, je lui ferai du contact ; il me paiera au mois.
Quand j’aurai un peu plus de temps ?…
— Céline, j’ai l’intention de t’ouvrir un large crédit. Je désirerais que tu t’achètes quelques robes, mais alors vraiment bien. Ne regarde pas au prix. Il me semble que tu négliges un peu cette question depuis quelque temps ; d’ailleurs ce n’est pas la seule mais passons, que tu aies engagé une femme de ménage pour seconder Juana c’est normal mais que le résultat ne soit pas tellement meilleur ce l’est moins, sans doute n’y veilles-tu pas assez, tu es tout le temps dehors, je ne sais pas ce que tu fabriques d’ailleurs, ni qui tu vois, mais bon, ce n’est pas de cela que je voulais t’entretenir. J’aimerais, donc, que tu t’habilles un peu. Va dans les collections.
— Mais ça m’emmerde, on voit que tu ne sais pas ce que c’est.
— Bon n’y va pas, dit-il sans relever, mais trouve des robes convenables. Et puis, tu ne pourrais pas essayer d’aller chez un bon coiffeur ? Ces cheveux qui n’ont jamais repoussé, j’en ai pris mon parti tu m’as eu à l’usure, mais au moins arrange-les. Il y a des coiffeurs qui même avec quatre poils font des miracles. Demande à Élisabeth où elle va, tiens.
— Je le sais. On attend trois heures. Ça me rend folle.
— Il semble qu’en effet tu disposes de fort peu de temps. Du moins pour moi.
— Je voudrais travailler.
— Hein ? Mais pour quoi faire ? Il entre suffisamment d’argent dans cette maison, je n’ai pas besoin que ma femme travaille ! Et puis qu’est-ce que tu voudrais faire ? je ne te vois pas dans un bureau, on te mettrait à la porte au bout de huit jours, enfin qu’est-ce que c’est que cette fantaisie subite ! il est vrai, je devrais y être fait. Ce n’est jamais qu’une de plus j’ai tort de m’inquiéter. Quoi qu’il en soit il n’en est pas question, même comme fantaisie. Je vais avoir besoin de toi, moi. J’ai des projets.
— Lesquels ?
— Je te le dirai le moment venu. Ce n’est pas encore fait. Tout ce que je te demande pour l’instant, c’est de bien vouloir faire ce que je t’ai dit. C’est un service que j’attends de toi, tu peux me le rendre il me semble, c’est la moindre des choses.
« C’est la moindre des choses. » En échange de ce que moi, etc. Ils sont toujours au marché ces mecs-là. Eh bien puisque tout se paye :
— Mais Philippe moi je veux bien tout, seulement tu n’as pas l’air de te rendre compte du temps que prend la moindre course à Paris… Tu me reproches d’être tout le temps dehors, mais c’est aussi qu’une fois qu’on y est, on n’arrive parfois plus à rentrer ! Tu ne t’aperçois pas, toi avec une voiture…
Eh bien je l’ai eue. Ce n’était pas plus difficile que ça. Leur système d’échange, ça leur coûte un prix fou, en définitive. J’ai pris une Italienne.
Mais tout de même, c’est triste. Ça me donne un peu de mélancolie, tout ça. Allons boire un coup.
— Je vous y prends, Céline ! Flagrant délit de perversion de ma petite sœur. J’en entendais parler à la maison, mais je ne savais pas comment le processus se déroulait. Je vois, dit Bruno.
Ce qu’il voit c’est Stéphanie boire un coca et moi un pastis à la terrasse du Flore.
— Qu’est-ce qu’on dit, à la maison ?
— Oh, c’est à mots couverts. Ils couvrent tout. Mais on s’inquiète. Vous savez comme ils sont : soucieux de nos petites âmes. Celle de Stéphanie serait en grand danger. On aurait découvert certain journal intime…
— Oh ça c’est pas vrai j’en fais pas ! Je suis pas si bête !
— C’était un ballon d’essai. Et celle de Céline vire carrément au noir. Vous étiez aimée durant un moment, chère belle-sœur, et puis, depuis quelque temps…
— Je sais, je suis au courant, Philippe me le dit tous les jours. Il ne sait pas ce que j’ai.
— En tout cas votre cote baisse là-bas d’heure en heure, ce qui fait qu’elle remonte d’heure en heure chez moi. Je cherchais une occasion de vous le dire Céline ; c’est fait. Je peux m’asseoir ?
— J’avais cru remarquer que c’était déjà fait.
— Mais je suis bien élevé. Un pastis aussi. Céline, au départ vous m’aviez ébloui…
— Je cherchais l’occasion de vous féliciter de votre à-propos de ce jour-là. Vous ne me l’aviez pas donnée, on ne vous voit jamais Bruno.
— J’étais déçu.
— Je faisais mon boulot.
— Au Carmel, au Carmel ! Ah ce que c’était drôle. J’étais tranquille. Rassuré. Car je nourris depuis toujours un rêve cher, dit-il. Savez-vous quoi ?
On lui dit qu’on ne le savait pas.
— Voir l’Aîné cocu… N’ai-je pas surpris un regard entre vous ? Un regard entendu ? Ai-je bien compris ? Il l’est ? Si c’était le cas, ma délectation sera plus vive encore s’il devient député. Un député doit être cocu.
Voilà donc ce que c’était. Les projets. Les robes. Les largesses.
Rien n’était trop beau évidemment pour une si haute entreprise. Je courus chez Balenciaga.
Le lendemain nous étions chez Dior. Et cætera. À demi-morts de rire sur les chaises des salons, Bruno et Stéphanie arbitraient : on édifiait une épouse de député. Ce monument coûta cher à Philippe, mais après tout ce n’était qu’un investissement, il serait remboursé.
*
— Ah te voilà enfin. Je commençais à être inquiet.
J’avais attendu trois heures que cette robe soit prête, dis-je ; ce n’était vrai qu’au tiers, le reste avait passé en joyeusetés. Une robe merveilleuse, de dîner, quatre cent mille. Eh bien justement c’est le moment de l’étrenner, dit-il.
Nous avions impromptu un dîner, du moins notre invitation l’était, obtenue sans doute au dernier moment par quelque intrigue. Un grand dîner (merde) très important dit Philippe, et à ce propos il fallait donc que je connusse (c’est le moment c’est l’instant) les Grands Projets fameux et jusque-là secrets, dont il serait peut-être parlé à table parce que maintenant c’était fait c’était Officiel (qu’est-ce qu’il se rengorgeait), et que je fusse en mesure de réagir, en fonction desdits, dans le sens de nos Intérêts Communs, respirez. Car si les choses allaient selon son attente, elles pouvaient aller fort loin, et il fallait que je me préparasse au rôle, tout à fait inespéré pour quelqu’un comme moi, où son ascension à lui allait peut-être m’élever. Je pouvais voir à l’intérieur de son crâne transparent se bousculer les espérances, il se voyait déjà ministre, président de la République, et à ses côtés je coupais des rubans et j’envoyais des bouteilles de Champagne sur des porte-avions. Quelle vie, en effet. Enfin après toute cette montagne il accoucha de sa souris, et en considéra l’effet. Je demandai sous quelle étiquette. Il parut surpris de la question, qui nous ramenait sur des à-côtés dérisoires ; il nomma comme une évidence le parti de la majorité de ce temps-là.
— Mais je te croyais radical ?
Décidément j’étais sordide avec mon souci du détail trivial. Il consentit néanmoins à une explication :
— Ils étaient bien pendant un moment. Mais ils sont devenus trop irréalistes ; ils ont pris des positions fâcheuses ; ils ont perdu toutes leurs chances. Enfin peu importe tout ça, habille-toi vite. Fais-la voir, cette robe ? En effet elle est très bien. Elle ira.
— Quatre cent mille. Tandis que, toi, tu es réaliste ?
— Plaît-il ? Figure-toi Céline que si on veut faire quelque chose il vaut mieux être là que pas là. Tu t’habilles ?
— Ça dépend quel quelque chose, on veut faire.
— Hein ?
— Si c’est des saloperies il vaut mieux ne pas y être. Si on a de la moralité.
— Écoute Céline dépêche-toi au lieu de bavarder, je ne veux en aucun cas être en retard à ce dîner.
Évidemment il n’est pas tout à fait sûr que sa place soit marquée, ça s’est fait si vite, au dernier moment, il veut être là pour arranger le coup…
— En tout cas il y a une voix que tu n’auras pas. La mienne.
— Hein ?
Là il est franchement surpris. Il s’en arrête dans la cravate. J’étais ministresse, je coupais des rubans, il parlait au peuple, est-ce qu’il s’agissait de trucs comme des voix ?
— Eh bien tu peux en faire des papillotes. De toutes façons je ne me présente pas où tu votes – puisqu’il paraît que tu votes. Si on peut appeler ainsi vider ses querelles de ménage dans les urnes.
— Voyons Philippe. C’est juste que je ne vote pas de ce côté.
— Madame fait passer ses zzidées politiques avant ses sentiments. Madame n’est pas aux bottes de son mari.
— Voyons Philippe. Accorde tes violons. Ou on vide les querelles, ou on fait passer les idées… oh et puis pourquoi je me casse la tête c’est sans espoir, ton cerveau fonctionne comme ça.
— Mon cerveau fonctionne très bien, merci.
— Absolument très bien. C’est un parfait cerveau bourgeois. Un vrai modèle du genre. Dans le fond je suis heureuse d’avoir eu la chance de pouvoir l’examiner de près. On ne perd jamais entièrement son temps dans le fond.
— Tu sais, je n’en suis plus à m’arrêter à toutes les énormités que tu sors, parce que…
— … tu serais en retard à ce dîner qui les dépasse en importance.
— Exactement. J’ai autre chose à penser pour l’instant. J’ajouterai simplement que c’est une joie pour un homme d’avoir une femme qui le soutient ; et que ça vaut la peine de s’échiner pour te donner une existence brillante et facile, dont tu ne te gênes pas pour profiter du reste, dit-il en désignant d’un large geste l’ensemble de ma personne, Balenciaga vraies perles et grand coiffeur, dont il oublie (enfin, fait mine) qu’elle n’est ainsi troussée que sur son ordre et que s’il ne tenait qu’à moi…
— C’est pour moi que tu fais tout ça ? Cher Philippe !
— Enfin, tu en profites, comme je viens de te le dire ! Tu craches bien en paroles sur les « cerveaux bourgeois », mais non sur ce qui en sort ! Aie au moins la pudeur de te taire.
— Un dernier mot cependant, à ce propos justement : je dois te dire que je ne serai pas la femme d’un député de cette étiquette. Question d’honneur. Je veux t’avertir honnêtement.
— Du chantage. Et qu’est-ce que tu crois ? Que ça va faire quelque chose ? Alors écoute Céline, tu es libre de penser ce que tu veux – puisque tu penses – de ton côté, alors laisse-moi la même liberté s’il te plaît. Puisque tu te dis « démocrate ». Je fais ce que bon me semble, et toi tout ce que je te demande c’est de ne pas m’en empêcher, et entre autres pour l’instant de m’accompagner à ce dîner et de t’y comporter de façon convenable pour mes projets. J’espère que c’est bien compris.
Ce l’était. Je lui en donnai la preuve en déployant ce que j’ai de charme auprès des personnages que Philippe m’avait désignés comme important à sa carrière. Il sortit de là avec quatre invitations pour d’autres dîners, et surtout venez avec votre adorable femme ; et convaincu que les âcres paroles auparavant échangées étaient allées où vont toutes les paroles, dans l’oubli. De fort belle humeur était Philippe, et ravi de moi, au point de me le laisser voir. Il m’embrassa !
— Tu vois, quand je travaille. Ça rend. C’est peut-être aussi un peu la robe, elle est follement sexy, il n’y a que là qu’on obtient un résultat pareil, c’est bien un peu cher mais tu vois c’est pas perdu. Et j’ai trois rendez-vous pour la semaine prochaine !
— Quoi ? sursauta-t-il en grillant un feu rouge. Je sortis mon carnet, et lui indiquai les noms, les dates et les lieux, que j’y avais soigneusement inscrits. Et c’est pas de la petite bière tu vois : juste les plus utiles.
— Mais tu es folle ! Je ne t’ai pas demandé d’aller jusque-là !
— Je n’y suis pas allée c’est eux qui sont venus.
— Mais – et maintenant qu’est-ce que tu vas faire ?
— Je ferai ce que tu voudras Philippe : si tu me dis d’y aller j’irai, si tu me dis de ne pas y aller je n’irai pas.
— Mais Céline… es-tu inconsciente… ou tu le fais exprès… Tu me mets dans une situation…
Emmerdante ? Hein. Tralala. Moi je me marre, dans mon coin. On envoie sa femme putasser avec quatre cent mille balles sur le cul et puis après on voudrait que ce soit à la mesure et que ça s’appelle autrement. Maintenant il l’a dans le baba.
En fait j’ai été gentille. Je ne tenais pas à me farcir ces schnocks, et pour la gloire de Philippe encore. J’ai fait la coquette. On me prie. On me téléphone. Avec les heures que j’ai données c’est rare que Philippe soit pas là. Comme ça il peut entendre le trafic. Tout au grand jour. Après quand il s’absente comme obligé pour faire son petit travail préparatoire là-bas dans le bled, berceau de la famille, où on le présente, il a les jetons.
Il a grand tort. C’est pas de cette couenne-là que je consomme. S’il ne tient qu’à moi je ne vais pas y toucher même avec une gaffe. Non quand Philippe n’est pas là j’en profite moi, je travaille ; je passe mes soirées dans mon saloon, observant le résultat sur le public de mes idées ; tâchant de les améliorer, et d’en trouver de nouvelles, je fais l’hôtesse, j’aide Thomas, qui d’autre part a engagé un pianiste très bon, très drôle, très imbibé, et grand amateur de musique ; avec qui on peut causer ; Nicolas et moi on a été choisir ensemble un enregistrement de la Passion selon saint Jean.
Dès qu’on sort du monde des bourgeois, on recommence à entrevoir des hommes.
*
— Je rentre, je trouve la maison vide. Je ne sais où te joindre. La bonne est sortie. J’attends. L’heure du dîner arrive et tu n’es toujours pas là. La bonne non plus. Je suis obligé d’aller dîner chez mes parents ! achève-t-il, à la pointe extrême de l’indignation.
— Si tu veux trouver tout prêt, il faut prévenir quand tu rentres. Il y a le téléphone ici. Je t’attendais demain.
— Prévenir pour rentrer chez moi ! Ah bien ce serait le comble.
— Mais si tu veux trouver tout prêt.
— D’ailleurs j’ai téléphoné. Personne. Et je dois attendre trois heures du matin pour te voir enfin ! savoir que tu es vivante ! Où étais-tu ?
— J’étais sortie.
— Explication un peu maigre. Et tu ne diras évidemment pas avec qui.
— Avec ton frère.
C’est d’ailleurs vrai.
— Mon frère maintenant. Après ma sœur, mon frère ! Et ça te fait rire !
— Mais Philippe c’est drôle !
— Ah oui, tu trouves ça drôle, toi ! La maison vide, la femme on ne sait où, et d’ailleurs quand je suis là c’est à peine différent, Madame a ses sorties, ses amis à elle – et ses activités spirituelles !
Là-dessus vole de ma table en vrac un tas de feuilles, par sa main balayées. Mes papiers ! Il a fouillé dans mes papiers !
— Tu as fouillé dans mes papiers !
— Eh quoi ? Tu as des secrets ?
— Vous, bourgeois ! poli sur le dessus, et la pire muflerie en dedans. Vous êtes dégueulasses.
Je me baisse pour ramasser mes pages. Je tente de les remettre en ordre. Je m’efforce au calme. D’ailleurs je ne suis pas en colère. Je suis dans un état bizarre. Quelque chose se passe.
— Oh ça vaut la peine de se baisser, dit-il, de là-haut, lui le gentleman resté debout dans toute sa grandeur. Un mètre quatre-vingt-deux, blond, yeux gris, nez moyen bouche moyenne, menton légèrement empâté. Oh ça vaut la peine ! quel talent, quel génie ! Je ne savais pas que je vivais à côté d’un prodige, ah ah ! métaphysique et strip-tease ! Ma pauvre fille ! Je te conseille de t’adresser à ce type, tu sais, qui s’est fait une spécialité de publier les graphomanes des asiles. Tu irais très bien là-dedans.
Une larme est tombée sur le Dictionnaire. J’attends. Il n’en vient pas d’autre. Ce doit être la dernière. Devant mon nez je vois les pieds de Philippe. Je leur souris.
— Te casse pas Philippe Aignan ça ne fonctionne plus. La seule chose qui me chiffonne là-dedans c’est ton indiscrétion.
— Que veux-tu ma chère amie quand on se trouve seul à la maison, dans Sa maison…
C’est drôle, ils ne comprennent jamais quand c’est vraiment grave. Il continue de babiller.
— … qu’on attend, sans rien avoir à faire ; que les heures passent… il faut bien trouver à s’occuper… on est tenté… Qu’on se demande où est sa femme… on en vient fatalement à se demander qui elle est… cette étrangère… qu’on a chez soi.
— Tu ne te l’étais jamais demandé avant ?
— Enfin Céline vas-tu me dire ? Qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce qui t’arrive ? Je ne te reconnais plus, qu’est-ce que tu as depuis quelque temps ?
— Je vis.
— Tu quoi ?
— Je vis Philippe rien de plus. Et c’est ça qui te dérange.
— Évidemment, si tu vis en dehors de moi !
— Mais mon cher amour, c’est qu’avec toi, je meurs.